[Illustration]
Ces lieux me semblerent tres-plaisans, au regard d'une si
mauvaise contrée, d'où nous venions de sortir. Le lendemain
[56], je feus à un autre village appellé Carmaron [57], distant
d'iceluy d'une lieue, où ils nous reçeurent fort aimablement,
nous faisant festin de leur pain, sitrouilles, & poisson: pour
la viande, elle y est fort rare. Le Chef du dit Village me pria
fort d'y sejourner, ce que je ne peu luy accorder, ains m'en
retournay à nostre Village, où la deuxiesme nuit comme j'estois
allé hors la cabanne pour fuir les puces qui y estoient en
grande quantité, & dont nous estions tourmentez: une fille peu
honteuse, & effrontément vint à moy, s'offrant à me faire
28/516 compagnie, dequoy je la remerciay, la renvoyant avec douces
remonstrances, & passay la nuict avec quelques Sauvages.
[Note 56: Le 2 d'août.]
[Note 57: Le nom de ce village était évidemment huron, comme le donne à
entendre cette expression «appelé Carmaron.» Cependant, la langue
huronne n'ayant pas de labiales, on est en droit de supposer, ou que
Champlain aura exprimé par cette orthographe ce qui paraissait approcher
davantage du mot huron, ou bien que le typographe aura mal lu le
manuscrit de l'auteur. Dans le premier cas, il faudrait
vraisemblablement lire Carouaron; puisque les Hurons ne trouvaient rien
de mieux, pour rendre la lettre _m_, que la diphthongue _ou_, et l'on
sait que, dans leur bouche, les mots _Marie, Lemoine_, devenaient
_Ouarie, Ouane_. Dans le second cas, le mot tel que Champlain l'aurait
écrit, pourrait bien être _Cannaron_; ce qui vient donner plus de
vraisemblance à cette supposition, c'est que, à une petite distance
d'Otouacha, et à peu près dans la direction que devait naturellement
prendre Champlain pour pénétrer plus avant dans le pays, se trouvait une
bourgade remarquable, appelée, d'après les Relations, _Kontarea_, mot
qui pourrait s'écrire _Conndarea_ ou simplement _Connarea_. Il va sans
dire, ici, que nous n'avons point d'autre prétention que celle de
suggérer une idée à ceux qui s'occupent de l'histoire de cette contrée
si pleine de souvenirs.]
Le lendemain [58], je party de ce Village, pour aller à un
autre, appellé Touaguainchain[59], & à un autre appellé
Tequenonquiaye[60], esquels nous fusmes reçeus des habitans
desdits lieux fort amiablement, nous faisant la meilleure chère
qu'ils pouvoient de leurs bleds d'Inde en plusieurs façons,
tant ce pays est tresbeau, & bon, par lequel il faict beau
cheminer.
[Note 58: Probablement le 3 d'août.]
[Note 59: D'après les persévérantes recherches de M. Taché, ce village
devait être quelques milles à l'ouest de Carmaron, et Carmaron lui-même
à environ une demi-lieue vers le sud-ouest de Ouenrio, ou du fond de la
baie de Pénétangouchine. Il serait donc possible que Touaguainchain fût
le nom sauvage du bourg de Sainte-Madeleine, dont il est parlé dans les
Relations de 1640 et de 1648, et qui, autant qu'on en peut juger par la
carte de Ducreux, devait être dans ces environs.]
[Note 60: Ce village, qui était comme la capitale des Attignaouantans, a
porté cinq ou six noms différents. «Mon sauvage & moy avec un autre,»
dit Sagard (Hist. du Canada, p. 208), «tinsmes le chemin de
_Tequeunonkiaye_, autrement nommé _Quieuindohian_, par quelques François
la Rochelle, & par nous la ville de sainct Gabriel, pour estre la
première ville du pays dans laquelle je fois entré, elle est aussi la
principale, & comme la gardienne & le rempart de toutes celles de la
Nation des Ours, & où se décident ordinairement les affaires de plus
grande importance. Ce lieu est assez bien fortifié à leur mode, & peut
contenir environ deux ou trois cens mesnages, en trente ou quarante
cabanes qu'il y a.» Quelques années après, La Rochelle portait le nom
d'Ossossané, et les Pères Jésuites y établissaient une mission et une
résidence sous le titre de l'Immaculée-Conception. Cette bourgade a donc
porté les différents noms sauvages de Tequeunonkiaye, de Quieuindohian
et d'Ossossané, sans compter les noms français de La Rochelle, de
Saint-Gabriel et de La Conception. Elle était, de toutes celles de la
nation des Ours, «la plus proche voisine des Hyroquois» (Sag. _ibid_. p.
214), et à environ quatre lieues d'Otouacha, ou, si l'on veut, de la
baie du Tonnerre, par conséquent à deux bonnes lieues plus au sud que
Carmaron.]
De là, je me fis conduire à Carhagouha[61], fermé de triple
pallissade de bois, de la hauteur de trente cinq pieds pour
leur deffence & conservation: auquel Village estoit le Père
29/517 Joseph demeurant, & que nous y trouvasmes, estant fort aise
de le voir en santé, ne l'estant pas moins de sa part, qui
n'esperoit rien moins que de me veoir en ce païs. Et le 12e
jour d'Aoust, le R. P. célébra la saincte Messe[62], & y fut
planté une Croix proche d'une petite maisonnette [63], separée
du village que les Sauvages y bastirent pendant que j'y
sejournay[64], en attendant que nos gens s'apprestoient, & se
preparoient pour aller à la guerre, à quoy ils furent fort
longtemps.
[Note 61: Carhagouha ne devait pas être à une grande distance du point
où l'auteur avait abordé; car, pour qu'il y eût quatorze lieues de
Carhagouha jusqu'au point le plus éloigné du pays huron, il fallait que
ce village fût situé vers le nord de la contrée des Attignaouantans.
C'est ce que prouve du reste ce passage de Sagard; «Auparavant nous, ny
Prestres, ny Religieux n'y avoit mis le pied que le seul P. Joseph le
Caron, qui y dit la première messe vers la bourgade de Toenchain» [ou
Otouacha]. (Hist. du Canada, p. 224.)]
[Note 62: Le Mémoire des Récollets de 1637 (Archives de Versailles) dit
que la messe fut célébrée dans ce village le 10 d'août, et qu'au dit
lieu la messe ne s'était point encore dite. Il est difficile de savoir
qui a raison; cependant, cette relation détaillée et suivie que
Champlain publie peu de temps après les événements, semble mériter plus
d'attention, qu'un mémoire fait plus de vingt ans après et dans lequel
une date n'était pas absolument d'une grande importance. Cette messe
n'était pas la première dite au pays des Hurons, si l'on en croit le
Frère Sagard, qui assure que le P. le Caron «dit la première Messe vers
la bourgade de Toenchain.» (Hist. du Canada, p. 224.)]
[Note 63: Ce fut là la première chapelle construite au pays des Hurons;
celle de 1623 était la seconde (Hist. du Canada, p. 224), et celle des
Jésuites, en 1635, fut la troisième.]
[Note 64: Champlain était arrivé à Carhagouha vers le 4 ou le 5, et il
n'en repartit que le 14; il y demeura donc une dizaine de jours.]
Et voyant une telle longueur qu'ils apportoient à faire leur
gros, & que j'aurois du temps pour visiter leur pays: je me
deliberay de m'en aller à petites journées de village en
village à Cahiagué[65], ou debvoit estre le rendez-vous de
toute l'armée, distant de Carhagouha de quatorze lieues, &
partismes de ce Village le 14 d'Aoust, avec dix de mes
compagnons.
[Note 65: Cahiagué est évidemment le nom huron de Saint-Jean-Baptiste,
qui, suivant les Relations, était le bourg principal des Arendaronons,
ou tribu de la Roche. «Les Arendaronons sont une des quatre nations qui
composent ceux qu'à proprement parler on nomme Hurons: elle est la plus
Orientale de toutes, & est celle qui la première a découvert les
François, & à qui en suite appartenoit la traitte selon les loix du
pays. Ils en pouvoient jouir seuls, neantmoins ils trouverent bon d'en
faire part aux autres nations, se retenant toutefois plus
particulièrement la qualité de nos aliez, & se portans en cette
consideration à la protection des François, lors que quelque malheur est
arrivé. C'est où feu monsieur de Champlain s'arresta plus long temps au
voyage qu'il fit icy haut, il y a environ 22 ans, & où sa réputation vit
encore dans l'esprit de ces peuples barbares, qui honorent mesme après
tant d'années plusieurs belles vertus qu'ils admiroient en luy, &
particulièrement sa chasteté & continence envers les femmes... Cette
alliance si particuliere que ces peuples Arendaronons ont avec les
François nous avoit souvent donné la pensée de leur aller communiquer
les richesses de l'Evangile, mais le deffaut de langue nous avoit
tousjours empesché de pousser jusques là, nous estant trouvez engagez de
premier abord à nostre première demeure, qui estoit située à l'autre
extrémité du pays toute opposée. Cette année nous estant trouvez assez
forts pour cette entreprise, nous y avons commencé une mission, qui a eu
dans son ressort trois bourgs: de S. Jean Baptiste, de S. Joachim, & de
Saincte Elizabeth. Les Pères Antoine Daniel & Simon le Moine en ont eu
le soin. Ils firent leur première demeure & la plus ordinaire dans le
bourg plus peuplé de S. Jean Baptiste, y ayant plus à travailler.»
(Relat. du pays des Hurons, 1639-40, ch. IX.)]
30/518 Je visitay cinq des principaux Villages [66], fermez de
pallissades de bois, jusques à ce qu'à [67] Cahiagué, le
principal Village du païs, où il y a deux cents cabannes assés
grandes, où tous les gens de guerre se debvoient assembler. Or
en tous ces Villages ils nous reçeurent fort courtoisement avec
quelque humble accueil. Tout ce pays où je fus par terre
contient quelque 20 à 30 lieues, & est très-beau, soubs la
hauteur de quarante quatre degrez & demy de latitude, pays fort
deserté, où ils sement grande quantité de bleds d'Inde, qui y
vient très-beau, comme aussi des sitrouilles, herbe au Soleil,
dont ils font de l'huille de la graine: de laquelle huille ils
se frottent la teste. Le pays est fort traversé de ruisseaux
qui se deschargent dedans le lac. Il y a force vignes & prunes,
qui sont tresbonnes, framboises, fraises, petites pommes
sauvages, noix & une manière de fruict, qui est de la forme, &
couleur de petits citrons, & en ont aucunement le goust, mais
le dedans est tresbon, est presque semblable à celuy des
31/519 figues. C'est une plante qui les porte, laquelle à la hauteur
de deux pieds & demy, chacune plante n'a que trois à quatre
feuilles pour le plus, & de la forme de celle du figuier, &
n'aporte que deux pommes chacun pied. Il y en a quantité en
plusieurs endroits, & en est le fruict tresbon, & de bon
goust[68]: les chesnes, ormeaux, & hestres, y sont en quantité,
y ayans dedans ce pays force sapinieres, qui est la retraicte
ordinaire des perdrix, & lapins. Il y a aussi quantité de
cerises petites & merises, & les mesmes especes de bois que
nous avons en nos forests de France, sont en ce pays-là. A la
vérité ce terroir me semble un peu sablonneux, mais il ne
laisse pas d'estre bon pour cet espece de froment. Et en ce peu
de pays j'ay recogneu qu'il est fort peuplé d'un nombre infiny
d'ames, sans en ce comprendre les autres contrées, où je n'ay
pas esté, qui sont, au rapport commun, autant ou plus peuplées,
que ceux cy-dessus: Me representant que c'est grand dommage que
tant de pauvres créatures vivent, & meurent sans avoir la
cognoissance de Dieu, & mesmes sans aucune Religion ny Loy,
soit divine, Politique, ou Civille, establie parmy eux. Car ils
n'adorent, & ne prient, aucune chose, du moins en ce que j'ay
peu recognoistre en leur conversation: Ils ont bien encore
quelque espece de cérémonie entr'eux, que je descriray en son
lieu, comme pour ce qui est des mallades, ou pour sçavoir ce
32/520 qui leur doibt arriver, mesme touchant les morts: mais ce sont
de certains personnages estans parmy eux qui s'en veulent faire
à croire, tout ainsi que faisoient, ou se faisoit du temps des
anciens Payens qui se laissoient emporter aux persuasions des
enchanteurs, & devins, neantmoins la pluspart de ces peuples ne
croyent rien de ce qu'ils font, & disent. Ils sont assez
charitables entr'eux, pource qui est des vivres: mais au reste,
fort avaricieux. Ils ne donnent rien pour rien. Ils sont
couverts de peaux de Cerfs, & Castor, qu'ils traictent avec les
Algommequins, & Nipisierinij, pour du bled d'Inde, & farines
d'iceluy.
[Note 66: Ces cinq principaux villages palissadés étaient presque tous
situés sur la frontière du côté des Iroquois. A part Tequenonkiaye et
Carhagouha, qu'il venait de visiter, il dut passer par Scanonahenrat,
qui formait à lui seul la nation des Tohontahenrat, et par Teanaustayaé,
chef-lieu des Attignenonghac. L'auteur compte sans doute Cahiagué pour
le cinquième; car, en passant par Teanaustayé, il devait naturellement
laisser de côté Taenhatentaron, appelé plus tard Saint-Ignace, qui était
à deux bonnes lieues plus au nord, et qui complète le nombre de villages
palissadés que compte Champlain lui-même un peu plus loin.]
[Note 67: Dans l'édition de 1632, on a corrigé en mettant simplement:
_jusques à Cahiagué_.]
[Note 68: Le fruit de cette plante (Podophyllum peltatum, LINN.), que
l'on appelle citronnier, dans le pays, est bon à manger; mais la racine
est un poison violent, dont les sauvages se servaient quelquefois quand
ils ne pouvaient survivre à leur chagrin. (Catal. des Plantes Canad.
contenues dans l'herbier de l'Univ. Laval, par l'abbé O. Brunet, prem.
livraison, p. 15.)]
Le dixseptiesme jour d'Aoust j'arrivay à Cahiagué, où je fus
reçeu avec grande alegresse, & recognoissance de tous les
Sauvages du pays, qui avoient rompu leur desseing, pensant ne
me revoir plus, & que les Iroquois m'avoient pris, comme j'ay
dict cy-dessus, qui fut cause du grand retardement qui se
trouva en ceste expédition, jusques là mesmes qu'ils avoient
remis la partie à l'autre année suivante: Sur lesquelles
entrefaictes ils reçeurent nouvelles comme certaine nation de
leurs alliez [69], qui habitent à trois bonnes journées plus
33/521 haut que les Entouhonorons[70], ausquels[71] les Iroquois font
aussi la guerre, lesquels aliez les vouloient assister en ceste
expedition de cinq cens bons hommes, & faire alliance, & jurer
amitié avec nous, ayants grand desir de nous voir, & que nous
fissions la guerre tous ensemble, & dont ils tesmoignoient
avoir du contentement de nostre cognoissance, & moy d'avoir
trouvé cette opportunité, pour le desir que j'avois de sçavoir
des nouvelles de ce pays-là: qui n'est qu'à sept journées, d'où
les Flamens vont traicter sur le quarentiesme degré, lesquels
Sauvages[72], assistez des Flamens, leur font la guerre, & les
prennent prisonniers, & les font mourir cruellement, comme de
faict ils nous dirent que l'année passée faisant la guerre, ils
prirent trois desdicts Flamens qui les assistoient, comme nous
faisons les Attigouautan: & qu'au combat, il en fut tué un des
leurs. Neantmoins ils ne laisserent pas de renvoyer les trois
Flamens prisonniers, sans leur faire aucun mal, croyans que ce
fussent des nostres, encores qu'ils n'eussent aucune
cognoissance de nous, que par oüy dire, n'ayans jamais veu de
Chrestien: car autrement ces trois prisonniers n'eussent pas
passé à si bon marché, ny ne passeront, s'ils en peuvent
prendre, & atraper. Ceste nation est fort belliqueuse, à ce que
34/522 tiennent ceux de la nation des Attigouotans, il n'y a que trois
Villages qui sont au millieu de plus de 20 autres, ausquels
ils font la guerre, ne pouvant avoir de secours de leurs amis,
d'autant qu'il faut passer par le pays [de] ces
Chouontouarouon[73], qui est fort peuplé, ou bien faudroit
prendre un bien grand tour de chemin.
[Note 69: Champlain, dans sa grande carte de 1632, les appelle
Carantouanais. «C'est une nation,» dit-il (_Table_ de la carte, p. 8),
qui s'est retirée au Midy des Antouhonorons, en très beau & bon païs, où
ils sont fortement logez, & sont amis de toutes les autres nations, fors
desdits Antouhonorons, desquels ils ne sont qu'à trois journées.» Ce nom
de Carantouanais n'était probablement que le nom particulier ou d'une
tribu, ou d'un village de la nation des Andastes, ou Andastoéronons.
«Andastoé,» dit le P. Ragueneau (Rel. des Hurons, 1647-8, ch. VIII),
«est un pays au delà de la Nation Neutre, éloigné des Hurons en ligne
droite prés de cent cinquante lieues, au Sud-est quart de Sud des
Hurons... Ce sont peuples de langue Huronne, & de tout temps alliez de
nos Hurons. Ils sont très-belliqueux, & comptent en un seul bourg treize
cens hommes portans armes...» Plusieurs européens «s'estans mis sous la
protection du Roy de Suéde, ont appellé ce pays-là Nouvelle Suède. Nous
avions jugé autrefois que ce fust une partie de la Virginie.» De ce qui
précède, et de l'examen attentif des cartes anciennes, on peut conclure
que les Carantouanais, ou Andastes, s'étaient établis assez près de la
rivière Susquehanna, vers le sud-est de la Pensylvanie. C'est aussi
l'opinion de M. Ferland (Cours d'Hist. du Canada, I, p. 174).]
[Note 70: Ces Entouhonorons, que l'auteur appelle un peu plus loin
Chouontouaronons sont les mêmes que les Sountouaronons ou
Tsountouaronons, appelés plus souvent Tsonnontouans.]
[Note 71: Auxquels aliés; car, d'après Champlain lui-même (Table de la
carte de 1632, p. 8), les Entouhonorons, conjointement avec les Iroquois
proprement dits, «faisoient la guerre par ensemble à toutes les autres
nations, excepté à la nation Neutre. »]
[Note 72: Les Iroquois, et très-probablement les Agniers, avec lesquels
les Andastes eurent souvent des démêlés.]
[Note 73: Faut-il ici suppléer _de_, et lire de ces Chouontouaronon? ou
bien mettre tout bonnement _des_ à la place de _ces_, comme on a fait
dans l'édition de 1632? Nous osons croire que le premier mode de
correction vaut mieux; parce que le mot _Chouontouaronon_ est
l'équivalent de Entouhoronon. Il est bien évident, en effet que
_Chouontouaronon, Souontouaronon, Sountouaronon, Tsountouaronon_, ne
sont que des orthographes différentes du nom des Tsonnontouans, que
Champlain appelle Entouhonorons, ou plutôt Entouhoronons. D'ailleurs, si
Champlain avait voulu parler ici d'une autre nation, il devait
naturellement dire qu'elle était l'ennemie des Carantouanais, et ne pas
se contenter de remarquer qu'elle était fort peuplée.]
Arrivé que je fus en ce Village, où il me convint sejourner,
attendant que les hommes de guerre vinsent des Villages
circonvoisins pour nous en aller au plustost qu'il nous seroit
possible, pendant lequel temps on estoit tousjours en festins,
& dances, pour la resjouyssance en laquelle ils estoient de
nous voir si resolus de les assister en leur guerre, & comme
s'asseurant desja de leur victoire.
La plus grande partie de nos gens assemblez nous partismes du
village le premier jour de Septembre, & passasmes sur le bord
d'un petit lac [74], distant dudit village de trois lieues, où
il se fait de grandes pescheries de poisson, qu'ils conservent
pour l'hyver. Il y a un autre lac [75] tout joignant, qui a
35/523 vingt-six lieues de circuit, descendant dans le petit par un
endroict, où se faict la grande pesche dudit poisson, par le
moyen de quantité de pallissades, qui ferme presque le
destroit, y laissant seulement de petites ouvertures, où ils
mettent leurs fillets, où le poisson se prend, & ces deux lacs
se deschargent dans la mer douce. Nous sejournasmes quelque peu
en ce lieu pour attendre le reste de nos Sauvages, où estans
tous assemblez avec leurs armes, farines, & choses necessaires:
on se délibéra de choisir des hommes des plus resolus qui se
trouveroient en la trouppe, pour aller donner advis de nostre
partement à ceux qui nous debvoient assister des cinq cents
hommes pour nous joindre, affin qu'en un mesme temps nous nous
trouvassions devant le fort des ennemis. Ceste délibération
prinse, ils despescherent deux canaux, avec douze Sauvages des
plus robustes, & par mesme moyen l'un de nos truchements [76]
qui me pria luy permettre faire le voyage: ce que facillement
je luy accorday, puisque de sa volonté il y estoit porté, & par
ce moyen verroit leur pays, & pourroit recognoistre les peuples
qui y habitent. Le danger n'estoit pas petit, d'autant qu'il
faloit passer par le milieu des ennemis. Ils partirent le 8
dudit mois, & le dixiesme ensuivant il fit une forte gelée
blanche. Nous continuasmes nostre chemin vers les ennemis, &
fismes quelque cinq à six lieues dans ces lacs [77], & de là
les sauvages portèrent leurs canaux environ dix lieues par
36/524 terre, & rencontrasmes un autre lac[78] de l'estendue de six à
sept lieues de long, & trois de large. C'est d'où sort une
riviere[79] qui se va décharger dans le grand lac des
Entouhonorons, & ayans traversé ce lac, nous passasmes un saut
d'eau, continuant le cours de ladite riviere, tousjours aval,
environ soixante quatre lieues, qui est rentrée [80] dudit lac
des Entouhonorons & allans, nous passasmes cinq saults par
terre. Les uns de quatre à cinq lieues de long, & passasmes par
plusieurs lacs, qui sont d'assez belles estendues, comme aussi
ladicte riviere qui passe parmy, est fort abondante en bons
poissons, estant certain que tout ce païs est fort beau, &
plaisant. Le long du rivage il semble que les arbres ayent esté
plantez par plaisir, en la pluspart des endroicts: aussi que
tous ces pays ont esté habitez au temps passé de Sauvages, qui
depuis ont esté contraincts l'abandonner pour la crainte de
leurs ennemis. Les vignes, & noyers, y sont en grande quantité,
les raisins viennent de maturité: mais il y reste tousjours une
aigreur fort acre, que l'on sent à la gorge en le mangeant en
quantité. Ce qui provient à faute d'estre cultivez: ce qui est
deserté en ces lieux est assez agréable. La chasse des Cerfs, &
Ours, y est fréquente, & pour l'expérience nous y chassasmes, &
en prismes un assez bon nombre en dessendans, & pour ce faire
ils se mettoient quatre ou cinq cents sauvages en haye dans le
37/525 bois, jusques à ce qu'ils eussent attaint certaines pointes qui
donnent dans la riviere, & puis marchant par ordre ayant l'arc
& la flesche en la main, en criant & menant un grand bruit pour
estonner les bestes, ils vont tousjours jusques à ce qu'ils
viennent au bout de la pointe. Or tous les animaux qui se
trouvent entre la pointe & les chasseurs sont contraints de se
jetter à l'eau, sinon qu'ils passent à la mercy des flesches
qui leur sont tirées par les chasseurs, & cependant les
Sauvages qui sont dans les canaux posez & mis exprez sur le
bord du rivage, s'approchant facillement des Cerfs, & autres
animaux chassez & harassez & fort estonnez: lors les chasseurs
les tuent facillement avec des lames d'espées, emmanchées au
bout d'un bois, en façon de demie picque, & font ainsi leur
chasse: comme aussi au semblable dans les isles, où il y en a
quantité. Je prenois un singulier plaisir à les voir ainsi
chasser, remarquant leur industrie. Il en fut tué beaucoup de
coups d'arquebuse, dont ils s'estonnoient fort: mais il arriva
de malheur qu'en tirant un Cerf, par mesgarde un sauvage se
rencontra devant le coup, & fut blessé d'une arquebusade, n'y
pensant nullement, comme il est à presupposer, dont il s'ensuit
une grande rumeur entr'eux, qui neantmoins s'appaisa, en
donnant quelques presens au blesse, qui est la façon ordinaire
pour appaiser, & amortir les querelles & où le blessé
decederoit, on fait les presens, & dons, aux parens de celuy
qui aura esté tué. Pour le gibier, il est en grande quantité,
38/526 lors de sa saison. Il y a aussi force grues [81], blanches
comme signes, & d'autres especes d'oiseaux, semblables à ceux
de France.
[Note 74: Le lac Couchichine, dans lequel se décharge le lac Simcoe, et
qui se décharge lui-même dans le lac Huron par la rivière de
Matchidache, ou Severn. Il ne devait pas y avoir trois lieues de
Cahiagué à ce lac; mais il est clair qu'on ne mit les canots à l'eau que
vers le Détroit, où se faisait «la grande pesche de poisson,» puisqu'on
ne fit que «passer sur le bord» de ce petit lac. Or de ce lieu à
Cahiagué il pouvait y avoir trois lieues, ou environ.]
[Note 75: Le lac Simcoe, dont le nom sauvage paraît avoir été
Ouentaronk, et que l'on a appelé aussi lac aux Claies, probablement à
cause de ce mode particulier d'y faire la pêche.]
[Note 76: Étienne Brûlé. (Voir, plus loin, le voyage de 1618.)]
[Note 77: La traverse du lac Simcoe, de l'ouest à l'est, est d'environ
cinq lieues.]
[Note 78: Le lac à l'Esturgeon _(Sturgeon lake)_ a environ cinq ou six
lieues de long, et, en certains endroits, trois lieues de large, quoique
ce ne soit point sa largeur moyenne. De ce lac qui n'est qu'à sept ou
huit lieues du lac Simcoe, jusqu'aux Mille-Isles, en suivant les
nombreux détours de la rivière Otonabi, de celle de Trent et de la baie
de Quinté, il y a à peu près soixante-quatre lieues, comme trouve
l'auteur.]
[Note 79: La partie supérieure de cette rivière, jusqu'au point où elle
se décharge dans le lac au Riz _(Rice lake)_, s'appelle aujourd'hui
Otonabi, le reste, jusqu'à la baie de Quinte, porte le nom de rivière
Trent.]
[Note 80: Cette entrée du lac Ontario, est parsemée d'un si grand nombre
d'îles, qu'on lui a donné le nom de Mille-Isles.]
[Note 81: «Nous avons, dit Charlevoix, des grues de deux couleurs: les
unes sont toutes blanches, les autres d'un gris de lin.» (Journal
historique, lettre IX.--Voir Ornithologie du Canada, par J. M. Lemoine,
p. 320.)]
Nous fusmes à petites journées jusques sur le bord du lac des
Entouhonorons, tousjours chassant, comme dit est cy-dessus, où
estans, nous fismes la traverse en l'un des bouts, tirant à
l'Orient, qui est l'entrée de la grande riviere Sainct Laurens,
par la hauteur de quarante-trois degrez[82] de latitude, où il
y a de belles isles fort grandes en ce passage. Nous fismes
environ quatorze lieues[83] pour passer jusques à l'autre costé
du lac, tirant au Su, vers les terres des ennemis. Les Sauvages
cachèrent tous leurs canaux dans les bois, proches du rivage:
nous fismes par terre quelque quatre lieues sur une playe de
sable, où je remarquay un pays fort agréable, & beau, traversé
de plusieurs petits ruisseaux, & deux petites rivieres[84] qui
se deschargent au susdit lac, & force estangs & prairies, où il
y avoit un nombre infiny de gibier, & force vignes, & beaux
bois, grand nombre de Chastaigners, dont le fruict estoit
39/527 encore en leur escorce. Les Chastaignes sont petites, mais d'un
bon goust. Le pays est remply de forests, sans estre deserté,
pour la pluspart de ce terroir. Tous les canaux estans ainsi
cachez, nous laissasmes le rivage du lac, qui a quelque
quatre-vingt lieues de long, & vingt-cinq de large [85]. La
plus grande partie duquel est habité de Sauvages sur les costes
des rivages d'iceluy, & continuasmes nostre Chemin par terre,
environ vingt-cinq à 30 lieues: Durant quatre journées nous
traversames quantité de ruisseaux, & une riviere[86],
procédante d'un lac qui se descharge dans celuy des
Entouhonorons. Ce lac est de l'estendue de 25 ou 30 lieues de
circuit, où il y a de belles isles, & est le lieu où les
Iroquois ennemis font leur pesche de poisson, qui est en
abondance.
[Note 82: Quarante-quatre degrés et quelques minutes.]
[Note 83: De la baie de Quinte à l'embouchure de la rivière Chouaguen ou
_Oswego_, la petite flotte n'aurait eu également que quatorze lieues de
traverse, et ce serait bien le chemin que prendraient aujourd'hui les
vaisseaux à vapeur. Mais nos sauvages avaient toutes sortes de raisons
pour ne point traverser dans cette direction. D'abord avec leurs petits
canots, si commodes d'ailleurs pour ces sortes d'expéditions, ils ne se
hasardaient pas facilement sur ces mers intérieures, qu'un coup de vent
peut rendre, en un instant, redoutables même aux plus gros vaisseaux.
Ensuite une traverse aussi directe les mettait au coeur du pays ennemi,
sans qu'ils eussent pu cacher ou déguiser leur marche, et leur ôtait
toute chance de retraite, parce qu'il n'eût pas été possible de bien
cacher leurs canots. On dut donc passer d'île en île jusqu'à cette
pointe que l'on a appelée, pour les raisons que nous venons de
mentionner, pointe à la Traverse (aujourd'hui _Stoney point_); et il est
à regretter que nos géographes modernes n'aient pas respecté un nom
aussi significatif. Cette pointe est à peu près au sud-est de l'entrée
de la baie de Quinté; mais il faut remarquer que Champlain, dans sa
carte de 1632, la place vers le sud; ce qui peut rendre compte de cette
expression _tirant au Su_.]
[Note 74: Probablement la rivière des Sables et la rivière à la Famine
(aujourd'hui _Salmon river_), qui sont à quatre ou cinq lieues l'une de
l'autre.]
[Note 85: Le lac Ontario a environ soixante-dix lieues de long, sur
dix-sept ou dix-huit de large, dans ses plus grandes dimensions.]
[Note 86: La rivière Chouaguen, ou Ochouaguen; les Anglais disent
Oswego. Le lac dont parle ici Champlain, et qui se décharge dans le lac
Ontario par cette rivière, est celui d'Oneida, ou lac des Onneyouts; son
nom propre était, en iroquois, _Téchiroguen._]
Le 9 du mois d'Octobre nos Sauvages allant pour descouvrir
rencontrèrent 11 Sauvages qui[87] prirent prisonniers, à
sçavoir 4 femmes, trois garçons, une fille, & trois hommes, qui
alloient à la pesche de poisson, eslongnez du fort des ennemis
de quelque quatre lieues. Or est à noter que l'un des chefs
voyant ces prisonniers couppa le doigt à une de ces pauvres
femmes pour commencer leur supplice ordinaire: surquoy je
survins sur ces entrefaittes, & blasmé le Capitaine Yroquet,
luy representant que ce n'estoit l'acte d'un homme de guerre,
comme il se disoit estre, de se porter cruel envers les femmes,
qui n'ont deffence aucune que les pleurs, lesquelles à cause de
40/528 leur imbecilité, & foiblesse, on doibt traicter humainement.
Mais au contraire que cet acte fera jugé provenir d'un courage
vil & brutal, & que s'il faisoit plus de ces cruautez, qu'il ne
me donneroit courage de les assister, ny favoriser, en leur
guerre: A quoy il me répliqua pour toute responce, que leurs
ennemis les traictoient de mesme façon. Mais puis que ceste
façon m'apportoit du déplaisir, il ne feroit plus rien aux
femmes, mais bien aux hommes, puis que cela ne nous estoit
aggreable.
[Note 87: Qu'ils.]
Le lendemain, sur les trois heures après Midy, nous arrivasmes
devant le fort[88] de leurs ennemis, où les Sauvages firent
quelques escarmouches les uns contre les autres: encore que
nostre desseing ne fust de nous descouvrir jusques au
lendemain: mais l'impatience de nos Sauvages ne le peust
permettre, tant pour le desir qu'ils avoient de veoir tirer sur
leurs ennemis, comme pour delivrer quelques-uns des leurs qui
s'estoient par trop engagez, & qui estoient poursuivis de fort
prés. Lors je m'approchay, & y fus, mais avec si peu d'hommes
que j'avois: neantmoins nous leur montrasmes ce qu'ils
n'avoient jamais veu, ny oüy. Car aussi-tost qu'ils nous
veirent, & entendirent les coups d'harquebuse, & les balles
siffler à leurs oreilles, ils se retirèrent promptement en leur
fort, emportant leurs morts, & blessez, en ceste charge, & nous
aussi semblablement fismes la retraite en nostre gros, avec
cinq ou six des nostres blessez, dont l'un y mourut.
[Note 88: A en juger par l'espace que nos guerriers ont jusqu'ici
parcouru, c'est-à-dire, vingt-cinq ou trente lieues, d'après
l'estimation de Champlain, et par les indications de la carte de 1632,
ce fort devait être à une petite distance du fond du lac de Canondaguen,
ou _Canandaiga_, et vers le sud du lac Honeoye, dans le comté
d'Ontario.]
41/529 Cela estant faict, nous nous retirasmes à la portée d'un canon,
hors de la veue des ennemis, neantmoins contre mon advis, & ce
qu'ils m'avoient promis. Ce qui m'esmeut à leur dire & user de
parolles assez rudes, & fascheuses, affin de les inciter à se
mettre en leur devoir, prevoyant que si toutes choses alloient
à leur fantaisie, & selon la conduitte de leur conseil, il n'en
pouvoit réussir que du mal à leur perte & ruyne. Neantmoins je
ne laissay pas de leur envoyer, & proposer, des moyens dont il
falloit user, pour avoir leurs ennemis, qui fut de faire un
Cavallier avec de certains bois, qui leur commanderoit par
dessus leurs pallissades: sur lequel on poseroit quatre ou cinq
de nos harquebusiers, qui tireroient force harquebusades par
dessus leurs pallissades & galeries, qui estoient bien munies
de pierres, & par ce moyen on deslogeroit les ennemis qui nous
offençoient de dessus leurs galleries, & cependant nous
donnerions ordre d'avoir des ais pour faire une manière de
mantelets, pour couvrir & garder nos gens des coups de flesche,
& de pierre, dont ils usoient ordinairement. Lesquelles choses,
à sçavoir ledit Cavalier & les mantelets se pourroient porter à
la main, & force d'hommes, & y en avoir un fait en telle sorte,
que l'eau ne pouvoit pas estaindre le feu que l'on y
appliqueroit devant le fort, & cependant ceux qui seroient sur
le Cavalier feroient leur devoir avec quelques arquebusiers qui
y seroient logés, & en ce faisant nous nous deffendrions en
sorte, qu'ils ne pourroient aprocher pour esteindre le feu que
nous y appliquerions à leurs clostures. Ce qu'ils trouverent
42/530 bon, & fort à propos, & y firent travailler à l'instant suivans
mon advis. Et de faict, le lendemain [89] ils se mirent en
besongne, les uns à coupper du bois, les autres à l'amasser,
pour bastir, & dresser, lesdits Cavalliers, & mantelets: ce qui
fut promptement exécuté, & en moins de quatre heures, horsmis
du bois dont ils amasserent bien peu pour brusler contre leurs
pallissades, affin d'y mettre le feu. Ils esperoient que ledit
jour les cinq cents hommes promis viendroient, desquels
neantmoins on se doutoit, parce qu'ils ne s'estoient point
trouvez au rendez vous, comme on leur avoit donné charge, &
qu'ils l'avoient promis. Ce qui affligeoit fort nos Sauvages:
Mais voyants qu'ils estoient en assez bon nombre pour prendre
leur fort, sans autre assistance, & jugeant de ma part que la
longueur en toutes affaires est tousjours prejudiciable, du
moins à beaucoup de choses. Je le[90] pressay d'attaquer ledit
fort, leur remonstrant que les ennemis ayant recogneu leurs
forces, & de nos armes, qui perçoient ce qui estoit à
l'espreuve des flèches, ils commencèrent à se barricader, & à
eux couvrir de bonnes pièces de bois, dont ils estoient bien
munis, & leur Village remply, & que le moins temporiser estoit
le meilleur, comme de fait ils y remédièrent fort bien: car
leur Village estoit enclos de quatre bonnes pallissades de
grosses pièces de bois, entrelassées les unes parmy les autres,
où il n'y avoit pas plus de demy pied d'ouverture entre-deux,
de la hauteur de trente pieds, & les galleries, comme en
manière de parapel qu'ils avoient garnis de doubles pièces de
43/531 bois, à l'espreuve de nos harquebusades, & proche d'un estang
qu'ils estoient, où l'eau ne leur manquoit aucunement, avec
quantité de gouttières qu'ils avoient mises entre-deux,
lesquelles jettoient l'eau au dehors, & la mettoient par dedans
à couvert pour estaindre le feu. Voila en effect la façon dont
ils usent, tant en leurs fortifications qu'en leurs deffences,
& bien plus forts que les villages des Attigouautan, & autres.
[Note 89: Le 11 octobre.]
[Note 90: Les.]
Nous nous approchasmes pour attaquer ce village, faisant porter
nostre Cavallier par 200 hommes les plus forts, qui le poserent
devant ce village, à la longueur d'une picque, où je fis monter
trois [91] harquebusiers, bien à couvert des flesches &
pierres, qui leur pouvoient estre tirées, & jettées. Cependant
l'ennemy ne laissa pour cela de tirer un grand nombre de
flesches, qui ne manquèrent point, & quantité de pierres qu'ils
jettoient par dessus leurs pallissades. Neantmoins la multitude
infinie des coups d'harquebuse les contraignirent de desloger,
& d'abandonner leurs galleries, par le moyen, & faveur, d'un
Cavallier qui les descouvroit, & ne s'osoient descouvrir, ny
montrer, combattans à couvert. Et comme on portoit le Cavalier,
au lieu d'apporter les mantelets par ordre, & celuy où nous
debvions mettre le feu, ils les abandonnèrent, & se mirent à
crier contre leurs ennemis, en tirant des coups de flesches
dedans le fort, qui, à mon oppinion, ne faisoient pas beaucoup
de mal aux ennemis. Mais il faut les excuser, car ce ne sont
44/532 pas gens de guerre, & d'ailleurs qu'ils ne veulent point de
discipline, ny de correction, & ne font que ce qui leur
semblent bon. C'est pourquoy inconsidérément un d'entr'eux mist
le feu au bois, contre le fort de leurs ennemis, & tout au
rebours de bien, & contre le vent, tellement qu'il ne fin:
aucun effect.
[Note 91: L'édition de 1632 porte _quatre_, au lieu de _trois_. Dans le
dessin qui représente le cavalier devant le fort, on en distingue sept.]