CHAPITRE IIII.

Le Roy sçachant l'injustice & les ignominies faites aux

François ses subjects par les Espagnols, comme j'ay dit cy

dessus, eut raison d'en demander justice & satisfaction à

Charles V. [31] Empereur & Roy d'Espagne, comme estant un

24/680 outrage fait au prejudice de ce que les Espagnols leur

avoient promis, de ne les inquiéter ny molester en la

conservation de ce qu'avec tant de travail ils s'estoient

acquis en la Nouvelle France, suivant les commissions du Roy

de France leur maistre, que les Espagnols n'ignoroient point;

& neantmoins les firent mourir ainsi ignominieusement, souz le

pretexte specieux qu'ils estoient Luthériens, à leur dire,

quoy qu'ils fussent meilleurs Catholiques qu'eux[32], sans

hypocrisie, ny superstition, & initiez en la foy Chrestienne

plusieurs siecles devant que les Espagnols.

[Note 31: C'était alors Philippe II, fils de Charles V, qui régnait en

Espagne. Il avait, comme son père, les titres d'empereur d'Allemagne et

de roi d'Espagne.]

[Note 32: Voici comme Menendez rend compte lui-même, au roi d'Espagne,

des motifs de sa conduite. «J'ai sauvé la vie à deux jeunes gens

d'environ dix-huit ans, et à trois autres, le fifre, le tambour et le

trompette, et j'ai passé au fil de l'épée Jean Ribaut, avec tous les

autres, jugeant la chose utile au service de Notre Seigneur et de Votre

Majesté, et j'estime que sa mort est d'un grand avantage, car le roi de

France pouvait plus avec lui et cinq cents ducats, qu'avec d'autres et

cinq mille, et il pouvait plus en un an, qu'un autre en dix; c'était en

effet le plus habile marin et commandant que l'on connût, et d'une

grande adresse dans cette navigation des Indes et des côtes de la

Floride; il était si aimé en Angleterre, qu'il y fut nommé capitaine

général de toute l'armée anglaise contre les catholiques de France,

dans la guerre qui a eu lieu, il y a quelques années, entre

l'Angleterre et la France.» (_Carta de Pedro Menendez, apud_ F. Parkman,

_Pioneers_, p. 132.)]

Sa Majesté dissimula cette offence pour un temps, pour avoir

les deux Coronnes quelques differents à vuider auparavant, &

principalement avec l'Empereur, qui empescha que l'on ne tiraft

raison de telles inhumanitez.

Mais comme Dieu ne delaisse jamais les tiens, & ne laisse

impunis les traittemens barbares qu'on leur fait souffrir,

ceux-cy furent payez de la mesme monnoye qu'ils avoient payé

les François.

Car en l'an 1567, se presenta le brave Chevalier de

Gourgues[33], qui plein de valeur & de courage, pour venger cet

25/681 affront fait à la nation Françoise; & recognoissant qu'aucun

d'entre la Noblesse, dont la France foisonne, ne s'offroit pour

tirer raison d'une telle injure, entreprint de le faire. Et

pour ne faire cognoistre du commencement son dessein, fit

courir le bruit qu'un embarquement se faisoit pour quelque

exploict qu'il vouloit faire en la coste d'Afrique. Pour ce

sujet nombre de matelots & soldats s'assemblent à Bourdeaus, où

se faisoit tout l'appareil de mer: il se pourveut & fournit de

toutes les choses qu'il jugea estre necessaires en ce voyage.

[Note 33: «Dominique de Gourgues, gentilhomme gascon, né au

Mont-de-Marsan, dans le comté de Comminges d'une famille distinguée de

tout temps par un attachement inviolable à l'ancienne religion: lui-même

ne s'en éloigna jamais, quoique le dernier historien espagnol de la

Floride l'ait accusé d'avoir été hérétique furieux.» (Charlevoix, Hist.

de la Nouv. France, liv. II.)]

Son embarquement se fit le 23 Aoust de la mesme année en trois

vaisseaux, ayant avec luy 250 hommes[34]. Estant en mer, il

relascha à la coste d'Afrique, soit pour se rafraischir, ou

autrement, mais ce ne fut pas pour long temps: car incontinent

il fit voile, & fait publier par quelques siens amis affidez,

qu'il avoit changé son premier dessein en un autre plus

honorable que celuy de la coste d'Afrique, moins périlleux, &

plus facile à exécuter: & au lieu où il avoit relasché, il eut

advis que ce qu'il disoit deplaisoit à plusieurs des siens, qui

26/682 croyoient que le voyage estoit rompu, & qu'il faudroit s'en

retourner sans rien faire: toutesfois ils avoient tous grand

desir de tenter quelque autre dessein.

[Note 34: «Il s'embarqua à Bourdeaux le second jour d'aoust... & descend

le long de la riviere à Royan à vingt lieues de Bourdeaux, où il fait sa

monstre, tant de soldats que de mariniers. Il y avoit cent

harquebouziers aians tous harquebouze de calibre & morrion en teste,

dont plusieurs estoient gentilshommes, & quatre vingtz mariniers...

Après la monstre faicte, le Cappitaine Gourgue donne le rendez-vous

accoustumé en telles expéditions. Mais ainsi qu'il estoit prest à

partir, se leve ung vent contraire qui le contrainct de sejourner huict

jours à Roian, ce vent estant un peu remis il se meit sur mer pour faire

voille; mais bientost après il fut repoussé vers la Rochelle, & ne

pouvant mesme estre à la radde de la Rochelle pour la violance du temps,

il fut contrainct de se retirer à la bouche de la Charente, & sejourner

là huict jours... Le vingt-deuxiesme jour d'aoust, le vent estant cessé,

& le ciel donnant apparence d'un plus doulx temps pour l'advenir, il se

remect sur mer.» (_La reprinse de la Floride_, Ternaux-Compans, p.

309, 310.)]

Le Sieur de Gourgues sçachant la volonté de ses compagnons, qui

ne perdoient point courage, & estant asseuré de son équipage,

trouva à propos d'assembler son conseil, auquel il fit entendre

la raison pourquoy il ne pouvoit exécuter ce qu'il avoit

entrepris, qu'il ne falloit plus songer à ce dessein: mais

aussi que de retourner en France sans avoir rien fait, il n'y

avoit point d'apparence. Qu'il sçavoit une autre entreprise non

moins glorieuse que profitable, à des courages tels qu'ils en

avoit en ses vaisseaux, & de laquelle la mémoire seroit

immortelle, qui estoit un exploict des plus signalez qui se

puisse faire: chacun brusloit d'ardeur & de desir de voir

l'effect de ce qu'il disoit; & leur fit entendre que s'il

estoit bien assisté en ceste louable entreprise, il se

sentiroit fort glorieux de mourir en l'exécutant. Et voulant

ledit Sieur de Gourgues leur déclarer son dessein, les ayant

tous fait assembler, parla ainsi. «Mes compagnons & fidèles

amis de ma fortune, vous n'estes pas ignorans combien je chéris

les braves courages comme vous, & l'avez assez tesmoigné par la

belle resolution que vous avez prise de me suivre & assister en

tous les périls & hazards honorables que nous aurons à souffrir

& essuyer, lors qu'ils se presenteront devant nos yeux, &

l'estat que je fais de la conservation de vos vies; ne desirant

point vous embarquer au risque d'une entreprise que je sçaurois

27/683 réussir à une ruine sans honneur: ce seroit à moy une trop

grande & blasmable témérité, de hazarder vos personnes à un

dessein d'un accez si difficile, ce que je ne croy pas estre,

bien que j'aye employé une bonne partie de mon bien & de mes

amis, pour équiper ces vaisseaux, & les mettre en mer, estant

le seul entrepreneur de tout le voyage. Mais tout cela ne me

donne pas tant de sujet de m'affliger, comme j'en ay de me

resjouir, de vous voir tous resolus à une autre entreprise, qui

retournera à vostre gloire, sçavoir d'aller venger l'injure que

nostre nation a receue des Espagnols, qui ont fait une telle

playe à la France, qu'elle saignera à jamais, par les supplices

& traictemens infames qu'ils ont fait souffrir à nos François,

& exercé des cruautez barbares & inouïes en leur endroit. Les

ressentimens que j'en ay quelquefois, m'en font jetter des

larmes de compassion, & me relevent le courage de telle sorte,

que je suis resolu, avec l'assistance de Dieu, & la vostre, de

prendre une juste vengeance d'une telle felonnie & cruauté

Espagnolle, de ces coeurs lasches & poltrons, qui ont surpris

mal-heureusement nos compatriotes, qu'ils n'eussent osé

regarder sur la defense de leurs armes. Ils sont assez mal

logez, & les surprendrons aisément. J'ay des hommes en mes

vaisseaux qui cognoissent très-bien le païs, & pouvons y aller

en seureté. Voicy, chers compagnons, un subject de relever nos

courages, faites paroistre que vous avez autant de bonne

volonté à exécuter ce bon dessein, que vous avez d'affection à

me suivre: ne serez vous pas contents de remporter les lauriers

triomphans de la despouille de nos ennemis?»

28/684 Il n'eut pas plustost achevé de parler, que chacun de joye

s'escrierent: «Allons où il vous plaira, il ne nous pouvoit

arriver un plus grand plaisir & honneur que celuy que vous nous

proposez, & mille fois plus honorable qu'on ne se peut

imaginer, aimans beaucoup mieux mourir en la poursuitte de

cette juste vengeance de l'affront qui a esté fait à la France,

que d'estre blessez en une autre entreprise; tout nostre plus

grand souhait est de vaincre ou mourir, en vous tesmoignant

toute sorte de fidélité: commandez ce que vous jugerez estre

plus expédient, vous avez des soldats qui ont du courage de

reste pour effectuer ce que vous direz: nous n'aurons point de

repos jusques à ce que nous nous voyons aux mains avec

l'ennemy.»

La joye creut plus que jamais dans les vaisseaux. Le sieur de

Gourgues fait changer la routte, & tirer quelques coups de

canon, pour commencer la resjouissance, & donner courage à tous

les soldats: & alors ce généreux Chevalier fait singler vers

les costes de la Floride, & fut tellement favorisé du beau

temps, qu'en peu de jours il arriva proche du fort de la

Caroline, & le jour apperceu, les Sauvages du pays firent voir

force fumées, jusques à ce que le Le sieur de Sieur de Gourgues

eust fait abbaisser les voiles, & mouiller l'anchre. Il envoya

à terre s'informer des Sauvages de l'Estat des Espagnols, qui

estoient fort ailes de voir le sieur de Gourgues resolu de les

attaquer. Ils asseurerent qu'ils estoient en nombre de 400,

très bien armez, & pourveus de tout ce qui leur estoit

29/685 necessaire. Puis s'estant fait instruire de la façon en

laquelle les Espagnols estoient campez, il commença d'ordonner

ses gens de guerre pour les assaillir. Voyons s'ils auront le

courage de soustenir le Sieur de Gourgues, comme ils firent

Laudonniere, mal pourveu de munitions, & de ce qui luy estoit

necessaire.

Doncques le Sieur de Gourgues se faisant conduire par ses

hommes, & de quelques Sauvages par l'espaisseur des bois, sans

estre apperceu des Espagnols, fait recognoistre les places, &

l'estat auquel elles estoient: & le Samedy d'auparavant

_Quasimodo_[35], au mois d'Avril 1568. attaque furieusement les

deux forts[36],& se dispose de les avoir par escalade, en quoy

il trouva grande resistance: & le combat s'eschauffant, ce fut

alors que parut le courage de nos François, qui se jettoient à

corps perdu parmy les coups, tantost repoussez, puis reprenans

coeur retournent au combat avec plus de valeur qu'auparavant.

Bien attaqué, mieux défendu. La mort ny les blesseures ne les

fait point paslir, ny ne leur fait perdre le sens, ny la

vaillance.

[Note 35: Le samedi d'avant la _Quasimodo_ était le 24 d'avril.]

[Note 36: Outre le grand fort de la Caroline, les Espagnols en avaient

élevé deux petits, pour protéger l'entrée de la rivière de May, comme on

l'apprit de la bouche d'un jeune français, Pierre Debré, natif du

Havre-de-Grâce, qui était demeuré parmi les sauvages. (Reprinse de la

Floride, Tern.-Compans, p. 332.) Ces deux petits forts furent emportés

du premier coup le même jour 24 avril. De Gourgues laissa reposer ses

soldats le dimanche et le lundi, et commença par assurer cette première

victoire avant d'entreprendre l'attaque du grand fort.]

Nostre généreux Chevalier de Gourgues le coutelas à la main,

leur enflamme le courage, & comme un lion hardy à la teste des

tiens gaigne le dessus du rampart, repousse les Espagnols, se

fait voye parmy eux. Ses soldats se suivent, & combattent

vaillamment, entrent de force dans les deux forts, tuent

30/686 tout ce qu'ils rencontrent: de sorte que le reste de ceux qui y

moururent & s'enfuirent, demeurèrent prisonniers des François;

& ceux qui pensoient se sauver dans les bois, furent taillez en

pièces par les Sauvages, qui les traitterent comme ils avoient

fait les nostres. Deux jours après le sieur de Gourgues se rend

maistre du grand fort, que les ennemis avoient abandonné, après

quelque resistance, desquels partie furent tuez, les autres

prisonniers.

Ainsi demeurant victorieux, & estant venu à bout d'une si

glorieuse entreprise, se ressouvenant de l'injure que les

Espagnols avoient faite aux François, en fit pendre

quelques-uns, avec des escriteaux sur le dos, portans ces mots:

_Je n'ay pas fait pendre ceux-cy comme Espagnols, mais comme

pirates bandoliers & escumeurs de mer_[37] Après ceste

exécution, il fit démolir & ruiner les forts(38), puis

s'embarque pour revenir en France, laissant au coeur des

Sauvages un regret immortel de se voir privez d'un si magnanime

31/687 Capitaine. Son partement fut le 30 de May[39] 1568 & arriva à

la Rochelle le 6 de Juin, & de là à Bourdeaus, où il fut receu

aussi honorablement, & avec autant de joye, que jamais

Capitaine auroit esté.

[Note 37: «Ils sont branchez aux mesmes arbres où ils avoient penduz les

François, & au lieu d'un escriteau que Pierre Malendez y avoit faict

mettre contenant ces mots en langage Espaignol: _Je ne faicts cecy comme

à François mais comme à Luthériens_, le cappitaine Gourgue faict graver

en une table de sapin avec ung fer chault: Je ne faicts cecy comme à

Espaignols, n'y comme à Marannes; mais comme à traistres, volleurs &

meurtriers.» (Manuscrit de Gourgues.) On sait que Maran ou Marane était

un terme de mépris que les Espagnols donnaient aux Maures, et, par

suite, à tous les malfaiteurs.]

[Note 38: De Gourgues eut l'adresse d'intéresser les sauvages à la ruine

de ces forts. «Affin, dit le manuscrit déjà cité, que les sauvaiges ne

trouvassent mauvais que les fortz fussent ruynez, ains qu'en estant bien

aises ils les ruynassent eulx-mesmes, il assemble les Rois, & leur aiant

remonstré du commencement comment il leur avoit tenu promesse, & les

avoit vengez de ceulx qui les avoient tirannisez si cruellement, il vint

tomber puis après sur le propos de ruyner les forts, employant tout ce

qui pouvoit servir à leur persuader que tout ce qu'il en vouloit faire

estoit pour leur proffit & en haine de tant de meschancetez & cruaultez

que les Espaignols y avoient commises. A quoy ils presterent si

volontiers l'oreille, que le Cappitaine Gourgue n'eut pas plustost

achevé de parler, qu'ils s'en coururent droict au fort, crians &

appellans leurs subjects après eulx, où ils feirent telle diligence

qu'en moing d'ung jour ils ne laisserent pierre sur pierre.»]

[Note 39: «Le troisiéme jour de May (ung lundi), le rendez-vous fut

donné comme l'on a accoustumé de faire sur mer, & les anchres levées

firent voilles, & eurent le vent si propre qu'en dix-sept jours ils

firent unze cens lieues de mer, & depuis continuantz leur navigation

arrivèrent à la Rochelle le lundy sixiéme jour de juing...» (Reprinse de

la Floride.)]

Mais il n'est si tost arrivé en France, que l'Empereur envoya

au Roy demander justice de ses subjects, que le Sieur de

Gourgues avoit fait pendre en l'Inde Occidentale: dequoy sa

Majesté fut tellement irritée, qu'elle menaçoit ledit Sieur de

Gourgues de luy faire trencher la teste, & fut contraint de

s'absenter pour quelque temps, pendant lequel la colère du Roy

se passa: & ainsi ce généreux Chevalier repara l'honneur de la

nation Françoise, que les Espagnols avoient offensée: ce

qu'autrement eust esté un regret à jamais pour la France, s'il

n'eust vengé l'affront receu de la nation Espagnolle.

Entreprise genereuse d'un Gentil-homme, qui l'exécuta à ses

propres cousts & despens, seulement pour l'honneur, sans autre

esperance: ce qui luy a réussi glorieusement, & ceste gloire

est plus à priser que tous les tresors du monde [40].

[Note 40: «Il est fâcheux cependant pour sa gloire,» remarque

M. Ferland, «que de Gourgues ait imité la conduite des Espagnols, en

livrant ses prisonniers à la mort; ces tristes représailles ne sauraient

être approuvées par la justice, puisque souvent elles tombent sur des

innocents, plutôt que sur les coupables.» (Cours d'Hist. du Canada, I,

57.)]

On a remarqué aux voyages de Ribaus & de Laudonniere de grands

défauts & manquemens. Ribaus fut blasmé au sien, pour n'avoir

porté des vivres que pour dix mois, sans donner ordre de faire

défricher les terres, & les rendre aptes au labourage, pour

remédier aux disettes qui peuvent survenir, & aux périls que

courent les vaisseaux sur mer, ou bien pour le retardement de

32/688 leur arrivée en saison convenable, pour soulager les

necessitez, qui en fin reduisent les entrepreneurs à de grandes

extremitez, jusques à estre homicides les uns des autres, pour

se nourrir de chair humaine, comme ils firent en ce voyage, qui

causerent de grandes mutineries des soldats contre leur chef, &

ainsi le désordre & la desobeissance régnant parmy eux, en fin

ils furent contraints (quoy qu'avec un regret incroyable, &

après une perte notable d'hommes & de biens) d'abandonner les

terres & possessions qu'ils avoient acquises en ce pays; & tout

cela, faute d'avoir pris leurs mesures avec jugement & raison.

L'experience fait voir qu'en tels voyages & embarquemens les

Roys & les Princes, & les gens de leur conseil qui les ont

entrepris, avoient trop peu de cognoissance és exécutions de

leurs desseins. Que s'il y en a eu d'experimentez en ces

choses, ils ont esté en petit nombre, pource que la plus-part

ont tenté telles entreprises sur les vains rapports de quelques

cajoleurs, qui faisoient les entendus en telles affaires, dont

ils estoient tres-ignorans, seulement pour se rendre

considerables: car pour les commencer, & terminer avec honneur

& utilité, faut consommer de longues années aux voyages de mer,

& avoir l'expérience de telles descouvertes[41].

[Note 41: Dans la plupart des exemplaires de l'édition originale, ce

passage se termine là. Mais quelques-uns renferment la phrase censurée

qui obligea l'auteur de réimprimer les feuilles DII et DIII, et qui

finissait ainsi; «... de telles descouvertes; ce que n'ont pas les

grands hommes d'estat, qui sçavent mieux manier & conduire le

gouvernement & l'administration d'un Royaume, que celle de la

navigation, des expéditions d'outre-mer, & des pays loingtains, pour ne

l'avoir jamais practiqué.» (H. Stevens, _Historical Nuggets_, I, 131.)]

La plus grande faute que fit Laudonniere, qui y alloit à

33/689 dessein d'y hyverner, fut de n'estre fourny que de peu de

vivres, au lieu qu'il se devoit gouverner sur l'exemple de

l'hyvernement du Capitaine Albert à Charles-fort, que Ribaus

laissa si mal pourveu de toutes choses; & ces manquemens

arrivent ordinairement en telles entreprises, pour s'imaginer

que les terres de ces pays là rapportent sans y semer; joint à

cela, qu'on entreprend mal à propos tels voyages sans practique

ny expérience. Il y a bien de la différence à bastir de tels

desseins en des discours de table, parler par imagination de la

scituation des lieux, de la forme de vivre des peuples qui les

habitent, des profits & utilitez qui s'en retirent; envoyer des

hommes au delà des mers en des pays loingtains, traverser des

costes & des isles incognues, & se former ainsi telles chimères

en l'esprit, faisans des voyages & des navigations idéales &

imaginaires; ce n'est pas là le chemin de sortir à l'honneur de

l'exécution des descouvertes: il faut auparavant meurement

considerer les choses qui se presentent en telles affaires,

communiquer avec ceux qui s'en sont acquis de grandes

cognoissance, qui sçavent les difficultez & les périls qui s'y

rencontrent, sans s'embarquer ainsi inconsiderément sur de

simples rapports & discours. Car il sert de peu de discourir

des terres lointaines, & les aller habiter, sans les avoir

premièrement descouvertes, & y avoir demeuré du moins un an

entier, afin d'apprendre la qualité des pays, & la diversité

des saisons, pour par après y jetter les fondemens d'une

Colonie. Ce que ne font pas la plus-part des entrepreneurs &

voyageurs, qui se contentent seulement de voir les costes & les

élevations des terres en passant, sans s'y arrester.

34/690 D'autres entreprennent telles navigations sur de simples

relations, faites à des personnes, qui, quoy que bien entendues

dans les affaires du monde, & ayent de grandes & longues

expériences, neantmoins estans ignorans en celles-cy, croyent

que toutes choses se doivent gouverner selon les élevations des

lieux où ils sont, & c'est en quoy ils se trouvent grandement

trompez: car il y a des changemens si estranges en la nature,

que ce que nous en voyons nous fait croire ce qui en est. Les

raisons de cela sont fort diverses & en grand nombre, qui est

cause que j les passeray souz silence. J'ay dit cecy en

passant, afin que ceux qui viendront après nous, & qui

bastiront de nouveaux desseins, s'en servent, & les

considerent: de sorte que lors qu'ils s'y embarqueront, la

ruine & la perte d'autruy leur serve d'exemple, &

d'apprentissage.

Le troisiesme défaut, & le plus prejudiciable, est en ce que

fit Ribaus, de n'avoir fait descharger les vivres & munitions

qu'il avoit apportez pour Laudonniere & ses compagnons, avant

que s'exposer au risque de perdre tout, comme il fit (quoy

qu'il n'y allast pas pour combatre l'ennemy) mais demeurer

tousjours sur la defensive, aider avec ses hommes à

Laudonniere, se fortifier, & attendre de pied ferme ceux qui le

viendroient assaillir: pouvant bien juger que puis que son

dessein estoit de prendre le Fort, qu'il devoit estre plus fort

que ceux qui le gardoient, sans s'exposer inconsiderément au

péril & à la fortune & eust mieux fait de recognoistre les

forces de l'ennemy avant qu'il l'allast attaquer, & qu'il ne

35/691 fust asseuré de la victoire. Mais au contraire ayant mesprisé

les conseils de Laudonniere, qui estoit plus expérimenté que

luy en la cognoissance des lieux, il luy en prit très-mal.

Davantage, en telles entreprises les vaisseaux qui portent les

vivres & les munitions de guerre pour une Colonie, doivent

tousjours faire leur routte le plus droit qu'il est possible,

sans se détourner pour donner la chasse à quelque autre

vaisseau, d'autant que s'il se faut battre, & qu'ils viennent à

se perdre, ce mal-heur ne leur sera pas seulement particulier,

mais ils mettent la Colonie en danger d'estre perdue, & les

hommes contraints d'abandonner toutes choses, se voyans réduits

à souffrir une mort miserable, causée par la faim, qui les

assailliroit faute de vivres, pour ne s'estre pourveus & munis

du moins pour deux ans, en attendant que la terre soit

défrichée, pour nourrir ceux qui sont dans le pays. Fautes

très-grandes, qui sont semblables à celles qu'ont faites ces

nouveaux entrepreneurs, qui n'ont fait défricher aucunes

terres, ny trouvé moyen de le faire depuis vingt-deux ans[42]

que le pays est-habité, n'ayans eu autre pensée qu'à tirer

profit des pelleteries: & un jour arrivera qu'ils perdront tout

ce que nous y possedons. Ce qui est aisé à juger si le Roy n'y

fait ordonner un bon règlement.

[Note 42: Ce passage est une nouvelle preuve que l'édition de 1632 a été

commencée peu de temps après la prise de Québec; car, au printemps de

1630, il y avait juste vingt-deux ans que notre auteur était parti de la

vieille France, pour venir fonder, dans la nouvelle, cette petite

habitation de Québec, que l'avarice des sociétés marchandes tint jusqu'à

cette époque dans un état de faiblesse qui lui fait dire ici: «Un jour

arrivera qu'ils perdront tout ce que nous y possedons... si le Roy n'y

fait ordonner un bon règlement.»]

Ce sont les plus grands défauts qui se peuvent remarquer és

premiers voyages, & les suivans n'ont esté gueres plus heureux.

36/692

_Voyage, que fit faire le Sieur de Roberval. Envoye Alphonse

Sainctongeois vers Labrador. Son partement: son arrivée.

Retourne à cause des glaces. Voyages des estrangers au Nort,

pour aller aux Indes Occidentales. Voyage du Marquis de la

Roche sans fruict. Sa mort. Défaut remarquable en son

entreprise._

Oeuvres de Champlain · 第 150 / 415 题