532a [Illustration]

Le feu donc passé, la pluspart des Sauvages commencèrent à

apporter le bois contre les pallissades, mais en petite

quantité qui feut cause que le feu, si peu fourny de bois ne

peut faire grand effect: aussi que le désordre survint entre ce

peuple, tellement qu'on ne se pouvoit entendre: ce qui

m'affligeoit fort, j'avois beau crier à leurs oreilles & leur

remonstrer au mieux qu'il m'estoit possible le danger où ils se

mettoient par leur mauvaise intelligence, mais ils

n'entendoient rien pour le grand bruit qu'ils faisoient, &

voyant que c'estoit me rompre la teste de crier, & que mes

remonstrances estoient vaines, & ne pouvant remédier à ce

désordre, ny faire davantage: je me resolu avec mes gens de

faire ce qui me seroit possible, & tirer sur ceux que nous

pourrions découvrir, & apercevoir. Cependant les ennemis

faisoient proffit de nostre désordre, ils alloient à l'eau, &

en jettoient en telle abondance, que vous eussiez dit que

c'estoient ruisseaux qui tomboient par leurs gouttières, de

telle façon, qu'en moins de rien ils rendirent le feu du tout

estaint, sans que pource ils laissassent de tirer des coups de

flèches, qui tomboient sur nous comme gresle. Ceux qui estoient

sur le Cavallier en tuèrent, & estropierent, beaucoup. Nous

fusmes en ce combat environ trois heures, il y eut deux de nos

45/533 Chefs, & des principaux blessez, à sçavoir un appellé

Ochateguain, l'autre Orani, & quelque quinze d'autres

particuliers aussi blessez. Les autres de leur costé voyants

leurs gens blessez, & quelques-uns de leurs Chefs, ils

commencèrent à parler de retraicte, sans plus combattre,

attendant les cinq cents hommes [92] qui ne debvoient plus

gueres tarder à venir, & ainsi se retirèrent, n'ayants que

ceste bouttade de désordre. Au reste les Chefs n'ont point de

commandement absolu sur leurs compagnons, qui suivent leur

volonté, & font à leur fantaisie, qui est la cause de leur

désordre, & qui ruyne toutes leurs affaires: Car ayant resolu

quelque chose avec les principaux, il ne faudra qu'un belistre,

ou de néant, pour rompre une resolution, & faire un nouveau

desseing, si la fantaisie luy en prend. Ainsi les uns pour les

autres ne font rien, comme il se peut veoir par ceste

expédition.

[Note 92: C'étaient les cinq cents hommes que leur avaient offerts les

Carantouanais ou Andastes; ils arrivèrent deux jours trop tard. (Voir à

la fin de cette relation, p. 135.)]

Mais nous nous retirasmes en nostre fort, moy estant blessé de

deux coups de flesches, l'un dans la jambe, & l'autre au

genouil, qui m'apporta grande incommodité, outre les grandes &

extresmes douleurs. Et estans tous assemblez, je leur fis

plusieurs remonstrances sur le désordre qui s'estoit passé,

mais tous mes discours servoient aussi peu que le taire, & ne

les émeut aucunement, disans que beaucoup de leurs gens avoient

esté blessez, & moy-mesme, & que cela donneroit beaucoup de

fatigue, & d'incommodité, aux autres, faisant la retraite pour

les porter, & que de retourner plus contre leurs ennemis, comme

46/534 je leur proposois le debvoir faire, il n'y avoit aucun moyen,

mais bien qu'ils attendroient encores quatre jours les cinq

cents hommes qui debvoient venir, & estans venus ils feroient

un second effort contre leurs ennemis, & executeroient mieux ce

que je leur dirois, qu'ils n'avoient fait par le passé. Il en

fallut demeurer là, à mon grand regret. Cy-devant est

representé comme ils fortifient leurs villes, & par ceste

figure l'on peut entendre, & voir, que celles des amis, &

ennemis, sont semblablement fortifiez.

Le lendemain[93] il fit un vent impétueux qui dura deux jours,

fort favorable à mettre le feu de rechef au fort des ennemis:

sur quoy je les pressay fort, mais ils n'en voulurent rien

faire, comme doutant d'avoir pis, & d'ailleurs se representans

leurs blessez.

[Note 93: Le 12 octobre.]

Nous fusmes campez jusques au 16 dudit mois, où durant ce temps

il se fist quelques escarmouches entre les ennemis, & les

nostres, qui demeurèrent le plus souvent engagez parmy les

ennemis, plustost par leur imprudence, que faute de courage,

vous asseurant qu'il nous falloit, à toutes les fois qu'ils

alloient à la charge, les aller requérir, & les desengager de

la prise, ne se pouvant retirer qu'en la faveur de nos

harquebusiers, ce que les ennemis redoubtent & appréhendent

fort. Car si tost qu'ils apperçoivoient quelqu'un de nos

harquebusiers, ils se retiroient promptement, nous disans par

forme de persuasion que nous ne nous meslassions pas en leurs

combats, & que leurs ennemis avoient bien peu de courage de

nous requérir de les assister avec tout plain d'autres discours

sur ce subject pour nous en émouvoir.

47/535 J'ay representé de la façon qu'ils s'arment allant à la guerre,

figure E[94].

[Note 94: L'édition originale de 1619, et la seconde édition de 1627,

renvoient ici, par inadvertance, à la page 23; dans ces deux éditions,

la figure E se trouve au verso de la page 87.]

Et quelques jours passez voyans que les cinq cens hommes ne

venoient point, ils délibérèrent de partir, & faire retraite au

plustost, & commencèrent à faire certains paniers pour porter

les blessez, qui sont mis là dedans, entassez en un monceau

pliez & garrottez de telle façon, qu'il est impossible de se

mouvoir, moins qu'un petit enfant en son maillot, & n'est pas

sans faire recevoir aux blessez de grandes & extresmes

douleurs. Je le puis bien dire avec vérité, quand à moy, ayant

esté porté quelques jours, d'autant que je ne pouvois me

soustenir, principallement à cause du coup de flesche que

j'avois reçeu au genouil, car jamais je ne m'estois veu en une

telle gehenne, durant ce temps, car la douleur que j'endurois à

cause de la blesseure de mon genouil, n'estoit rien au pris de

celle que je supportois lié & garrotté sur le dos de l'un de

nos Sauvages: ce qui me faisoit perdre patience, & qui fist

qu'aussitost que je peu avoir la force de me soustenir, je

sortis de céte prison, ou à mieux dire de la gehenne.

Les ennemis nous poursuivirent environ demie lieue, mais

c'estoit de loing, pour essayer d'attrapper quelques-uns de

ceux qui faisoient l'arriere-garde, mais leurs peines leur

demeura vaines, & se retirèrent.

Or tout ce que j'ay veu de bon en leur guerre est, qu'ils font

leur retraicte fort seurement, mettans tous les blessez, & les

48/536 vieux, au milieu d'eux, estant sur le devant aux aiselles & sur

le derrière bien armez [95], & arrangez par ordre de la façon,

jusques à ce qu'ils soient en lieu de seureté, sans rompre leur

ordre.

[Note 95: Estant, sur le devant, aux ailles & sur le derrière, bien

armez.]

Leur retraite estoit fort longue, comme de vingt-cinq à 30

lieues, qui donna beaucoup de fatigue aux blessez, & à ceux qui

les portoient, encores qu'ils se changeassent de temps en

temps.

Le dix-huictiesme jour dudict mois, il tomba forces neiges, &

gresle, avec un grand vent qui nous incommoda fort. Neantmoins

nous fismes tant que nous arrivasmes sur le bord dudict lac des

Entouhonorons, & au lieu où estoient nos canaux cachés, que

l'on trouva tous entiers: car on avoit eu crainte que les

ennemis les eussent rompus, & estans tous assemblez, les

voyants prests de se retirer à leur Village, je les priay de me

remener à nostre habitation, ce qu'ils ne vouloient accorder du

commencement: mais en fin ils se resolurent, & cherchèrent 4

hommes pour me conduire, ce qui fut fait, lesquels quatre

hommes s'y offrirent volontairement: Car, comme j'ay dit

cy-dessus, les chefs n'ont point de commandement sur leurs

compagnons, qui est cause que bien souvent ils ne font pas ce

qu'ils voudroient bien, & ces hommes estant trouvés, il falut

trouver un canau, qui ne se peut recouvrer, chacun ayant

affaire du sien, & n'en ayant plus qui [96] ne leur en faloit.

Ce n'estoit pas me donner sujet de contentement, ains au

contraire cela m'affligeoit fort, mettant en doute quelque

49/537 mauvaise volonté, d'autant qu'ils m'avoient promis de me

remener & conduire, jusques à nostre habitation, après leur

guerre, & outre que j'estois fort mal accommodé pour hyverner

avec eux, car autrement je ne m'en fusse pas soucié: & ne

pouvans rien faire, il fallut se resoudre à la patience. Mais

depuis après quelques jours je recogneu que leur desseing

estoit de me retenir avec mes compagnons en leur pays, tant

pour leur seureté, craignant leurs ennemis, que pour entendre

ce qui se passoit en leurs Conseils, & assemblées, que pour

resoudre ce qu'il convenoit faire à l'advenir contre leursdits

ennemis, pour leur seureté & conservation.

[Note 96: Qu'il.]

Le lendemain vingt-huictiesme dudit mois, chacun commença à se

préparer les uns pour aller à la chasse des Cerfs, les autres

aux Ours Castors, autres à la pesche du poisson, autres à se

retirer en leurs Villages, & pour ma retraite & logement il y

eut un appellé Durantal[97], l'un des principaux chefs, avec

lequel j'avois desja quelque familiarité, me fist offre de sa

cabanne, vivres, & commoditez, lequel prit aussi le chemin de

la chasse du Cerf, qui est tenue pour la plus noble entr'eux, &

en la plus grande quantité. Et après avoir traversé le bout du

50/538 lac de laditte isle(98), nous entrasmes dans une riviere[99]

qui a quel que douze lieues, puis ils portèrent leurs canaux

par terre quelque demie lieue, au bout de laquelle nous

entrasmes en un lac qui a d'estendue environ dix à douze lieues

de circuit, ou il y avoit grande quantité de gibier, comme

Cygnes, grues blanches, houstardes, canarts, sarcelles, mauvis,

allouettes, beccassines, oyes, & plusieurs autres sortes de

vollatilles que l'on ne peut nombrer, dont j'en tuay bon

nombre, qui nous servit bien, attendant la prinse de quelque

Cerf, auquel lieu nous fusmes en un certain endroict eslongné

de quelque dix lieues, où nos Sauvages jugeoient qu'il y avoit

des Cerfs en quantité. Ils s'assemblerent quelques vingt-cinq

Sauvages, & se mirent à bastir deux ou trois cabannes de pièces

de bois, accommodées l'une sur l'autre, & les calfestrerent

avec de la mousse pour empescher que l'air n'y entrast, les

couvrant d'escorces d'arbres: ce qu'estant faict ils furent

dans le bois, proche d'une petite sapiniere, où ils firent un

clos en forme de triangle, fermé des deux costez, ouvert par

l'un d'iceux. Ce clos fait de grandes pallissades de bois fort

presse, de la hauteur de huict à 9 pieds, & de long de chacun

costé prés de mil cinq cent pas, au bout duquel triangle y a un

petit clos, qui va tousjours en diminuant, couvert en partie de

branchage, y laissant seulement une ouverture de cinq pieds,

51/539 comme la largeur d'un moyen portail, par où les Cerfs debvoient

entrer: Ils firent si bien, qu'en moins de dix jours ils mirent

leur clos en estat, cependant d'autres sauvages alloient à la

pesche du poisson, comme truittes & brochets de grandeur

monstrueuse, qui ne nous manquèrent en aucune façon. Toutes

choses estant faites, ils partirent demie heure devant le jour,

pour aller dans le bois, à quelque demie lieue de leurdit clos,

s'esloignant les uns des autres de quelque quatre-vingt pas,

ayant chacun deux bastons, desquels ils frappent l'un sur

l'autre, marchant au petit pas en cet ordre, jusques à ce

qu'ils arrivent à leur clos. Les Cerfs oyant ce bruit

s'enfuyent devant eux, jusques à ce qu'ils arrivent au clos où

les sauvages les pressent d'aller, & se joignant peu à peu vers

la baye & ouverture de leur triangle, où lesdits Cerfs coulent

le long desdites pallissades jusques à ce qu'ils arrivent au

bout, où les Sauvages les poursuivent vivement, ayant l'arc &

la flesche en main, prests à descocher, & estant au bout de

leurdit triangle ils commencent à crier, & contrefaire les

loups, dont y a quantité, qui mangent les Cerfs, lesquels Cerfs

oyant ce bruict effroyable, sont contraincts d'entrer en la

retraicte par la petite ouverture, où ils sont poursuivis fort

vivement a coups de flèche, où estans entrez ils sont pris

aysément en cette retraicte, qui est si bien close & fermée,

qu'ils n'en peuvent sortir aucunement. Je vous asseure qu'il y

a un singulier plaisir en ceste chasse, qui se faisoit de deux

jours en deux jours, & firent si bien qu'en trente-huit jours

52/540 [100] que nous y fusmes ils prirent six-vingts Cerfs, desquels

ils se donnent bonne curée, reservant la graisse pour l'hyver,

en usant d'icelle comme nous faisons du beurre, & quelque peu

de chair qu'ils emportent à leurs maisons, pour faire des

festins entr'eux. Ils ont d'autres inventions à prendre le

Cerf, comme au piège, dont ils en font mourir beaucoup. Vous

voyez cy-devant dépaint la forme de leur chasse, clost & piége,

& des peaux ils en font des habits. Voila comme nous passasmes

le temps attendant la gelée, pour retourner plus aysément,

d'autant que le païs est marescageux. Au commencement que l'on

estoit sorty pour aller chasser, je m'engagis tellement dans

les bois pour poursuivre un certain oyseau qui me sembloit

estrange ayant le bec approchant d'un perroquet, & de la

grosseur d'une poulle, le tout jaune, fors la teste rouge, &

les aisles blues, & alloit de vol en vol comme une perdrix. Le

desir que j'avois de le tuer me fist le poursuivre d'arbre en

arbre fort longtemps, jusques à ce qu'il s'envolla à bon

escient, & en perdant toute esperance je voulus retourner sur

mes brisées, où je ne trouvay aucun de nos chasseurs, qui

avoient tousjours gaigné païs, jusques à leur clos, & taschant

les attrapper, allant ce me sembloit droict où estoit ledict

clos, je me treuvay égaré parmy les forests, allant tantost

d'un costé, tantost d'un autre, sans me pouvoir recognoistre, &

la nuit venant me contraignit de la passer au pied d'un grand

arbre, jusques au lendemain, où je commençay à faire chemin

jusques sur les trois heures du soir, où je rencontray un petit

estang dormant, où j'aperçeus du gibier que je fus gyboyer, &

53/541 tuay trois ou quatre oyseaux qui me firent grand bien, d'autant

que je n'avois mangé aucune chose. Et le mal pour moy qui[101]

durant trois jours il n'avoit fait aucun soleil, que pluye, &

temps couvert, qui m'augmentoit mon desplaisir. Las & recreu,

je commençay à me reposer, & faire cuire de ces oyseaux pour

assouvir la faim qui commançoit à m'affaiblir cruellement, si

Dieu n'y eust remédié: mon repas pris, je commençay à songer en

moy ce que je debvois faire, & prier Dieu qu'il me donnait

l'esprit, & le courage, de pouvoir supporter patiemment mon

infortune, s'il falloit que je demeurasse abandonné dans ces

deserts, sans conseil, ny consolation, que de la bonté &

misericorde Divine, & neantmoins m'évertuer de retourner à nos

chasseurs. Et ainsi remettant le tout en sa misericorde, je

repris courage plus que devant allant ça & là tout le jour,

sans m'apperçevoir d'aucune trace, ou sentier, que celuy des

bestes sauvages, dont j'en voyois ordinairement en bon nombre.

Je fus contrainct de passer icelle nuict, & le mal pour moy

estoit que j'avois oublié apporter sur moy un petit cadran qui

m'eust remis en mon chemin, à peu prés. L'aube du jour venu,

après avoir repeu un peu, je commençay à m'acheminer jusques à

ce que je peusse rencontrer quelque ruisseau, & costoyer

iceluy, jugeant qu'il falloit de necessité qu'il allast

décharger en la riviere, ou sur le bord, où estoient cabanez

nos chasseurs. Ceste resolution prise, je l'executay, si bien,

que sur le midy se me treuvay sur le bord d'un petit lac, comme

de lieue & demie, où j'y tuay quelque gibier, qui m'accommodoit

54/542 fort à ma necessité, & avois encore quelque huict à dix charges

de poudre, qui me consoloit fort. Je suivay le long de la rive

de ce lac, pour voir où il déchargoit, & trouvay un ruisseau

assez spacieux que je commançay à suivre, jusques sur les cinq

heures du soir, que j'entendis un grand bruict, & prestant

l'oreille, je ne pouvois bonnement comprendre ce que c'estoit,

jusques à ce que j'entendis le bruict plus clairement & jugay

que c'estoit un sault d'eau de la riviere que je cherchois: je

m'acheminay de plus prest, & apperceus un eclasie, où estant

parvenu je me rancontray en un grand pré, & spacieux, où il y

avoit grand nombre de bestes Sauvages & regardant à la main

droite, j'apperceus la riviere, large & spacieuse: te commençay

à regarder si je ne pourrois recognoistre cet endroit, &

marchant en ce pré j'apperceut un petit sentier, qui estoit par

où les Sauvages portoient leurs canaux, & en fin après avoir

bien consideré, je recognus que c'estoit la mesme riviere, &

que j'avois passé par là, & passay encore la nuict avec plus de

contentement que je n'avois fait, & ne laissay de soupper de si

peu que j'avois. Le matin venu, je reconsideray le lieu où

j'estois, & recognus de certaines montagnes qui estoient sur le

bord de ladite riviere, que je ne m'estois point trompé, & que

nos chasseurs devoient estre au dessoubs de moy, de quatre ou

cinq bonne lieues que je fis à mon aise, costoyant le bord de

ladite riviere, jusques à ce que j'apperceus la fumée de

nosdits chasseurs, auquel lieu j'arrivay avec beaucoup de

contentement tant de moy que d'eux qui estoient encore en

55/543 queste à me chercher, & avois perdu comme esperance de me

revoir, me priant de ne m'écarter plus d'eux ou tousjours

porter avec moy mon cadran, & ne l'oublier: & me disoient si tu

ne fusse venu, & que nous n'eussions peu te trouver, nous ne

serions plus allez aux François, de peur que ils ne nous

eussent accusez de t'avoir fait mourir. Depuis il[102] étoit

sort soigneux de moy quand j'allois à la chasse, me donnant

tousjours un Sauvage pour ma compagnie, qui sçavoit si bien

retrouver le lieu d'où il partoit, que c'est chose estrange à

voir. Pour retourner à mon propos, ils ont une certaine

resverie en ceste chasse, telle, qu'ils croyent que s'ils

faisoient rostir d'icelle viande, prise en ceste façon, ou

qu'il tombast de la graisse dans le feu, ou que quelques os y

fussent jettez, qu'ils ne pourroient plus prendre de Cerfs, me

priant fort de n'en point faire rostir, mais je me riois de

cela, & de leur façon de faire: mais pour ne les scandaliser,

je m'en déportois volontiers, du moins estant devant eux, mais

en arrière j'en prenois du meilleur, que je faisois rostir,

n'adjoustant foy en leurs superstitions, & puis leur ayans

dict, ils ne me vouloient croire, disant que si cela eust esté

ils n'auroient pris aucuns Cerfs, depuis que telle chose auroit

esté commise.

[Note 97: Plus loin, l'auteur l'appelle _d'Arontal_ et _Darontal_,

orthographe qui se rapproche davantage de celle de Sagard et des

Relations des Jésuites. «La contrée, dit Sagard (Grand Voyage, ch. VI),

où commandoit le Grand Capitaine _Atironta_, s'appelle Henarhonon»

(Arendaronon). On voit, dans la Relation du pays des Hurons de 1640 (ch.

IX), que le capitaine des Arendaronons, Atironta, portait le nom du

premier capitaine huron qui ait rencontré les Français. Celle de 1642

s'exprime à peu près dans les mêmes termes: «Il estoit question de

faire revivre le nom d'Atironta, celuy qui autrefois le premier des

Hurons avoit descendu à Kebec, & lié amitié avec les François.»]

[Note 98: Il semble qu'il y a ici quelque chose de passé. Cette _dite

île_, dont on n'a point encore parlé, et de laquelle on traverse le bout

du lac, devait être dans le voisinage de la pointe à la Traverse, et

faisait vraisemblablement partie du groupe des îles aux Galops, où l'on

dut se réunir, avant que chaque bande prît sa route vers le pays huron,

ou vers les endroits de chasse. C'est du moins ce que permet de supposer

le texte, qui semble ici s'être ressenti de l'état de souffrance de

l'auteur.]

[Note 99: Cette rivière était probablement celle de Cataracoui: car,

d'abord l'auteur donne à entendre qu'on ne prit pas, immédiatement du

moins, la même route qu'en descendant; en second lieu, la rivière de

Cataracoui est la seule un peu considérable que l'on trouve au bout de

cette traverse; enfin elle mène précisément au coeur du pays où, suivant

la carte de Champlain, _il y a force Cerfs_, vers le nord de l'entrée de

la baie de Quinté.]

[Note 100: Du 28 octobre au 4 décembre.]

[Note 101: Que.]

[Note 102: Darontal (Édition de 1632).]

[Illustration p.540]

Le quatriesme jour de Décembre nous partismes de ce lieu,

marchant sur la riviere qui estoit gelée, & sur les lacs &

estangs glassez, & quelquesfois cheminans par les bois l'espace

de dix-neuf jours, ce n'estoit pas sans beaucoup de peine, &

travail tant pour les Sauvages qui estoient chargez de cent

56/544 livres pesant, comme de moy-mesme qui avoit la pesanteur de

vingt livres, qui à la longue m'importunoit beaucoup. Il est

bien vray que j'estois quelques-fois soulagé par nos Sauvages,

mais nonobstant je ne laissois pas d'en recevoir de

l'incommodité. Quand à eux pour plus aisément traverser les

glaces, ils ont accoustumé de faire de certaines traînées [103]

de bois, sur lesquels ils mettent leurs charges & les traînent

après eux sans aucune difficulté, & vont fort promptement, mais

il se fist quelques jours après un desgel qui nous apporta

beaucoup de peine & d'incommodité: Car il nous falloit passer

par dedans des sapinieres plaines de ruisseaux estangs, marais,

& pallus, avec quantité des boisées, renversées les unes sur

les autres, qui nous donnoit mille maux, avec des ambarassemens

qui nous apportoit de grandes incommoditez pour estre tousjours

mouillez jusques au dessus du genouil. Nous fusmes quatre jours

en cet estat à cause qu'en la plus grande partie des lieux les

glaces ne portoient point, nous fismes donc tant que nous

arrivasmes à nostre village le vingtiesme[104] jour dudit mois,

où le Capitaine Yroquet vint hiverner avec ses compagnons, qui

vont Algommequins[105] & son fils, qu'il amena pour faire

traiter, lequel allant à la chasse, avoit esté fort offensé

d'un Ours, le voulant tuer.

[Note 103: _Traînes_. La _traîne sauvage_ se compose de deux planches

minces d'un bois dur et coulant bien assujetties l'une à coté de l'autre

a de petites traverses auxquelles elles sont attachées avec ce que l'on

appelle de la _babiche_, c'est-à-dire, une petite lanière de cuir de la

grosseur d'une moyenne ficelle. De chaque côté court une longue baguette

attachée de la même manière, et qui sert comme de ridelle. Les planches

sont relevées par devant repliées sur elles-mêmes et retenues dans cet

état par de plus fortes attaches; cette partie de la traîne s'appelle

_chaperon_.]

[Note 104: On dut arriver à Cahiagué le 23 de décembre, comme porte

l'édition de 1632; car on était parti le 4, et l'on fut dix-neuf jours à

faire le trajet.]

[Note 105: Le nom huron de la nation d'Yroquet, était Onontchataronon

(Relations).]

57/545 M'estant reposé quelques jours je me deliberay d'aller voir le

Père Joseph, & de là voir les peuples en l'hiver, que l'esté, &

la guerre ne m'avoient peu permettre de les visiter. Je party

de ce Village le quatorziesme[106] de Janvier en suivant, après

avoir remercié mon hoste du bon traictement qu'il m'avoit fait,

esperans ne le revoir de trois mois, & prins congé de luy.

[Note 106: Quatrième.]

Le lendemain je vis le Père Joseph en sa petite maisonnette

[107] où il s'estoit retiré, comme j'ay dit cy-dessus: je

demeuray avec luy quelques jours, se trouvant en délibération

de faire un voyage aux gens du Petun[108], comme j'avois

délibéré, encores qu'il face tres-fascheux de voyager en temps

d'hyver, & partismes ensemble le quinziesme Fevrier[109], pour

aller vers icelle nation, où nous arrivasmes le dix-septiesme

dudit mois. Ces peuples du Petun sement le Maïs appelle par

deçà bled de Turquie, & ont leur demeure arrestée comme les

autres. Nous fusmes en sept autres Villages leurs voisins &

alliez, avec lesquels nous contractasmes amitié: ils nous

promirent de venir un bon nombre à nostre habitation. Ils nous

firent fort bonne chère, & prêtent de chair & poisson pour

faire festin comme est leur coustume, où tous les peuples

accouroient de toutes parts pour nous voir, en nous faisant

mille demonstrations d'amitié, & nous conduisoient en la

pluspart du chemin. Le païs est remply de costaux, & petites

58/546 campagnes, qui rendent ce terroir aggreable: ils commençoient à

bastir deux Villages, par où nous passasmes, au milieu des bois

pour la commodité qui[110] treuvent d'y bastir & enclore leurs

Villes. Ces peuples vivent comme les Attignouaatitans, & mesmes

coustumes, & sont proches de la nation neutre[111], qui est

puissante, qui tient une grande estendue de pays. Après avoir

visité ces peuples nous partismes de ce lieu, & fusmes à une

nation de Sauvages que nous avons nommez les cheveux relevez

[112], lesquels furent fort joyeux de nous revoir, avec

lesquels nous jurasmes aussi amitié, & qui pareillement nous

promirent de nous venir trouver, & voir à ladite habitation, à

cet endroit[113]: il m'a semblé à propos de les dépaindre, &

décrire leurs pays, moeurs, & façons de faire. En premier lieu

ils font la guerre à une autre nation de Sauvages, qui

s'appellent Asistagueroüon[114], qui veut dire des gens de feu,

eslongnez d'eux de dix journées: ce fait, je m'informay fort

59/547 particulièrement de leur pays, & des nations qui y habitent,

quels ils sont, & en quelle quantité. Icelle nation sont en

grand nombre, & la pluspart grands guerriers, chasseurs, &

pescheurs: Ils ont plusieurs chefs qui commandent chacun en sa

contrée, la plus grand part sement des bleds d'inde, & autres.

Ce sont chasseurs qui vont par trouppes en plusieurs régions &

contrées, où ils trafficquent avec d'autres nations, eslongnées

de plus de quatre à cinq cent lieues: ce sont les plus propres

Sauvages que j'aye veu en leurs mesnages, & qui travaillent le

plus industrieusement aux façons des nates, qui sont leurs

tapis de Turquie: Les femmes ont le corps couvert, & les hommes

découvert, sans aucune chose, sinon qu'une robbe de fourrure,

qu'ils mettent sur leur corps, qui est en façon de manteau,

laquelle ils laissent ordinairement, & principallement en Esté:

Les femmes & les filles ne sont non plus émues de les voir de

la façon, que si elles ne voyoient rien qui sembleroit

estrange: Elles vivent fort bien avec leurs maris, & ont ceste

coustume que lors qu'elles ont leurs mois, elles se retirent

d'avec leur mary, ou la fille d'avec son père, & sa mère, &

autres parens, s'en allant en de certaines maisonnettes, où

elles se retirent, pendant que le mal leur tient, sans avoir

aucune compagnie d'hommes, lesquels leur font porter des vivres

& commoditez jusques à leur retour, & ainsi l'on sçait celles

qui ont leurs mois & celles qui ne les ont pas. Ce sont gens

qui font de grands festins, & plus que les autres nations: ils

nous firent fort bonne chère, & nous reçeurent fort

amiablement, & me prièrent fort de les assister contre leurs

60/548 ennemis, qui sont sur le bord de la Mer douce, eslongnée de

deux cent lieues, à quoy je leur dist que ce seroit pour une

autre fois, n'estant accommodé des choses necessaires. Ils ne

sçavoient quelle chère nous faire: j'ay dépainct en la figure

C. comme ils sont en guerre. Il y a aussi à deux journées

d'iceux une autre nation de Sauvages, qui sont grand nombre de

Petun, d'un costé tirant au Su, lesquels s'appellent la nation

neutre[115], qui sont au nombre de quatre mil hommes de guerre,

qui habitent vers l'Occident du lac des Entouhonorons de

quatre-vingt à cent lieues d'estendue, lesquels neantmoins

assistent les cheveux relevez contre les gens de feu: Mais

entre les Yroquois, & les nostres ils ont paix, & demeurent

comme neutres: de chacune nation est la bien venue, & où ils

n'osent s'entredire, ny faire, aucune fascherie, encores que

souvent ils mangent & boivent ensemble, comme s'ils estoient

bons amis. J'avois bien desir d'aller voir icelle nation, sinon

que les peuples où nous estions m'en dissuaderent, disant que

l'année précédente un des nostres en avoit tué un, estant à la

guerre des Entouhonorons, & qu'ils en estoient faschez, nous

representant qu'ils sont fort subjects à la vengeance, ne

regardant point à ceux qui ont fait le coup, mais le premier

qu'ils rencontrent de la nation, ou bien leurs amis, ils leur

font porter la peine, quand ils peuvent en attrapper, si

auparavant on n'avoit fait accord avec eux, & leur avoir donné

quelques dons & presens aux parens du deffunct, qui m'empescha

61/549 pour lors d'y aller, encores qu'aucuns d'icelle nation nous

asseurerent qu'ils ne nous feroient aucun suject & occasionna

de retourner par le mesme chemin que nous estions venus, &

continuant mon voyage, je fus trouver la nation des Pisierinij

[116], qui avoient promis de me mener plus outre en la

continuation de mes desseins & descouvertures: mais je fus

diverty pour les nouvelles qui survindrent de nostre grand

village, & des Algommequins, d'où estoit le Cappitaine Yroquet,

à sçavoir que ceux de la nation des Atignouaatitans auroient

mis & déposé entre ses mains un prisonnier de nation ennemie,

esperant que ledit Cappitaine Yroquet deubst exercer sur ce

prisonnier la vengeance ordinaire entr'eux. Mais au lieu de ce,

l'auroit non seulement mis en liberté, mais l'ayant trouvé

habille, & excellent chasseur, & tenu comme son fils, les

Atignouaatitans seroient entrez en jalousie, & designé de s'en

venger, & de faict auroient disposé un homme pour entreprendre

d'aller tuer ce prisonnier, ainsi allié qu'il estoit. Comme il

fut exécuté en la presence des principaux de la nation

Algommequine, qui indignez d'un tel acte, & meus de cholere

tuerent sur le champ ce téméraire entrepreneur meurtrier,

duquel meurtre les Atignouaatitans se trouvans offensez, &

comme injuriez en cet action, voyant un de leurs compagnons

morts prindrent les armes, & se transporterent aux tentes des

Algommequins qui viennent hiverner proches de leurdict Village,

62/550 lesquels offencerent fort & où ledit Cappitaine Yroquet fut

blessé de deux coups de fléche, & une autre fois pillèrent

quelques cabannes desdits Algommequins, sans qu'ils se peussent

mettre en deffence: car aussi le party n'eust pas esté égal, &

neantmoins cela lesdits Algommequins ne furent pas quittes, car

il leur fallut accorder, & contraints pour avoir la paix, de

donner ausdits Atignouaatitans cinquante colliers de

pourceline, avec cent becasses[117] d'icelle: ce qu'ils

estiment de grand valeur parmy eux, & outre ce nombre de

chaudières & haches, avec deux femmes prisonnieres en la place

du mort: bref ils furent en grande dissention, c'estoit ausdits

Algommequins de souffrir patiemment ceste grande furie, &

penserent estre tous tuez, n'estans pas bien en seureté,

nonobstans leurs presens, jusques à ce qu'ils se veirent en un

autre estat. Ces nouvelles m'affligèrent fort, me representant

l'inconvenient qui en pourroit arriver, tant pour eux que pour

nous, qui estions en leur pays.

[Note 107: A Carhagouha.]

[Note 108: Les _Tionnontatéronons_, qui demeuraient au sud de la baie de

Nataouassaga.]

[Note 109: Par le contexte, on voit qu'il faut lire _janvier_; c'est

aussi ce que met l'édition de 1632.]

[Note 110: Qu'ils.]

[Note 111: Les _Attiouandaronk_. Ils demeuraient à l'ouest du lac

Ontario. Champlain, dans sa grande carte de 1632, les place au sud du

lac Érié; mais il y a tout lieu de croire qu'il n'aura pas bien saisi le

rapport des sauvages. Car cette nation garda pendant de longues années

sa position et son pays; or toutes les relations de cette époque la

place au nord du lac Érié et à l'ouest du lac Ontario. Cette expression

même de l'auteur, _sont proches de la nation neutre_, prouve

suffisamment que ces Attiouandaronk devaient être situés comme nous

avons dit, et il suffit de jeter les yeux sur la carte de 1632, pour

comprendre que la cause de cette erreur de Champlain est qu'il n'avait

pas une idée bien exacte de l'immense contour du fleuve depuis le lac

Huron jusqu'au lac Ontario. D'ailleurs s'ils eussent été au sud du lac

Érié, ils n'auraient pu commander aussi aisément le passage entre les

Iroquois et les Hurons.]

[Note 112: Les _Andatahouats_ (Sagard). En comparant ce que dit ici

Champlain avec la position qu'il donne aux Cheveux-Relevés dans sa carte

de 1632, on ne peut guères s'empêcher de conclure que cette nation

demeurait au sud ou au sud-ouest du fond de la baie Géorgienne. (Voir p.

24, note 1.)]

[Note 113: Ces mots _à cet endroit_ appartiennent, ce semble, à la

phrase suivante; cependant il est possible que par _ladite habitation_

Champlain entende celle que les Français avaient a cet endroit,

c'est-à-dire, au pays huron, et dont il parle un peu plus loin.]

[Note 114: _Atsistahéroron_. C'est ainsi que les appelaient les Hurons.

Leur nom algonquin était Mascoutens. Ils demeuraient au-delà de la

rivière du Détroit.]

[Note 115: Voir ci-dessus, p. 58, note 2.]

[Note 116: _Nipissirini_. Ces Nipissings pouvaient être de ceux qui

avaient fait partie de l'expédition contre les Iroquois, ou de ceux qui

venaient tous les ans hiverner près des Hurons. Car il paraît évident

que Champlain ne fit pas le voyage du lac Nipissing, puisqu'il dit, un

peu plus loin: « En passant, je visitay les Pisirinins.» D'ailleurs,

s'il eût fait ce voyage, qui était de près de soixante lieues, il

n'aurait pas manqué d'en donner quelque détail.]

[Note 117: Lisez _brasses_. Le collier était une espèce de bande

composée d'un certain nombre de brasses de porcelaine, avec cette

différence, néanmoins, que la porcelaine en _brasses_, ou en _branches_,

était la porcelaine blanche et commune; tandis que celle dont se

composaient les colliers, était d'un violet plus ou moins foncé, et

disposée d'une manière symétrique. Cette _porcelaine_, comme on sait,

était bien différente de celle de la Chine et du Japon; elle consistait

en fragments de coquillages de Virginie ou de Floride, qui se taillaient

en petits cylindres ou rondelles, et que l'on enfilait pour en faire des

brasses, ou des branches, et des colliers. Les auteurs anciens, comme de

Lery (Hist. du Brésil, ch. VIII, p. 106) et Champlain, ne mentionnent

que la porcelaine en brasses et en colliers; tandis que les écrivains

plus modernes ne parlent point de _brasses_, mais de _branches_ et de

colliers. La figure que nous en a conservée La Potherie (t. I, p. 333,

334), donne à entendre, que les _branches_ étaient plus courtes que la

brasse, et s'attachaient trois ou quatre ensemble par un bout, de

manière à former comme des _branches_. (Voir, sur ce sujet, le P.

LAFITEAU, t. I, p. 502 et suiv.--LA POTHERIE, t. I, p. 333,

334.--CHARLEVOIX, Journal Historique, lettre XIII.)]

Ce faict, je rencontray deux ou trois Sauvages de nostre grand

Village, qui me soliciterent fort d'y aller, pour les mettre

d'accord, me disant que si je n'y allois, aucun d'eux ne

63/551 reviendroient plus vers les François, ayant guerre avec

lesdicts Algommequins, nous tenans pour leurs amis. Ce que

voyant je m'acheminay au plustost, & en passant je visitay les

Pisirinins pour sçavoir quand ils seroient prests pour le

voyage du Nort que je trouvay rompu pour le sujet de ces

querelles & batteries, ainsi que nostre truchement me fist

entendre, & que ledict Cappitaine Iroquet estoit venu à toutes

ces nations pour me trouver, & m'attendre. Il les pria de se

trouver à l'habitation des François, en mesme temps que luy,

pour voir l'accord qui se feroit entr'eux, & les

Atignouaatitans[118], & qu'ils remissent ledit voyage du Nort à

une autre fois: & pour cet effect ledit Yroquet avoit donné de

la pourceline pour rompre ledict voyage, & à nous ils promirent

de se trouver à nostre-dite habitation, au mesme temps qu'eux.

Qui fut bien affligé ce fut moy, m'attendant bien de voir en

ceste année, ce qu'en plusieurs autres précédentes j'avois

recherché avec beaucoup de soing, & de labeur, par tant de

fatigues, & de hazards de ma vie: Et voyans n'y pouvoir

remédier, & que le tout déppendoit de la volonté de Dieu, je me

consolay en moy-mesme, me resolvant de le voir en bref, en

ayant de si certaines nouvelles qu'on n'en peut douter de ces

peuples qui vont negotier avec d'autres qui se tiennent en ces

parties Septentrionnalles, estans une bonne partie de ces

64/552 nations en lieu fort abondant en chasses, & où il y a quantité

de grands animaux, dont j'ay veu plusieurs peaux, & eux m'ayant

figuré la forme d'iceux, j'ay jugé estre des buffles[119]:

aussi que la pesche du poisson y est fort abondante, ils sont

quarante jours à faire ce voyage, tant à aller que retourner.

[Note 118: Dans l'édition originale, la page finit au milieu de ce mot

_Atigno_, et la réclame indique pour finale _uaatitans_, tandis que la

page suivante commence par _uaenteps_. Cette dernière orthographe, qui

était probablement celle du manuscrit de Champlain, figure à peu près la

même prononciation que celle des divers auteurs qui ont parlé des

Atignaouentans.]

[Note 119: C'est le _boeuf musqué_. Voy. Charlev. Jour. p. 131.]

Je m'acheminay vers nostredict Village le quinziesme jour de

Febvrier, menant avec moy six de nos gens, & estans arrivez

audict lieu, les habitans furent fort aises, comme aussi les

Algommequins que j'envoyay visiter par nostre truchement [120],

pour sçavoir comme le tout s'estoit passé, tant d'une part que

d'autre, n'y ayant voulu aller pour ne leur donner ny aux uns

ny aux autres aucun soupçon. Deux jours se passèrent pour

entendre des uns & des autres comme le tout s'estoit passé: ce

faict, les principaux & anciens du lieu s'en vindrent avec

nous, & tous ensemble allasmes vers les Algommequins, où estant

en l'une de leurs cabannes où plusieurs & des plus principaux

se trouverent, lesquels tous ensemble après quelques discours

demeurent d'accord de venir, & avoir agréable tout ce qu'on

diroit, comme arbitre sur ce suject, & ce que je leur

proposerois, ils le mettroient en exécution. Alors je recueilly

les voix d'un chacun, colligeant & recerchant la volonté &

inclination de l'une & de l'autre partie: jugeant neantmoins

qu'ils ne demandoient que la paix. Je leur representay que le

65/553 meilleur estoit de pacifier le tout, & demeurer amis, pour

estans unis & liez ensemble, resister plus facillement à leurs

ennemis, & partant je les priay qu'ils ne m'appellassent point

pour ce faire, s'ils n'avoient intention de suivre de poinct en

poinct l'advis que je leur donnerois sur ce different, puis

qu'ils m'avoient faict ce bien d'en dire mon oppinion. Sur quoy

ils me dirent derechef qu'ils n'avoient desiré mon retour à

autre fin, & moy d'autre-part jugeant bien que si je ne les

mettois d'accord, & en paix, ils sortiroient mal contens les

uns des autres, chacun d'eux pensans avoir le meilleur droict,

aussi qu'ils ne fussent allez à leurs cabannes, si je n'eusse

esté avec eux, ny mesme vers les François, si je ne

m'embarquois, & prenois comme la charge & conduitte de leurs

affaires. A cela je leur dis, que pour mon regard je n'avois

autre intention que de m'en aller avec mon hoste, qui m'avoit

tousjours bien traicté, & mal-aysément en pourrois-je trouver

un si bon, car c'estoit en luy que les Algommequins mettoient

la faute, disant qu'il n'y avoit que luy de Cappitaine qui fist

prendre les armes. Plusieurs discours se passerent tant d'une

part que d'autre, & la fin fut, que je leur dirois ce qu'il

m'en sembleroit, & mon advis, & voyans à leurs discours qu'ils

remettoient le tout à ma volonté, comme à leur père, me

promettant en se faisant qu'à l'advenir je pourrois disposer

d'eux ainsi que bon me sembleroit, me remettant le tout à ma

discretion, pour en disposer: alors je leur fis responce que

j'estois tres-aise de les voir en une si bonne volonté de

suivre mon conseil, leur protestant qu'il ne seroit que pour le

bien & utilité des peuples.

[Note 120: Il était donc monté deux interprètes: Étienne Brûlé, qui

n'était pas encore revenu de son ambassade chez les Carantouanais, et

celui dont l'auteur parle dans ce passage. Ce dernier était truchement

pour la langue algonquine, puisque Champlain l'envoie visiter les

Algonquins, et il est tout à fait probable que c'était Thomas, qui

l'avait suivi dans son malheureux voyage de 1613.]

66/554 D'autre costé j'avois esté fort affligé d'avoir entendu

d'autres tristes nouvelles, à sçavoir de la mort de l'un de

leurs parents, & amis, que nous tenions comme le nostre, & que

ceste mort avoit peu causer une grande desolation, dont il ne

s'en feust ensuivy que guerres perpétuelles entre les uns & les

autres, avec plusieurs grands dommages & altération de leur

amitié, & par consequent les François privez de leur veue &

fréquentation, & contraincts d'aller rechercher d'autres

nations, & ce d'autant que nous nous aymions comme frères,

laissant à nostre Dieu le chastiment de ceux qui l'auroient

mérité.

Je commençay à leur dire, & faire entendre, que ces façons de

faire entre deux nations, amis, & frères, comme ils se

disoient, estoit indigne entre des hommes raisonnables, ains

plustost que c'estoit à faire aux bestes bruttes: D'autre part

qu'ils estoient assez empeschez d'ailleurs à repousser leurs

ennemis qui les poursuivoient, battans le plus souvent, & les

prenans prisonniers jusques dans leurs villages, lesquels

ennemis voyant une division, & des guerres civilles entr'eux,

leur apporteront beaucoup d'advantage, les resjouyront & les

pousseront à faire nouveaux & pernicieux desseins, sur

l'esperance qu'ils auroient de voir bien-tost leur ruyne, du

moins s'affaiblir par eux-mesmes, qui seroit le vray moyen, &

plus facille, pour vaincre, & se rendre les maistres de leurs

contrées, n'estans point secourus les uns des autres, & qu'ils

ne jugeoient pas le mal qui leur en pouvoit arriver, que pour

la mort d'un homme ils en mettoient dix mille en danger de

mourir, & le reste de demeurer en perpétuelle servitude, bien

67/555 qu'à la vérité un homme estoit de grande consequence, mais

qu'il falloit regarder comme il avoit esté tué, & considerer

que ce n'estoit pas de propos délibéré, ny pour commancer une

guerre civille parmy eux, cela estant trop évident que le mort

avoit premièrement offencé en ce que de propos délibéré il

avoit tué le prisonnier dans leurs cabannes, chose trop

audacieusement entreprinse, encores qu'il fust ennemy. Ce qui

esmeut les Algommequins, car voyant un homme si téméraire de

tuer un autre en leur cabanne, auquel ils avoient donné la

liberté, & le tenoient comme un d'entr'eux, ils furent emportez

de la promptitude, & le sang esmeu à quelques-ungs, plus qu'aux

autres, se seroient avancez, ne se pouvant tenir ny commander à

leur cholere, ils auroient tué cet homme dont est question,

mais pour cela ils n'en voulloient nullement à toute la nation,

& n'avoient dessein plus avant à l'encontre de cet audacieux, &

qu'il avoit bien mérité ce qu'il avoit luy-mesme recerché.

Et d'ailleurs qu'il falloit remarquer que l'Entouhonoron se

sentant frappé de deux coups dedans le ventre, arracha le

cousteau de sa playe, que son ennemy y avoit laissé, & luy en

donna deux coups, à ce qu'on m'avoit certiffié: De façon que

bonnement on ne pouvoit sçavoir au vray si c'estoient

Algommequins qui ussent tué: & pour montrer aux Attigouautan

que les Algommequins n'aymoient pas le prisonnier: que Yroquet

ne luy portoit pas tant d'affection comme ils pensoient bien,

ils l'avoient mangé, d'autant qu'il avoit donné des coups de

68/556 cousteau à son ennemy, chose neantmoins indigne d'homme, mais

plustost de bestes bruttes. D'ailleurs que les Algommequins

estoient fort faschez de tout ce qui s'estoit passée, & que

s'ils eussent pensé que telle chose feust arrivée, ils leur

eussent donné cet Yroquois en sacrifice: d'autrepart qu'ils

avoient recompensé icelle mort, & faute, si ainsi il la falloit

appeller, avec de grands presents, & deux prisonnieres, n'ayant

subject à present de se plaindre, & qu'ils debvoient se

gouverner plus modestement en leurs déportemens envers les

Algommequins, qui sont de leurs amis, & que puis qu'ils

m'avoient promis toutes choses mises en délibération, je les

priay les uns & les autres d'oublier tout ce qui s'estoit passé

entr'eux, sans jamais plus y penser, ny en porter aucune haine

& mauvaise volonté les uns envers les autres & demeurer bons

amis comme auparavant, & ce faisant qu'ils nous obligeroient à

les aymer, & les assister comme j'avois faict par le passé, &

neantmoins, où ils ne seroient contans de mon advis, je les

priay de se trouver le plus grand nombre d'entr'eux qu'ils

pourroient à nostre habitation, où devant tous les Cappitaines

des vaisseaux on confirmeroit d'avantage ceste amitié, &

adviseroit-on de donner ordre pour les garentir de leurs

ennemis, à quoy il falloit penser.

Alors ils commançerent à dire que j'avois bien parlé, & qu'ils

tiendroient tout ce que je leur avois dict, & tous contents en

apparance s'en retournèrent en leurs cabannes, sinon les

Algommequins, qui deslogerent pour faire retraicte en leur

Village, mais selon mon oppinion ils faisoient demonstration de

69/557 n'estre pas trop contens, d'autant qu'ils disoient entr'eux que

ils ne viendroient plus hyverner en ces lieux. Ceste mort de

ces deux hommes leur ayant par trop cousté, pour mon regard je

m'en retournay chez mon hoste, à qui je donnay le plus de

courage qu'il me fut possible, affin de l'esmouvoir à venir à

nostre habitation, & d'y amener avec luy tous ceux du pays.

Durant le temps de l'hyver qui dura quatre mois, j'eu assez de

loisir pour considerer leur pays, moeurs, coustumes, & façon de

vivre & la forme de leurs assemblées, & autres choses que je

desirerois volontiers décrire. Mais auparavant il est

necessaire de parler de la situation du pays [121], & contrées,

tant pour ce qui regarde les nations, que pour les distances

d'iceux. Quand à l'estendue, tirant de l'Orient à l'Occident,

elle contient prés de quatre cent cinquante lieues de long, &

quelque quatre-vingt ou cent lieues par endroicts de largeur du

Midy au Septentrion, soubs la hauteur de quarante & un degré de

latitude, jusques à quarante huit & quarante-neuf degrez. Ceste

terre [122] est presque une isle, que la grande riviere de

Saint Laurens entoure, passant par plusieurs lacs de grande

estendue, sur le rivage desquels il habite plusieurs nations,

parlans divers langages, qui ont leurs demeures arrestées, tous

amateurs du labourage de la terre, lesquels neantmoins ont

diverses façons de vivres, & de moeurs, & les uns meilleurs que

les autres. Au costé vers le Nort, icelle grande riviere tirant

70/558 à l'Occident quelque cent lieues par de là vers les

Attigouautans[123]. Il y a de très-hautes montagnes, l'air y

est tempéré plus qu'en aucun autre lieu desdites contrées, &

soubs la hauteur de quarante & un degré de latitude: toutes ces

parties & contrées sont abondantes en chasses, comme de Cerfs,

Caribous, Eslans, Dains, Buffles, Ours, Loups, Castors,

Regnards, Fouines, Martes, & plusieurs autres especes

d'animaux, que nous n'avons pas par deçà. La pesche y est

abondante en plusieurs sortes & especes de poisson, tant de

ceux que nous avons, que d'autres que nous n'avons pas aux

costes de France. Pour la chasse des oyseaux, elle y est aussi

en quantité, & qui y viennent en leur temps, & saison: Le pays

est traversé de grand nombre de rivieres, ruisseaux, & estangs,

qui se deschargent les unes dans les autres, & en leur fin

aboutissent dedans ledict fleuve Sainct Laurens, & dans les

lacs par où il passe: Le païs est fort plaisant en son

Printemps, il est chargé de grandes & hautes forests, &

remplies des bois de pareilles especes que ceux que nous avons

en France, bien est-il vray qu'en plusieurs endroicts il y a

quantité de païs deserté, où ils sement des bleds d'Inde: aussi

que ce pays est abondant en prairies, pallus, & marescages, qui

sert pour la nourriture desdicts animaux. Le pays du Nort de

ladite grande riviere est fort aspre & montueux, soubs la

hauteur de quarante-sept à quarante-neuf degrez de latitude,

71/559 remply de rochers forts en quelques endroicts, à ce que j'ay

peu voir, lesquels sont habitez de Sauvages qui vivent errants

parmy le pays, ne labourans, & ne faisans aucune culture, du

moins si peu que rien, & sont chasseurs[124], estans ores[125]

en un lieu, & tantost en un autre, le païs y estant assez froid

& incommode. L'estendue d'icelle terre du Nord soubs la hauteur

de quarante-neuf degrez de latitude, de l'Orient à l'Occident a

six cents lieues de longitude, qui est aux lieux dont nous

avons ample cognoissance. Il y a aussi plusieurs belles &

grandes rivieres qui viennent de ce costé-là, & se deschargent

dedans ledit fleuve, accompagnez d'un nombre infiny de belles

prairies, lacs, & estangs, par où elles passent, dans lesquels

y a abondance de poissons, & force isles, la pluspart desertes,

qui sont délectables à voir, où en la pluspart il y a grande

quantité de vignes, & autres fruicts Sauvages [126]. Quand aux

parties qui tirent plus à l'Occident, nous n'en pouvons,

sçavoir bonnement le traget, d'autant que les peuples n'en ont

aucune cognoissance, sinon de deux ou trois cents lieues, ou

plus, vers l'Occident, d'où vient ladicte grande riviere qui

passe entr'autres lieux, par un lac qui contient prés de trante

journées de leurs canaux, à sçavoir celuy qu'avons nommé la Mer

douce, eu esgard à sa grande estendue, ayant prés de quatre

72/560 cent lieues de long (127): aussi que les Sauvages avec lesquels

nous avons accez, ont guerre avec autres nations, tirant à

l'Occident dudit grand lac, qui est la cause que nous n'en

pouvons avoir plus ample cognoissance, sinon qu'ils nous ont

dict plusieurs fois que quelques prisonniers de cent lieues

leur ont rapporté y avoir des peuples semblables à nous en

blancheur, & autres choses, ayans par eux veu de la chevelure

de ces peuples, qui est fort blonde, & qu'ils estiment

beaucoup, pource qu'ils les disent estre comme nous. Je ne puis

que penser là dessus, sinon que ce fussent gens plus civilisez

qu'eux, & qu'ils disent nous ressembler: il seroit bien besoing

d'en sçavoir la vérité par la veue, mais il faut de

l'assistance, il n'y a que le temps, & le courage de quelques

personnes de moyens, qui puissent, ou vueillent, entreprendre

d'assister ce desseing, affin qu'un jour on puisse faire une

ample & parfaite découverture de ces lieux, affin d'en avoir

une cognoissance certaine.

[Note 121 Par _pays_ il faut entendre ici _le pays en général_, ou la

Nouvelle-France, et non pas le pays des Hurons, encore moins le pays des

Algonquins, comme a fait Sagard (Hist. du Canada, p. 201, 202).]

[Note 122: Cette terre où était Champlain, c'est-à-dire, le

Haut-Canada.]

[Note 123: Voici comme l'édition de 1632 corrige ce passage: «Au costé

vers le nort d'icelle grande riviere tirant au surouest environ cent

lieues par delà vers les Attigouamans, le pays est partie montagneux...

» On voit donc que Champlain veut parler ici de cette chaîne de

montagnes que nous appelons aujourd'hui les Laurentides.]

[Note 124: L'édition de 1627, remplace ce mot chasseurs par

ambullatoires.]

[Note 125: Maintenant.]

[Note 126: Dans l'édition de 1627, presque toute cette phrase a été

modifié notablement. Après le mot _fleuve_, on y lit ce qui suit: «&

d'autres qui à mon oppinion se deschargent en la Mer, par la partie &

costé du Nort, soubs la hauteur de cinquante à cinquante & un degrez de

latitude, suivant le rapport & resolution que m'en ont faict ceux qui y

vont négocier, & traicter, avec les peuples qui y habitent.»]

[Note 127: Voir la note 2 de la p. 25, ci-dessus.]

Pour ce qui est du Midy de ladite grande riviere, elle est fort

peuplée, & beaucoup plus que le costé du Nort, & de diverses

nations ayans guerres les uns contre les autres. Le pays y est

fort aggreable, beaucoup plus que le costé du Septentrion, &

l'air plus tempéré, y ayant plusieurs especes d'arbres &

fruicts qu'il n'y a pas au Nort dudit fleuve, aussi y a-il

beaucoup de choses au Nort qui le recompense, qui n'est pas du

costé du Midy[128]: Pour ce qui est du costé de l'Orient, ils

73/561 sont assez cogneus, d'autant que la grand'Mer Oceanne borne ces

endroicts-là, à sçavoir les costes de la Brador, terre-Neufve,

Cap Breton, la Cadie, Almonchiguois[129], lieux assez communs, en

ayant traité à suffire au discours de mes voyages précédents,

comme aussi des peuples qui y habitent, c'est pourquoy je n'en

feray mention en ce traicté, mon subject n'estant que faire un

rapport par discours succint & véritable de ce que j'ay veu &

recogneu de plus particulier.

[Note 128: Dans l'édition de 1627, la dernière partie de cette phrase a

été ainsi corrigée: «aussi n'est-il pas de tant de proffist & d'utilité,

quand aux lieux où se font les traictez des Pelletries.»]

[Note 129: Lisez Almouchiquois. La côte des Almouchiquois répond à ce

que les Anglais ont appelé Nouvelle-Angleterre (New England).]

La contrée de la nation des Attigouautan est soubs la hauteur

de 44 degrez & demy de latitude, & deux cents trante lieues [130]

de longitude à l'Occident & dix de latitude, & en ceste

estendue de pays il y a dix-huict Villages [131], dont six dont

clos & fermez de pallissades de bois à triple rang,

entre-lassez les uns dans les autres, où au dessus ils ont des

galleries, qu'ils garnissent de pierres, & d'eau, pour ruer &

estaindre le feu que leurs ennemis pourroient appliquer contre

leurs pallissades. Ce pays est beau & plaisant, la pluspart

deserté, ayant la forme & mesme situation que la Bretagne,

estans presque environnez & circuits de la Mer douce [132], &

74/562 prennent ces 18 villages estre peuplés de deux mil hommes de

guerre, sans en ce comprendre le commun, qui peuvent faire en

nombre 30000. âmes: leurs cabannes[133] sont en façon de

tonnelles, ou berceau, couvertes d'escorces d'arbres de la

longueur de 25 à 30 toises, plus ou moins, & six de large,

laissant par le milieu une allée de 10 à 12 pieds de large, qui

va d'un bout à l'autre, aux deux costez y a une manière

d'establie [134], de la hauteur de 4 pieds, où ils couchent en

Esté, pour éviter l'importunité des puces dont ils ont grande

quantité, & en hyver ils couchent en bas sur des nattes,

proches du feu pour estre plus chaudement que sur le haut de

l'establie, ils font provision de bois sec, & en emplissent

leurs cabannes, pour brûler en hyver, & au bout d'icelles

cabannes y a une espace, où ils conservent leurs bleds d'Indes,

qu'ils mettent en de grandes tonnes, faites d'escorce d'arbres,

au milieu de leur logement: il y a des bois qui sont suspendus,

où ils mettent leurs habits, vivres, & autres choses, de peur

des souris qui y sont en grande quantité. En telle cabanne y

aura douze feux, qui sont vingt-quatre mesnages, & où il fume à

bon escient, qui fait que plusieurs en reçoivent de grandes

commoditez aux yeux, à quoy ils sont subjects, jusques à en

perdre la veue sur la fin de leur aage, n'y ayant fenestre

aucune, ni ouverture que celle qui est au dessus de leurs

cabannes, par où la fumée fort, qui est tout ce qui se peut

75/563 dire & sçavoir de leurs comportements, vous ayant descript

entièrement ceste forme d'habitation de ces peuples, comme elle

se peut sçavoir, mesme de toutes les nations qui habitent en

ces contrées de pays. Ils changent quelquesfois leur Village de

dix, de vingt, ou trente ans, & le transportent d'une, deux, ou

trois lieues du précèdent lieu, s'ils ne sont contraints par

leurs ennemis, de desloger, & s'eslongnez plus loing, comme ont

fait les Antouhonorons de quelque 40 à 50 lieues. Voila la

forme de leur logements qui sont separez les uns des autres,

comme de trois à quatre pas, pour la crainte du feu qu'ils

appréhendent fort.

[Note 130: Le seul moyen, suivant nous, de rendre ce passage

intelligible, est de remplacer deux cent trente par douze ou treize. Car

il est évident que l'auteur, après avoir déterminé la hauteur moyenne du

pays huron, veut en donner les dimensions en longitude, ou de l'orient à

l'occident, et en latitude, ou du nord au sud. Or, en longitude, le pays

huron n'a que douze ou treize lieues; c'est tout ce que l'on peut

compter depuis le Couteau-Croche, jusqu'à l'extrémité la plus

occidentale du canton de Tiny. Du nord au sud, il pouvait avoir une

dizaine de lieues, comme dit l'auteur. Il est possible que le manuscrit

de Champlain portât 23, ou 20 à 30; avec quoi l'imprimeur aurait bien pu

faire 230.]

[Note 131: Sagard, quelques années après, en comptait «vingt ou

vingt-cinq» (Hist. du Canada, p. 247); mais il est clair qu'il ne

prétend donner qu'un nombre approximatif. «Nos Hurons,» dit le P.

Brebeuf à la fin de la Relation de 1636, «sont en vingt villages environ

trente mille âmes.»]

[Note 132: Cette expression montre bien que Champlain ne parle ici que

du pays huron proprement dit, qui était en effet presque environné des

eaux de la mer Douce. Il était borné à l'ouest et au nord par le lac

Huron, au nord-est, par la rivière Matchidache, et du côté de l'est et

du sud-est par les lacs Couchichine et Simcoe, qui se déchargent

eux-mêmes dans le lac Huron.]

[Note 133: «Qu'ils appellent _ganonchiac_», ajoute Sagard (Hist. du

Canada, p. 248).]

[Note 134: «Qu'ils appellent _endicha_.» (Sagard, ibid.)]

Leur vie est miserable au regard de la nostre, mais heureuse

entr'eux qui n'en ont pas gousté de meilleure, croyant qu'il ne

s'en trouve pas de plus excellente. Leur principal manger, &

ordinaire vivre, est le bled d'Inde, & febves du bresil qu'ils

accommodent en plusieurs façons, ils en pillent en des mortiers

de bois, le reduisent en farine, de laquelle ils prennent la

fleur par le moyen de certains vants, faits d'escorce d'arbres,

& d'icelle farine font du pain avec des febves, qu'ils font

premièrement bouillir, comme le bled d'Inde un bouillon, pour

estre plus aysé à battre, mettent le tout ensemble,

quelquesfois y mettent des blues, ou des framboises seiches,

autrefois y mettent des morceaux de graisse de Cerf, mais ce

n'est pas souvent, leur estant fort rare, puis après ayant le

tout destrampé avec eau tiède ils en font des pains en forme de

gallettes ou tourteaux, qu'ils font cuire soubs les cendres, &

76/564 estant cuittes, ils les lavent, & en font assez souvent

d'autres, ils les enveloppent de feuilles de bled d'inde,

qu'ils attachent, & mettent, en l'eaue bouillante, mais ce

n'est pas leur ordinaire, ains ils en font d'une autre sorte

qu'ils appellent Migan[135], à sçavoir, ils prennent le bled

d'inde pillé, sans oster la fleur, duquel ils mettent deux ou

trois poignées dans un pot de terre plein d'eau, le font

bouillir, en le remuant de fois à autre, de peur qu'il ne

brusle, ou qu'il ne se prenne au pot, puis mettent en ce pot un

peu de poisson frais, ou sec, selon la saison, pour donner

goust audit Migan, qui est le nom qu'ils luy donnent, & en font

fort souvent, encores que ce soit chose mal odorante,

principalement en hyver, pour ne le sçavoir accommoder, ou pour

n'en vouloir prendre la peine: Ils en font de deux especes, &

l'accommodent assez bien quand ils veulent, & lors qu'il y a de

ce poisson ledit Migan ne sent pas mauvais, ains seulement à la

venaison. Le tout estant cuit ils tirent le poisson, &

l'escrasent bien menu, ne regardant de si prés à oster les

arrestes, les escailles, ny les trippes, comme nous faisons,

mettant le tout ensemble dedans ledit pot, qui cause le plus

souvent le mauvais goust, puis estant ainsi fait, le despartent

à chacun quelque portion: Ce Migan est fort clair, & non de

grande substance, comme on peut bien juger: Pour le regard du

boire, il n'est point de besoing estant ledit Migan assez clair

de soymesme. Ils ont une autre sorte de Migan, à sçavoir, ils

77/565 font greller du bled nouveau, premier qu'il soit à maturité,

lequel ils conservent, & le font cuire entier avec du poisson,

ou de la chair, quand ils en ont: une autre façon, ils prennent

le bled d'Inde bien sec le font greller dans les cendres, puis

le pilent, & le reduisent en farine, comme l'autre cy-devant,

lequel ils conservent pour les voyages qu'ils entreprennent,

tant d'une part que d'autre, lequel Migan faict de ceste façon

est le meilleur, à mon goust. En la figure H. se voit comme les

femmes pilent leurs bleds d'Inde. Et pour le faire, ils font

cuire force poisson, & viande, qu'ils découppent par morceaux,

puis la mettent dans de grandes chaudières qu'ils emplissent

d'eau, la faisant fort bouillir: ce faict, ils recueillent avec

une cuillier la graisse de dessus, qui provient de la chair, &

poisson, puis mettent d'icelle farine grullée dedans, en la

mouvant tousjours, jusques à ce que ledit Migan toit cuit, &

rendu espois comme bouillie. Ils en donnent & despartent à

chacun un plat, avec une cuillerée de la dite graisse, ce

qu'ils ont de coustume de faire aux festins & non pas

ordinairement, mais peu souvent: or est-il que ledict bled

nouveau grullé, comme est cy-dessus, est grandement estimé

entr'eux. Ils mangent aussi des febves qu'ils font bouillir

avec le gros de la farine grullée, y meslant un peu de graisse,

& poisson. Les Chiens sont de requeste en leurs festins qu'ils

font souvent les uns & les autres, principallement durant

l'hyver qu'ils font à loisir: Que s'ils vont à la chasse aux

Cerfs, ou au poisson, ils le reservent pour faire ces festins,

ne leur demeurant rien en leurs cabannes que le Migan clair

78/566 pour ordinaire, lequel ressemble à de la brannée, que l'on

donne à manger aux pourceaux. Ils ont une autre manière de

manger le bled d'Inde, & pour l'accommoder ils le prennent par

espics, & le mettent dans l'eau, sous la bourbe, le laissant

deux ou trois mois en cet estat, & jusques à ce qu'ils jugent

qu'il soit pourry, puis ils l'ostent de là & le font bouillir

avec la viande ou poisson, puis le mangent, aussi le font-ils

gruller, & est meilleur en cette façon que bouilly, mais je

vous asseure qu'il n'y a rien qui sente si mauvais, comme fait

cedit bled sortant de l'eau tout boueux: néantmoins les femmes,

& enfans, le prennent & le sucent comme on faict les cannes de

succre, n'y ayant autre chose qui leur semble de meilleur

goust, ainsi qu'ils en font la demonstration, leur ordinaire

n'est que de faire deux repas par jour: Quant à nous autres,

nous y avons jeusné le Karesme entier, & plus pour les

esmouvoir à quelque exemple, mais c'estoit perdre temps: Ils

engraissent aussi des Ours, qu'ils gardent deux ou trois ans,

pour faire des festins entr'eux: j'ay recognu que si ces

peuples avoient du bestail, ils en seroient curieux, & le

conserveroient fort bien, leur ayant montré la façon de le

nourrir, chose qui leur seroit aisée, attendu qu'ils ont de

bons pasturages, & en grande quantité en leur païs, pour toute

sorte de bestail, soit chevaux, boeufs, vaches, mouttons,

porcs, & autres especes, à faute desquels bestiaux on les juge

miserables comme il y a de l'apparance: Neantmoins avec toutes

leurs miseres je les estime heureux entr'eux, d'autant qu'ils

n'ont autre ambition que de vivre, & de se conserver, & sont

79/567 plus asseurez que ceux qui sont errants par les forests, comme

bestes bruttes: aussi mangent-ils force sitrouilles, qu'il font

bouillir, & rostir soubs les cendres. Quand à leur habit, ils

sont de plusieurs sortes, & façons, & diversitez de peaux de

bestes sauvages, tant de celles qu'ils prennent, que d'autres

qu'ils eschangent pour leur bled d'inde, farines, pourcelines,

& fillets à pescher, avec les Algommequins, Piserenis, & autres

nations, qui sont chasseurs, & n'ont leurs demeures arrestées:

tous leurs habits sont d'une même façon, sans diversité

d'invention nouvelle: ils passent & accommodent assez

raisonnablement les peaux, faisant leur brayer d'une peau de

Cerf, moyennement grande, & d'un autre le bas de chausses, ce

qui leur va jusques à la ceinture, estant fort plissé, leurs

souliers sont de peaux de Cerfs, Ours, & Castors, dont ils

usent en bon nombre: Plus, ils ont une robbe de mesme fourrure,

en forme de couverte, qu'ils portent à la façon Irlandoise, ou

Ægyptienne, & des manches qui s'attachent avec un cordon par le

derrière: voila comme ils sont habillez durant l'hyver, comme

il se voit en la figure D. Quand ils vont par la campagne, ils

seignent leur robbe autour du corps, mais estans à leur

Village, ils quittent leurs manches, & ne se seignent point:

les passements de Milan pour enrichir leurs habits sont de

colle & de la raclure desdites peaux, dont ils font des bandes

en plusieurs façons, ainsi qu'ils s'avisent, y mettant par

endroits des bandes de painture rouge, brun, parmy celles de

colle, qui parroissent tous-jours blanchastres, n'y perdant

point leurs façons, quelques salles qu'elles puissent estre. Il

80/568 y en a entre ces nations qui sont bien plus propre à passer les

peaux les uns que les autres, & ingénieux pour inventer des

compartiments à mettre dessus leurs habits: Sur tous autres nos

Montagnais, & Algommequins, ce sont ceux qui y prennent plus de

peine, lesquels mettent à leurs robbes des bandes de poil de

porc-espy, qu'ils taindent en fort belle couleur d'escarlatte:

ils tiennent ces bandes bien chères entr'eux, & les destachent

pour les faire servir à d'autres robbes, quand ils en veulent

changer, plus pour embellir la face, & avoir meilleure grâce,

quand ils se veulent bien parer: La pluspart se paindent le

visage noir, & rouge, qu'ils desmeslent avec de l'huyle, faite

de la graine d'herbe au Soleil, ou bien avec de la graisse

d'ours, ou autres animaux, comme aussi ils se taindent les

cheveux qu'ils portent, les uns longs, les autres courts, les

autres d'un costé seulement: Pour les femmes, & les filles,

elles les portent tousjours d'une mesme façon, elles sont

vestus comme les hommes, horsmis qu'elles ont tousjours leurs

robbes saintes, qui leur viennent en bas, jusques au genouil:

c'est en quoy elles différent des hommes, elles ne sont point

honteuses de montrer le corps, à sçavoir depuis la cainture en

haut, & depuis la moitié des cuisses en bas, ayant tousjours le

reste couvert & sont chargées de quantité de pourceline, tant

en colliers, que chaisnes, qu'elles mettent devant leurs

robbes, pendans à leurs ceintures, bracelets, & pendants

d'oreilles, ayant les cheveux bien paignez, paints, & graissez,

& ainsi s'en vont aux dances, ayans un touffeau de leurs

cheveux par derrière, qui leur sont liez de peaux d'anguilles,

81/569 qu'ils accommodent & font servir de cordon, ou quelquesfois ils

attachent des platines d'un pied en carré, couvertes de ladite

pourceline, qui pend par derrière, & en ceste façon poupinement

vestues & habillées, elles se montrent volontiers aux dances,

où leurs pères, & mères les envoyent, n'oubliant rien de ce

qu'ils peuvent apporter d'invention pour embellir & parer leurs

filles, & puis asseurer avoir veu en des dances ou j'ay esté,

telle fille qui avoit plus de douze livres de pourceline sur

elles, sans les autres bagatelles, dont elles sont chargées &

attourées. En la figure desja citée se voit comme les femmes

sont habillées, comme montre F. & les filles allant à la dance,

G.

[Note 135: Dans le tirage de 1620, on a corrigé, en marge seulement, et

l'on a mis le mot _michan_ au lieu de _migan_. Ce changement se retrouve

encore dans l'édition de 1627. L'on sait que, dans l'écriture de cette

époque, les lettres _ch_ avaient beaucoup de ressemblance avec le _g_.]

[Illustration.]

Tous ces peuples sont d'une humeur assez joviale, bien qu'il y

en aye beaucoup de complexion triste, & saturnienne entr'eux:

Ils sont bien proportionnés de leurs corps, y ayant des hommes

bien formez, forts, & robustes, comme aussi des femmes, &

filles, dont il s'en trouve un bon nombre d'agréable, & belles,

tant en la taille, couleur, qu'aux traicts du visage, le tout à

proportion, elles n'ont point le saing ravallé que fort peu, si

elles ne sont vieilles, & se trouvent parmy ces nations de

puissantes femmes, & de hauteur extraordinaire: car ce sont

elles qui ont presque tout le soing de la maison, & du travail,

car elles labourent la terre, sement le bled d'Inde, font la

provision de bois pour l'hyver, tillent la chanvre, & la

fillent, dont du fillet ils font les rets à pescher, & prendre

le poisson, & autres choses necessaires, dont ils ont affaire,

comme aussi ils ont le soing de faire la cueillette de leurs

82/570 bleds, les serrer, accommoder à manger, & dresser leur mesnage,

& de plus sont tenues de suivre & aller avec leurs maris, de

lieu en lieu, aux champs, où elles servent de mulle à porter le

bagage, avec mille autres sortes d'exercices, & services, que

les femmes font & sont tenues faire. Quant aux hommes, ils ne

font rien qu'aller à la chasse du Cerf, & autres animaux,

pécher du poisson, de faire des cabannes, & aller à la guerre.

Ces choses faites, ils vont aux autres nations, où ils ont de

l'accès, & cognoissance, pour traicter & faire des eschanges de

ce qu'ils ont, avec ce qu'ils n'ont point, & estans de retour,

ils ne bougent des festins, & dances, qu'ils se font les uns

aux autres, & à l'issue se mettent à dormir, qui est le plus

beau de leur exercice.

Ils ont une espece de mariage parmy eux, qui est tel, que quand

une fille eat en l'âge d'onze, douze, treize, quatorze, ou

quinze ans, elle aura des serviteurs, & plusieurs, qu'elle

fera, & selon ses bonnes grâces, la rechercheront quelque

temps: cela faict, elles seront demandées aux pères, & mères,

bien que souvent elles ne prennent pas leur consentement, fors

celles qui sont les plus sages & mieux advisées, qui se

soubsmettent à la volonté de leur père & mère. Cet amoureux, ou

serviteur, presentera à la fille quelques colliers, chaisnes, &

bracelets de pourceline: si la fille a ce serviteur aggreable,

elle reçoit ce present, ce faict, cet amoureux viendra coucher

avec elle trois ou quatre nuicts sans lui dire mot, durant ce

temps, & là ils recueillent le fruict de leurs affections, d'où

il arrivera le plus souvent qu'après avoir passé huict, ou

83/571 quinze jours, s'ils ne se peuvent accorder, elle quittera son

serviteur, lequel y demeurera engagé pour ses colliers, &

autres dons par luy faicts, n'en retirant qu'un maigre

passe-temps: & cela passé, frustré de son esperance, il

recerchera un autre femme, & elle un autre serviteur, s'ils

voyent qu'il soit à propos, & ainsi continuent ceste façon de

faire, jusques à une bonne rencontre: Il s'en trouve telle qui

passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de vingt maris,

lesqueîs vingt maris ne sont pas seuls en la jouyssance de la

beste, quelques mariez qu'ils soient: car la nuict venue, les

jeunes femmes courent d'une cabanne en une autre, comme font

les jeunes hommes de leur costé, qui en prennent par où bon

leur semble, toutesfois sans violance aucune, remettant le tout

à la volonté de la femme: Le Mary fera le semblable à sa

voisine, nulle jalousie ne se trouve entr'eux pour cela, & n'en

reçoivent aucune infamie, ny injure, la coustume du pays estant

telle. Or le temps qu'elles ne delaissent point leurs maris est

quand elles ont des enfans: les Maris précédants reviennent

vers elles, leur remonstrer l'affecrion, & amitié, qu'ils leur

ont portée par le passé, & plus que nul autre, & que l'enfant

qu'elles auront est à luy, & est de son faict: un autre luy en

dira autant, en fin c'est à qui mieux, & qui le pourra

emporter, & l'avoir pour femme: & par ainsi il est au choix &

option de la femme, de prendre, & d'accepter celuy qui luy

plaira le plus, ayant en ses recerches, & amours, gaigné

beaucoup de pourceline, & de plus, ceste élection de Mary:

Elles demeurent avec luy sans plus le delaisser, ou si elles le

84/572 laissent, il faut que ce soit avec un grand subject, autre que

l'impuissance, car il est à l'espreuve: neantmoins estant avec

ce mary elle ne laisse pas de se donner carrière, mais elle se

tient, & reside, tousjours au mesnage, faisant bonne mine, de

façon que les enfans qu'ils ont ensemble, ainsi nez d'une telle

femme, ne se peuvent asseurer légitimes, aussi ont-ils une

coustume, prevoyant ce danger, qui est telle, à sçavoir, que

les enfans ne succedent jamais aux biens, & dignitez, de leurs

pères, doubtant comme j'ay dit de leur géniteur, mais bien

font-ils leurs successeurs, & héritiers, les enfans de leurs

soeurs, & desquels ils sont asseurez d'estre yssus, & sortis:

Pour la nourriture & eslevation de leurs enfans [136], ils le

mettent durant le jour sur une petite planche de bois, & le

85/573 vestent, & enveloppent de fourrures, ou peaux, & le bandent sur

ladite planchette, la dressent debout, & laissant une petite

ouverture par où l'enfant faict ses petites affaires, & si

c'est une fille, ils mettent une feuille de blé d'Inde entre

les cuisses, qui presse contre sa nature, & font sortir le bout

de ladite feuille dehors qui est renversée, & par ce moyen

l'eau de l'enfant coulle par ceste feuille, & sort dehors, sans

gaster l'enfant de ses eaues, ils mettent aussi soubs les

enfants du duvet de certains roseaux, que nous appelions pied

de lièvre, surquoy ils sont couchés fort mollement, & le

nettoyent du mesme duvet, & pour parer l'enfant, ils garnissent

ladite planchette de patinostres, & en mettent à son col,

quelque petit qu'il soit: & la nuict, ils le couchent tout nud,

entre le père, & la mère, considerant en cela une grande

merveille de Dieu, qui les conserve de telle façon, qu'il n'en

arrive pas beaucoup d'inconvenient, comme il feroit à croire

par quelque estouffemens, estant le père, & la mère, en un

profond sommeil, ce qui n'arrive pas que bien rarement. Les

enfans sont fort libertins entre ces nations: les pères, &

mères, les flattent trop, & ne les chastient point du tout,

aussi sont-ils si meschants, & de si perverse nature, que le

plus souvent ils battent leurs mères, & autres, des plus

fascheux, battent leur père, en ayant acquis la force, & le

pouvoir: à sçavoir, si le père, ou la mère, leur font chose qui

ne leur agrée pas, qui est une espece de malédiction que Dieu

leur envoye.

[Note 136: Sagard ajoute là-dessus quelques détails qui complètent ce

que dit ici Champlain. «Nos Huronnes, dit-il, emmaillottent leurs petits

enfans durant le jour dans des peaux sur une petite planchette de bois

de cèdre blanc, d'environ deux pieds de longueur ou peu plus, & un bon

pied de largeur, où il y a à quelqu'uns un petit arrest, ou aiz plié en

demy rond attaché au dessous des pieds de l'enfant, qu'ils appuyent

contre le plancher de la cabane, ou bien elles les portent promener avec

icelles derrière leur dos, avec un collier ou cordelette qui leur pend

sur le front. Elles les portent aussi quelquefois nuds hors du maillot

dans leur robbe ceinte, pendus à la mammelle, ou derrière leur dos,

presque debouts, la teste en dehors, qui regarde des yeux d'un costé &

d'autre par dessus les espaules de celle qui le porte. Lors que l'enfant

est emmaillotté sur la petite planchette, ordinairement enjolivée de

matachias & chapelets de pourceleine, ils luy laissent une ouverture

devant la nature, par où il faict son eau, & si c'est une fille, il y

adjoustent une fueille de bled d'Inde renversée, qui sert à porter l'eau

dehors, sans que l'enfant soit gasté de ses eaues, ny salle de ce costé

là... Les Sauvagesses comme elles n'ont jamais eu l'usage du linge, ny

la méthode d'en faire, encore qu'elles ayent du chanvre assez, ont

trouvé l'invention d'un duvet fort doux de certains roseaux, sur

lesquels elles couchent leurs enfans fort mollement, & les nettoyent du

mesme duvet, ou avec de la poudre de bois fec & pourry, & la nuict

venue, elles les couchent souvent tout nuds entre le père, & la mère, ou

dans le sain de la mère mesme, enveloppé de sa robe pour le tenir plus

chaudement, & n'en arrive que très-rarement d'accident. Les Canadiens, &

presque tous les peuples errants, se servent encore d'une pareille

planchette pour coucher leurs enfans, qu'ils appuyent contre quelque

arbre ou l'attachent aux branches, mais encores dans des peaux sans

planchette, à la manière qu'on accommode ceux de deçà dans des langes, &

en cet estat les posent de leur long doucement dans une peau suspendue

en l'air, attachée par les quatre coins aux bois de la cabane, comme

sont les lits de roseau des Mattelots sous le tillac des navires, &

s'ils veulent bercer l'enfant, il n'ont qu'à donner un bransle à cette

peau suspendue, laquelle se berce d'elle mesme.» (Hist, du Canada, p.

338, 339, 340.)]

Pour ce qui est de leurs loix, je n'ay point veu qu'ils en

ayent, ny chose qui en approche, comme de faict ils n'en ont

86/574 point, d'autant qu'il n'y a en eux aucune correction,

chastiment, ny de reprehension à l'encontre des malfaicteurs,

sinon par une vangeance, randant le mal pour le mal, non par

forme de reigle, mais par une passion qui leur engendre les

guerres & différents, qu'ils ont entr'eux le plus souvent.

Au reste, ils ne recognoissent aucune Divinité, ils n'adorent &

ne croyent en aucun Dieu, ny chose quelconque[137]: ils vivent

comme bestes bruttes, ils ont bien quelque respect au Diable,

ou d'un nom semblable, ce qui est doubteux, parce que soubs ce

mot qu'ils prononcent, sont entendus diverses significations &

comprend en soy plusieurs choses: de façon que mal-aisément

peut-on sçavoir, & discerner s'ils entendent le Diable, ou une

autre chose, mais ce qui fait plustost croire estre le Diable,

qu'ils entendent, est que lors qu'ils voyent un homme faisant

quelque chose extraordinaire, ou est plus habille que le

commun, ou bien est vaillant guerrier, ou d'ailleurs en furie,

comme hors de la raison, & de soy-mesme, ils l'appellent Oqui,

comme si nous disions un grand esprit sçavant, ou un grand

Diable [138].

[Note 137: «Ils ne recognoissent, dit Sagard, & n'adorent aucune vraye

Divinité, ny Dieu celeste ou terrestre, duquel ils puissent rendre

quelque raison, & que nous puissions sçavoir, car encore bien qu'ils

tiennent tous en général Youskeha pour le premier principe & Créateur de

tout l'Univers avec Eataentsic, si est-ce qu'ils ne luy offrent aucunes

prières, offrandes, ny sacrifices comme à Dieu, & quelqu'uns d'entr'eux

le tiennent fort impuissant au regard de nostre Dieu, duquel ils

admiroient les oeuvres.» (Hist. du Canada, p. 494.)]

[Note 138: « Ils ont bien, dit Sagard, quelque respect particulier à ces

démons ou esprits qu'ils appellent Oki, mais c'est en la mesme manière

que nous avons le nom d'Ange, distinguant le bon du mauvais, car autant

est abominable l'un, comme l'autre est vénérable. Aussi ont-ils le bon &

le mauvais Oki, tellement qu'en prononçant ce mot Oki ou Ondaki, sans

adjonction, quoy qu'ordinairement il soit pris en mauvaise part, il peut

signifier un grand Ange, un Prophète ou une Divinité, aussi bien qu'un

grand diable, un Médecin, ou un esprit furieux & possedé. Ils nous y

appelloient aussi quelquesfois, pour ce que nous leur enseignions des

choses qui surpassoient leur capacité & les faisoient entrer en

admiration, qui estoit chose aysée veu leur ignorance.» (Hist. du

Canada, p. 494, 495.)]

87/575 Quoy que ce soit, ils ont de certaines personnes, qui sont les

Oqui, ou Manitous, ainsi appellez par les Algommequins &

Montagnais, & ceste sorte de gens font les Médecins pour guarir

les mallades, & pencer les blessez: prédire les choses

futures, au reste toutes abusions illusions du Diable, pour les

tromper, & decevoir. Ces Oquis, ou devins, leur persuadent, & à

leurs patients, & mallades, de faire, ou faire faire des

festins, & quelques cérémonies, pour étire plustost guaris, &

leur intention est affin d'y participer, & en tirer la

meilleure part, & soubs esperance d'une plus prompte guarison

leur faire faire plusieurs autres cérémonies, que je diray

cy-aprés en son lieu. Ce sont ceux-là en qui ils croyent le

plus, mais d'estre possedez du Diable, & tourmentez comme

d'autres Sauvages plus eslongnez qu'eux, c'est ce qui se voit

fort rarement, qui donne plus d'occasion, & subject de croire

leur réduction en la cognoissance de Dieu plus facille, si leur

pays estoit habitué de personnes qui prissent la peine, & le

soing, de leur enseigner, & ce n'est pas assez d'y envoyer des

Religieux, s'il n'y a des gens pour les maintenir, & assister:

car encores que ces peuples ayent le desir aujourd'huy de

cognoistre que c'est que de Dieu, le lendemain ceste volonté

leur changera, quand il conviendra oster, & suprimer, leurs

salles coustumes, la dissolution de leurs moeurs, & leurs

libertez incivilles: De façon qu'il faut des peuples, & des

familles, pour les tenir en debvoir, & avec douceur les

contraindre à faire mieux, & par bons exemples les esmouvoir à

correction de vie. Le Père Joseph, & moy, les avons maintesfois

88/576 entretenu sur ce qui estoit de nostre créance, loix, &

coustumes: ils escoutoient avec attention en leurs conseils,

nous disans quelquefois, tu dis choses qui passe nostre esprit,

& que ne pouvons comprandre par discours, comme chose qui

surpasse nostre entendement: Mais si tu veus bien faire est

d'habiter ce pays, & amener femmes, & enfans, lesquels venant

en ces régions, nous verrons comme tu sers ce Dieu que tu

adore, & de la façon que tu vis avec tes femmes, & enfans, de

la manière que tu cultive les terres, & en semant[139], & comme

tu obeys à tes loix, & de la façon que l'on nourrit les

animaux, & comme tu fabrique tout ce que nous voyons sortir de

tes inventions: Ce que voyant, nous apprendrons plus en un an,

qu'en vingt à ouyr discourir, & si nous ne pouvons comprandre,

tu prendras nos enfans, qui seront comme les tiens: & ainsi

jugeant nostre vie miserable, au pris de la tienne, il est aisé

à croire que nous la prenderont, pour laisser la nostre: leurs

discours me sembloit d'un bon sens naturel, qui montre le desir

qu'ils ont de cognoistre Dieu. C'est un grand dommage de

laisser perdre tant d'hommes & les voir périr à nos portes,

sans leur donner secours, qui ne peut estre sans l'assistance

des Roys, Princes, & Ecclesiastiques, qui seuls ont le pouvoir

de ce faire: Car aussi en doibvent-ils seuls emporter l'honneur

d'un si grand oeuvre, à sçavoir de planter la foy Chrestienne

en un pays incognu, & barbare, aux autres nations, estant bien

informé de ces peuples, comme nous sommes, qu'ils ne respirent,

& ne désirent autre chose que d'estre plainement instruits de

89/577 ce qu'il leur faut suivre & éviter, c'est donc à ceux qui ont

le pouvoir d'y travailler, & y contribuer de leur abondance,

car un jour ils respondront devant Dieu de la perte de tant

d'âmes qu'ils laissent périr par leur négligence & avarice, car

ils ne sont pas peu, mais en très-grand nombre: or ce sera

quand il plaira à Dieu de leur en faire la grâce, pour moy j'en

desire plustost l'effect aujourd'huy que demain, pour le zelle

que j'ay à l'advancement de la gloire de Dieu, à l'honneur de

mon Roy, au bien, & réputation de ma patrie.

[Note 139: Le manuscrit de l'auteur portait vraisemblablement: _&

ensemance_.]

Pour ce qui est des mallades, celuy, ou celle, qui sera frappé,

ou attaint de quelque malladie, mandera quérir l'Oqui, lequel

venu qu'il sera, visitera le mallade, & apprendra, &

s'instruira de son mal, & de sa douleur: cela fait ledit Oqui

envoyera quérir un grand nombre d'hommes, femmes, & filles,

avec trois ou quatre vieilles femmes, ainsi qu'il sera ordonné

par ledict Oqui, & entrant en leurs cabannes en dançant, avec

chacune une peau d'ours sur la teste, ou d'autres bestes, mais

celles d'ours est la plus ordinaire, n'en ayant point de plus

monstrueuse, & y aura deux ou trois autres vieilles qui seront

proches de la mallade, ou patiente, qui est le plus souvent

mallade par hypocrisie ou fausse imagination: mais de cette

malladie elles sont bientost guaries, & lesquelles le plus

souvent font les festins aux despens de leurs amis, ou parens,

qui leur donnent dequoy mettre en leur chaudière, outre celles

qu'ils reçoivent des presents des danceurs, & danceuses comme

de la pourceline, & autre bagatelles, ce qui faict qu'elles

90/578 sont bien-tost guaries: car comme ils voyent ne plus rien

esperer, ils se levent, avec ce qu'elles ont peu amasser, car

d'autres bien mallades mal-aisément se guarissent-elles de tels

jeux, & dances, & façons de faire. Et pour retourner à mon

propos, les vieilles qui sont proches de la mallade reçoivent

les presens, chantans chacune à son tour, & puis ils cessent de

chanter, & alors que tous les presens sont faicts, ils

commancent à lever leurs voix d'un mesme accord, chantans

toutes ensembles, & frappant à la mesure avec des bastons sur

des escorces d'arbres seiches, alors toutes les femmes, &

filles, commancent à se mettre au bout de la cabanne, comme

s'ils vouloient faire l'entrée d'un ballet, ou d'une mascarade:

les vieilles marchans devant avec leurs peaux d'ours sur leurs

testes, & toutes les autres les suivent l'une après l'autre.

Ils n'ont que de deux sortes de dances qui ont quelque mesure,

l'une de quatre pas, & l'autre de douze, comme si on dançoit le

Trioly de Bretagne. Ils ont assez bonne grâce en dançant, il

se met souvent avec elles de jeunes hommes, & après avoir dancé

une heure, ou deux, les vieilles prendront la mallade pour

dancer qui fera mine de se lever tristement, puis se mettra en

dance, ou estant, après quelque espace de temps elle dancera, &

s'esjouyra aussi bien que les autres: Je vous laisse à penser

comme elle se doibt porter en sa malladie. Cy-dessoubs est la

forme de leurs dances.

[Illustration p. 578]

Le Médecin y acquiert de l'honneur, & de la réputation, de voir

si tost sa patiente guarie, & debout: ce qui ne se faict pas à

celles qui sont mallades à l'extrémité, & accablez de langueur,

91/579 ains plustost ceste espece de médecine leur donne la mort

plustost que la guarison: car je vous assure qu'il font

quelquesfois un tel bruict, & tintamarre, depuis le matin

jusques à deux heures de nuict, qu'il est impossible au patient

de le supporter, sinon avec beaucoup de peine. Quelquesfois il

prendra bien envie au patient de faire dancer les femmes, &

filles, toutes ensemble, mais ce sera par l'ordonnance de

l'Oqui, & ce n'est pas encores le tout, car luy & le Manitou,

accompagnez de quelques autres, feront des singeries, & des

conjurations, & se tourneront tant, qu'ils demeureront le plus

souvent comme hors d'eux-mesme, comme fols & insensez, jettent

le feu par la cabanne d'un costé & d'autre, mangeant des

charbons ardans, les tenant en leurs mains un espace de temps,

jettant aussi des cendres toutes rouges sur les yeux des autres

spectateurs, & les voyans en cet estat, on diroit que le Diable

Oqui, ou Manitou, si ainsi les faut appeller, les possedent, &

les font tourmenter de la sorte. Et ce bruit, & tintamarre,

ainsi faict ils se retirent chacun chez soy, & ceux qui ont

bien de la peine durant ce temps, ce sont les femmes des

possedez, & tous ceux de leurs cabannes, pour la crainte qu'ils

ont que ces enragez ne bruslent tout ce qui est dedans leurs

maisons, ce qui les induit à oster tout ce qui est en voye, car

lors qu'il arrive, il vient tout furieux, les yeux

estincellans, & effroyables, quelquesfois debout, &

quelquesfois assis, ainsi que la fantaisie les prend:

aussi-tost une quinte le prendra, empoignant tout ce qu'il

trouvera, & rencontrera, en son chemin, le jette d'un costé, &

92/580 d'autre, & puis se couche, où il s'endort quelque espace de

temps, & se réveillant en sursault, prend du feu, & des

pierres, qu'il jette de toutes parts, sans aucun esgard, ceste

furie se passe par le sommeil qui luy reprend, & lors il fait

furie, ou il appelle plusieurs de ses amis, pour suer avec luy,

qui est le remède qu'ils ont le plus propre pour se continuer

en leur santé, & cependant qu'ils suent, la chaudière trotte

pour accommoder leur manger, après avoir esté quelquefois deux

ou trois heures enfermez avec de grandes escorces d'arbres,

couverts de leurs robbes, ayans au milieu d'eux grande quantité

de cailloux, qu'ils auront fait rougir dans le feu, & tousjours

chantent, durant qu'ils sont en furie, & quelquesfois ils

reprennent leur vent: on leur donne force pottées d'eau pour

boire, d'autant qu'ils sont fort altérez, & tout cela faict, le

demoniacle fol, ou endiablé, devient sage: Cependant il

arrivera que trois, ou quatre, de ces mallades s'en trouveront

bien, & plustost par heureuse rencontre, & d'advanture, que par

science, ce qui leur confirme leur fauce créance, pour estre

persuadez qu'ils sont guaris par le moyen de ces cérémonies,

sans considerer que pour deux qu'ils en guerissent, il en meurt

dix autres par leur bruict & grand tintamarre, & soufflements

qu'ils font, qui est plus capable de tuer, que de guarir un

mallade: mais quoy ils esperent recouvrir leur santé par ce

bruict, & nous au contraire par le silence & repos, c'est comme

le diable fait tout au rebours de bien. Il y a aussi des femmes

qui entrent en ces furies, mais ils ne font tant de mal, ils

marchent à quatre pattes, comme bestes: ce que voyant, ce

93/581 Magicien appelle l'Oqui, commance à chanter, puis avec quelques

mines la soufflera, luy ordonnant à boire de certaines eaues, &

qu'aussitost elle face un festin, soit de poisson, ou de chair,

qu'il faut trouver, encores qu'il toit rare pour lors,

neantmoins est aussitost fait. La crierie faite, & le banquet

finy, ils s'en retournent chacun en sa cabanne, jusques à une

autre fois qu'il la reviendra visiter, la soufflant & chantant

avec plusieurs autres, appellez pour cet effect, tenans en la

main une tortue seiche, remplie de petits cailloux qu'ils font

servir[140] aux oreilles de la mallade, luy ordonnant qu'elle

doit faire 3 ou 4 festins tout de suitte, une partie de

chanterie, & dancerie, où toutes les filles se trouvent parées,

& paintes, comme j'ay representé en la figure G. Ledit Oqui

ordonnera qu'il se face des mascarades, & soient desguisez,

comme ceux qui courent le Mardy gras par les rues, en France:

ainsi ils vont chanter prés du lict de la mallade, & se

promènent tout le long du Village cependant que le festin se

prépare pour recevoir les masques qui reviennent bien las,

ayans pris assez d'exercice pour vuider le Migan de la

chaudière.

[Note 140: Lisez _sonner_.]

Leurs coustumes sont, que chacun mesnage vit de ce qu'il peut

pescher & semer, ayant autant de terre comme il leur est

necessaire: ils la desertent avec grand'peine, pour n'avoir des

instruments propres pour ce faire: une partie d'eux esmondera

les arbres de toutes ses branches qu'ils font brusler au pied

dudit arbre pour le faire mourir. Ils nettoyent bien la terre

entre les arbres, & puis sement leur bled de pas en pas, où ils

94/582 mettent en chacun endroict quelques dix grains, ainsi

continuant jusques à ce qu'ils en ayent assez pour trois ou

quatre ans de provision, craignant qu'il ne leur succede

quelque mauvaise année. Ces femmes ont le soing de semer, &

cueillir, comme j'ay dict cy-devant, & de faire la provision de

bois pour l'hyver, toutes les femmes s'aydent à faire leur

provision de bois, qui[141] font dés le mois de Mars, & Avril,

& est avec cet ordre en deux jours. Chaque mesnage est fourny

de ce qui luy est necessaire, & si il se marie une fille,

chacune femme, & fille, est tenue de porter à la nouvelle

mariée un fardeau de bois pour sa provision, d'autant qu'elle

ne le pourroit faire seulle, & hors de saison qu'il faut

vacquer à autre chose. Le gouvernement qui est entr'eux est

tel, que les anciens & principaux s'assemblent en un conseil,

où ils décident, & proposent, tout ce qui est de besoing, pour

les affaires du Village: ce qui se fait par la pluralité des

voix[142], ou du conseil de quelques-uns d'entr'eux, qu'ils

estiment estre de bon jugement, & meilleur que le commun: Il

est prié de la compagnie de donner son advis sur les

propositions faites, lequel advis est exactement suivy: Ils

n'ont point de Chefs particuliers qui commandent absolument,

mais bien portent-ils de l'honneur aux plus anciens & vaillants

qu'il nommera[143] Cappitaines par honneur, & un respect, &

desquels il se trouve plusieurs en un Village: bien est-il vray

95/583 qu'ils portent à quelqu'un plus de respect qu'aux autres, mais

pour cela il ne faut qu'il s'en prevalle, ny qu'il se doibve

estimer plus que ses compagnons, si ce n'est par vanité. Quant

pour les chastiments, ils n'en usent point, ny aussi de

commandement absolu, ains ils font le tout par prières des

anciens, & à force de harangues, & remonstrances, ils font

quelque chose, & non autrement, ils parlent tous en général, &

là où il se trouve quelqu'un de l'assemblée qui s'offre de

faire quelque chose pour le bien du Village, ou aller en

quelque part pour le service du commun, on fera venir celuy là

qui s'est ainsi offert, & si on le juge capable d'exécuter ce

desseing proposé, on luy remonstre par belles, & bonnes

parolles, son debvoir: on luy persuade qu'il est homme hardy,

propres aux entreprises, qu'il aquerra de l'honneur à

l'exécution d'icelles: bref les flattent par blandissements,

affin de luy continuer, voire augmenter ceste bonne volonté

qu'il a au bien de ses Concitoyens: or s'il luy plaist il

accepte la charge, ou s'en excusera, mais peu y manquent,

d'autant que de là ils sont tenus en bonne réputation: Quant

aux guerres qu'ils entreprennent, ou aller au pays des ennemis,

ce seront deux, ou trois, des anciens, ou vaillans Cappitaines,

qui entreprendront cette conduitte pour ceste fois, & vont aux

Villages circonvoisins faire entendre leur volonté, en donnant

des presents à ceux desdits Villages, pour les obliger d'aller,

& les accompagner à leursdictes guerres, & par ainsi sont comme

généraux d'armées: ils designent le lieu où ils veullent aller

& disposent des prisonniers qui sont pris, & autres choses de

plus grande consequence, dont ils ont l'honneur s'ils font

96/584 bien, s'ils font mal le deshonneur, à sçavoir de la guerre leur

en demeure [144], n'ayant veu, ny recognu, autres que ces

Cappitaines pour chefs de ces nations (145). Plus ils font des

assemblées generalles, sçavoir des régions loingtaines, d'où il

vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province, & se

trouvent en une ville qu'ils nomment, qui est le randés-vous de

toute l'assamblée, où il se faict de grands festins, & dances,

97/585 durant trois [146] sepmaines, ou un mois, selon qu'ils advisent

entre eux, & là contractent amitié de nouveau, décidant &

ordonnant ce qu'ils advisent, pour la conservation de leur

pays, contre leurs ennemis, & là se donnent aussi de grands

presents les uns aux autres, & après avoir fait ils se retirent

chacun en son quartier.

[Note 141: Qu'ils.]

[Note 142: «Qu'ils colligent, ajoute Sagard, avec de petits fétus de

joncs.» (Hist., p. 421.)]

[Note 143: Qu'ils nomment.]

[Note 144: Dans l'édition de 1627, on a retouché ce passage de la

manière suivante: _dont ils ont l'honneur s'ils font bien, s'ils font

mal le deshonneur, à sçavoir de la victoire ou du courage, n'en ayant

veu,_ etc. Cette correction ne nous paraît pas heureuse; aussi est-il

probable qu'elle n'a pas été faite, ni même suggérée par l'auteur, de

même que la plupart des autres changements qui ont été faits dans cette

édition de 1627. On sait que Champlain passa toute cette année 1627 au

Canada, occupé de bien autre chose que de corrections d'épreuves.]

Oeuvres de Champlain · 第 127 / 415 题