DE ladite riviere de Saincte Croix continuant le long de la
coste faisant environ 25 lieues, passasmes[102] par une grande
quantité d'isles, bancs, battures, & rochers, qui jettent plus
de 4 lieues à la mer par endroits, que je nommay les isles
rangées, la plus-part desquelles sont couvertes de pins &
sapins, & autres meschans bois. Parmi ces isles y a force beaux
& bons ports, mais mal agréables & passay proche d'une isle
qui contient environ 4 ou 5 lieues de long. De ceste isle
jusques au nort de la terre ferme[103] il n'y a pas cent pas de
large. Elle est fort haute, & coupée par endroits, qui
paroissent, estant en la mer, comme 7 ou 8 montagnes rangées
les unes proches des autres. Le sommet de la plus-part
d'icelles est desgarni d'arbres, parce que ce ne sont que
rochers. Les bois ne sont que pins, sapins, & bouleaux. Je l'ay
nommée l'isle des Monts-deserts. La hauteur est par les 44
degrez & demy de latitude.
[Note 102: Le 5 septembre 1604. (Voir 1613, page 26-30.)]
[Note 103: Il faudrait ou _jusques au nort à la terre ferme_, ou bien
_jusqu'à la terre ferme au nort._]
69/725 Les Sauvages de ce lieu ayans fait alliance avec nous, ils nous
guidèrent en leur riviere de Pemetegoit[104], ainsi d'eux
appellée, où ils nous dirent que leur Capitaine nommé Bessabez,
estoit chef d'icelle. Je croy que ceste riviere est celle que
plusieurs Pilotes & Historiens appellent Norembegue[105], & que
la plus-part ont escrit estre grande & spacieuse, avec quantité
d'isles, & son entrée par la hauteur de 43 & 3/4 & demy[106], &
d'autres par les 44 degrez, plus ou moins de latitude. Pour la
declinaison, je n'en ay leu ny ouy parler à personne. On
descrit aussi qu'il y a une grande ville fort peuplée de
Sauvages adroits &, habiles, ayans du fil de cotton. Je
m'asseure que la plus-part de ceux qui en font mention ne l'ont
veue, & en parlent pour l'avoir ouy dire à gens qui n'en
sçavoient pas plus qu'eux. Je croy bien qu'il y en a qui ont
peu en avoir veu l'emboucheure, à cause qu'en effect il y a
quantité d'isles, & qu'elle est par la hauteur de 44 degrez de
latitude en son entrée, comme ils disent: mais qu'aucun y ait
jamais entré, il n'y a point d'apparence, car ils l'eussent
descrit d'une autre façon, afin d'oster beaucoup de gens de ce
doute. Je diray donc au vray ce que j'en ay recognu & veu
depuis le commencement jusques où j'ay esté.
[Note 104: Voir 1613, p. 31, note 2.]
[Note 105: Voir 1613, p. 31, note 4.]
[Note 106: L'entrée de la baie de Pénobscot, qui forme l'embouchure de
cette rivière, est un peu au-delà de 44°. Il paraît bien évident qu'il
faut lire plutôt comme dans l'édition de 1613, d'où ceci est tiré: «43 &
43 & demy, & d'autres par les 44 degrez...»]
Premièrement en son entrée il y a plusieurs isles esloignées de
la terre ferme 10 ou 12 lieues, qui sont par la hauteur de 44.
degrez de latitude, & 18 degrez & 40 minutes de declinaison de
la Guide-aymant.
70/426 L'isle des Monts-deserts fait une des pointes de l'emboucheure,
tirant à l'est, & l'autre est une terre basse appellée des
Sauvages Bedabedec, qui est à l'ouest d'icelle, distantes l'une
de l'autre neuf ou dix lieues: & presque au milieu à la mer y a
une autre isle fort haute & remarquable, laquelle pour ceste
raison j'ay nommée l'isle haute. Tout autour il y en a un
nombre infiny de plusieurs grandeurs & largeurs, mais la plus
grande est celle des Monts-deserts. La pesche du poisson de
diverses sortes y est fort bonne, comme aussi la chasse du
gibbier. A deux ou trois lieues de la pointe de Bedabedec,
rangeant la grande terre au nort, qui va dedans icelle riviere,
ce sont terres fort hautes qui paroissent à la mer en beau
temps 12 à 15 lieues. Venant au sud de l'isle haute, en la
rangeant comme d'un quart de lieue, où il y a quelques battures
qui sont hors de l'eau, mettant le cap à l'ouest jusques à ce
que l'on ouvre toutes les montagnes qui sont au nort d'icelle
isle, vous vous pouvez asseurer qu'en voyant les huict ou neuf
découpées de l'isle des Monts-deserts, & celle de Bedabedec,
l'on fera[107] le travers de la riviere de Norembegue, & pour
entrer dedans il faut mettre le cap au nort, qui est sur les
plus hautes montagnes dudit Bedabedec, & ne verrez aucunes
isles devant vous, & pouvez entrer seurement, y ayant assez
d'eau, bien que voyez quantité de brisans, isles & rochers à
l'est & ouest de vous. Il faut les eviter la sonde en la main,
pour plus grande seureté, & croy, à ce que j'en ay peu juger,
71/727 que l'on ne peut entrer dedans icelle riviere par autre
endroit, sinon avec des petits vaisseaux ou chaloupes: car
(comme j'ay dit cy-dessus) la quantité des isles, rochers,
bases, bancs & brisans y sont de toutes parts en sorte, que
c'est chose estrange à voir.
[Note 107: Dans l'édition de 1640, on a mis _l'on fera_; ce qui n'était
pas fort à propos.]
Or pour revenir à la continuation de nostre routte[108],
entrant dans la riviere il y a de belles isles qui sont fort
agréables, comme des prairies, Je fus jusques à un lieu où les
Sauvages nous guidèrent, qui n'a pas plus de demy quart de
lieue de large, & à quelque deux cents pas de la terre de
l'ouest y a un rocher à fleur d'eau, qui est dangereux. De là à
l'isle haute y a quinze lieues: & depuis ce lieu estroit (qui
est la moindre largeur que nous eussions trouvée) après avoir
fait environ 7 ou 8 lieues, nous rencontrasmes une petite
riviere, où auprès il fallut mouiller l'anchre; d'autant que
devant nous y vismes quantité de rochers qui descouvrent de
basse mer; & aussi que quand nous eussions voulu passer plus
avant, il eust esté impossible de faire demie lieue, à cause
d'un sault d'eau qu'il y a, qui vient en talus de quelque 7 à 8
pieds, que je veis allant dedans un canau, avec les Sauvages
que nous avions, & n'y trouvasmes de l'eau que pour un canau:
mais passé le sault, qui a environ deux cents pas de large, la
riviere est belle & plaisante, jusques au lieu où nous avions
mouillé l'anchre. Je mis pied à terre pour voir le pays, &
allant à la chasse je le trouvay fort plaisant & agréable en ce
72/728 que j'y fis de chemin, & semble que les chesnes qui y sont
ayent esté plantez par plaisir. J'y veis peu de sapins, mais
bien quelques pins à un costé de la riviere; tous chesnes à
l'autre, & un peu de bois taillis qui s'estendent fort avant
dans les terres: & diray que depuis l'entrée où je fus, qui
sont environ 25 lieues, je ne veis aucune ville, ny village, ny
apparence d'y en avoir eu, mais bien une ou deux cabannes de
Sauvages, où il n'y avoit personne, lesquelles estoient faites
de la mesme façon que celles des Souriquois, couvertes
d'escorces d'arbres; & à ce que j'ay peu juger, il y a peu de
Sauvages en icelle riviere, qu'on appelle aussi Pemetegoit
[109]. Ils n'y viennent non plus qu'aux isles, que quelques
mois en esté durant la pesche du poisson, & la chasse du
gibbier, qui y est en quantité. Ce sont gens qui n'ont point de
retraite arrestée, à ce que j'ay recognu, & appris d'eux: car
ils hyvernent tantost en un lieu, & tantost à un autre, où ils
voyent que la chasse des bestes est meilleure, dont ils vivent
quand la necessité les presse, sans mettre rien en reserve pour
subvenir aux disettes qui sont grandes quelquefois.
[Note 108: C'était au voyage de découverte que fit M. de Monts, dans
l'automne de 1604, avec Champlain.]
[Note 109: Les sauvages de Pentagouet étaient des Etchemins. En 1613,
l'auteur avait dit: _qu'on appelle aussi Etechemins_. En remplaçant ici
leur nom par celui de leur rivière, on a oublié de retrancher le mot
_aussi_.]
Or il faut de necessité que ceste riviere soit celle de
Norembegue: car passé icelle jusques au 41e degré que j'ay
costoyé, il n'y en a point d'autre sur les hauteurs cy dessus
dites, que celle de Quinibequy, qui est presque en mesme
hauteur, mais non de grande estendue. D'autre part, il ne peut
y en avoir qui entrent avant dans les terres, d'autant que la
grande riviere Sainct Laurent costoye la coste d'Acadie & de
73/729 Norembegue, où il n'y a pas plus de l'une à l'autre par terre
de 45 lieues, ou 60 au plus large en droite ligne.
Or je laisseray ce discours, pour retourner aux Sauvages qui
m'avoient conduit aux saults de la riviere de Norembegue,
lesquels furent advertir Bessabez leur chef, & d'autres
Sauvages, qui allèrent en une autre petite riviere advertir
aussi le leur, nommé Cabahis, & luy donner advis de nostre
arrivée.
Le 16 du mois[110] il vint à nous environ trente Sauvages, sur
l'asseurance que leur donnèrent ceux qui nous avoient servy de
guide. Vint aussi ledit Bessabez nous trouver ce mesme jour
avec six canaux. Aussi tost que les Sauvages qui estoient à
terre le veirent arriver, ils se mirent tous à chanter, dancer,
sauter, jusques à ce qu'il eust mis pied à terre: puis après
s'assirent tous en rond contre terre, suivant leur coustume,
lors qu'ils veulent faire quelque harangue, ou festin. Cabahis
l'autre chef peu après arriva aussi avec vingt ou trente de ses
compagnons, qui se retirèrent à part, & se resjouirent fort de
nous voir, d'autant que c'estoit la première fois qu'ils
avoient veu des Chrestiens. Quelque temps après je fus à terre
avec deux de mes compagnons, & deux de nos Sauvages, qui nous
servoient de truchement, & donnay charge à ceux de nostre
barque d'approcher prés des Sauvages, & tenir leurs armes
prestes pour faire leur devoir s'ils appercevoient quelque
émotion de ces peuples contre nous. Benabez nous voyant à terre
74/730 nous fit asseoir, & commença à petuner avec ses compagnons,
comme ils font ordinairement auparavant que faire leur
discours, & nous firent present de venaison & de gibbier. Tout
le reste de ce jour & la nuict suivante, ils ne firent que
chanter, dancer, & faire bonne chère, attendant le jour. Par
après chacun s'en retourna, Bessabez avec ses compagnons de son
costé, & nous du nostre, fort satisfaits d'avoir eu
cognoissance de ces peuples.
[Note 110: Le 16 de septembre 1604. (Voir, 1613, liv. I, c. v.)]
Le 17 du mois je prins la hauteur, & trouvay 45 degrez, & 25
minutes de latitude. Ce fait, je partis pour aller à une autre
riviere appellée Quinibequy, distante de ce lieu de 35 lieues,
& prés de 15 de Bedabedec. Ceste nation de Sauvages de
Quinibequy s'appelle Etechemins[111], aussi bien que ceux de
Norembegue.
[Note 111: Voir 1613, p. 38, note 1.]
Le 18 du mois je paissay prés d'une petite riviere où estoit
Cabahis, qui vint avec nous dedans nostre barque environ 12
lieues. Et luy ayant demandé d'où venoit la riviere de
Norembegue, il me dit qu'elle passe le sault dont j'ay fait
cy-dessus mention, & que faisant quelque chemin en icelle, on
entroit dans un lac par où ils vont à la riviere de Saincte
Croix quelque peu par terre, puis entrent dans la riviere des
Etechemins. Plus au lac descend une autre riviere par où ils
vont quelques jours, en après entrent en un autre lac, &
passent par le milieu puis estans parvenus au bout, ils font
encore .....................................................
............................................................
autre petite riviere [112] qui va se descharger dans le grand
75/731 fleuve Sainct Laurent. Tous ces peuples de Norembegue sont
fort basannez, habillez de peaux de castors, & autres
fourrures, comme les Sauvages Canadiens & Souriquois, & ont
mesme façon de vivre.
[Note 112: La rivière Etchemin.]
Voilà au vray tout ce que j'ay remarqué tant des costes,
peuples, que riviere de Norembegue, & ne sont les merveilles
qu'aucuns en ont escrites. Je croy que ce lieu est aussi mal
agréable en hyver, que celuy de Saincte Croix.
_Descouvertures de la riviere de Quinibequy, qui est de la
coste des Almouchiquois_[113] _jusques au 42e degré de
latitude, & des particularités de ce voyage. A quoy les hommes
& les femmes passent le temps durant l'hyver._
[Note 113: Les sauvages de Kénébec, quoique etchemins aussi bien que
ceux de Pentagouet et de la rivière Sainte-Croix, étaient ennemis de
ceux-ci. (Voy. 1613, p. 38, 39). C'est ce qui explique pourquoi les
auteurs font commencer le pays des Almouchiquois tantôt au-delà et
tantôt en-deçà du Kénébec.]