A sept lieues de cestuy-cy s'en trouve un autre appelle le Port
56/712 au Mouton, où sont deux petites rivieres par la hauteur de 44
degrez, & quelques minutes de latitude, dont le terroir est
fort pierreux, remply de taillis & de bruyères, il y a quantité
de lapins, & bon nombre de gibbier, à cause des estangs qui y
sont.
Allant le long de la coste, se voit aussi un port très-bon pour
les vaisseaux, & au fonds une petite riviere, qui entre assez
avant dans les terres, que je nommay le port du Cap Negré, à
cause d'un rocher qui de loin en a la semblance, lequel est
eslevé sur l'eau proche d'un cap où nous passasmes le mesme
jour[64], qui en est à quatre lieues, & à dix du port au
Mouton. Ce cap est fort dangereux, à raison des rochers qui
jettent à la mer. Les costes que je veis jusques là sont fort
basses, couvertes de pareil bois qu'au cap de la Héve, & les
isles toutes remplies de gibbier. Tirant plus outre, nous
fusmes passer la nuict à la Baye de Sable, où les vaisseaux
peuvent mouiller l'anchre, sans aucune crainte de danger.
[Note 64: En abrégeant le texte de 1613, on a oublié de retrancher les
dates, qui, ici, ne veulent rien dire. Ce jour était le 19 mai 1604.
(Voy. 1613, p, 9.)]
Le cap de Sable, distant de deux bonnes lieues de la Baye de
Sable, est aussi fort dangereux, pour certains rochers &
batteures qui jettent presque une lieue à la mer. De là on va
en l'isle aux Cormorans qui en est à une lieue, ainsi appellée
à cause du nombre infini qu'il y a de ces oiseaux, & remplismes
une barrique de leurs oeufs: & de ceste isle faisant l'ouest
environ six lieues traversant une baye [65] qui fuit au nort
57/713 deux ou trois lieues, l'on rencontre plusieurs isles [66] qui
jettent deux ou trois lieues à la mer, lesquelles peuvent
contenir les unes deux, les autres trois lieues, & d'autres
moins, selon que j'ay peu juger. Elles sont la plus-part fort
dangereuses à aborder aux grands vaisseaux, à cause des grandes
marées, & des rochers qui sont, à fleur d'eau. Ces isles sont
remplies de pins, sapins, bouleaux, & de trembles. Un peu plus
outre [67], il y en a encores quatre. En l'une y a si grande
quantité d'oiseaux appellez tangueux, qu'on les peut tuer
aisément à coups de bâton. En une autre y a des loups marins.
Aux deux autres il y a une telle abondance d'oiseaux de
différentes especes, qu'on ne pourroit se l'imaginer, si l'on
ne l'avoit veu, comme cormorans, canards de trois sortes,
oyes, marmettes, outardes, perroquets de mer, beccacines,
vaultours, & autres oiseaux de proye: mauves, allouetes de mer
de deux ou trois especes: hérons, goillans, courlieux, pies de
mer, plongeons, huats, appoils, corbeaux, grues, & autres
sortes, lesquels y font leurs nids. Je les nommay isles aux
loups marins. Elles sont par la hauteur de 43 degrez & demy de
latitude, distantes de la terre ferme, ou cap de Sable, de
quatre à cinq lieues. De là l'on va à un cap que j'appellay le
port Fourchu [68], d'autant que sa figure est ainsi, distant
des isles aux loups marins cinq à six lieues. Ce port est fort
bon pour les vaisseaux en son entrée, mais au fonds il asseche
presque tout de basse mer, fors le cours d'une petite riviere,
58/714 toute environnée de prairies, qui rendent ce lieu assez
agréable. La pesche de morues y est bonne auprès du port;
faisant le nort dix ou douze lieues sans trouver aucun port
pour les vaisseaux, sinon quantité d'ances, ou playes
très-belles, dont les terres semblent estre propres pour
cultiver. Les bois y sont très-beaux, mais il y a bien peu de
pins & de sapins. Ceste coste est fort saine, sans isles,
rochers, ne bases: de sorte que selon mon jugement les
vaisseaux y peuvent aller en asseurance. Estans esloignez un
quart de lieue de la coste, je fus à une isle, qui s'appelle
l'isle Longue, qui gist nort nordest, & sur surouest,
laquelle fait passage pour aller dedans la grande baye
Françoise, ainsi nommée par le sieur de Mons.
[Note 65: La baie Courante, aujourd'hui la baie de Townsend.]
[Note 66: Les îles Tousquet.]
[Note 67: C'est-à-dire, plus loin au large.]
[Note 68: Le cap Fourchu. Dans la Table de sa grande carte, l'auteur
appelle ce port, port du cap Fourchu.]
Cette isle est de six lieues de long, & a en quelques endroits
prés d'une lieue de large, & en d'autres un quart seulement.
Elle est remplie de quantité de bois, comme pins, & bouleaux.
Toute la coste est bordée de rochers fort dangereux, & n'y a
point de lieu propre pour les vaisseaux, qu'au bout de l'isle
quelques petites retraites pour des chaloupes, & trois ou
quatre islets de rochers, où les Sauvages prennent force loups
marins. Il y court de grandes marées, & principalement au petit
passage de l'isle, qui est fort dangereux pour les vaisseaux,
s'ils vouloient se mettre au hazard de le passer.
Du passage de l'isle Longue faisant le nordest deux lieues[69],
y a une ance où les vaisseaux peuvent anchrer en seureté,
laquelle a un quart de lieue ou environ de circuit. Le fonds
n'est que vase, & la terre qui l'environne est toute bordée de
59/715 rochers assez hauts. En ce lieu il y a une mine d'argent
tres-bonne, selon le rapport d'un Mineur appellé maistre
Simon, qui estoit avec moy[70]. A quelques lieues plus outre
est aussi une petite riviere, nommée du Boulay, où la mer
monte demie lieue dans les terres, à l'entrée de laquelle il y
peut librement surgir des navires du port de cent tonneaux. A
un quart de lieue d'icelle il y a un port bon pour les
vaisseaux, où nous trouvasmes une mine de fer, que le Mineur
jugea rendre cinquante pour cent. Tirant trois lieues plus
outre au nordest, y a une autre mine de fer assez bonne,
proche de laquelle il y a une riviere environnée de belles &
agréables prairies. Le terroir d'alentour est rouge comme
sang. Quelques lieues plus avant il y a encores une autre
riviere qui asseche de basse mer, horsmis son cours qui est
fort petit, qui va proche du port Royal. Au fonds de ceste
baye y a un achenal qui asseche aussi de basse mer, autour
duquel y a nombre de prez, & de bonnes terres pour cultiver,
toutesfois remplies de quantité de beaux arbres de toutes les
sortes que j'ay dit cy dessus. Ceste baye peut avoir depuis
l'isle Longue jusques au fonds environ six lieues. Toute la
coste des mines[71] est terre assez haute, découpée par caps,
qui paroissent ronds, advançans un peu à la mer. De l'autre
costé de la baye au suest, les terres sont basses & bonnes,
où il y a un fort bon port, & à son entrée un banc par où il
faut passer, qui a de basse mer brasse & demie d'eau, & l'ayant
passé, on en trouve trois, & bon fonds.
[Note 69: Dans la baie Sainte-Marie.]
[Note 70: En 1604. (Voyages 1613, p. 12.)]
[Note 71: La côte nord-ouest de la baie Sainte-Marie.]
60/716 Entre les deux pointes du port il y a un islet de cailloux qui
couvre de plaine mer. Ce lieu va demie lieue dans les terres.
La mer y baisse de trois brasses, & y a force coquillages,
comme moules, coques, & bregaux. Le terroir est des meilleurs
que j'aye veu: & nommay ce port, le port Saincte Marguerite
[72]. Toute cette coste du suest est terre beaucoup plus basse
que celle des mines, qui ne sont qu'à une lieue & demie de la
coste du port de Saincte Marguerite, de la largeur de la baye,
laquelle a trois lieues en son entrée. Je pris la hauteur en ce
lieu, & la trouvay par les 45 degrez & demy, & Un peu plus de
latitude[73], & 17 degrez 16 minutes de declinaison de la
Guide-aymant. Ceste baye fut nommée la baye Saincte Marie.
[Note 72: Parce qu'il y entra probablement le 10 juin, en 1604.]
[Note 73: Le fond de la baie Sainte-Marie est à environ 44° 35'.]
_Description du Port-Royal, & des particularités d'iceluy. De
l'isle Haute. Du Port aux mines. De la grande baye Françoise.
De la riviere sainct Jean, & ce que nous avons remarqué depuis
le port aux mines jusques à icelle. De l'isle appellée par les
Sauvages Manthane. De la riviere des Etechemins, & de plusieurs
belles isles qui y sont. De l'isle de Saincte Croix, & autres
choses remarquables d'icelle coste._