[Note 145: Cette dernière phrase devrait être détachée de ce qui

précède. Voici comment le P. Brebeuf complète et en même temps apprécie

la relation de Champlain sur cette matière: «Je ne parle point de la

conduite qu'ils tiennent en leurs guerres, & de leur discipline

militaire, cela vient mieux à Monsieur de Champlain qui s'y est trouvé

en personne, & y a commandé; aussi en a-t'il parlé amplement, & fort

pertinemment, comme de tout ce qui regarde les moeurs de ces nations

barbares... Pour ce qui regarde l'autorité sde commander, voicy ce que

j'en ay remarqué. Toutes les affaires des Hurons se rapportent à deux

chefs: les unes sont comme les affaires d'Estat, soit qu'elles

concernent ou les citoyens, ou les Estrangers, le public ou les

particuliers du Village, pour ce qui est des festins, danses, jeux,

crosses, & ordre des funérailles. Les autres sont des affaires de

guerre. Or il se trouve autant de sortes de Capitaines que d'affaires.

Dans les grands Villages il y aura quelquefois plusieurs Capitaines tant

de la police, que de la guerre, lesquels divisent entre eux les familles

du Village, comme en autant de Capitaineries; on y void mesme par fois

des Capitaines, à qui tous ces gouvernemens se rapportent à cause de

leur esprit, faveur, richesses, & autres qualitez, qui les rendent

considerables dans le Pays. Il n'y en a point, qui en vertu de leur

élection soient plus grands les uns que les autres. Ceux là tiennent le

premier rang, qui se le sont acquis par leur esprit, éloquence,

magnificence, courage, & sage conduite, de sorte que les affaires du

Village s'addressent principalement à celuy des Capitaines, qui a en luy

ces qualitez; & de mesme en est-il des affaires de tout le Pays, où les

plus grands esprits sont les plus grands Capitaines, & d'ordinaire il

n'y en a qu'un qui porte le faix de tous. C'est en son nom que se

passent les Traictez de Paix avec les Peuples estrangers; le Pays mesme

porte son nom... Il faut qu'un Capitaine fasse estat d'estre quasi

toujours en campagne: si on tient Conseil à cinq ou six lieues pour les

affaires de tout le Pays, Hyver ou Esté en quelque saison que ce soit il

faut marcher: s'il se fait une Assemblée dans le Village, c'est en la

Cabane du Capitaine: s'il y a quelque chose à publier, c'est à luy à le

faire; & puis le peu d'authorité qu'il a d'ordinaire sur ses sujets,

n'est pas un puissant attrait pour accepter cette charge. Ces Capitaines

icy ne gouvernent pas leurs sujets par voye d'empire, & de puissance

absolue; ils n'ont point de force en main, pour les ranger à leur

devoir. Leur gouvernement n'est que civil, ils representent seulement ce

qu'il est question de faire pour le bien du Village, ou de tout le Pays.

Après cela se remue qui veut. Il y en a neantmoins, qui sçavent bien se

faire obeyr, principalement quand ils ont l'affection de leurs sujets.»

(Relation du pays des Hurons, 1636, seconde partie, ch. VI.)]

[Note 146: L'édition de 1627 porte _cinq_.]

Pour ce qui est de l'enterrement des deffuncts, ils prennent le

corps du décédé, l'enveloppent de fourreures, le couvrent

d'escorces d'arbres fort proprement, puis ils l'eslevent sur

quatre pilliers, sur lesquels ils font une cabanne, couverte

d'escorces d'arbres, de la longueur du corps: autres qu'ils

mettent en terre, où de tous costez la soustiennent, de peur

qu'elle ne tombe sur le corps & la couvrent d'escorces

d'arbres, mettans de la terre par dessus, & aussi sur icelle

fosse font une petite cabanne. Or il faut entendre que ces

corps ne sont en ces lieux ainsi inhumez que pour un temps,

comme de huict ou dix ans, ainsi que ceux du Village adviseront

le lieu où se doibvent faire leurs cérémonies, ou pour mieux

dire, ils tiennent un conseil général, où tous ceux du païs

assistent pour dessigner le lieu où se doibt faire la feste. Ce

fait, chacun s'en retourne à son Village, & prennent tous les

ossements des deffuncts, qu'ils nettoyent, & rendent fort nets,

& les gardent soigneusement, encores qu'ils sentent comme des

corps fraischement enterrez: ce fait, tous les parents, & amis

des deffuncts, prennent lesdicts os avec leurs colliers,

fourreures, haches, chaudières, & autres choses qu'ils estiment

de valeur, avec quantité de vivres qu'ils portent au lieu

destiné, & estans tous assemblez, ils mettent les vivres en un

98/586 lieu, où ceux de ce village en ordonnent, faisant des festins,

& dances continuelles l'espace de dix jours que dure la feste,

& pendant icelle les autres nations de toutes parts y abordent,

pour voir ceste feste, & les cérémonies qui s'y font, & qui

sont de grands frais entr'eux. Or par le moyen de ces

cérémonies, comme dances, festins, & assemblées ainsi faictes,

ils contractent une nouvelle amitié entr'eux, disans que les os

de leurs parents, & amis, sont pour estre mis tous ensemble,

posant une figure, que tout ainsi que leurs os sont assemblez &

unis en un mesme lieu, ainsi aussi que durant leur vie ils

doivent estre unis en une amitié, & concorde, comme parents, &

amis, sans s'en pouvoir separer. Ces os des uns & des autres

parents & amis, estans ainsi meslez ensemble, font plusieurs

discours sur ce subject, puis après quelques mines, ou façons

de faire, ils font une grande fosse de dix thoises en quarré,

dans laquelle ils mettent cesdits os avec les colliers,

chaisnes de pourcelines, haches, chaudières, lames d'espées,

cousteaux, & autres bagatelles, lesquelles neantmoins ne sont

pas de petite valleur parmy eux, & couvrent le tout de terre, y

mettant plusieurs grosses pièces de bois, avec quantité de

pilliers qu'ils mettent à l'entour, faisant une couverture sur

iceux. Voila la façon dont ils usent, pour les morts, c'est la

99/587 plus grande cérémonie qu'ils ayent entr'eux[147]: Aucuns d'eux

croyent l'immortalité des âmes, autre partie en doubtent, &

neantmoins ils ne s'en esloignent pas trop loing, disans

qu'après leur deceds ils vont en un lieu où ils chantent comme

les corbeaux, mais ce chant est bien différent de celuy des

Anges. En la page suivante est representé leurs tombeaux, & de

la façon qu'ils les enterrent.

[Note 147: «La feste des Morts,» dit le P. Brebeuf, «est la cérémonie la

plus célèbre qui soit parmy les Hurons; ils luy donnent le nom de

festin, d'autant que, comme je diray tout maintenant, les corps estans

tirez des Cimetières, chaque Capitaine fait un festin des âmes dans son

Village: le plus considerable & le plus magnifique est celuy du Maistre

de la Feste, qui est pour ceste raison appellé par excellence le Maistre

du festin. Cette Feste est toute pleine de cérémonies, mais vous diriez

que la principale est celle de la chaudière, cette-cy étouffe toutes les

autres, & on ne parle quasi de la feste des Morts, mesmes dans les

Conseils les plus serieux, que sous le nom de chaudière: ils y

approprient tous les termes de cuisine; de sorte que pour dire avancer

ou retarder la feste des Morts, ils diront déliter, ou attiser le feu

dessous la chaudière: & quand on est sur ces termes, qui diroit la

chaudière est renversée, ce feroit à dire, il n'y aura point de feste

des Morts.» (Relation du pays des Hurons, 1636, seconde partie, ch. IX.)

Le même Père, qui fut témoin de la grande fête des Morts de 1636,

rapporte toutes les circonstances de cette cérémonie, lesquelles sont

parfaitement d'accord avec ce que dit ici Champlain :«Retournant de

ceste feste,» ajoute-t-il, «avec un Capitaine qui a l'esprit fort bon, &

est pour estre quelque jour bien avant dans les affaires du Païs, je luy

demanday pourquoy ils appelloient les os des morts _Atisken_. Il me

repondit du meilleur sens qu'il eust, & je recueilly de son discours,

que plusieurs s'imaginent que nous avons deux âmes, toutes deux

divisibles & matérielles, & cependant toutes deux raisonnables; l'une se

separe du corps à la mort, & demeure neantmoins dans le Cimetière

jusques à la feste des Morts, après laquelle, ou elle se change en

Tourterelle, ou selon la plus commune opinion, elle s'en va droit au

village des âmes. L'autre est comme attachée au corps & informe, pour

ainsi dire, le cadavre, & demeure en la fosse des morts, après la feste,

& n'en fort jamais, si ce n'est que quelqu'un l'enfante de rechef. Il

m'apporta pour preuve de cette metempsychose, la parfaite ressemblance

qu'ont quelques-uns avec quelques personnes défuntes; Voila une belle

Philosophie. Tant y a, que voila pourquoy ils appellent les os des

morts, _Atisken_, les âmes.» (_Ibid._)]

[Illustration p. 587a]

Reste de sçavoir comme ils passent le temps en hyver, à sçavoir

depuis le mois de Décembre, jusques à la fin de Mars, qui est

le commencement de nostre Printemps, & que les neiges sont

fondues, tout ce qu'ils pourroient faire durant l'Automne,

comme j'ay dict cy-dessus, ils le reservent à faire durant

l'hyver, à sçavoir leurs festins & dances ordinaires en la

façon qu'ils les font, pour, & en faveur des malades, comme

j'ay representé cy-dessus, & ce, convient les habitans d'un

village à l'autre, & appelle-on ces festins de chanteries, &

dances, _Tabagis_[148], où se trouveront quelquesfois cinq

100/588 cents personnes, tant hommes que femmes, & filles, lesquels y

vont bien attifées, & parées, de ce qu'elles ont de beau & plus

précieux, & à certains jours ils font des mascarades, & vont

par les cabannes les uns des autres, demandans les choses

qu'ils auront en affection, & s'ils se rencontre qu'ils

l'ayent, à sçavoir la chose demandée, ils la leur donnent

librement, & ainsi demanderont plusieurs choses, jusques à

l'infiny, de façon que tel de ces demandeurs auront des robbes

de Castors, d'Ours, de Cerfs, de Loups cerviers, & autres

fourreures, Poisson, bled d'Inde, Pethun, ou bien des

chauderons, chaudières, pots, haches, serpes, cousteaux &

autres choses semblables, allans aux maisons, & cabannes du

Village chantants (ces mots) un tel m'a donné cecy, un autre

m'a donné cela, & telles semblables parolles par forme de

louange: & s'ils voyent qu'on ne leur donne rien, ils se

faschent, & prendra tel humeur à l'un d'eux, qu'il tordra hors

la porte, & prendra une pierre & la mettera auprès de celuy, ou

celle, qui ne luy aura rien donné, & sans dire mot s'en

retournera chantant, qui est une marque d'injure, reproche, &

mauvaise volonté. Les femmes y vont aussi bien que les hommes &

ceste façon de faire se faict la nuict, & dure ceste mascarade

sept ou huict jours. Il se trouve aucuns de leurs villages qui

tiennent, & reçoivent les momons, ou fallots[149], comme nous

101/589 faisons le soir du Mardy gras, & dément les autres villages à

venir les voir & gaigner leurs ustancilles, s'ils peuvent, &

cependant les festins ne manquent point, voila comme ils

passent le temps en hyver: aussi que les femmes filent[150], &

pilent des farines pour voyager en esté pour leurs maris qui

vont en traffic à d'autres nations, comme ils ont délibéré

ausdits conseils, sçavoir la quantité des hommes qui doibvent

partir de chaque village pour ne les laisser desgarny d'hommes

de guerres, pour se conserver, & nul ne sort du païs sans le

commun consentement des chefs, bien qu'ils le pourroient faire,

mais ils seroient tenus comme mal appris. Les hommes font les

rets pour pescher, & prendre le poisson en esté comme en hyver,

qu'ils peschent ordinairement, & prennent le poisson jusques

soubs la glace à la ligne, ou à la seine.

[Note 148: Ce mot tabagie n'est pas d'origine huronne. Il était employé

parmi les nations algonquines, montagnaises et en général parmi les

sauvages du bas du fleuve. Suivant le P. Brebeuf, les Hurons avaient

quatre espèces principales de festins: _l'athatayon_, festin d'adieu;

_l'enditeuhoua_, festin de réjouissance; _l'atourontoachien, festin de

chanterie, et l'aoutaerohi, qui se faisait pour la délivrance de

certaine maladie. (Relat. 1636.)]

[Note 149: «Ils pratiquent en quelques-uns de leurs villages,» dit

Sagard, «ce que nous appelons en France porter les momons: car ils

deffient & invitent les autres villes & villages de les venir voir,

jouer avec eux, & gaigner leurs ustencilles, s'il eschet, & cependant

les festins ne manquent point.» (Grand Voyage du pays des Hurons, p.

124.)]

[Note 150: «Elles ont, dit Sagard, l'invention de filer le chanvre sur

leur cuisse, n'ayans pas l'usage de la quenouille & du fuseau, & de ce

filet les hommes en lassent leurs rets & filets.» (Grand Voy., p. 131.)]

Et la façon de ceste pesche est telle, qu'ils font plusieurs

trous en rond sur la glace & celuy par où ils doibvent tirer la

seine à quelque cinq pieds de long, & trois pieds de large,

puis commancent par ceste ouverture à mettre leur filet,

lesquels ils attachent à une perche de bois, de six à sept

pieds de long, & la mettent dessoubs la glace, & font courir

ceste perche de trou en trou, où un homme, ou deux, mettent les

mains par les trous, prenant la perche où est attaché un bout

du filet, jusques à ce qu'ils viennent joindre l'ouverture de

cinq à six pieds. Ce faict, ils laissent cou lier le rets au

fonds de l'eau, qui va bas, par le moyen de certaines petites

102/590 pierres qu'ils attachent au bout, & estans au fonds de l'eau,

ils le retirent à force de bras par les deux bouts, & ainsi

amènent le poisson qui se trouve prins dedans. Voila la façon

en bref comme ils en usent pour leur pesche en hyver.

L'hyver commance au mois de Novembre, & dure jusques au mois

d'Avril, que les arbres commancent à pousser leur ceve dehors,

& à montrer le bouton.

Le 22e jour du mois d'Avril, nous eusmes nouvelles de nostre

truchement, qui estoit allé à Carentoüan par ceux qui en

estoient venus, lesquels nous dirent l'avoir laissé en chemin,

& s'en estoit retourné au Village pour certaines considerations

qui l'avoient meu à ce faire [151].

[Note 151: Les aventures d'Étienne Brûlé sont rapportées un peu plus

loin.]

Et reprenant le fil de mes discours, nos Sauvages

s'assemblerent pour venir avec nous, & reconduire à nostre

habitation, & pour ce faire nous partismes[152] de leur pays le

vingtiesme jour dudit mois[153], & fusmes quarante jours sur

103/591 les chemins, & pechasmes grande quantité de poisson & de

plusieurs especes, comme aussi nous prismes plusieurs sortes

d'animaux, avec du gibier, qui nous donna un singulier plaisir,

outre la commodité que nous en receusmes par le chemin, jusques

à ce que nous arrivasmes à nos François, qui fut sur la fin du

mois de juing, où je trouvay le sieur du Pont, qui estoit venu

de France, avec deux vaisseaux, qui desesperoient presque de me

revoir, pour les mauvaises nouvelles qu'il avoit entendues des

Sauvages, sçavoir que j'estois mort.

[Note 152: Tout ce qu'il y avait de Français avec Champlain, y compris

le P. le Caron. Il ne manquait apparemment qu'Étienne Brûlé; du moins,

on ne trouve nulle part qu'il en soit mort aucun pendant cette

expédition, ni pendant l'hiver passé au pays des Hurons.]

[Note 153: Le 20 de mai, puisque l'on fut «quarante jours jur les

chemins,» et qu'on arriva aux Français sur la fin du mois de juin; c'est

ce que confirme, du reste, le passage suivant du Frère Sagard: «Ce bon

Père» (le P. le Caron) «partit donc de son village, pour Kebec le 20 de

May 1616. dans l'un des Canots Hurons, desstinez pour descendre à la

Traicte; & firent tant par leurs diligences qu'ils arriverent aux trois

Rivieres le premier jour de juillet ensuivant, où ils trouverent le P.

Dolbeau qui si estoit rendu dans les barques des Navires nouvellement

arrivées de France pour la mesme Traicte. Après qu'ils se furent

entresaluez & rendu les actions de grâces à Dieu nostre Seigneur, le bon

Père Dolbeau leur aprit comme dés le 24e jour du mois de Mars passé, il

avoit ensepulturé un François nommé Michel Colin, avec les cérémonies

usitées en la saincte Eglise Romaine, qui fut le premier qui receut

cette grâce là dans le païs... Le 15 du mesme mois,» (de juillet) «le P.

Dolbeau donna pour la première fois l'Extreme-onction à une femme nommée

Marguerite Vienne, qui estoit arrivée la mesme année dans le Canada avec

son mary pensans s'y habituer, mais qui tomba bientost malade après son

débarquement, & mourut dans la nuict du 19, puis enterrée sur le soir

avec les cérémonies de la saincte Eglise.» (Hist. du Canada, p. 30,

31.)]

Nous vismes aussi tous les Pères Religieux [154], qui estoient

demeurez à nostre habitation, lesquels aussi furent fort

contents de nous revoir, & nous d'autrepart qui ne l'estions

pas moins. Toutes réceptions, & caresses, ainsi faictes, je me

disposé de partir du sault Sainct Louys, pour aller à nostre

habitation, & mené mon hoste appelle d'Arontal avec moy, ayants

prins congé de tous les autres Sauvages, & après que je les eu

asseurez de mon affection, & que si je pouvois je les verrois à

l'advenir pour les assister comme j'avois des-jà faict par le

passé, & leur porteroient des presents honnestes, pour les

entretenir en amitié, les uns avec les autres, les priant

d'oublier toutes les disputes qu'ils avoient eues ensemble,

lors que je les mis d'accord, ce qu'ils me promirent.

[Note 154: Cette phrase semble mise ici par anticipation; car, outre

qu'il est peu probable qu'aucun des Pères ne fût resté à l'habitation,

le texte de Sagard cité à la page précédente, note 3, donne assez à

entendre que le P. d'Olbeau monta seul, et ne fut pas plus loin que les

Trois-Rivières.]

Ce fait, nous partismes le huictiesme jour de Juillet, &

arrivasmes à nostre habitation le 11 dudict mois, où estant, je

104/592 trouvay tout le monde en bon estat, & tous ensemble rendismes

grâces à Dieu, avec nos Pères Religieux, qui chantèrent le

service divin, en le remerciant du soing qu'il avoit eu de nous

conserver, & preserver, de tant de périls & dangers, où nous

estions trouvez.

Après ces choses, & le tout estant en repos, je me mis en

debvoir de faire bonne chère à mon hoste d'Arontal, lequel

admiroit nostre bastiment, comportement, & façons de vivre, &

nous ayant bien consideré, il me dit en particulier qu'il ne

mourroit jamais content, qu'il ne vist tous ses amis, ou du

moins bonne partie, venir faire leur demeurance avec nous pour

apprendre à servir Dieu, & la façon de nostre vie qu'il

estimoit infiniment heureuse, au regard de la leur, & que ce

qu'il ne pouvoit comprendre par le discours il l'apprendroit, &

beaucoup mieux, & plus facillement par la veue, & fréquentation

familière qu'ils auroient avec nous, & que si leur esprit ne

pouvoit comprandre l'usage de nos arts, sciences, & mestiers,

que leurs enfans qui sont jeunes le pourront faire comme ils

nous avoient souvent dict, & representé, en leur pays, en

parlant au Père Joseph, & que pour l'advancement de cet oeuvre

nous faisions une autre habitation au sault Sainct Louys, pour

leur donner la seureté du passage de la riviere pour la crainte

de leurs ennemis, & qu'aussi-tost que nous aurions basty une

maison ils viendront en nombre à nous pour y vivre comme

frères: ce que je leur promis & asseuré, faire à sçavoir une

habitation pour eux, au plustost qu'il nous seroit possible.

105/593 Et après avoir demeuré quatre ou cinq jours ensemble, je luy

donnay quelques honnestes dons, il se contenta fort, le priant

tous-jours de nous aymer, & de retourner voir nostredite

habitation, avec ses compagnons, & ainsi s'en retourna contant

au sault Sainct Louys, où ses compagnons l'attendoient.

Comme ce Cappit. appellé d'Arontal, fut party d'avec nous nous

fismes bastir, fortifier & accroistre nostre-ditte habitation

du tiers, pour le moins, par ce qu'elle n'estoit suffisamment

logeable, & propre pour recevoir, tant ceux de nostre

compagnie, qu'autres estrangers qui nous venoient voir, &

fismes le tout bien bastir de chaux, & sable, y en ayant trouvé

de tresbonne, en un lieu proche de ladite habitation, qui est

une grande commodité pour bastir, à ceux qui s'y voudront

porter, & habituer.

Les Père Denis, & Père Joseph se délibérèrent de s'en revenir

106/594 en France[155], pour témoigner par deçà tout ce qu'ils avoient

veu, & l'esperance qu'ils se pouvoient promettre de la

conversion de ces premiers peuples, qui n'attendoient autre

secours que l'assistance des bons Pères Religieux, pour estre

convertis, & amenez, à nostre foy, & Religion Catholique.

[Note l55: «Selon le projet formé dés l'année précédente,» dit le P. le

Clercq, «nos Religieux dévoient se trouver à Québec au mois de Juillet

de l'année presente, pour faire ensemble un rapport fidel de leurs

connoissances, & convenir de ce qu'il y auroit à entreprendre pour la

gloire de Dieu. Ils prièrent Monsieur de Champlain d'y assister, le

connoissant autant zélé pour l'établissement de la Foi, comme pour le

temporel de la Colonie, & six autres personnes des mieux intentionnées.

Pour le bien du païs, ils convinrent tous d'un commun accord, des

articles suivans, exprimez plus au long dans nos mémoires qui subsistent

encore aujourd'huy... Il paroist donc qu'il fut conclu; Qu'à l'égard des

nations du bas du Fleuve, & de celles du Nord, qui comprennent les

Montagnais, Etéchemins, Betsiamites, & Papinachois, les grands & petits

Eskimaux,... il faudroit beaucoup de temps pour les humaniser: Que par

le rapport de ceux qui avoient visité les côtes du Sud, les rivières du

Loup, du Bic, des Monts Nôtre-Dame, & pénétré même par les terres

jusqu'à la Cadie, Cap Breton, & Baye des chaleurs, l'Isle percée, &

Gaspé, le païs estoit plus tempéré, & plus propre à la culture, qu'il y

auroit des dispositions moins éloignées pour le Christianisme, les

peuples y ayant plus de pudeur, de docilité, & d'humanité que les

autres. Qu'à l'égard du haut du fleuve, & de toutes les nations

nombreuses, des Sauvages, que Monsieur de Champlain, & le Père Joseph

avoient visité par eux-mêmes, ou par d'autres,... on ne reussiroit

jamais à leur conversion, si avant que de les rendre Chrestiens, on ne

les rendoit hommes. Que pour les humaniser il falloit necessairement,

que les François se mélassent avec eux, & les habituer parmy nous, ce

qui ne se pourroit faire que par l'augmentation de la Colonie, à

laquelle le plus grand obstacle estoit de la part des Messieurs de la

compagnie, qui pour s'attirer tout le commerce, ne vouloient point

habituer le païs, ny souffrir même que nous rendissions les Sauvages

sedentaires, sans quoy on ne pouvoit rien avancer pour le salut de ces

Infidèles. Que les Protestans, ou Huguenots, ayant la meilleure part au

commerce, il estoit à craindre, que le mépris qu'ils faisoient de nos

mysteres, ne retardât beaucoup l'établissement de la Foi. Que même le

mauvais exemple des François pourroit y estre préjudiciable, si ceux qui

avoient authorité dans le païs n'y donnoient ordre. Que la million

estoit pénible & laborieuse parmy des nations si nombreuses, & qu'ainsi

on avanceroit peu, si on n'obtenoit de Meilleurs de la compagnie un plus

grand nombre de Missionnaires defrayez. Nous voyons encore par l'état de

leur projet, que tous convinrent qu'il faudrait plusieurs années, & de

grands travaux pour humaniser ces nations entièrement grossieres, &

barbares, & qu'à l'exception d'un très-petit nombre de sujecs, encore

fort douteux, on ne pourroit risquer les Sacremens à des adultes, c'est

ce qui se voit encore aujourd'huy; car depuis tant d'années, on a fort

peu avancé, quoy qu'on ait beaucoup travaillé. Il paroist enfin qu'il

fut conclu qu'on n'avanceroit rien, si l'on ne fortifioit la Colonie

d'un plus grand nombre d'Habitans. Laboureurs, & artisans: que la

liberté de la traitte avec les Sauvages, fut indifféremment permise à

tous les François. Qu'à l'avenir les Huguenots en fussent exclus, qu'il

estoit necessaire de rendre les Sauvages sedentaires, & les élever à nos

manières, & à nos loix. Qu'on pourroit avec le secours des personnes

zélées de France établir un Séminaire, afin d'y élever des jeunes

Sauvages au Christianisme, lesquels après pourroient avec les

Missionnaires contribuer à l'instruction de leurs compatriotes. Qu'il

falloit necessairement soutenir les Millions que nos Pères avoient

établies tant en haut qu'au bas du Fleuve, ce qui ne se pouvoit faire,

si Messieurs les associez ne temoignoient toute l'ardeur qu'on pouvoit

esperer de leur zèle, quand ils feroient informez de tout d'une autre

manière, qu'ils ne l'estoient en France par le rapport des commis qu'ils

avoient envoyé sur les lieux l'année précédente; Monsieur le Gouverneur,

& nos Pères n'ayant pas sujet d'en estre contens. C'est à peu prés

l'abbregé des conclusions qui furent prises dans cette petite assemblée

de nos Missionnaires, & des personnes les mieux intentionnées pour

l'établissement spirituel & temporel de la Colonie; mais comme rien ne

se pouvoit faire sans l'aide de la France, Monsieur de Champlain qui

avoit dessein d'y passer, pria le P. Commissaire & le P. Joseph de l'y

accompagner, pour faire rapport de tout, & obtenir plus efficacement

tous les secours necessaires. Ils eurent assez de peine à s'y rendre,

mais enfin considerant de quelle importance il estoit de jetter les

solides fondemens de leur entreprise, ils se rendirent aux persuasions &

aux instances de la compagnie, & disposerent tout pour leur départ.»

(Prem, établiss. de la Foy, t. I, p. 91. et s.)]

Ce fait, & pendant mon sejour en l'habitation, je fis coupper

du bled commun, à sçavoir, du bled François qui y avoit esté

semé, & lequel y estoit eslevé tresbeau, affin d'en apporter du

grain en France, & tesmoigner que ceste terre est bonne, &

fertile: aussi d'autre-part y avoit-il du bled d'Inde fort

107/595 beau, & des antes, & arbres, que nous avoit donné le Sieur du

Mons en Normandie: bref tous les jardinages du lieu estants en

admirable beauté, semez en poix, febves, & autres légumes,

sitrouilles, racines de plusieurs sortes & très-bonnes par

excellences, plantez en choux, poirées, & autres herbes

necessaires. Nous estans sur le point de nostre partement, nous

laissasmes deux de nos Religieux à nostre habitation, à sçavoir

le Pères Jean d'Elbeau, & Père Paciffique[156], fort contant de

tout le temps qu'ils avoient passé audit lieu, & resoulds d'y

attendre le retour du Père Joseph qui les debvoit retourner

voir comme il fist l'année suivante[157].

[Note 156: Le P. Jean d'Olbeau et le Frère Pacifique. (Voir ci-dessus,

notes de la page 7.)]

[Note 157: Le P. le Caron revint l'année suivante avec le P. Paul Huet;

mais le P. Denis Jamay demeura en France. «La Province des Recollets,»

dit le P. le Clercq, «offrit assez de sujets; mais Messieurs de la

compagnie, allant un peu trop à l'épargne, n'accordèrent place que pour

deux. Les Supérieurs jugèrent que le Père Denis cy-devant Commissaire

devoit rester en France, parce qu'estant instruit à fonds de l'état du

Canada, il pourroit mieux que personne en gérer les affaires, & en

procurer les avantages en Cour, & ailleurs. On designa donc le Père

Joseph le Caron pour Commissaire des Missions, & parmy le grand nombre

de Religieux qui se presentoient, on luy donna le Père Paul Huet pour

second.» (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p. 104, 105.)]

Nous embarquasmes en nos barques le vingtiesme jour de Juillet,

& arrivasmes à Tadoussac le vingt-troisiesme jour dudit mois, &

où le sieur du Pont nous attendoit avec son vaisseau prest &

appareillé, dans lequel nous ambarquasmes, & partismes le

troisiesme jour du mois d'Aoust, & eusmes le vent si à propos,

que nous arrivasmes à Honfleur en santé, grâces à Dieu, qui fut

le 10e jour de Septembre, mil six cents seize, ou estants

arrivez, nous rendismes louange & actions de grâces à Dieu, de

tant de soing qu'il avoit eu de nous en la conservation de nos

vies, & de nous avoir comme arrachez, & tirez, de tant de

108/596 hazards où nous avions esté exposez, comme aussi de nous avoir

ramenez & conduits en santé, jusques dans nostre patrie, le

priant aussi d'esmouvoir le coeur de nostre Roy & Nosseigneurs

de son Conseil, pour y contribuer de ce qui est necessaire de

leur assistance, affin d'amender ces pauvres peuples Sauvages à

la cognoissance de Dieu, dont l'honneur reviendra à sa Majesté,

la grandeur & l'accroissement de son estat, & l'utilité à ses

sujects, & la gloire de tous ces desseings, & labeur, à Dieu

seul autheur de toute perfection, à luy donc soit honneur, &

gloire. Amen[158].

[Note 158: On voit que Champlain avait les sentiments d'un vrai

missionnaire; malheureusement les marchands associes n'étaient pas

poussés du même zèle. «Messieurs de la societé,» dit Sagard, «furent

fort ayse de voir le bon Père Joseph comme une personne de créance, &

d'apprendre de luy mesme du succez de son voyage, du bien qu'il leur

faisoit esperer pour le spirituel & temporel du païs, & du zèle qu'il

avoit pour la conversion des Sauvages, neantmoins avec tout cela, il ne

peut obtenir d'eux autre chose qu'un remerciement de ses travaux & une

réitération de leur bonne volonté à l'endroit de nos Pères, sans autre

effect. C'est ce qui obligea ce bon Père de chercher ailleurs le secours

qu'il n'avoit pu trouver en ceux qui y estoient obligez, & de penser de

son retour en Canada en la compagnie du P. Paul Huet, puis que de parler

de peuplades & de Colonies, estoit perdre temps, & glacer des coeurs

des-ja assez peu eschauffez, jusques à ce qu'il pleust à nostre Seigneur

inspirer luy mesme les puissances superieures d'y donner ordre, puis que

les subalternes n'y vouloient entendre, & ne s'interessoient qu'à leur

interest propre.» (Histoire du Canada, p. 32.)]

1617

En 1617, Champlain fit au Canada un voyage, «où il ne se passa rien de

remarquable,» dit-il dans l'édition de 1632 (Prem. partie, p. 214.)

Cependant nous devons savoir gré au Frère Sagard et au P. le Clercq, de

nous en avoir conservé quelques détails. «Monsieur de Champlain de sa

part,» dit celui-ci, n'oublioit rien pour soutenir son entreprise,

malgré tous les obstacles qu'il y rencontroit à chaque pas, il ne laissa

pas de disposer un embarquement plus fort que le précèdent, mais on peut

dire que ce qu'il obtint de plus avantageux, fut de persuader le Sieur

Hébert de passer en Canada avec toute sa famille qui a produit &

produira dans la suite de bons sujets, des plus considerables, & des

plus zelez pour la Colonie... Toutes choses estant prestes pour faire

voile, on leva l'anchre à Honfleur le 11 Avril 1617. Le vaisseau fut

commandé par le Capitaine Morel.» (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p.

104, 105.) La traversée fut longue et orageuse. Arrivés à environ

soixante lieues du grand Banc, nos voyageurs se virent entourés de

glaces immenses, que le vent et les courants poussaient avec violence

contre le vaisseau. Dans la consternation générale, «le Père Joseph,

voyant que tout le secours humain n'estoit point capable de les délivrer

du naufrage, demanda tres-instament celuy du Ciel par les voeux & les

prières qu'il fit publiquement dans le vaisseau. Il conseilla tout le

monde & se mit luy-même en état de paroistre devant Dieu. On fut touché

de compassion & sensiblement attendri, quand la Dame Hébert éleva par

les écoutils le plus petit de ses enfans, afin qu'il receut aussi bien

que tous les autres la bénédiction de ce bon Père. Ils n'echaperent que

109/597

par miracle, comme ils le reconnurent par les lettres écrites en

France.» (_Ibid._ p. 107.) «On avoit des-ja prié Dieu pour eux à Kebec,»

dit Sagard, «les croyans morts & submergez, lors que Dieu leur fist la

grâce de les delivrer & leur donner passage pour Tadoussac, où ils

arriverent à bon port le 14 jour de juin, après avoir esté treize

semaines & un jour en mer dans des continuelles apprehensions de la

mort, & si fatiguez qu'ils n'en pouvoient plus... Le P. Joseph monta à

Kebec dans les premières barques appareillées, pour aller promptement

asseurer les hyvernants de leur delivrance, & comme Dieu avoit eu soin

d'eux au milieu de leurs plus grandes afflictions & les avoit protégé.»

Sans doute, Champlain partit immédiatement avec le P. le Caron, pour

monter à Québec, comme il avait fait au voyage précédent. «Le P. Paul

resta à Tadoussac, où il célébra la S. Messe pour la première fois dans

une Chappelle qu'il bastit à l'ayde des Mattelots & du Capitaine Morel,

avec des rameaux & fueillages d'arbres le plus commodément que l'on

peut. Pendant le S. Sacrifice deux hommes décemment vestus estoient à

ses costés avec chacun un rameau en main pour en chasser les mousquites

& cousins, qui donnoient une merveilleuse importunité au Prestre, &

l'eussent aveuglé ou faict quitter le S. Sacrifice sans ce remède qui

est assez ordinaire & autant utile que facile. Le Capitaine Morel fist

en mesme temps tirer tous les canons de son bord, en action de grâce &

resjouissance de voir dire la saincte Messe où jamais elle n'avoit esté

célébrée, & après les prières faictes, pour rendre le corps participant

de la feste aussi bien que l'esprit, il donna à disner à tous les

Catholiques, & l'aprés midy on retourna derechef dans la Chappelle,

chanter les Vespres solemnellement, de manière que cet aspre desert en

ce jour là fut changé en un petit Paradis, où les louanges divines

retentissaient jusques au Ciel, au lieu qu'auparavant on n'y entendoit

que la voix des animaux qui courent ces aspres solitudes... Cette

Chappelle a subsisté plus de six années sus pied, bien qu'elle ne fust

bastie que de perches & de rameaux comme j'ay dit, mais la modestie &

retenue de nos Sauvages n'est pas seulement considerable en cela, mais

ce que j'admire encore davantage, est: qu'ils ne touchent point aux

barques ny aux chalouppes, que les François laissent sur la greve

pendant les hyvers, modestie que les François mesme n'auroient peut

estre pas en pareille liberté, s'ils n'avoient l'exemple des Sauvages...

Les affaires du Capitaine Morel estant expédiées à Tadoussac, on se mist

sous voile pour Kebec, où la necessité de toutes choses commençoit à

estre grande & importune aux hivernants, qui ne furent neantmoins gueres

soulagez par la venue des barques, qui ne leur donnèrent pour tout

rafraichissement, à 50 ou 60 personnes qu'ils estoient, qu'une petite

barrique de lard, laquelle un homme seul porta sur son espaule depuis le

port jusques à l'habitation, de manière qu'avant la fin de l'année, ils

tombèrent presque tous malades de la faim, & d'une certaine espece de

maladie qu'ils appellent le mal de la terre, qui les rendoit miserables

& languissants, & ce par la faute des chefs qui n'avoient pas fait

cultiver les terres, ou eu moyen de le faire... Le retour du P. Joseph

minuta un autre pareil voyage au P. Dolbeau qui croyoit y pouvoir opérer

davantage, & representer mieux les necessitez du païs, mais il eut

affaire avec les mesmes esprits, & tousjours aussi mal disposez au bien,

& partant n'y fist rien davantage que de perdre ses peines & s'en

retourner derechef en Canada en qualité de Commissaire avec le frère

Modeste Guines, aussi mal satisfaict de ces Messieurs qu'avoit esté le

P. Joseph. Ce peu d'ordre les fist à la fin resoudre de recommander le

tout à Dieu, sans se plus attendre aux marchands, & faire de leur costé

ce qu'ils pourroient, puis qu'il n'y avoit plus d'esperance de secours.

En suitte dequoy un chacun des Religieux se proposa un pieux &

particulier exercice avec l'ordre du R. P. Commissaire, les uns d'aller

hyverner avec les Montagnais, les autres d'administrer les Sacremens aux

François, & ceux qui ne pouvoient davantage chantoient les louanges de

nostre Dieu en la petite Chappelle, instruisoient les Sauvages qui les

venoient voir, & vacquoient à la saincte Oraison, & à ce qui estoit des

fonctions de Religieux. Pendant le voyage du P. Dolbeau, le P. Joseph

fist le premier Mariage qui se soit faict en Canada avec les cérémonies

de la S. Eglise, entre Estienne Jonquest Normand, & Anne Hébert, fille

aisnée du sieur Hébert, qui depuis un an estoit arrivé à Kebec, luy, sa

femme, deux filles & un petit garçon, en intention de s'y habituer... »

(Hist. du Canada, p. 34-41.) Le P. le Clercq donne à entendre que ce

premier, mariage, fait en Canada, eut lieu dans l'automne de 1617.

«Après le départ des navires,» dit-il, «le Père Supérieur célébra avec

les solemnitez ordinaires, le premier mariage qui se soit fait en Canada.

110/598

Ce fut entre le sieur Estienne Jonquest natif de Normandie, & la fille

aisnée du sieur Hébert.» Cependant le texte de Sagard laisse supposer

qu'Etienne Jonquest ne se serait marié que dans le printemps de 1618,

puisqu'en parlant de Louis Hebert cet auteur remarque qu'il était arrivé

à Québec depuis un an. Un autre point ou le P. le Clercq se trouve en

désaccord avec le Frère Sagard, c'est le motif du voyage du P. d'Olbeau.

D'après celui-ci, comme nous venons de le voir, le P. d'Olbeau aurait

entrepris le voyage uniquement par l'espoir de faire mieux que ses

devanciers: tandis que suivant le P. le Clercq, «les périls du voyage

engagèrent Champlain à demander le P. Jean Dolbeau au Père Commissaire,

afin de l'accompagner en France.» (Prem. établiss. de la Foy, l. I, p.

111, 112.) Ce qu'il y a d'assez probable, c'est que Champlain avait à la

fois ces deux motifs de demander le P. d'Olbeau.

[Illustration]

111/599

[Illustration]

_CONTINUATION DES VOYAGES & découvertures faictes en la

nouvelle France par ledit Sieur de Champlain, Cappitaine pour

le Roy en la Marine du Ponant l'an 1618._

Au commencement de l'année mil six cens dix-huict, le

vingt-deuxiesme de Mars je party de Paris, & mon beau frère

[159] que je menay avec moy, pour me rendre à Honfleur, havre

ordinaire de nostre embarquement, où estant après un long

sejour pour passer la contrariété des vents, & retournez en

leur bonace & favorables au voyage, nous embarquasmes dans

ledit grand vaisseau de ladite association, où commandoit le

sieur du Pont-Gravé, & avec un Gentil-homme, appellé le sieur

de la Mothe[160], lequel auroit dés auparavant fait voyage avec

les Jesuistes aux lieux de la Cadye, où il fut pris par les

Anglois, & par eux mené aux Virginies, lieu de leur habitation:

& quelque temps après[161] le repasserent en Angleterre, & de

là en France, où le desir & l'affection luy augmenta de voyager

derechef en ladite nouvelle France, qui luy fist rechercher les

112/600 occasions en mon endroit. Surquoy je l'aurois asseuré d'y

apporter mon pouvoir & l'assister envers Messieurs nos

associez, comme me promettant qu'ils auroient aggreable la

rencontre d'un tel personnage, attendu qu'il leur feroit fort

necessaire esdicts lieux.

[Note 159: Eustache Boullé, fils de Nicolas Boullé, secrétaire de la

chambre du roi, et de dame Marguerite Alix. Il était âgé alors d'environ

dix-huit ans. (State Paper Office, Colonial Séries, vol. V, 34.)]

[Note 160: Nicolas de Lamothe-le-Vilin. Il était lieutenant de la

Saussaye, à Saint-Sauveur, en 1613. (Edit. 1632, première partie, p.

106, 112.--Relation du P. Biard, ch. XXXV.)]

[Note 161: En 1614.]

Nostre embarquement ainsi faict, nous partismes dudict lieu de

Honfleur le 24e jour de May ensuivant audit an 1618, ayant le

vent propre pour nostre route, qui neantmoins ne nous dura que

bien peu de jours, qui changea aussi-tost, & fusmes tousjours

contrarié de mauvais temps, jusques à arriver sur le grand banc

où se font les pescheries du poisson vert, qui fut le

troisiesme jour de Juin ensuivant, où estant, nous apperçeusmes

au vent de nous quelques bancs de glaces, qui se deschargeoient

du costé du Nort, & en attendant le vent commode, nous fismes

pescheries de poisson, où il y avoit un grand plaisir, non pour

la pesche du poisson seulement, mais aussi d'une sorte

d'oiseaux, appellez Fauquets[162], & d'autres sortes qui se

prennent à la ligne, comme le poisson, car jettant la ligne, &

l'ameçon, garny de foye des morues, qui leur servoit d'appast:

ces oiseaux se jettoient à la foulle, & en telle quantité les

uns sur les autres, qu'on n'avoit pas le loisir de tirer la

ligne hors pour la rejetter, qu'ils se prenoient par le bec,

par les pieds, & par les ailles en vollant, & se précipitant

sur l'appast, à cause de leur grande avidité, & gourmandise,

dont ceste nature d'oiseaux est composée, & en ceste pescherie

nous eusmes un extresme contentemens, tant en ceste exercice,

113/601 qu'au grand nombre infiny d'oiseaux, & grande quantité de

poisson que nous prismes, fort excellents à manger, & commodes

pour un rafraischissement, chose fort necessaire audit

vaisseau.

[Note 162: Ou plutôt _fouquets_, hirondelles de mer.]

Et continuant nostre route le 15e jour dudict mois, nous nous

trouvasmes au travers de l'isle percée, & le jour S. Jean[163]

ensuivant nous entrasmes au port de Tadoussac, où nous

trouvasmes nostre petit vaisseau, arrivé trois sepmaines devant

nous, les gents duquel nous dirent que le Sieur des Chesnes qui

commandoit en icelle estoit allé à Québec, lieu de nostre

habitation, & de là devoit aller aux trois rivieres pour

attendre les sauvages qui y debvoient venir de plusieurs

contrées pour traicter, comme aussi pour sçavoir ce qu'on

debvoit faire, & délibérer, sur la mort advenue de deux de nos

hommes de l'habitation, qui perfidement, & par trahison,

hommes, furent tuez par deux meschants garçons sauvages,

Montaigners, ainsi que ceux dudict vaisseau nous firent

entendre, & que ces deux pauvres gents furent tuez allans à la

chasse, il y avoit prés de deux ans [164], ayans ceux de

ladicte habitation tousjours creu qu'ils s'estoient noyés par

le moyen de leur canau, renversé sur eux, jusques à ce que

depuis peu de temps l'un desdicts hommes ayant conceu une haine

contre les meurtriers, en auroient adverty, & donné l'advis à

114/602 nos gens de ladite habitation, & comment ce meurtre arriva, &

le subject d'icelluy, duquel pour aucunes considerations il m'a

semblé à propos d'en faire le récit, & de ce qui se passa lors

sur ce subject.

[Note 163: Le 24 juin.]

[Note 164: Suivant Sagard (Hist. du Canada, p. 42), ce meurtre aurait

été commis «environ la my-Avril de l'an 1617»: tandis que d'après

Champlain, qui fit lui-même comme une espèce d'enquête sur les lieux, la

chose se serait passée vers la fin de l'été 1616. Notre auteur a, du

moins, la vraisemblance de son côté: car la chasse du gibier, encore

aujourd'hui, est extrêmement abondante sur toutes les battures et

prairies naturelles de la côte de Beaupré et du cap Tourmente, depuis la

fin d'août jusque vers la Toussaint; tandis qu'à la mi-avril, il n'y a

jamais beaucoup de gibier, pour la bonne raison que le Chenal du Nord

est encore, à cette époque, complètement obstrué de glaces.]

Quand au discours de ceste affaire, il est presque impossible

d'en tirer la vérité, tant à cause du peu de tesmoignage qu'on

en peut avoir eu, que par la diversité des rapports qui s'en

sont faits, & la plus grande partie d'iceux par presupposition,

mais du moins en rapporteray-je en ce lieu, suivant le récit du

plus grand nombre, plus conforme à la vérité, & que j'ay trouvé

estre le plus vray-semblable. Le sujet de l'assassin de ces

deux pauvres deffuncts est, que l'un de ces deux meurtriers

frequentoient ordinairement en nostre habitation, & y recevoit

mille courtoisies, & gratiffications, entr'autres du sieur du

Parc, Gentilhomme de Normandie, commandant lors audict Québec,

pour le service du Roy, & le bien des Marchands de ladite

affectation, qui fut en l'année 1616, lequel Sauvage en ceste

fréquentation ordinaire, par quelque jalousie receut un jour

quelque mauvais traictement de l'un des 2 morts, qui estoit

serrurier de son art, lequel sur aucunes parolles bâtit

tellement ledict Sauvage, qu'il luy donna occasion de s'en

resouvenir, & ne se contentant pas de l'avoir battu, & outragé,

il incitoit ses compagnons de faire le semblable: ce qui

augmenta d'avantage au coeur ledit Sauvage la haine, &

animosité à l'encontre dudit Serrurier, & ses compagnons, & qui

le poussa à rechercher l'occasion de s'en venger, espiant le

temps, & l'opportunité pour ce faire, se comportant neantmoins

115/603 discrettement & à l'accoustumée, sans faire demonstration

d'aucun ressentiment: Et quelque temps après, ledit Serrurier,

& un Mathelot, appellé Charles Pillet, de l'isle de Ré, se

délibérèrent d'aller à la chasse, & coucher trois ou quatre

nuicts dehors, & à cet effect équipperent un canau, & se mirent

dedans, partirent de Québec pour aller au Cap de Tourmente, en

de petites isles, où grande quantité de gibier, & oiseaux,

faisoient leur retraicte, ce lieu estant proche de l'isle

d'Orléans, distant de sept lieues dudit Québec, lequel

partement des nostres fut incontinent descouvert par lesdits

deux sauvages, qui ne tardèrent gueres à se mettre en chemin

pour les suivre, & exécuter leur mauvais desseing: En fin ils

espierent où ledict serrurier, & son compagnon, iroient

coucher, affin de les surprendre: ce qu'ayant recognu le soir

devant, & le matin venu, à l'aube du jour, lesdits deux

sauvages s'escoulent doucement le long de certaines

prairies[165], assez aggreables, & arrivez qu'ils furent à une

116/604 pointe proche du giste de Recerché[166] & de leur canau, mirent

pied à terre, & se jetterent en la cabanne, où avoient couché

nos gents, & où ils ne trouverent plus que le Serrurier, qui se

preparoit pour aller chasser, après son compagnon, & qui ne

pensoit rien moins que ce qui luy debvoit advenir: l'un

desquels Sauvages s'approcha de luy, & avec quelques douces

parolles il luy leva le doubte de tout mauvais soupçon, afin de

mieux le tromper: & comme il le vit baissé, accommodant son

harquebuse, il ne perdit point de temps, & tira une massue

qu'il avoit sur luy cachée, & en donna au Serrurier sur la

teste si grand coup, qu'il le rendit chancelant & tout

estourdy: Et voyant le Sauvage que le Serrurier vouloit se

mettre en deffence, il redouble derechef son coup, & le

renverse par terre, & se jette sur luy, & avec un cousteau luy

en donna trois, ou quatre, coups dedans le ventre, & le tua

ainsi miserablement, & affin d'avoir aussi le Mathelot,

compagnon du Serrurier, qui estoit party du grand matin pour

aller à la chasse, non pour aucune haine particulière qu'ils

luy portassent, mais afin de n'estre découverts, ny accusez par

luy. Ils vont le cerchant deçà & delà, en fin le descouvrent

par l'ouye d'une harquebusade, laquelle entendue par eux, ils

s'advancerent promptement vers le coup, affin de ne donner

temps audict Mathelot de recharger son harquebuse, & se mettre

en deffence, & s'aprochant de luy, il le tira[167] à coups de

flesche, & l'ayant abattu par terre de ces coups, ils courent

sur luy, & l'achevent à coups de cousteau. Ce faict, ces

117/605 meurtriers emportent le corps avec l'autre, & les lièrent

ensemble, l'un contre l'autre, si bien qu'ils ne se pouvoient

separer, après il leur attachèrent quantité de pierres, &

cailloux, avec leurs armes, & habits, affin de n'estre

descouverts par aucune remarque, & les portèrent au milieu de

la riviere, les jettent, & coulent au fonds de l'eau, où ils

furent un long-temps, jusques à ce que par la permission de

Dieu les cordes se rompirent, & les corps jettez sur le rivage,

& si loing de l'eau, que c'estoit une merveille, le tout pour

servir de parties complaignantes, & de tesmoins irréprochables

à l'encontre de ces deux cruels, & perfides, assassinateurs:

car on trouva ces deux corps loing de l'eau, plus de vingt pas

dans le bois, encore liez, & garottez, n'ayans plus que les os

tous décharnez, comme une carcasse, qui neantmoins ne

s'estoient point separez pour un si long-temps, & furent les

deux pauvres corps trouvez long-temps après par ceux de nostre

habitation, les cherchant & déplorant leur absence le long des

rivages de ladite riviere, & ce contre l'opinion de ces deux

meurtriers qui pensoient avoir faict leurs affaires si

secrettes qu'elles ne se devoient jamais sçavoir, mais comme

Dieu ne voulant par sa Justice souffrir une telle meschanceté,

l'auroit faict découvrir par un autre sauvage, leur compagnon,

en faveur de quelque disgrace par luy receue d'eux, & ainsi les

meschants desseings se descouvrent.

[Note 165: Cette expression seule montre assez que les deux français

passèrent par le Chenal du Nord; car il n'y a point de prairies

naturelles du côté du sud de l'île d'Orléans. Et il y a bien de

l'apparence que cette «pointe proche du giste recerché,» près de

laquelle il y avait «de certaines prairies assez aggreables,» vers le

cap Tourmente et proche de l'île d'Orléans, était la pointe du

Petit-Cap: c'est dans le voisinage de cette pointe qu'étaient les

prairies où Champlain, quelques années plus tard, faisait faire la

provision de foin nécessaire à l'habitation.

[Note 166: Le manuscrit de l'auteur portait-il du _giste de recerche_,

ou _du giste du recerché_, ou enfin _du giste recerché_? Dans ces trois

suppositions, le sens serait le même. Mais _Recerché_ ne serait-il pas

le nom, peut-être défiguré, du serrurier à qui en voulaient les deux

sauvages? C'est ce qui paraît bien difficile à déterminer. Il n'est fait

mention, jusqu'à cette époque, que d'un seul serrurier, Antoine Natel,

qui découvrit la conspiration tramée contre Champlain en 1608, et qui,

pour cette raison, reçut sa grâce; il est possible que la Providence ait

réservé une pareille mort à celui qui avait été capable de consentir à

un complot si criminel. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Sagard,

qui rapporte les choses un peu différemment, et qui a presque l'air de

vouloir corriger ou compléter Champlain, ne donne pas non plus le nom de

ce serrurier, quoiqu'il ait vu et connu plusieurs témoins oculaires de

ces événements.--Dès le second tirage de cette édition, en 1620, on a

supprimé les mots de _Recerché_, &, et la phrase se lit ainsi:

_...proche du giste, sortants de leur canau..._ Cette même correction

subsiste encore dans l'édition de 1627.]

[Note 167: Au lieu de ces mots _il le tira_, dans l'édition de 1627, on

lit _le tirèrent_.]

Ce qui rendit au Père Religieux [168], & ceux de l'habitation,

fort estonnez en voyant les corps de ces 2 miserables, ayant

118/606 les os tous découvers, & ceux de la teste brisez des coups de

la massue qu'il avoit reçeus des sauvages, & furent lesdicts

Religieux, & autres, à l'habitation, d'advis de referrer en

quelque part d'icelle, jusques au retour de nos vaisseaux[169],

affin d'adviser entre tous les François à ce qui seroit trouvé

bon pour ce regard: Cependant nos gens de l'habitation se

resolurent de se tenir sur leurs gardes, & de ne donner plus

tant de liberté ausdits sauvages, comme ils avoient accoustumé,

mais au contraire qu'il falloit avoir raison d'un si cruel

assassin par une forme de justice, ou par quelque autre voye,

ou pour le mieux attendre nos vaisseaux, & nostre retour, affin

d'adviser tous ensemble le moyen qu'il falloit tenir pour ce

faire, & en attendant conserver les choses en estat.

[Note 168: Pendant l'hivernement 1617-18, le P. le Caron demeura à

l'habitation, le P. Paul Huet fut chargé de la mission de Tadoussac, et

le Frère Pacifique, de celle des Trois-Rivières. (Prem. établiss. de la

Foy, t. I, p. III.)]

[Note 169: De ce passage, on peut conclure avec assez de vraisemblance,

que les corps ne furent retrouvés qu'au printemps de 1618.]

Mais les sauvages voyant que leur malice estoit découverte, &

eux, & leur assassin, en mauvais odeur aux François, ils

entrèrent en deffiance, & crainte, que nos gents n'exerçassent

sur eux la vangeance de ce meurtre, se retirèrent de nostre

habitation pour un temps, tant les coulpables du faict que les

autres convaincus d'une crainte dont ils estoient saisis[170],

& ne venoient plus à laditte habitation comme ils avoient

accoustumé, attendant quelque plus grande seureté pour eux.

[Note 170: Suivant Sagard, il y avait quelque chose de plus grave. «On

estoit menacé de huict cens Sauvages de diverses nations, qui s'estoient

assemblez és trois rivieres à dessein de venir surprendre les François &

leur coupper à tous la gorge, pour prevenir la vengeance qu'ils eussent

pu prendre de deux de leurs hommes tuez par les Montagnais... Mais comme

entre une multitude il est bien difficile qu'il n'y aye divers advis,

cette armée de Sauvages pour avoir esté trop long-temps à se resoudre de

la manière d'assaillir les François, en perdirent l'occasion, plus par

divine permission, que pour difficulté qu'il y eust d'avoir le dessus de

ceux qui estoient des-ja plus que demi morts de faim, & abbatus de

foiblesse.» (Hist. du Canada, p. 42.)]

119/607 Et se voyant privez de nostre conversation, & bon accueil

accoustumé, lesdicts Sauvages envoyerent un de leurs

compagnons, nommé par les François la Ferriere[171], pour faire

leurs excuses de ce meurtre, à sçavoir qu'ils protestoient n'y

avoir jamais adhéré, ny consenty aucunement, se soubsmettant

que si on vouloit avoir les deux meurtriers pour en faire la

justice, les autres sauvages le consentiroient volontiers, si

mieux les François n'avoient aggreable pour réparation &

recompense des morts, quelques honnestes presents des

pelletries, comme est leur coustume, & pour une chose qui est

irrécupérable: ce qu'ils prièrent fort les François d'accepter

plustost, que la mort des accusez qu'ils prevoyoient mesme leur

estre de difficille exécution, & ce faisant oublier toutes

choses comme non advenues[172].

[Note 1: La Foriere, d'après Sagard, «(que j'ay fort cognu), dit-il, fin

& hault entre tous les Sauvages & capable de conduire quelque bonne

entreprise.» (Hist. du Canada, p. 42.)]

[Note 172: Sagard nous a conservé, sur cette première démarche des

sauvages, quelques détails qui complètent ce que dit ici l'auteur. «Ils

envoyerent le mesme la Foriere demander pardon & reconciliation avec les

François, avec promesse de mieux faire à l'advenir, ce qu'ils obtindrent

d'autant plus facilement que la paix estoit necessaire à l'une & à

l'autre des parties. En suitte ils envoyerent quarante Canots de femmes

& d'enfans pour avoir dequoy manger, disans qu'ils mouroient tous de

faim, ce que consideré par ceux de l'habitation, ils leur distribuerent

ce qu'ils purent, un peu de pruneaux & rien plus, car la necessité

estoit grande par tout entre nous aussi bien qu'entre les Sauvages:

laquelle fut cause de nous faire tous filer doux & tendre à la paix. La

chose estant réduite a ce point, il ne restoit plus qu'à conclure les

articles, mais pource que les Sauvages demeuroient tousjours à leur

ancien poste, on envoya sauf conduit à leurs Capitaines pour descendre à

Kebec, ou ils arrivèrent chargez de presens & de complimens avec des

demonstrations de vraie amitié, pendant que leur armée faisoit alte à

demi lieue de là. Les harangues ayans esté faictes & les questions

necessaires agitées avec une ample protestation des Montagnais qu'ils ne

cognoissoient les meurtriers des François; ils offrirent leurs presens &

promirent qu'en tout cas ils satisferoient à ceste mort. Beauchesne &

tous les autres François estoient bien d'avis de les recevoir à ceste

condition, mais le P. Joseph le Caron & le V. Paul Huet s'y opposerent

absolument, disans qu'on ne devoit pas ainsi vendre la vie & le sang des

Chrestiens pour des pelleteries, & que ce seroit tacitement autoriser le

meurtre, & permettre aux Sauvages de se vanger sur nous & nous mal

traicter à la moindre fantasie musquée qui leur prendroit, & que si on

recevit quelque chose d'eux, que ce devoit estre seulement en depost, &

non en satisfaction, jusques à l'arrivée des Navires, qui en

ordonneroient ce que de raison. Ainsi Beauchesne ne receut rien qu'a

ceste condition. De plus nos Pères influèrent que les meurtriers

devoient estre representez...» (Hist. du Canada, P. 44, 45.)]

120/608 A quoy de l'advis des Pères Religieux fut respondu & conclu,

que lesdicts Sauvages ameneroient, & representeroient, les deux

mal-faicteurs, affin de sçavoir d'eux leurs complices, & qui

les avoit incités à ce faire: ce qu'ils firent entendre audit

la Ferriere pour en faire rapport à ses compagnons.

Ceste resolution ainsi prise, ledict la Ferriere se retira vers

ses compagnons, & leur ayant fait entendre la resolution des

François, ils trouverent ceste procédure, & forme de justice à

eux fort estrange, & assez difficille, d'autant qu'ils n'ont

point de justice establie entr'eux, sinon la vengeance ou la

recompense par presens. Et ayant consideré le tout, & consulté

ceste affaire entr'eux, ils appellerent les deux meurtriers &

leur representerent le malheur où ils s'estoient précipitez, &

l'évenement de ce meurtre, qui pourroit causer une guerre

perpétuelle avec les François; leurs femmes, & enfans, en

pourroient pâtir, quant bien ils nous pourroient donner des

affaires, & nous tiendroient serrez en nostre habitation, nous

empescheroient de chasser, cultiver, & labourer les terres, que

nous sommes en trop petit nombre pour tenir la riviere serrée,

comme par leurs discours ils se persuadoient, mais qu'en fin de

toutes leurs conclusions il valloit mieux vivre en paix avec

lesdict François, qu'en une guerre, & une deffiance

perpétuelle, & à ceste cause la compagnie desdicts sauvages

finissant le discours, & ayant representé l'intelligence de ces

choses ausdits accusez, leur demandent s'ils n'auroient pas

bien le courage de se transporter avec nous en ladite

habitation des François, & de comparoir devant eux, leur

121/609 promettant qu'ils n'auroient point de mal, que les François

estoient doux, & pardonnoient volontiers, bref qu'ils feroient

tant envers eux, qu'ils leur remettroient ceste faute, à la

charge de ne retourner plus à telle meschanceté, lesquels deux

criminels se voyant convaincus en leur conscience, subirent à

ceste proposition, & s'accordent de suivre cet advis, suivant

lequel, à sçavoir l'un deux qui se prépara, & accommoda,

d'habits, & d'ornements à luy possible, comme s'il eust esté

invité d'aller aux nopces, ou à quelque feste solemnelle,

lequel en ceste equippage vint en laditte habitation,

accompagné de son père, & autres des principaux chefs, &

Cappitaine de leur compagnie: Quant à l'autre meurtrier, il

s'excusa de ce voyage[173], craignant quelque punition estant

convaincu en soy-mesme de ce meschant acte.

[Note 173: Des Trois-Rivières à Québec. C'est aux Trois-Rivières,

suivant Sagard, que s'étaient assemblés les sauvages.]

Estans donc entrez en ladicte habitation, qui aussi tost fut

circuite d'une multitude de Sauvages de leur compagnie, on leva

le pont[174], & chacun des François se mit sur ses gardes, &

leurs armes en main faisant bon guet, & sentinelles posées aux

lieux necessaires, craignant l'effort des Sauvages de dehors,

par ce qu'ils se doubtoient qu'on voulust faire justice

actuelle du coulpable, qui si librement s'estoit exposé à

nostre mercy, & non luy seulement, mais aussi ceux qui

l'avoient accompagné au dedans, lesquels pareillement

n'estoient pas trop asseurez de leurs personnes, voyant les

122/610 choses disposées en ceste façon, n'esperoient pas sortir leur

vies sauves. Le tout fut assez bien fait, conduit, & exécuté,

pour leur faire sentir la grandeur de ce mal, & appréhender

pour le futur, autrement il n'y eust eu plus de seureté en eux,

que les armes en la main, avec une perpétuelle deffiance.

[Note 174: Tout autour de la petite habitation de Québec, régnait un

fossé de quinze pieds de large, sur lequel il y avait, du côté du

fleuve, un pont-levis, que Champlain avait fait faire dès l'automne de

1608. (Voir le dessin de _l'Abitation de Quebecq_, éd. 1613, ch. IV.)]

Ce faict, estans lesdicts sauvages sur l'incertitude de

l'évenement de quelque effet contraire à ce qu'ils esperoient

de nous, les Pères Religieux commançent à leur faire une forme

de harangue sur ce subject criminel, leur representant l'amitié

que les François leur avoient portée depuis dix ou douze ans en

ça, que nous avions commencé à les cognoistre, & depuis

tous-jours vescu paisiblement, & familièrement avec eux, mesme

avec telle liberté, qu'elle ne se pouvoit exprimer: & de plus,

que je les avois assistez de ma personne par plusieurs fois à

la guerre, contre leurs ennemis, & à icelle exposé ma vie pour

leur bien, sans qu'au préalable ils nous y eussent obligés

aucunement, sinon que nous estions poussez d'une amitié & bonne

vollonté envers eux, ayans compassion de leurs miseres &

persecutions que leur faisoient souffrir & endurer leurs

ennemis. C'est pourquoy nous ne pouvions croire que ce meurtre

se fut faict sans leur consentement, veu d'autre part qu'ils

entreprenoient de favoriser ceux qui l'ont commis.

Et parlant au Père du criminel, il[175] luy represente

l'enormité du faict exécuté par son fils, & que pour réparation

d'icelle, il meritoit la mort, attendu que par nostre loy un

123/611 tel faict si pernicieux ne demeuroit impuny, & quiconque s'en

trouve attaint & convaincu, mérite condemnation de mort, pour

réparation d'un si meschant faict, mais pour ce qui regardoit

les autres habitants du païs, non coulpables de ce crime, on ne

leur vouloit aucun mal, ny en tirer contr'eux aucune

consequence.

[Note 175: Le P. le Caron, sans doute. (Voir, ci-devant, p. 117, note

l.)]

Ce qu'ayant tous lesdicts sauvages bien entendu, ils dirent

pour toutes excuses, neantmoins avec tout respect, qu'il

n'estoient point consentants de ce faict, qu'ils sçavoient

très-bien que ces deux criminels meritoient la mort, si mieux

on n'aymoient leur pardonner, qu'ils sçavoient bien de fait

leur meschanceté, non devant, mais après le coup faict, & la

mort de ces deux pauvres miserables, ils en avoient eu l'advis,

mais trop tard, pour y remédier, & que ce qu'ils avoient tenu

secret, estoit pour tousjours maintenir leur familière

conversation, & crédit envers nous, protestant qu'ils en

avoient faict aux malfaicteurs de grandes reprimendes, & réputé

le malheur qu'ils avoient attiré, non sur eux seulement, mais

sur toute leur nation, parents, & amis: surquoy ils leur

auroient promis qu'un tel malheur ne leur adviendroit jamais,

les priant d'oublier ceste faute, & de ne la tirer en

consequence, que ce fait pourroit bien mériter, mais plustost

de rechercher la cause première qui a meu ces deux Sauvages

d'en venir là, & d'y avoir esgard: d'ailleurs, que librement le

present criminel s'estoit venu rendre entre nos bras, non pour

estre puny, ains pour y recevoir grâce des François: Neantmoins

le père parlant aux Religieux dist en plorant, tien voila mon

124/612 fils qui a commis le delict supposé, il ne vaut rien, mais ayes

esgard que c'est un jeune fol & inconsidéré, qui a plustost

fait cet acte par folie, poussé de quelque vangeance, que par

prudence, il est en toy de luy donner la vie ou la mort, tu en

peus faire ce que tu voudras, d'autant que luy, & moy, sommes

en ta puissance, & en suitte de ce discours le fils criminel

prist la parolle, & se presentant, asseuré qu'il estoit, dit

ces mots: L'apprehension de la mort ne m'a point tant saisi le

coeur, qu'il m'aye empesché de la venir recevoir pour l'avoir

mérité, selon vostre loy, me recognoissant bien coulpable

d'icelle: & lors fist entendre à la compagnie la cause de ce

meurtre, ensemble le desseing, & l'exécution d'iceluy, selon, &

tout ainsi, que je l'ay recité, & representé cy-dessus.

Après le récit par luy faict, il s'adresse à l'un des facteurs,

& commis des Marchands de nostre association, appelé

Beauchaine, le priant qu'il le fist mourir sans autre

formalité.

Alors les Pères Religieux prirent la parole, & leur dirent que

les François n'avoient ceste coustume de faire mourir entr'eux

ainsi subittement les hommes, & qu'il en falloit délibérer avec

tous ceux de l'habitation, & ceste affaire mise en délibération

sur le tapis, fut advisé qu'elle estoit de grande consequence,

qu'il la falloit conduire dextrement, & la mesnager à propos,

attendant une autre occasion meilleure, & plus seure, pour en

tirer la raison, & que pour lors il n'estoit ny à propos, ny

raisonnable pour beaucoup de raisons. La première que nous

estions foibles, au regard du nombre des Sauvages qui estoit

125/613 dehors & dedans nostre habitation, qui vindicatifs & pleins de

vangeance, comme ils sont, eussent peu mettre le feu par tout,

& nous mettre en desordre. La deuxiesme raison est, qu'il n'y

eust plus eu de seureté en leur conversation, & vivre en

perpétuelle deffiance. La troisiesme, que le commerce pourroit

estre altéré, & le service du Roy retardé, & autres raisons

assez preignantes, lesquelles bien considerées fut advisé qu'il

se falloit contenter de ce qu'ils s'estoient mis en leur

debvoir, & submis d'y vouloir satisfaire, tant par le père du

criminel, l'ayant representé, & offert, à la compagnie, que par

luy mesme, à sçavoir le coulpable offrant & exposant sa vie

pour réparation de sa faute, mesme que le père offroit le

representer toutesfois & quantes qu'il en seroit requis: Ce

qu'il failloit tenir pour une espece d'amande honorable, & une

satisfaction à justice: que luy remettant ceste faute, non le

criminel seullement tiendroit sa vie de nous, mais aussi son

père & ses compagnons se tiendroient fort obligez, & que

cependant il leur falloit dire par forme d'excuse, & de suject,

que puisque le criminel avoit asseuré par affirmation publique,

que tous les autres Sauvages n'estoient en rien adherans ny

coulpables de ce fait, & qu'avant l'exécution d'iceluy ils n'en

avoient eu aucun advis: consideré aussi que librement il

s'estoit presenté à la mort, il avoit esté advisé de le rendre

à son Père, qui en demeureroit chargé, pour le representer

toutesfois & quantes, à la charge aussi que d'ores-en-avant il

feroit service aux François, on luy donnoit la vie, pour

demeurer luy & tous les Sauvages amis, & serviteurs des

François.

126/614 Ceste resolution faite, neantmoins en attendant les vaisseaux

de retour de France, pour, suivant l'advis des Cappitaines, &

autres, en resoudre deffinitivement, & avec plus d'authorité,

leur promettant tous-jours toute faveur, & de leur faire sauver

la vie, & cependant pour seureté leur fut dit, qu'ils

laisseroient quelques-uns de leurs enfans par forme d'hostage,

à quoy ils s'accordèrent fort volontiers, & en laisserent

deux[176] à l'habitation, entre les mains desdicts Pères

Religieux, qui leur commançerent à montrer les lettres, & en

moins de trois mois leur apprirent l'alphabet des lettres, & à

les former, qui de là fait juger qu'ils se peuvent rendre

propres & docilles à l'érudition, comme le Père Joseph en peut

rendre tesmoignage.

[Note 176: «L'un nommé Nigamon, & l'autre Tebachi, assez mauvais garçon

bien qu'il fust fils d'un bon père, pour le premier il estoit assez bon

enfant & se porta tousjours au bien. Nos Pères l'instruisirent à la foy

& aux lettres pendant tout un hyver qu'il demeura avec nous, & à

l'arrivée des navires il eust esté bien aise d'aller en France pour y

vivre parmi les Chrestiens, mais ny luy ny eux ne le peurent obtenir des

marchands, non plus que pour plusieurs autres; pour le second il

s'enfuit après avoir esté quelque temps à l'habitation, dequoy on ne se

mit guère en peine, aussi n'y avoit-il guère d'esperance de pouvoir

faire d'un si mauvais garçon un bon Chrestien.» (Sagard, Hist. du

Canada, p. 45, 46.)]

Et iceux vaisseaux arrivez à bon port, nous eusmes l'advis du

sieur du Pont Gravé, & quelques autres, & moy, comme cette

affaire s'estoit passée [177], selon le discours cy-dessus, &

alors tous ensemble advisasmes qu'il estoit à propos de faire

ressentir aux Sauvages l'énormité de ce meurtre, & neantmoins

n'en venir à exécution pour aucunes bonnes raisons, voire pour

plusieurs considerations qui se pourront dire cy-aprés.

[Note 177: Pont-Gravé ne faisant que d'arriver comme Champlain, il nous

semble que la phrase doit se lire ainsi: _nous eusmes l'advis, le sieur

du Pont Gravé, & quelques autres, & moy, comme ceste affaire s'estoit

passée._]

Et aussi-tost que nos vaisseaux furent entrez au port de

127/615 Tadoussac, mesme dés le lendemain au matin[178], le sieur du

Pont, & moy, nous remontasmes en une petite barque du port, de

dix à douze tonneaux, comme d'autre-part le sieur de la Mothe,

avec le Père Jean d'Albeau[179] Religieux, & l'un des Commis, &

Facteur des Marchands, appelle Loquin, s'embarquèrent en une

petite Challouppe, & ainsi partismes ensemble dudit Tadoussac,

demeurans[180] au vaisseau un autre Religieux, appelle Père

Modeste[181], avec le Pillotte, & le Maistre du vaisseau, pour

la conservation de l'équippage, restans en icelluy, &

arrivasmes à Québec, lieu de nostre habitation, le

vingt-septiesme Jour de juin ensuivant, où nous trouvasmes les

Pères Joseph, Paul, & Passifique Religieux, avec le sieur

Hébert, & sa famille, & autres hommes de l'habitation, se

portans tous bien, & joyeux de nostre retour, en bonne santé,

eux & nous, grâces à Dieu.

[Note 178: Le 25 juin.]

[Note 179: D'Olbeau. (Voir p. 7, note 2.) «Nos Pères mesmes ne purent se

deffendre des prières que le P. Jean d'Olbeau leur fit pour retourner en

Canada avec M. de Champlain.» (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p.

124.)]

[Note 180: A la place du mot _demeurans_, l'édition de 1627 porte

_restants_.]

[Note 181: Frère Modeste Guines. (Sagard, Hist. du Canada, p. 40.--Le

Clercq, Prem. établiss. de la Foy, t. I, p. 124.)]

Le mesme jour le sieur du Pont délibéra d'aller au lieu des

trois rivieres, ou se faisoit la traite des Marchands, & porter

avec luy quelques marchandises pour aller trouver le sieur des

Chesnes qui y estoit des-ja, & mena avec luy ledict Loquin,

comme susdict, & pour mon regard je demeuray en nostre

habitation quelques jours [182], où je m'occuppé aux affaires

d'icelles, entr'autres choses à faire un fourneau pour faire

une espreuve de certaines cendres dont on m'avoit donné le

128/616 mémoire, lesquelles, à la vérité, sont de grande valleur, mais

il y a de la peine, de l'industrie, vigillance, & de la

conduite, & parce qu'il est requis en l'exercice, & façon de

ces cendres des hommes entendus en cet art, & en quantité

convenable. Ceste première espreuve n'a peu sortir à effect, la

reservant à une autre plus grande commodité.

[Note 182: Depuis le 27 de juin jusqu'au 5 de juillet.]

Je visitay les lieux, les labourages[183] des terres que je

trouvay ensemencées, & chargées, de beaux bleds: les jardins

[184] chargez de toutes sortes d'herbes, comme choux, raves,

laictues, pourpié, oseille, persil, & autres herbes,

sitrouilles, concombres, melons, poix, féves, & autres légumes,

aussi beaux, & advancez, qu'en France, ensemble les vignes

transportées, & plantez sur le lieu des-jà bien advancées, bref

le tout s'augmentant, & accroissant, à la veue de l'oeil: non

qu'il en faille donner la louange après Dieu ny aux laboureurs,

ny au fient qu'on y ait mis, car comme il est à croire, il n'y

en a pas beaucoup, mais à la bonté, & valleur de la terre, qui

de soy est naturellement bonne, & fertille en toute sorte de

biens, ainsi que l'expérience le démontre, & pourroit-on y

faire de l'augmentation & du profit, tant par le labourage

d'icelle, culpture, & plants d'arbres fruittiers, & vignes,

qu'en nourriture & eslevation de bestiaux, & vollatilles

129/617 ordinaires en France: Mais ce qui manque à ce beau desseing est

le peu de zelle,& affection, que l'on a au bien & service du

Roy.

[Note 183: C'étaient les labourages de Louis Hébert, ou, comme on disait

alors, son désert, et, un peu plus tard, son enclos. Cette terre (le

fief du Saut-au-Matelot) lui fut d'abord concédée par le duc de

Montmorency, en date du 4 février 1623; puis,--le dernier de février

1626, son premier titre lui fût confirmé par le duc de Ventadour.

(Archives du Séminaire de Québec, Registre A, seconde partie, fol. I, et

Carton AA.)]

[Note 184: Les jardins étaient «autour du logement» (Voy. 1613, p. 156);

mais comme il y avait une place devant l'habitation, et une autre « du

côté du septentrion,» il faut conclure que la meilleure partie du jardin

était le terrain où passe maintenant la rue Sous-le-Fort, et celui qui

avoisinait le Cul-de-Sac.]

Je sejournay quelque espace de temps audict Québec, en

attendant autres nouvelles, & lors survint une barque venant de

Tadoussac[185], envoyée par le sieur du Pont pour venir quérir

les hommes, & marchandises, restants audit grand vaisseau audit

lieu, & passants par Québec je m'embarquay avec eux pour aller

audit lieu des trois rivieres, où se faisoit la traicte, affin

de voir les Sauvages, & communiquer avec eux, & voir[186] ce

qui se passait touchant l'assassin cy-dessus déclaré, & ce

qu'on y pourroit faire pour pacifier & adoucir le tout.

[Note 185: C'est-à-dire, une barque venant de Tadoussac, qui y avait été

envoyée des Trois-Rivières par le sieur du Pont, etc. Ou bien il

faudrait lire: _venant à Tadoussac..._]

[Note 186: L'édition de 1627 remplace ce mot par _descouvrir_.]

Et le cinquiesme jour de Juillet ensuivant, je party de Québec

le Sr. de la Motte avec moy[187], pour aller audit lieu des

trois rivieres, tant pour faire ladicte traicte, que voir les

Sauvages, & arrivasmes sur le soir devant Saincte Croix [188],

lieu sur le chemin ainsi appellé, où nous apperçeusmes une

Challouppe, venant droict à nous, où il y avoit quelques

hommes, de la part des sieurs du Pont, des Chesnes, & quelques

autres Commis & facteurs des Marchands me prièrent de depescher

promptement laditte Chalouppe, & l'envoyer audict Québec quérir

quelques marchandises restantes, & qu'il estoit venu un grand

nombre de Sauvages, à desseing d'aller faire la guerre [189].

[Note 187: Dans l'édition de 1627, on lit: _je party de Quebec avec le

sieur de la Motthe_, etc.]

[Note 188: Le Platon.]

[Note 189: Cette dernière partie de la phrase se lit ainsi, dans

l'édition de 1627: _quérir des marchandises, d'autant que les sauvages

estoient venus au lieu de la traite en si grand nombre, que les

marchandises qu'on leur avoit apportées ne pouvoient suffire.]

130/618 Lesquelles nouvelles nous furent fort aggreables, & pour leur

satisfaire dés le lendemain au matin[190], je laissay ma

barque, & m'embarquis dans une challouppe, pour aller plus

promptement veoir les sauvages, & l'autre qui venoit des trois

rivieres continua son chemin à Québec, & fismes tant à force de

rames,[191] que nous arrivasmes audit lieu le septiesme jour de

Juillet, sur les trois heures du soir, où estans, je mis pied à

terre, lors tous les sauvages de ma cognoissance, & au païs

desquels j'avois esté famillier avec eux, m'attendoient avec

impatience & vindrent au devant de moy & comme fort contans &

joyeux de me revoir, m'embrassant l'un après l'autre, avec

demonstration d'une grande resjouissance, comme aussi de ma

part je leur faisois le semblable & ainsi se passa la soirée, &

reste dudict jour en ceste allegresse jusques au lendemain que

lesdits Sauvages tindrent entr'eux Conseil, pour sçavoir de moy

si je les assisterois encores en leurs guerres contre leurs

ennemis, ainsi que j'avois fait par le passé, & comme je leur

avois asseuré[192], desquels ennemis ils sont cruellement

molestez & travaillez.

[Note 190: Le 6 de juillet.]

[Note 191: Apparemment, il y avait ici, dans le manuscrit de l'auteur,

quelque chose qui avait été omis dans le travail de la composition

typographique; car l'édition de 1627, en reproduisant ce passage, y

ajoute toute une phrase, qui ne pouvait être suppléée que par l'auteur

ou par un témoin oculaire. Après ces mots _je laissay ma barque,_ on y

lit: & montay en laditte challouppe pour retourner audict Quebec, où

estants, je la fis charger de plusieurs especes de marchandises en

quantité, y des plus exquises y necessaires ausdits sauvages gui

restoient aux magasins de ladite habitation. Ce fait, le lendemain matin

je m'embarquis en une chalouppe moi sixiesme pour aller à laditte

traite, & fismes tant qu'à force de rames..._ Les quelques autres

changements qu'on y a faits, n'affectent point le sens, et n'ont guères

d'autre but que de faciliter le remaniement typographique.]

[Note 192: L'édition de 1627 porte _promis_.]

Et cependant de nostre part consultasmes ensemble pour resoudre

131/619 ce que nous avions affaire sur le subject du meurtre de ces

deux pauvres deffuncts, affin d'en faire justice, & par ce

moyen les ranger au devoir de rien faire à l'advenir[193].

[Note 193: Dans l'édition de 1627, la phrase se lit ainsi: _affin d'en

tirer vangeance en justice, à l'encontre des deux assassinateurs leurs

complices & adherans_.]

Quand à l'instance requise par les Sauvages, pour faire la

guerre à leurs ennemis, je leur fis responce que la volonté ne

m'avoit point changée, ny le courage diminué: Mais ce qui

m'empeschoit de les assister estoit, que l'année dernière, lors

que l'occasion, & l'opportunité s'en presentoit, ils me

manquèrent au besoing, d'autant qu'ils m'avoient promis de

revenir avec bon nombre d'hommes de guerre, ce qu'ils ne

firent, qui me donna subject de me retirer sans faire beaucoup

d'effect, & que neantmoins il falloit en adviser, mais que pour

le present il estoit raisonnable de resoudre ce qu'il falloit

faire sur la mort assassinat de ces deux pauvres hommes, &

qu'il en falloit tirer raison, alors sortans de leur conseil

comme en cholere & faschez sur ce subject[194], ils s'offrirent

de tuer les criminels, & y aller dés lors en faire l'exécution

si on voulloit le consentir, recognoissant bien entr'eux

l'enormité de ceste affaire, à quoy neantmoins nous ne

voullusmes entendre, remettant seullement leur assistance à une

autre fois, en les obligeant de revenir vers nous avec bon

nombre d'hommes l'année prochaine, & que cepandant je

supplierois le Roy de nous favoriser d'hommes, de moyens, &

commoditez, pour les assister, & les faire jouyr du repos par

eux esperé, & de la victoire sur leurs ennemis, dont ils furent

132/620 fort contents, & ainsi nous nous separasmes, encores qu'ils

firent deux ou trois assemblées sur ce subject, qui nous fist

passer quelques heures de temps. Deux ou trois jours après mon

arrivée audit lieu[195], ils commançerent à se resjouyr,

dancer, & faire plusieurs grands festins sur l'esperance de la

guerre à l'advenir, où je les devois assister[196].

[Note 194: Dans l'édition de 1627, au lieu de ces mots _en cholere &

faschez sur ce subject_, on lit: _en colère de les rabattre sur ce

subject._]

[Note 195: Le 9 ou le 10 de juillet.]

[Note 196: Dans l'édition de 1627, cette dernière phrase a été remplacée

par la suivante: _2 ou 3 jours après mon arrivée audit lieu, on commança

à traiter avec les sauvages tout ce qu'on avoit apporté de marchandise,

bonne & mauvaise, mesme celle qui de long-temps avoit esté mise à

mespris, & gardaient le magasin.]

Ce fait, je representé audict sieur du Pont ce qu'il me

sembloit de ce meurtre, qu'il estoit à propos d'en faire une

plus grande instance, & quoy voyant les Sauvages se pourroient

licentier, non seulement d'en faire de mesme, mais de plus

prejudiciable, que je les recognoissois estre gents qui se

gouvernent par exemple, qu'ils pourroient accuser les François

de manquer de courage, que de n'en parler plus, ils jugeront

que nous aurons peur, & crainte d'eux, & les laissans passer à

si bon marché, ils se rendront plus insolents, audacieux, &

insupportables, mesmes leur donneroit subject d'entreprendre de

plus grands & pernicieux desseings: d'ailleurs que les autres

nations sauvages qui ont, ou auront cognoissance de ce faict, &

demeurez sans estre vengez, ou vengez par quelque dons &

presens, comme c'est leur coustume, ils se pourroient vanter

que de tuer un homme, ce n'est pas grande chose, puisque que

les François en font si peu d'estat, de voir tuer leurs

compagnons par leurs voisins, qui bornent & mangent avec eux,

133/621 se pourmenent, & conversent familièrement avec les nostres,

ainsi qu'il se peut voir[197].

[Note 197: Cette raison était fort bien motivée, car quelques sauvages,

entre autre les Hurons, au rapport de Sagard, ne purent s'empêcher de

faire la remarque, que les Français avaient coulé assez doucement sur

cette affaire. «Les Chefs François, dit cet auteur, firent assembler en

un conseil général, tous les Sauvages qui se trouverent pour lors à la

traite, où les meurtriers ayans esté grandement blasmez, furent en fin

pardonnez à la prière de ceux de leur nation, qui promirent, un

amendement pour l'advenir, moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen

général de la flotte, assisté du sieur de Champlain, & des Capitaines de

Navires, prit une espée nue qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve

sainct Laurens en la presence de nous tous, pour asseurance aux

meurtriers Canadiens, que leur faute leur estoit entièrement pardonnée,

& ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espée estoit

perdue & ensevelie au fond des eaues, & par ainsi qu'ils n'en

parleroient plus. Mais nos Hurons qui sçavent bien dissimuler & qui

tenoient bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays,

tournèrent toute cette cérémonie en risée, & s'en mocquerent disans que

toute la cholere des François avoit esté noyée en ceste espée, & que

pour tuer un François on en seroit doresnavant quite pour une douzaine

de castors, en quoy ils se trompoient bien fort, car ailleurs on ne

pardonne pas si facilement, & eux-mesme y seront quelques jours trompez

s'ils sont des mauvais, & que nous soyons les plus forts.» (Hist. du

Canada, p. 236, 237.)]

Mais aussi d'autre-part recognoissants les Sauvages gents sans

raison, de peu d'accès, & faciles à s'estranger, & fort prompts

à la vangeance: Que si on les presse d'en faire la justice, il

n'y auroit nulle seureté pour ceux qui se disposeront de faire

les descouvertures parmy eux. C'est pourquoy, le tout

consideré, nous nous resolusmes de couller ceste affaire à

l'amiable, & passer les choses doucement, laissant faire leur

traicté[198] en paix avec les commis & facteurs des Marchands,

& autres qui en avoient la charge.

Or y avoit-il avec eux un appellé Estienne Brûlé, l'un de nos

truchemens, qui s'estoit addonné avec eux depuis 8 ans, tant

pour passer son temps, que pour voir le pays, & apprendre leur

langue & façon de vivre, & est celuy que j'avois envoyé, &

donné charge d'aller vers les Entouhonorons[199] à Carantoüan,

134/622 affin d'amener avec luy les 500 hommes de guerre qu'ils avoient

promis nous envoyer pour nous assister en la guerre où nous

estions engagés contre leurs ennemis, & dont mention est faite

au discours de mon précèdent livre[200]. J'appelle cet homme,

sçavoir Estienne Brûlé, & communiquant avec luy, je luy

demanday pourquoy il n'avoit pas amené le secours des 500.

hommes, & la raison de son retardement, & qu'il ne m'en avoit

donné advis, alors il m'en dist le subject, duquel il ne sera

trouvé hors de propos d'en faire le récit, estans plus à

plaindre qu'à blasmer, pour les infortunes qu'il receut en

ceste commission.

[Note 198: Traicte.]

[Note 199: Du côté des Entouhoronons, ou Tsonnontouans, mais au-delà.]

[Note 200: Voir p. 35.]

Il commança à me dire que depuis qu'il eut prins congé de moy

pour aller faire son voyage, & executer sa commission, il se

mit en chemin, avec les 12 Sauvages que je luy avois baillé

lors pour le conduire, & luy faire escorte à cause des dangers

qu'il avoit à passer, & tant cheminèrent qu'ils parvindrent

jusques audit lieu de Carantoüan, qui ne fut pas sans courir

fortune, d'autant qu'il leur falloit passer par les païs &

terres des ennemis, & pour éviter quelque mauvais desseing, ils

furent en cerchant leur chemin plus asseuré de passer par des

bois, forests, & halliers espois & difficiles, & par des pallus

marescageux, lieux & deserts fort affreux, & non fréquentés, le

tout pour éviter le danger, & la rencontre des ennemis.

Et neantmoins ce grand soin ledit Brûlé, & ses compagnons

sauvages en traversans une campagne ne laisserent de faire

rencontre de quelques sauvages ennemis, retournans à leur

village, lesquels furent surprins, & deffaicts par nosdicts

135/623 sauvages, dont quatre des ennemis furent tués sur le champ, &

deux prins prisonniers, que ledit Brûlé, & ses compagnons

emmenèrent jusques audit lieu de Carantoüan, où ils furent

reçeus des habitans dudit lieu, de bonne affection, & avec

toute allegresse, & bonne chère, accompagnée de dances, &

festins, dont ils ont accoustumé festoyer, & honorer, les

estrangers.

Quelques jours se passèrent en ceste bonne réception, & après

que ledit Brûlé leur eust dit sa légation, & fait entendre le

subject de son voyage, les sauvages dudit lieu s'assemblerent

en conseil, pour délibérer & resoudre sur l'envoi des 500

hommes de guerre, demandés par ledit Brûlé.

Le conseil tenu, & la resolution prise de les envoyer, ils

donnèrent charge de les assembler, préparer, & armer, pour

partir & venir nous joindre, & trouver où nous estions campez

devant le fort & village de nos ennemis, qui n'estoit qu'à 3

petites journées de Carantoüan, ledit village muny de plus de

800 hommes de guerre, bien fortifié à la façon de ceux cydessus

specifiez, qui ont de hautes & puissantes pallissades, bien

liées & joinctes ensemble, & leur logement de pareille façon.

Ceste resolution ainsi prinse par les habitants dudict

Carantoüan, d'envoyer les 500 hommes, lesquels furent fort

long-temps à s'aprester, encores qu'ils fussent pressés par

ledit Brûlé de s'advancer, leur representant que s'ils

tardoient d'avantage, ils ne nous trouveroient plus audict

lieu, comme de faict ils ny peurent arriver que deux jours

après nostre partement dudict lieu, que nous fusmes contraincts

136/624 d'abandonner, pour estre trop foibles & fatiquez par l'injure

du temps. Ce qui donna subject audict Brûlé, & le secours

desdicts cinq cents hommes qu'il nous amenoit, de se retirer, &

retourner sur leurs pas vers leur village de Carantoüan, où

estans de retour, ledit Brûlé fut contrainct de demeurer &

passer le reste de l'Automne, & tout l'Hyver, en attendant

compagnie, & escorte, pour s'en retourner, & en attendant ceste

opportunité, il s'employe à découvrir le païs, visiter les

nations voisines, & terres dudict lieu, & se pourmenant le long

d'une riviere qui se descharge du costé de la Floride, où il y

a forces nations qui sont puissantes & belliqueuses, qui ont

des guerres les unes contre les autres. Le pays y est fort

tempéré, où il y a grand nombre d'animaux, & chasse de gibier,

mais pour parvenir & courir ces contrées, il faut bien avoir de

la patience pour les difficultez qu'il y a à passer par la

pluspart de ses deserts.

Et continuant son chemin le long de ladicte riviere jusques à

la Mer, par des isles, & les terres proches d'icelles, qui sont

habitées de plusieurs nations, & en grand nombre de peuples

Sauvages, qui sont neantmoins de bon naturel, aymant fort la

nation Françoise sur toutes les autres: Mais quant à ceux qui

cognoissent les Flamans, ils se plaignent fort d'eux, parce

qu'ils les traictent trop rudement, entr'autres choses qu'il a

remarqué est, que l'hyver y est assez tempéré, & y nege fort

rarement, mesme lors qu'il y nege elle n'y est pas de la

hauteur d'un pied, & incontinent fondue sur la terre.

Et après qu'il eut couru le païs & découvert ce qui estoit à

137/625 remarquer, il retourna au village de Carantoüan, afin de

trouver quelque compagnie pour s'en retourner vers nous en

nostre habitation: Et après quelque sejour audit Carantoüan, 5

ou 6 des Sauvages prirent revolution de faire le voyage avec

ledict Brûlé, & sur leur chemin firent rencontre d'un grand

nombre de leurs ennemis, qui chargèrent ledict Brûlé, & ses

compagnons, si vivement, qu'ils les firent escarter, & separer

les uns des autres, de telle façon qu'ils ne se peurent

r'allier, mesme ledict Brûlé qui avoit fait bande à part, sur

l'esperance de se sauver, & s'écarta tellement des autres,

qu'il ne peut plus se remettre, ny trouver chemin & adresse,

pour faire sa retraite en quelque part que ce fust, & ainsi

demeura errant par les bois, & forests, durant quelques jours

sans manger, & presque desesperé de sa vie, estant pressé de la

faim: En fin rencontra fortuitement un petit sentier, qu'il se

resolut suivre, quelque part qu'il allast, fut vers les

ennemis, ou non, s'exposant plustost entre leurs mains sur

l'esperance qu'il avoit en Dieu, que de mourir seul & ainsi

miserable: d'ailleurs qu'il sçavoit parler leur langage, qui

luy pourroit apporter quelque commodité.

Or n'eust-il pas cheminé longue espace, qu'il découvrit trois

sauvages, chargés de poisson, qui se retiroient à leur village.

Il se haste de courir après eux pour les joindre, & les

approchant il commança les crier, comme est leur coustume,

auquel cry ils se retournèrent, & sur quelque aprehension, &

crainte, firent mine de s'enfuir, & laisser leur charge, mais

ledit Brûlé parlant à eux les asseura, qui leur fist mettre bas

138/626 leurs arcs & flèches, en signe de paix, comme aussi ledit Brûlé

de sa part ses armes, encores qu'il fust assez foible & débile

de soy-mesme, pour n'asoir mangé depuis trois ou quatre jours:

Et à leur abort après leur avoir faict entendre sa fortune, &

l'estat de sa misere en laquelle il estoit réduit, ils

petunerent ensemble, comme ils ont accoustumé entr'eux, & ceux

de leur fréquentation lors qu'ils se visitent.

Ils eurent comme une pitié & compassion de luy, luy offrant

toute assistance, mesme le menèrent jusques à leur village, où

ils le traicterent, & donnèrent à manger: mais aussi-tost les

peuples dudit lieu en eurent advis, à sçavoir qu'un Adoresetoüy

estoit arrivé, car ainsi appellent-ils les François, lequel nom

vaut autant à dire, comme gents de fer, & vindrent à la foule

en grand nombre voir ledit Brûlé, lequel ils prirent & menèrent

en la cabanne de l'un des principaux chefs, où il fut

interrogé, & luy fut demandé qu'il estoit, d'où il venoit,

qu'elle occasion l'avoit poussé & amené en cedit lieu, & comme

il s'estoit égaré, & outre s'il n'estoit pas de la nation des

François qui leur faisoient la guerre: sur ce il leur fist

responce qu'il estoit d'une autre nation meilleure, qui ne

desiroient que d'avoir leur cognoissance, & amitié, ce qu'ils

ne voulurent croire, ains se jetterent sur luy, & luy

arrachèrent les ongles avec les dents, le bruslerent avec des

tisons ardens, & luy arrachèrent la barbe poil à poil,

néant-moins contre la volonté du chef. Et en cet accessoire

l'un des sauvages advisa un Agnus Dei, qu'il avoit pendu au

col, quoy voyant, demanda qu'il avoit ainsi pendu à son col, &

139/627 le voullut prendre & arracher, mais ledict Brûlé luy dit (d'une

parolle assurée) si tu le prends & me fais mourir, tu verras

que tout incontinent après tu mouras subitement, & tous ceux de

ta maison, dont il ne fit pas estat, ains continuant sa

mauvaise volonté, s'efforçoit de prendre l'Agnus Dei, & le luy

arracher, & tous ensemble disposés à le faire mourir, &

auparavant luy faire souffrir plusieurs douleurs & tourments

par eux ordinairement exercés sur leurs ennemis. Mais Dieu qui

luy faisant grâce ne le voullust permetre, ains par sa

providence fist que le Ciel, qui de serain & beau qu'il estoit,

se changea subitement en obscurité, & chargé de grosses &

espoisses nuées, se terminèrent en tonnerres & esclairs si

viollents, & continus, que c'estoit chose estrange, &

épouvantable, & donnèrent ces orages un tel épouvantement aux

Sauvages, pour ne leur estre commun, mesme n'en avoir jamais

entendu de pareil, ce qui leur fist divertir, & oublier, leur

mauvaise volonté qu'ils avoient à l'encontre dudit Brûlé, leur

prisonnier, & le laissans l'abandonnèrent, sans toutesfois le

deslier, n'osans l'approcher: Qui donna subject au patient de

leur user de douces parolles, les appellant & leur remonstrant

le mal qu'ils luy faisoient sans cause, leur faisans entendre

combien nostre Dieu estoit courroucé contr'eux pour l'avoir

ainsi maltraicté.

Lors le Cappitaine s'approcha dudit Brûlé, le deslia, & le mena

en sa maison, où il luy cura & medicamenta ses playes, cela

faict, il ne se faisoit plus de danses, & festins, ou

resjouyssances, que ledict Brûlé ne fust appellé, & après avoir

140/628 esté quelque temps avec ces Sauvages, il print resolution de se

retirer en nos quartiers vers nostre habitation.

Et prenans congé d'eux, il leur promist de les mettre d'accord

avec les François, & leurs ennemis, & leur faire jurer amitié

les uns envers les autres, & qu'à ceste fin il retourneroit

vers eux le plustost qu'il pourroit, & luy partant d'avec eux

ils le conduirent jusques à quatre journées de leur village, &

de là s'en vint en la contrée & village des Atinouaentans[201],

où j'avois des-ja esté, & là demeura ledit Brûlé quelque temps,

puis reprenant chemin vers nous, il passa par la Mer douce, &

navigea sur les costes d'icelle quelques dix journées du costé

du Nort, où aussi j'avois passe allant à la guerre, & eust

ledict Brûlé passe plus outre pour découvrir les terres de ces

lieux comme je luy avois donné charge, n'eust esté qu'un bruict

de leur guerre qui se preparoit entr'eux, reservant ce desseing

à une autre fois, ce qu'il me promist de continuer, & effectuer

dans peu de temps, avec la grâce de Dieu, & de m'y conduire

pour en avoir plus ample & particulière cognoissance: Et après

qu'il m'en eust faict le récit, je luy donnay esperance que

l'on recognoistroit ses services, & l'encouragay de continuer

ceste bonne volonté jusques à nostre retour, où nous aurions

moyen de plus en plus à faire chose dont il recevroit du

contentement. Voila en fin tout le discours & récit de son

voyage, depuis qu'il partit d'avec moy[202] pour aller ausdites

141/629 descouvertures, ce qui me donna du contentement, sur

l'esperance de mieux parvenir par ce moyen à la continuation &

advancement d'icelle.

[Note 201: Cette orthographe montre que l'auteur, dans la première

partie de cette relation, n'avait pas écrit _Atigouautans_, mais

_Atignoantans_.]

[Note 202: Il était parti, pour son ambassade, le 8 septembre 1615.]

Et à cet effect print congé de moy pour s'en retourner avec les

peuples Sauvages, dont il avoit cognoissance & affinité par luy

acquise en ses voyages & descouvertures, le priant de les

continuer jusques à l'année prochaine que je retournerois avec

bon nombre d'hommes, tant pour le recognoistre de ses labeurs,

que pour assister les sauvages, ses amis, en leurs guerres,

comme par le passé.

Et reprenant le fil de mon discours premier, faut noter qu'en

mes derniers & précédents voyages & descouvertures, j'avois

passé par plusieurs & diverses nations[203] de Sauvages non

cogneus aux François, ny à ceux de nostre habitation, avec

lesquels j'avois fait alliance, & juré amitié avec eux, à la

charge qu'ils viendroient faire traicte avec nous, & que je les

assisterois en leurs guerres: car il faut croire qu'il n'y a

une seulle nation qui vive en paix, que la nation neutre, &

suivant leur promesse vindrent de plusieurs nations de peuples

Sauvages nouvellement descouvertes les uns pour traicte de leur

pelletrie, les autres pour voir les François, & expérimenter

quel traictement & réception on leur feroit, ce que voyant

encouragea tout le monde, tant les François à leur faire bonne

chère, & réception, les honorant de quelques gratifications &

presents, que les facteurs des marchands leur donnèrent pour

les contenter, qui fut à leur contentement, comme aussi

142/630 d'autre-part tous lesdits Sauvages promirent à tous les

François de venir, & vivre à l'advenir en amitié les uns & les

autres, avec protestation chacun de se comporter avec une telle

affection envers nous autres, qu'aurions sujet de nous louer

d'eux, & au semblable que nous les assistassions de nostre

pouvoir en leurs guerres.

[Note 203: Voir ci-dessus, pages 57-60.]

La traicte ainsi faicte & parachevée, & les sauvages partis &

congédiez, nous nous retirasmes & partismes des trois rivieres

le 14 Juillet audict an, & le lendemain arrivasmes à Québec,

lieu de nostre habitation, où les barques furent deschargées

des marchandises qui avoient resté de ladicte traite, & mises

dedans le magasin des Marchands qu'ils ont audit lieu.

Ce faict, le sieur du Pont s'en retourna à Tadoussac, avec les

barques, afin de les faire charger & porter en laditte

habitation les vivres, & choses necessaires pour la nourriture

& entrenement de ceux qui y devoient hiverner & demeurer, &

cepandant que les barques alloient & venoient pour apporter les

vivres & autres commoditez necessaires pour l'entretien de ceux

qui demeuroient à l'habitation, auquel lieu je me deliberay d'y

demeurer pour quelques jours, affin de faire fortifier &

reparer les choses necessaires pandant mon sejour.

Et lors de mon partement de laditte habitation, je pris congé

des Pères Religieux, du sieur de la Mothe, & de tous autres qui

demeuroient en icelle, sur l'esperance que je leur donnay de

retourner, Dieu aydant, avec bon nombre de familles pour

peupler ce pays. Je m'embarquay le 26 Juillet, & les Pères Pol

143/631 & Pacifique qui y avoit hiverné trois ans, & l'autre Père un an

& demy[204] afin de faire rapport, tant de ce qu'ils avoient

veu audit païs, que de ce qui s'y pouvoit faire: Nous partismes

cedict jour de laditte habitation pour venir à Tadoussac faire

nostre embarquement pour retourner en France, auquel lieu nous

arrivasmes le lendemain, où nous trouvasmes nos vaisseaux

prests à faire voile & nostre embarquement faict, nous

partismes dudict lieu de Tadoussac pour venir en France le 30

du mois de Juillet 1618 & arrivasmes à Hondefleur le 28e jour

d'Aoust, avec vent favorable, & contentement d'un chacun.

[Note 204: Le P. Paul Huet était venu l'année précédente, 1617, et le

Frère Pacifique du Plessis en 1615. (Voir ci-dessus, pages 7, 108,

109.)]

Oeuvres de Champlain · 第 128 / 415 题