CHAPITRE VI.

UN an après, l'an 1599, le Sieur Chauvin de Normandie,

Capitaine pour le Roy en la marine, homme très-expert & entendu

au faict de la navigation (qui avoit servy sa Majesté aux

41/697 guerres passées, quoy qu'il fust de la religion pretendue

reformée) entreprit ce voyage souz la commission de sadite

Majesté, à la sollicitation du Sieur du Pont Gravé, de Sainct

Malo (fort entendu aux voyages de mer, pour en avoir fait

plusieurs) accompagnez d'autres vaisseaux jusques à Tadoussac,

quatre vingts dix lieues à mont la riviere, lieu où ils

faisoient trafic de pelleterie & de castors, avec les Sauvages

du pays, qui s'y rendoient tous les printemps: ledit du Pont

desireux de trouver moyen de rendre ce trafic particulier, va

en Cour rechercher quelqu'un d'authorité & pouvoir eminent

auprés du Roy, pour obtenir une commission, portant que le

trafic de ceste riviere seroit interdit à toutes personnes,

sans la permission & consentement de celuy qui seroit pourveu

de ladite commission, à la charge qu'ils habiteroient le pays,

& y feroient une demeure. Voila un commencement de bien faire,

sans qu'il en couste rien au Roy, si ce qui est en ladite

commission s'effectue, ayant dessein d'y mener cinq cents

hommes, pour s'y fortifier & défendre le pays. Le Roy qui avoit

grande confiance en cet entrepreneur, qui neantmoins pretendoit

n'y faire que la moindre despense qu'il pourroit, pour souz le

prétexte d'habiter, & exécuter tout ce qu'il promettoit,

vouloit priver tous les sujects du Royaume de ce trafic, &

retirer luy seul les castors. Et pour donner un esclat à ceste

affaire, se met en devoir de l'exécuter. Les vaisseaux

s'équipent de choses les plus necessaires qu'il croit estre

propres à son entreprise. Plusieurs personnes d'arts & de

mestiers s'acheminent & se rendent au lieu de Hondefleur lieu

42/698 de l'embarquement. Ses vaisseaux hors, il met ledit Pont Gravé

pour son Lieutenant en l'un d'iceux: mais le chef estant de

contraire religion, ce n'estoit pas le moyen de bien planter la

foy parmy des peuples qu'on veut réduire, & c'estoit à quoy

l'on songeoit le moins. Ils navigent jusques au port de

Tadoussac, lieu de la traitte, & fut ceste affaire assez mal

conduite pour y faire grand progrés. Ils se délibèrent d'y

faire une habitation; lieu le plus desagreable & infructueux

qui soit en ce pays, qui n'estant remply que de pins, sapins,

bouleaux, montagnes, & rochers presque inaccessibles, & la

terre très-mal disposée pour y faire aucun bon labourage, & où

les froidures sont si excessives, que s'il y a une once de

froid à 40 lieues à mont la riviere, il y en a là une livre:

aussi combien de fois me suis-je estonné, ayant veu ces lieux

si effroyables sur le printemps.

Or comme ledit Sieur Chauvin y vouloit bastir, & y Laisser des

hommes, & les couvrir contre la rigueur des froidures extrêmes,

ayant sceu du Pont Gravé que son opinion n'estoit que l'on y

deust bastir, remonstra audit Sieur Chauvin plusieurs fois

qu'il falloit aller à mont ledit fleuve, où le lieu est plus

commode à habiter, ayant esté en un autre voyage jusques aux

trois rivieres, pour trouver les Sauvages, afin de traiter avec

eux.

Le Sieur de Mons fit le mesme voyage pour son plaisir, avec

ledit Sieur Chauvin, qui estoit de la mesme opinion que Gravé,

qui recognoissant ce lieu estre fort desagreable, eust bien

voulu voir plus à mont ledit fleuve[52]. Mais quoy que c'en

43/699 soit, ou le temps ne le permettant pour lors, ou autres

considerations qui estoient en l'esprit de l'entrepreneur, fut

cause qu'il employa quelques ouvriers à édifier une maison de

plaisance, de quatre toises de long, sur trois de large, de

huict pieds de haut, couverte d'ais, & une cheminée au milieu,

en forme d'un corps de garde, entouré de clayes, (laquelle

j'ay veue en ce lieu là) & d'un petit fossé fait dans le

sable[53]. Car en ce pays là où il n'y a point de rochers, ce

sont tous sables fort mauvais. Il y avoit un petit ruisseau au

dessous, où ils laisserent 16 hommes fournis de peu de

commoditez, qu'ils pouvoient retirer dans le mesme logis, où

ce peu qu'il y avoit estoit à l'abandon des uns & des autres,

ce qui dura peu. Les voila bien chaudement pour leur hyver. Ce

qui fut cause que le sieur Chauvin s'en retourna, ne voulant

voir, ny descouvrir plus avant, comme aussi fit le dit du Pont.

[Note 52: La mauvaise impression que fit ce voyage sur l'esprit de M. de

Monts, explique pourquoi il ne se décida à faire une habitation sur le

fleuve qu'après plusieurs tentatives infructueuses pour s'établir dans

des climats moins rigoureux.]

[Note 53: Voir la carte des environs de Tadoussac, 1613.]

Pendant qu'ils sont en France, nos hyvernans consomment en bref

ce peu qu'ils avoient, & l'hyver survenant, leur fit bien

cognoistre le changement qu'il y avoit entre la France &

Tadoussac: c'estoit la cour du Roy Petault, chacun vouloit

commander; la paresse & faineantise, avec les maladies qui les

surprirent, ils se trouverent réduits en de grandes necessitez,

& contraints de s'abandonner aux sauvages, qui charitablement

les retirèrent avec eux, & quittèrent leur demeure; les unze

moururent miserablement, les autres patissans fort attendans le

retour des vaisseaux.

44/700 Le sieur Chauvin voyant ses gens humer le vent du Saguenay,

fort dangereux, poursuit ses affaires pour refaire un second

voyage, qui fut aussi fructueux que le premier. Il en veut faire

un troisiesme mieux ordonné; mais il n'y demeure long temps sans

estre saisi de maladie, qui l'envoya en l'autre monde.

Ce qui fut à blasmer en ceste entreprise, est d'avoir donné une

commission à un homme de contraire religion, pour pulluler la

foy Catholique, Apostolique, & Romaine, que les hérétiques ont

tant en horreur, & abhomination. Voila les défauts que j'avois

à dire sur ceste entreprise.

_Quatriesme entreprise en la Nouvelle France par le Commandeur

de Chaste. Le Sieur de Pont Gravé esleu pour le voyage de

Tadoussac. L'Autheur se met en voyage. Leur arrivée au Grand

sault Sainct Louys. Sa difficulté à le passer. Leur retraite.

Mort dudit Commandeur, qui rompt le 6e voyage._

Oeuvres de Champlain · 第 152 / 415 题