CHAPITRE III.

Souz le règne du Roy Charles IX. & à la poursuitte de l'Admirai

de Chastillon[21], Jean Ribaus se met en mer le 18 Fevrier

1562. avec deux vaisseaux équipez de ce qui luy estoit

necessaire pour aller jetter les fondemens d'une Colonie.

Passant par les isles du golphe de Mexique, vint ranger la

coste de la Floride, où il reconnut une riviere, qu'il appella

la riviere de May[22], & y fit édifier un fort, qu'il nomma du

nom de Charles, y laissant pour y commander le Capitaine

Albert, fourny & muny de tout ce qu'il jugeoit estre

necessaire. Cela fait, il met la voile au vent, & s'en revint

en France le 20 de Juillet, & fut prés de six mois à son

voyage.

[Note 21: Gaspard de Châtillon, sire de Coligny.]

[Note 22: Aujourd'hui la rivière Saint-Jean.]

17/673 Cependant le Capitaine Albert ne se soucie de faire défricher

les terres, pour ensemencer & eviter les necessitez, mangent

leurs vivres sans y apporter l'ordre necessaire en telles

affaires: ce que faisant, ils se trouverent courts de telle

façon, que la disette fut extrême. Sur ce, les soldats &

autres qui estoient souz son obeissance, ne voulans luy obéir,

en fit pendre un pour un bien petit sujet, ce qui fut cause

que quelques jours après la mutinerie s'y esmeut si violente,

& la desobeissance fut telle, qu'ils tuèrent leur chef, & en

esleverent un autre, appelle Nicolas Barré, homme de conduitte.

Et voyans que nul secours ne leur venoit de France, ils firent

édifier une petite barque pour s'y en retourner, & se mettent

en mer avec fort peu de vivres. L'histoire dit que la famine

fut si cruelle, qu'ils mangèrent un leurs compagnons. Mais

Dieu ayant pitié de ceste troupe miserable, leur fit tant de

grâce, qu'ils furent rencontrez d'un Anglois, qui les secourut

& emmena en Angleterre, où ils se rafraischirent. Voila le peu

de soin que l'on eut à les secourir, pour les guerres qui

estoient entre la France & l'Espagne.

Cependant c'estoit une grande cruauté de laisser mourir des

hommes de faim, & réduits à tel poinct que de s'entre-manger,

faute d'envoyer une petite barque au risque de la mer, qui les

pouvoit secourir. Ce fut un retardement pour la Colonie, & un

presage d'une plus mauvaise fin, puis que le commencement avoit

esté mal conduit en toutes choses.

La paix se fait entre la France & l'Espagne, qui donne loisir

de faire nouveaux desseins & embarquemens. Ledit Sieur Admiral

18/674 de Chastillon fit equipper d'autres vaisseaux [23] souz la

charge du Capitaine Laudonniere[24], qui fut accommodé de

toutes choses pour sa peuplade. Il partit[25] le 22 d'Avril

1564. & arriva à la coste de la Floride par le 32e degré, au

lieu de la riviere de May, où estant, & ayant mis tous ses

compagnons à terre, & autres commoditez, il fit édifier un

fort, qu'il nomma la Caroline[26].

[Note 23: «Trois vaisseaux, l'un de six vingts tonneaux, l'autre de

cent, l'autre de soixante.» (Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, p.

60.)]

[Note 24: René de Laudonniere, gentilhomme poitevin, qui avait

accompagné Ribaut en 1562.]

[Note 25: «Du Havre de Grâce.» (Lescarbot.)]

[Note 26: «En l'honneur de Charles IX, ce fort reçut le nom de Caroline,

qui s'est conservé et a été plus tard donné à deux des états de la

république américaine.» (M. Ferland, Cours d'Hist., I, 51.)]

Pendant le temps que les vaisseaux estoient en ce lieu, se

firent des conspirations contre Laudonniere, qui furent

descouvertes: & toutes choses remises, Laudonniere se délibère

de renvoyer ses vaisseaux en France, & laissa pour y commander

le Capitaine Bourdet, lequel singlant en haute mer pour achever

son voyage, laissant là Laudonniere, avec ses compagnons,

partie desquels se mutinèrent de telle façon, qu'ils menacèrent

de faire mourir leur Capitaine, s'il ne leur permettoit d'aller

ravager vers les isles des Vierges, & Sainct Dominique, force

luy fut leur permettre, & donner congé. Ils se mettent en une

petite barque, font quelque proye sur les vaisseaux Espagnols,

& après qu'ils eurent bien couru toutes ces isles, ils furent

contraints s'en retourner au fort de la Caroline, où estans

arrivez, Laudonniere fit prendre quatre des principaux

seditieux, qui furent exécutez à mort. En suitte de ces

19/675 malheurs, les vivres venans à leur manquer, ils souffrirent

beaucoup jusques en May, sans avoir aucun secours de France; &

estans contraints d'aller chercher des racines dans les bois

l'espace de six sepmaines, en fin ils se resolurent de bastir

une barque pour estre preste au mois d'Aoust, & avec icelle

retourner en France.

Cependant la famine croissait de plus en plus, & ces hommes

devenoient si foibles & débiles, qu'ils ne pouvoient presque

parachever leur travail; qui les occasionna d'aller chercher à

vivre parmy les Sauvages, qui les traittoient fort mal, leur

survendant les vivres beaucoup plus qu'ils ne valloient, se

rians & moquans des François, qui ne souffroient ces moqueries

qu'à regret. Laudonniere les appaisoit le plus doucement qu'il

pouvoit: mais quoy qu'il en fust, il fallut avoir la guerre

avec les Sauvages, pour avoir dequoy te substanter, & firent si

bien qu'ils recouvrerent du bled d'Inde, qui leur donna courage

de parachever leur vaisseau: cela fait, ils se mirent à ruiner

& démolir le fort, pour s'en retourner en France. Comme ils

estoient sur ces entre-faites, ils apperceurent quatre voiles,

& craignans au commencement que ce ne fussent Espagnols, en fin

ils furent recognus estre Anglois, lesquels voyans la necessité

des François, les assisterent de commoditez, & mesmes les

accommodèrent de leurs vaisseaux. Ceste courtoisie remarquable

fut faite par le chef de cet embarquement, qui s'appelloit Jean

20/676 Hanubins[27]. Les ayant accommodez au mieux qu'il peut, leve

les anchres, met à la voile, pour parachever le dessein de son

voyage.

[Note 27: Hawkins. «Somme, dit Lescarbot, il ne se peut exprimer au

monde de plus grande courtoisie que celle de cet Anglois, appellé Jean

Hawkins, duquel si j'oubliois le nom, je penserois avoir contre lui

commis ingratitude.» (Hist. de la Nouv. France, p. 106, 107.)]

Comme Laudonniere estoit prest de s'embarquer avec tes

compagnons, il apperceut des voiles en mer; & estant en

impatience de sçavoir qui ils estoient, on recognut que

c'estoit le Capitaine Ribaus, qui venoit donner secours à

Laudonniere. Les resjouissances de part & d'autre furent

grandes, voyans renaistre leur esperance, qui sembloit

auparavant estre du tout perdue, mais fort faschez d'avoir fait

démolir leur fort. Ledit Ribaus fit entendre à Laudonniere que

plusieurs mauvais rapports avoient esté faits de luy, ce qu'il

recognoissoit estre faux, & eust eu sujet de faire ce qui luy

estoit commandé, s'il en eust esté autrement.

C'est tousjours l'ordinaire que la vertu est opprimée par la

medisance des meschans, qui en fin les fait recognoistre pour

tels, & mesprisez d'un chacun: l'on sçait assez combien cela a

apporté de troubles aux conquestes des Indes, tant envers

Christoffe Colomb, que depuis contre Ferdinand Cortais, &

autres, qui blasmez à tort, se justifierent en fin devant

l'Empereur. C'est pourquoy l'on ne doit adjouster foy

légèrement, premier que les choses n'ayent esté bien examinées,

recognoissant tousjours le mérite & la valeur des généreux

courages, qui se sacrifient pour Dieu, leur Roy & leur patrie,

comme firent ceux-cy qui estans recognus de l'Empereur, mal-gré

l'envie, les honora de bien, & de belles & honorables charges,

pour leur donner courage de bien faire, à d'autres l'envie de

les imiter, & au meschant de s'amender.

21/677 Cependant que Laudonniere & Ribaus estoient à consulter pour

faire descharger leurs vivres, voicy que le 4 Septembre 1565.

l'on apperceut six voiles, qui sembloient estre grand

vaisseaux, & furent recognus pour estre Espagnols [28], qui

vinrent mouiller l'anchre à la rade où les quatre vaisseaux de

Ribaus&8s recognoissans que partie des soldats estoient à

terre, ils tirèrent des coups de canon sur les nostres: qui fit

qu'estans avec peu de force, coupèrent le câble sur les

ecubiers, & mettent à la voile: ce que font aussi les

Espagnols, qui les chassent tous le lendemain. Et comme nos

vaisseaux estoient meilleurs voliers qu'eux, ils retournèrent à

la coste, prennent port à une riviere distante de huict lieues

du fort de la Caroline, & nos vaisseaux retournèrent à la

riviere de May. Cependant trois des vaisseaux Espagnols

estoient venus à la rade, où ils firent descendre leur

infanterie, vivres, & munitions.

[Note 28: Ces six vaisseaux espagnols étaient commandés par Don Pedro

Menendez de Avilez, l'un des meilleurs officiers de la marine

espagnole.]

Le Capitaine Ribaus, contre l'advis de Laudonniere, qui luy

representoit les inconveniens qui pouvoient arriver, tant pour

les grands vents qui regnoient ordinairement en ce temps là,

que pour autre sujet, quoy que ce soit un traict d'opiniastre,

ne voulant faire qu'à sa volonté, sans conseil, chose

tres-mauvaise en telles affaires, il se délibère de voir

l'Espagnol, & le combatre à quelque prix que ce fust. A cet

effect il fit équiper ses vaisseaux d'hommes, & de tout ce qui

luy estoit necessaire, s'embarqua le 8. Septembre, laissant les

22/678 siens fort incommodez de toutes choses, & Laudonniere assez

malade, qui ne laissoit pas de donner courage tant qu'il peut à

ses soldats, & les exhorter à se fortifier au mieux qu'ils

pourroient, pour resister aux forces de leur ennemy, lequel se

mit en estat de venir attaquer Laudonniere le 20 Septembre,

auquel temps il fit une pluye fort violente, & si continuelle,

que les nostres fatiguez d'estre en sentinelle, se retirèrent

de leur faction, croyans aussi que les ennemis ne viendroient

durant un temps si mauvais & impétueux. Quelques-uns allans sur

le rampart appercevans les Espagnols venir à eux, crient

_allarme, allarme, l'ennemy vient_. A ce cry Laudonniere se met

en estat de les attendre, & encourage les siens au combat, qui

voulurent soustenir deux bresches qui n'estoient encores

remparées: mais en fin ils furent forcez, & tuez. Laudonniere

voyant ne pouvoir plus soustenir, en esquivant pensa estre tué,

& se sauve dans les bois avec les Sauvages, où il trouva nombre

de ses soldats, qu'il r'allia avec beaucoup de peine.

S'acheminant par des palus & marescages difficiles, fait tant

qu'il arrive à l'entrée de la riviere de May, où estoit un

vaisseau, y commandant un Nepveu du Capitaine Ribaus[29], qui

n'avoit peu gaigner que ce lieu, pour la grande tourmente. Les

autres vaisseaux furent perdus à la coste; comme aussi

plusieurs soldats & mariniers, Ribaus pris, avec beaucoup

d'autres, qu'ils firent mourir cruellement & inhumainement & en

pendirent aucuns, avec un escriteau sur le dos, portant ces

23/679 mots: _Nous n'avons pas fait pendre ceux-cy comme François,

mais comme Luthériens, ennemis de la foy._

[Note 29: Jacques Ribaut.]

Laudonniere voyant tant de desastres, délibere s'en retourner

en France, le 23 Septembre 1565. Il fait lever les anchres, met

souz voile le 11 de Novembre[30], & arrive proche de la coste

d'Angleterre, où se trouvant malade, se fit mettre à terre pour

recouvrer sa santé, & de là venir en France faire son rapport

au Roy. Cependant les Espagnols se fortifient en trois

endroits, pour s'asseurer contre tout evenement. Nous verrons

au chapitre suivant le chastiment que Dieu rendit aux

Espagnols, pour l'injustice & cruauté dont ils userent envers

les François.

[Note 30: «L'onzième de Novembre ilz se trouverent à soixante-quinze

brasses d'eau... sur la côte d'Angleterre.» (Lescarbot, Hist. de la

Nouv. France, p. 116.)]

_Le Roy de France dissimule pour un temps l'injure qu'il receut

des Espagnols en la cruauté qu'ils exercerent envers les

François. La vengeance en fut reservée au sieur Chevalier de

Gourgues. Son voyage: son arrivée aux costes de la Floride. Est

assailly des Espagnols, qu'il défait & les traitte comme ils

avoient fait les François._

Oeuvres de Champlain · 第 149 / 415 题