L'An 1541[43] le Sieur de Roberval ayant renouvellé cette
saincte entreprise, envoya Alphonse Sainctongeois (homme des
plus entendus au faict de la navigation qui fust en France de
son temps) qui voulut par ses descouvertes voir & rencontrer
plus au Nort un passage vers Labrador. Il fit équiper deux[44]
bons vaisseaux de ce qui luy estoit necessaire pour ceste
descouverte, & partit audit an 1541.[45] Et après avoir navigé
le long des costes du Nort, & terres de Labrador, pour trouver
un passage qui peust faciliter le commerce avec les Orientaux,
par un chemin plus court que celuy que l'on fait par le Cap de
bonne esperance, & destroit de Magellan, les obstacles
fortunez, & le risque qu'il courut à cause des glaces, le fit
retourner sur ses brisées, & n'eut pas plus dequoy se glorifier
que Cartier.
[Note 43: Cinq des vaisseaux qui faisaient partie de l'expédition de M.
de Roberval, partirent en effet de Saint-Malo le 23 mai 1541, sous les
ordres de Jacques Cartier; mais il ne put partir lui-même qu'au
printemps suivant, le 16 avril 1542, avec trois autres vaisseaux; et
Jean Alphonse, son premier pilote, était avec lui. (Hakluyt, III, 232,
237, 240.)]
[Note 44: Trois. (Relation de Roberval.)]
[Note 45: 1542.]
37/693 Ceste seconde entreprise n'estoit que pour decouvrir un
passage[46], mais l'austre estoit pour le profond des terres, &
y habiter, s'il se pouvoit; & ainsi ces deux voyages n'ont pas
réussi. Pour le passage, je n'allegueray point le discours au
long des nations estrangeres qui ont tenté fortune de trouver
passage par le Nort, pour aller aux Indes Orientales, comme és
années 1576, 77 & 78. Messire Martin Forbichet[47] fit trois
voyages: sept ans aprés Hunfoy Gilbert y fut avec 5 vaisseaux,
qui se perdit sur l'isle de Sable, où il demeura deux ans[48].
Après Jean Davis Anglois fit trois voyages, pénétra souz le 72e
degré, passa par un destroit appellé aujourd'huy de son nom. Un
autre appellé le Capitaine Georges [49], en l'an 1590. fit ce
voyage, & fut contraint à cause des glaces de s'en retourner
sans effect: & quelques autres qui l'ont entrepris, ont eu
pareille fortune.
[Note 46: Tel était, sans aucun doute, le but auquel aspirait le pilote
saintongeois; mais M. de Roberval avait bien certainement dessein de
fonder une colonie, comme le prouve abondamment la relation de son
voyage.]
[Note 47: Frobisher. La relation de ses trois voyages se trouve dans
Hakluyt, vol. III.]
[Note 48: Sir Humphrey Gilbert périt en ce voyage, l'année même de son
départ. (Hakl. III.)]
[Note 49: D'après Bergeron, le capitaine George Weymouth fit un voyage
pour chercher le passage du nord-ouest, mais en l'année 1602. (Traité
de la Navigation, ch, X.)]
Quant aux Espagnols & Portugais, ils y ont perdu leur temps.
Les Hollandois n'en ont pas eu plus certaine cognoissance par
la nouvelle Zambie du costé de l'Est, pour trouver ce passage,
que les autres ont perdu tant de temps pour le chercher par
l'Occident, au dessus des terres dites Labrador.
Tout cecy n'est que pour faire cognoistre que si ce passage
tant desiré se fust trouvé, combien cela eust apporté d'honneur
38/694 à celuy qui l'eust rencontré, & de biens à l'Estat ou Royaume
qui l'eust possedé. Puis donc que nous seuls avons jugé ceste
entreprise d'un tel prix, elle n'est pas moins à mépriser en ce
temps cy, & ce qui ne s'est peu faire par un lieu, se peut
recouvrer par un autre avec le temps, pourveu que sa Majesté
vueille assister les entrepreneurs d'un si louable dessein. Je
laisseray ce discours, pour retourner à nos nouveaux conquerans
au pays de la nouvelle France.
Le Sieur Marquis de la Roche de Bretagne, poussé d'une saincte
envie d'arborer l'estendart de Jesus Christ, & y planter les
armes de son Roy, en l'an 1598[50] prit commission du Roy Henry
le Grand (d'heureuse mémoire) qui avoit de l'amour pour ce
dessein, fit équiper quelques vaisseaux, avec nombre d'hommes,
& un grand attirail de choses necessaires à un tel voyage: mais
comme ledit Sieur Marquis de la Roche n'avoit aucune
cognoissance des lieux, que par un pilote de navire appelle
Chédotel, du pays de Normandie, il mit les gens dudit Sieur
Marquis sur l'isle de Sable, distante de la terre du Cap Breton
de 25 lieues au Sud, où cependant les hommes qui resterent en
ce lieu avec fort peu de commoditez, furent sept ans abandonnez
sans secours que de Dieu, & furent contraints de se tenir comme
les renards dans la terre, pour n'y avoir ny bois, ny pierre en
ceste isle propre à bastir, que le débris & fracas des
vaisseaux qui viennent à la coste de ladite isle; & vescurent
seulement de la chair des boeufs & vaches, qu'ils y trouverent
39/695 en quantité, s'y estans sauvez par la perte d'un vaisseau
Espagnol qui s'estoit perdu voulant aller habiter l'isle du Cap
Breton; & se vestirent de peaux de loups marins, ayans usé
leurs habits, & conserverent les huiles pour leur usage, avec
la pescherie de poisson, qui est abondante autour de ladite
isle; jusques à ce que la Cour de Parlement de Rouen par arrest
condamna ledit Chédotel d'aller repasser ces pauvres
miserables, à la charge qu'il auroit la moitié des commoditez
de ce qu'ils auroient peu pratiquer pendant leur sejour en
cette isle, comme cuirs de boeufs, peaux de loups marins,
huile, renards noirs, ce qui fut exécuté: & revenans en France
au bout de sept ans, partie vint trouver sa Majesté à Paris,
qui commanda au Duc de Suilly de leur donner quelques
commoditez, comme il fit, jusques à la somme de 50 escus, pour
les encourager de s'en retourner[51].
[Note 50: Le marquis de la Roche avait déjà obtenu une première
commission en 1578. (Voir Voyage 1613, p. 4, note 1.)]
[Note 51: Lescarbot rapporte la chose un peu différemment. «Cependant
ses gens demeurent cinq ans dégradés en ladite isle, se mutinent, &
coupent la gorge l'un à l'autre, tant que le nombre se racourcit de jour
en jour. Pendant lesdits cinq ans ils ont là vécu de pêcherie, & des
chairs des animaux... dont ils en avoient apprivoisez quelques uns qui
leur fournissaient de laictage, & autres petites commoditez. Ledit
Marquis étant délivré fit récit au Roy à Rouen de ce qui lui étoit
survenu. Le Roy commanda à Chef-d'hotel Pilote d'aller recueillir ces
pauvres hommes quand il iroit aux Terres-neuves. Ce qu'il fit, & en
trouva douze de reste, auxquels il ne dit point le commandement qu'il
avoit du Roy, afin d'attraper bon nombre de cuirs, & peaux de Loups
marins dont ils avoient fait réserve durant lesdites cinq années.
Somme, revenus en France ilz se presentent à sa Majesté vêtus dédites
peaux de Loups-marins. Le Roy leur fit bailler quelque argent, & se
retirèrent. Mais il y eut procès entre eux, & ledit Pilote, pour les
cuirs & pelleteries qu'il avoit extorquées d'eux, dont par après ilz
composerent amiablement.» (Hist. de la Nouv. France, liv. III, ch.
XXXII.--Voir Biographie Générale des hommes illustres de la Bretagne,
par Pol de Courcy, Cours d'Hist. du Canada, par M. Ferland, I, 60,
6l.)]
Cependant le Marquis de la Roche estant à poursuivre en Cour
les choses que sa Majesté luy avoit promises pour son dessein,
elles luy furent déniées par la sollicitation de certaines
personnes qui n'avoient desir que le vray culte de Dieu
40/696 s'accreust, ny d'y voir florir la Religion Catholique,
Apostolique & Romaine. Ce qui luy causa un tel desplaisir, que
pour cela, & autre chose, il se trouva assailly d'une forte
maladie, qui l'emporta, après avoir consommé son bien & son
travail, sans en ressentir aucun fruict.
En ce sien dessein se remarquent deux défauts; l'un, en ce que
ledit Marquis n'avoit fait descouvrir & recognoistre le lieu
par quelque homme entendu en telle affaire, & où il devoit
aller habiter, premier que s'obliger à une despense excessive.
L'autre, que les envieux qui estoient en ce temps prés du Roy
en son Conseil, empescherent l'effect & la bonne volonté
qu'avoit sa Majesté de luy faire du bien. Voila comme les Roys
sont souvent deceus par ceux en qui ils ont quelque confiance.
Les histoires du temps passé le font assez cognoistre, &
ceste-cy nous en peut fournir d'eschantillon. Voicy un
quatriesme voyage rompu, venons au cinquiesme.
_Voyage du Sieur de Sainct Chauvin. Son dessein. Remonstrances
que luy fait du Pont Gravé. Le Sieur de Mons voyage avec luy.
Retour de S. Chauvin & du Pont en France, Second voyage de
Chauvin: son entreprise._