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[Illustration]
VOYAGE DU SIEUR
DE CHAMPLAIN, EN LA NOUVELLE FRANCE,
L'extrême affection que j'ay tousjours eue aux descouvertures
de la nouvelle France, m'a rendu desireux de plus en plus à
traverser les terres, pour en fin avoir une parfaicte
cognoissance du pays, par le moyen des fleuves, lacs, &
rivieres, qui y sont en grand nombre, & aussi recognoistre les
peuples qui y habitent, à dessein de les amener à la
cognoissance de Dieu. A quoy j'ay travaillé continuellement
depuis quatorze à quinze ans[1] sans pouvoir avancer que fort
peu de mes desseins, pour n'avoir esté assisté comme il eust
esté necessaire à une telle entreprise. Neantmoins ne perdant
courage, je n'ay laissé de poursuivre, & fréquenter plusieurs
nations de ces peuples sauvages, & familiarisant avec eux, j'ay
recogneu, & jugé, tant par leurs discours, que par la
cognoissance des-jà acquise; qu'il n'y avoit autre ny meilleur
moyen, que de patienter, laissant passer tous les orages &
difficultez, qui se presenteroient jusques à ce que sa Majesté
2/490 y apportast l'ordre requise, & en attendant continuer, tant
les descouvertures audit pays, qu'à apprendre leur langue, &
contracter des habitudes, & amitiez, avec les principaux des
Villages, & des Nations, pour jetter les fondements d'un
édifice perpétuel, tant pour la gloire de Dieu, que pour la
renommée des François.
[Note 1: Champlain livrait ceci à l'impression au commencement de
l'année 1619, comme on peut le voir par l'extrait du privilège qui se
trouve en tête de cette relation.]
Et depuis sa Majesté ayant remis, & disposé la surintendance de
ceste affaire entre les mains de Monseigneur le Prince de
Condé, pour y apporter l'ordre, & que ledit Sieur soubs
l'auctorité de sa Majesté, nous maintenoit contre toutes sortes
d'envies, & altérations, qui provenoient d'aucuns mal
vueillants. Cela, dis-je, m'a comme animé & redoublé le courage
en la continuation de mes labeurs aux descouvertures de ladite
nouvelle France, & en augmentant icelles je poussay ce dessein
jusques dans les terres fermes & plus avant que je n'avois
point encores fait par le passé, comme il sera dit cy-aprés, en
l'ordre & suite de ce discours.
Mais auparavant il est à propos de dire, qu'ayant recogneu aux
voyages précédents, qu'il y avoit en quelques endroicts des
peuples arrestez, & amateurs du labourage de la terre, n'ayans
ny foy ny loy, vivans sans Dieu, & sans religion, comme bestes
brutes. Lors je jugay à part moy que ce seroit faire une grande
faute si je ne m'employois à leur préparer quelque moyen pour
les faire venir à la cognoissance de Dieu. Et pour y parvenir
je me suis efforcé de rechercher quelques bons Religieux, qui
3/491 eussent le zèle, & affection, à la gloire de Dieu: Pour les
persuader d'envoyer, où se transporter avec moy en ces pays, &
essayer d'y planter la foy, ou du moins y faire ce qui y seroit
possible selon leur vacation, & en ce faisant remarquer &
cognoistre s'il s'y pourroit faire quelque bon fruict, d'autant
que pour y parvenir il faloit faire une despence qui eust exedé
mon pouvoir, & pour quelque raison j'ay négligé ceste affaire
pour un temps, me representant les difficultez qu'il y auroit
au recouvrement des choses necessaires, & requises en telle
affaire, comme il est ordinaire en semblables voyages.
D'ailleurs qu'aucunes personnes ne se presentoient pour y
contribuer. Neantmoins estant sur ceste recherche, & la
communiquant à plusieurs, il se seroit presenté un homme
d'honneur, duquel j'avois la fréquentation ordinaire, appellé
le Sieur Houel[2], Secrétaire du Roy, & Contrerolleur Général
des Sallines de Brouage, homme adonné à la pieté, & doué d'un
grand zèle, & affection, à l'honneur de Dieu, & à
l'augmentation de sa Religion, lequel me donna un advis qui me
fut fort agréable. A sçavoir qu'il cognoissoit de bons Pères
Religieux, de l'ordre des Recollez, desquels il s'asseuroit, &
avoit tant de familiarité, & de créance envers eux, qu'il les
feroit condescendre facillement, & entreprendre le voyage, &
que pour les commoditez necessaires pour trois ou quatre
Religieux qu'on y pourroit envoyer, on ne manqueroit point de
gens de bien qui leur donneroient ce qui leur seroit de
besoing, offrant de sa part les assister de son pouvoir, & de
4/492 faict il en rescrivit au Père du Verger[3], lequel gousta &
prit fort bien ceste affaire & suivant l'advis du Sieur Houel,
il en communiqua & parla à aucuns de ses frères, qui tous
bruslants de charité s'offrirent librement à l'entreprise de ce
Sainct voyage[4].
[Note 2: Louis Houel, suivant Ducreux (liste des Cent-Associés).]
[Note 3: Bernard du Verger, provincial de l'Immaculée-Conception,
religieux d'une grande vertu et d'un rare talent. (T. le Clercq, Premier
établiss. de la Foy, t. I, p. 31.)]
[Note 4: De cet exposé simple et naïf, il ressort, à la vérité, que le
sieur Houel a eu le mérite de fixer le choix de Champlain sur celui des
ordres religieux auquel celui-ci pourrait le plus sûrement s'adresser;
mais, d'un autre côté, il ressort aussi de toutes les circonstances des
démarches que Champlain avait déjà faites quand on lui donne cet avis,
que la gloire de l'initiative doit en revenir à celui-ci. C'est ce que
le Frère Sagard, dans son zèle pour un bienfaiteur de son ordre, semble
n'avoir pas assez distingué. Aussi, le P. le Clercq, quoique récollet
lui-même, a-t-il cru ne pas devoir suivre ici les traces de son
devancier, et a franchement adopté la version de Champlain. Après cela,
il y a lieu de s'étonner que l'auteur de l'_Histoire de la Colonie
française en Canada_ (t. I, pages 143 et 144) ait commencé par citer
Sagard sur un point où naturellement l'intérêt pouvait influencer les
idées de cet auteur, pour ne mentionner ensuite que juste la partie du
texte de Champlain qui ne détruit pas la fausse impression qui peut
avoir été produite, grâce à la précaution qu'on a prise d'en retrancher,
sans rien dire, les expressions qui pouvaient nuire à la thèse.]
Or estoit-il pour lors en Xaintonge, duquel lieu il en envoya
deux à Paris, avec une commission, non toutesfois avec un
pouvoir absolu, remettant le surplus à Monsieur le Nonce [5] de
nostre Sainct Pere le Pape, qui pour lors estoit en France, en
l'année 1614. & estans iceux Religieux en leur maison à Paris,
il les fut visiter, estant fort aise & content de leur
resolution, & lors tous ensemble fusmes trouver ledict Sieur
Nonce, avec laditte commission pour la luy communiquer, & le
supplier d'y interposer son auctorité. Mais au contraire il
nous dist qu'il n'avoit point de pouvoir pour telles affaires,
& que c'estoit à leur Général à qui ils se devoient adresser.
5/493 Neantmoins laquelle responce lesdits Religieux remarquans la
difficulté de ceste mission, ne voulurent entreprendre le
voyage, sur le pouvoir du Père du Verger, craignant qu'il ne
fust assez autentique, & saditte commission valable, à cause
dequoy l'affaire fut remise à l'autre année suivante. En
attendant laquelle ils prirent advis & resolution, suivant
laquelle on disposa toutes choses pour ceste entreprise, qui se
devoit effectuer au printemps lors prochain: en attendant
lequel, les deux Religieux seroient retournez en leur Couvent
en Brouage.
[Note 5: Robert Ubaldini, et non pas Gui Bentivole, comme le dit, par
inadvertence sans doute, l'auteur de l'_Histoire de la Colonie française
en Canada_ (t. I, p. 146). Ubaldini était nonce à Paris depuis environ
huit ans, lorsqu'il reçut de Paul V le chapeau de cardinal, le 2
décembre de cette année 1615. Il fut rappelé à Rome un an plus tard,
comme on le voit par une lettre de Louis XIII au Souverain Pontife, en
date du 24 décembre 1616, qui commence par ces mots: «Mon cousin le
Cardinal Ubaldini s'en retournant vers vous,» etc. (Lettres du card. de
Richelieu, par Avenel, l. I, p. 198, note 4.--Voir _Ciaconii Vitae
Pontificum_, IV, 432, 434; et Schoel, Hist. des états europ., t. XXXV,
p. 334.)]
Et moy de mon costé, je ne laissay de mettre ordre à mes
affaires, pour la préparation de ce voyage.
Et quelque mois après le despartement des deux Religieux que le
Reverend Père Chapouin[6] Provincial des Peres Recollez, (homme
fort pieux) fut de retour à Paris. Ledit Sieur Houel le fut
voir, & luy fit le discours de ce qui s'estoit passé, touchant
le pouvoir du Père du Verger, & la mission qu'il avoit donnée
aux Pères Recollez. Sur lequel discours, ledit Pere Provincial
commença à louer ce dessein, & le prendre en affection,
promettant d'y faire ce qui seroit de son pouvoir, n'ayant
auparavant bien pris le subject de ceste mission, & est à
croire que Dieu l'inspira de plus en plus à poursuivre ceste
affaire, & en parla dés lors à Monseigneur le Prince de Condé,
& à tous Messieurs les Cardinaux, & Evesques, estans lors à
Paris assemblez pour la tenue des estats[7], qui tous ensemble
6/494 louerent & approuverent ce dessein, & pour montrer qu'ils y
estoient portez, asseurerent ledit sieur Provincial qu'ils
trouveroient entr'eux, & ceux de la Court, un moyen de leur
faire un petit fonds, & leur amasser quelque argent pour
assister quatre Religieux, qu'on choisiroit, & furent dés lors
choisis pour l'exécution d'une si sainte oeuvre. Et affin
d'advancer la facilité de ceste affaire, je fus trouver aux
estats Nosseigneurs les Cardinaux & Evesques, & leur
remonstray, & representay le bien & utilité qui en pouvoit un
jour revenir, pour les supplier & esmouvoir à donner, & faire
donner à autres, qui pourroient y estre émulez par leur
exemple, quelques aumosnes & gratifications, remettant le tout
à leur volonté & discretion.
[Note 6: Jacques Garnier de Chapouin, premier provincial des Récollets
de la province de Saint-Denis. (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p.
34.)]
[Note 7: L'assemblée des États Généraux devait avoir lieu, cette année
(1614), à Sens, le 10 de septembre; mais l'absence du roi et de la reine
la fit remettre au 10 octobre suivant. Dans l'intervalle, le roi ayant
atteint l'âge de majorité, et un grand nombre de députés des trois
ordres de la France s'étant rendu à Paris, la tenue des États se fit à
Paris, et les assemblées des trois ordres se tinrent aux Augustins.
L'ouverture des États eut lieu dans la salle de Bourbon, le lundi 27
octobre, après une procession solennelle faite, le jour précédent, des
Augustins à Notre-Dame. La Chambre Ecclésiastique comptait cent quarante
députés, entre lesquels étaient cinq cardinaux, sept archevêques,
quarante-sept évêques, et deux chefs d'ordres; celle de la Noblesse,
cent-trente gentils-hommes, et celle du Tiers-État, cent
quatre-vingt-douze députés, qui étaient presque tous officiers de
justice ou de finance. (Mercure français, t. III, p. 415 et s.)]
Les aumosnes qu'on amassa pour fournir aux frais de ce voyage,
se montèrent à prés de quinze cent livres, qui furent mis entre
mes mains, & furent dés lors employez, de l'advis & en la
presence des Pères, en la despence & achapt des choses
necessaires, tant pour la nourriture des Pères qui feroient le
voyage en ladite nouvelle France, qu'habits, linges, & ornemens
qui leur estoit de besoing, pour faire, & dire, le service
Divin, lesquels Religieux furent envoyez devant à Honfleur, où
se devoit faire leur embarquement.
7/495 Or les Peres Religieux qui furent nommez & designez pour ceste
saincte entreprise, estoient le Père Denis [8], pour
Commissaire, Jean Delbeau[9], Joseph le Caron, & Pacifique du
Plessis [10], chacun desquels estoit porté d'une saincte
8/496 affection, & brusloient de faire le voyage, moyennant la grâce
de Dieu, affin de voir s'ils pourroient faire quelque bon
fruit, & planter en ces lieux l'estendart de Jesus-Christ, avec
une délibération de vivre & mourir pour son sainct Nom, s'il
estoit necessaire, & que l'occasion s'en presentast. Toutes
choses preparées, ils s'accommoderent des ornements d'Eglise, &
nous des choses necessaires pour nostre voyage.
[Note 8: Denis Jamay. Quoique le Frère Sagard écrive _Jamet_, nous
préférons l'orthographe du P. le Clercq, qui, en général, paraît avoir
puisé aux sources, et c'est pour cette raison, sans doute, que M.
Ferland et l'auteur de l'_Histoire de la Colonie française en Canada_
s'accordent à écrire _Jamay_.]
[Note 9: Le P. Jean d'Olbeau, désigné successeur du P. Denis, en cas de
mort. (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p. 53.) Il est évident que
Champlain écrit ce nom comme on le prononçait, sans se mettre en peine
d'être toujours d'accord avec lui-même sur ce point. Le Frère Sagard
écrit constamment Dolbeau. Enfin le P. le Clercq, sans s'arrêter à
aucune de ces orthographes, adopte celle qui vraisemblablement était
celle du P. d'Olbeau lui-même. Nous ne savons pourquoi M. Ferland écrit
ce nom comme le Frère Sagard.]
[Note 10: Le Frère Pacifique du Plessis. Quoique Champlain, dans cette
relation, donne indistinctement le titre de Père à chacun des quatre
récollets, il est constant que ce religieux n'était que Frère lai: aussi
l'auteur se corrige-t-il dans son édition de 1632: «Nous sçeusmes,
dit-il, la mort de frère Pacifique» (page 3 de la seconde partie); ce
qu'il n'eût jamais dit d'un Père. Sagard lui donne également le même
titre: «On ne peut bien mourir, remarque cet auteur, qu'en bien vivant,
comme a fait nostre bon frère Pacifique décédé à Kebec le 23 d'Aoust
l'an 1619.» Et, en marge, on lit: « Mort de F. Pacifique.» (Hist. du
Canada, pages 54 et 55.) Le P. le Clercq, qui avait toutes sortes de
raisons, en même temps que les moyens, de ne pas se tromper en pareille
matière, est encore plus explicite: «La joye de leur arrivée, » dit-il
en parlant des PP. Paul et Guillaume, «fut traversée par la mort de
Frère Pacifique... Quoi qu'il ne fut qu'un Frère laïc, on peut dire
qu'il a extrêmement travaillé en peu de temps à l'avancement spirituel &
temporel de la Mission.» (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p. 155.)
Après ces témoignages non équivoques d'auteurs si compétents, on se
demande comment l'auteur de l'_Histoire de la Colonie française en
Canada_ a pu avoir le courage de s'écarter de l'opinion suivie jusqu'à
ce jour, en donnant nommément au Frère Pacifique le titre de Père, sans
citer d'autre autorité que celle du même P. le Clercq; et, ce qu'il y a
de plus singulier, c'est que le passage même auquel il renvoie, prouve
exactement le contraire de ce qu'il donne à entendre, puisque, à la page
citée (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p. 53), le P. le Clercq, qui
qualifie de Pères les trois premiers religieux, ne donne cependant à
celui dont nous parlons que le titre de Frère. Plus d'un lecteur, en
vérifiant les citations, sera étonné sans doute qu'on s'appuie de
l'autorité d'un auteur en lui faisant dire autre chose que ce qu'il dit.
Nous eussions volontiers laissé passer cette expression comme
inadvertence, si l'illustre auteur n'avait été jusqu'à ajouter au texte
de Champlain, comme nous verrons ci-après, pour donner à entendre que
Frère Pacifique ait dit la messe, et par conséquent qu'il fut prêtre. On
peut inférer de là que le même auteur, en donnant à Sagard le titre de
Père, veut également faire croire qu'il était prêtre; et cependant, sans
parler de Champlain, qui, dans l'édition de 1632, ne l'appelle jamais
autrement que Frère Gabriel, le P. le Clercq dit en toutes lettres qu'il
n'était que Frère lai. «On sçavoit par expérience,» dit-il (Prem.
établiss. de la Foy, t. I, p. 245), «que ne s'agissant presque que
d'humaniser les Sauvages & les disposer à la lumière de l'Evangile, les
Frères Lays non-seulement n'y estoient pas inutiles, mais y servoient
beaucoup, & pouvoient estre associez aux Ministères Apostoliques. C'est
pourquoy on y destina le Frère Gabriel Sagard.»]
Je partis de Paris le dernier jour de Febvrier, pour aller à
Rouen trouver nos associez, & leur representer la volonté de
Monseigneur le Prince, entr'autres choses le desir qu'il avoit
que ces bons Pères Religieux fissent le voyage, recognoissant
que mal-aisément les affaires du païs pourroient venir à
quelque perfection ou advancement, si premierement Dieu n'y
estoit servy[11], dequoy nos associez furent fort contens,
promettans d'assister lesdits Pères de leur pouvoir, & les
entretenir à l'advenir de leur nourritures.
[Note 11: Après avoir cité Champlain en cet endroit, l'auteur de
l'_Histoire de la Colonie française en Canada_ ajoute, sans indiquer
d'autre source: «La compagnie, après les engagements qu'elle avait pris,
ne pouvait décliner cette proposition, et, sur le motif de la volonté du
roi, allégué par Champlain, elle promit de nourrir les religieux qui
seraient désignés» (t. I, p. 145). Sur quoi nous nous permettrons
d'abord de remarquer, que le «motif allégué par Champlain» n'est pas
précisément la volonté du roi, mais le désir du prince de Condé, qui,
comme on sait, n'était pas, à cette époque, en fort bons termes avec la
cour. Ensuite, le lecteur peut se demander si cette phrase que nous
venons de citer, rend bien celle de Champlain: Dequoy nos associez
furent fort contents, etc.]
Lesdits Pères arriverent à Rouen le vingtiesme de Mars
ensuivant, où nous sejournasmes quelque temps, & de là fusmes à
Honfleur, pour nous embarquer, où nous sejournasmes aussi
quelques jours, en attendant que nostre vaisseau fut
appareillé, & chargé des choses necessaires pour un si long
9/497 voyage, & cependant on se prépara pour la conscience, à ce que
chacun de nous s'examinast, & se purgeast de ses péchez, par
une pénitence, & confession d'iceux, affin de faire son bon
jour, & se mettre en estat de grâce, pour puis après estants
plus libres, chacun en sa conscience, s'exposer en la garde de
Dieu, & à la mercy des vagues de ceste grande & perilleuse Mer.
Ce faict, nous nous embarquasmes dedans le vaisseau de ladite
Association, qui estoit de trois cens cinquante tonneaux,
appelé le S. Estienne, dans lequel commandoit le Sieur de Pont
Gravé, & partismes dudit Honfleur le vingt-quatriesme jour
d'Aoust[12] audit an, & fismes voile avec vent fort favorable,
& voguâmes sans rencontre de glaces, ny autres hazards, grâces
à Dieu, & en peu de temps arrivasmes devant le lieu appellé
Tadoussac, le vingt-cinquiesme jour de May, où nous rendismes
grâces à Dieu, de nous avoir conduit si à propos au port de
salut.
[Note 12: Le 24 d'avril. A défaut d'autres témoignages, le contexte
suffirait pour prouver qu'il y a ici erreur purement typographique. «
Nous partîmes d'Honfleur,» écrit le P. d'Olbeau à son ami le P. Didace
David, «le 24 d'Avril au soir, & arrivâmes le 25 May à un Port où
s'arresterent les navires qui navigent icy. Ce port s'appelle
Tadoussac.» (Lettre citée par le P. le Clercq, Prem. établiss. de la
Foy, t. I, p. 62.) «Ces bons Pères, dit Sagard, s'estant tous disposez
par fréquentes oraisons & bonnes oeuvres à une entreprise si pieuse &
méritoire, se mirent en chemin pour commencer leur glorieux voyage, à
pied & sans argent à l'Apostolique selon la coustume des vrais frères
Mineurs, & s'embarquèrent à Honfleur l'an 1615, le 24 d'Avril environ
les cinq heures du soir que le vent & la marée leur estoient
favorables.» (Hist, du Canada, p. 22.)]
Aprés on commença à mettre des hommes en besongne pour
accommoder nos barques, affin d'aller à Québec, lieu de nostre
habitation, & au grand sault Sainct Louys, où estoit le
rendez-vous des Sauvages qui y viennent traicter.
10/498 Les barques accommodées nous nous mismes dedans, avec lesdits
Peres Religieux [13], l'un desquels appellé le Pere Joseph sans
s'arrester ny faire aucun sejour à Québec, voulut aller droict
au grand sault, où estant, il veit tous les Sauvages, & leur
façon de faire. Ce qui l'esmeut d'aller hyverner dans le pays,
entr'autres celuy des peuples qui ont leur demeure arrestée,
tant pour apprendre leur langue, que voir ce qu'on en pourroit
esperer, en ce qui regarde leur réduction au Christianisme.
Ceste resolution ainsi prise, il s'en retourna à Québec le
vingtiesme jour de Juin[14], pour avoir quelques ornements
d'Eglise, & autres choses pour sa commodité. Cependant
11/499 j'estois demeuré [15] audit Québec pour donner ordre à ce qui
deppendoit de l'habitation, tant pour le logement des Pères
Religieux, qu'ornements d'Eglise, & construction d'une
Chappelle, pour y dire & chanter la Messe, comme aussi
d'employer autres personnes pour deffricher les terres. Je
m'embarquay pour aller audit sault, avec le Père Denis [16] qui
estoit arrivé ce mesme jour de Tadoussac, avec ledit sieur du
Pont-Gravé.
[Note 13: Plusieurs détails que nous ont conservés le Frère Sagard et le
P. le Clercq, nous font voir comment il faut entendre ce passage. «Après
avoir sejourné deux jours à Tadoussac,» dit celui-ci (Prem. établiss. de
la Foy, t. I, p. 57), «le R. P. Commissaire destina le P. Jean Dolbeau
pour aller devant à Québec, pour y préparer toutes choses.» D'après
Sagard (Hist. du Canada, p. 24), le même P. d'Olbeau, «après avoir
sejourné un jour ou deux à Tadoussac, partit pour Kebec dans la première
barque qui se mit à veille, & les autres pères cinq ou six jours après
dans d'autres vaisseaux pour le mesme lieu.» Le P. d'Olbeau serait donc
parti de Tadoussac le 27 de mai. D'un autre côté, il nous apprend
lui-même, dans sa lettre au P. Didace David (Prem. établiss. de la Foy,
t. I, p. 63), qu'il arriva à Québec «seul de religieux le second de
Juin.» Les autres, c'est-à-dire, le P. Denis, le P. Joseph et le F.
Pacifique, ayant quitté Tadoussac cinq ou six jours après, durent
arriver à l'habitation vers le 8. Cependant, le P. Joseph dut passer à
Québec un peu avant le P. Denis, puisque celui-ci, qui en repartit le
jour même qu'il y était arrivé, le rencontra à la rivière des Prairies,
qui s'en revenait à Québec. Quant à Champlain il y a tout lieu de croire
qu'il prit la première barque prête, et que par conséquent il arriva à
Québec le 2 de juin avec le P. d'Olbeau: car, d'abord, sa présence y
était grandement nécessaire tant pour la direction des travaux, que pour
le logement des pères, et le choix de l'emplacement de la chapelle; en
second lieu, on voit qu'il était déjà à Québec depuis quelques jours
quand le P. Denis y arriva vers le 8, puisque, le jour même de l'arrivée
de ce père, il part avec lui pour le saut Saint-Louis, et que d'un autre
côté il dit lui-même être demeuré quelque temps à Québec. Il est donc à
peu près certain que Champlain arriva à Québec le 2 de juin, et en
repartit vers le 8 ou le 10.]
[Note 14: Cette date, suivant nous, doit s'entendre du retour du P.
Joseph à Québec, et non pas de son départ du saut Saint-Louis. En effet,
Champlain, qui devait être parti de l'habitation vers le 8, comme nous
avons vu ci-dessus, pouvait avoir mis huit ou dix jours à monter à la
rivière des Prairies, et y aurait rencontré le P. Joseph le 17 ou le 18.
Deux jours après, le père pouvait être à Québec. De plus, Champlain, en
descendant, le rencontre de nouveau à la rivière des Prairies, et arrive
lui-même à Québec le 26. Donc le père était de retour à la rivière des
Prairies au moins deux jours avant le 26, puisque Champlain ne pouvait
guères mettre moins de deux jours à descendre. Or il est presque
incroyable qu'il eût pu, du 20 au 24 descendre du saut Saint-Louis à
Québec, y régler ses petites affaires, et remonter à la rivière des
Prairies. Enfin, ce qui vient donner encore plus de vraisemblance à
cette supposition, c'est que, si le P. Joseph est reparti de Québec le
20 ou au moins le 21 au matin, il a pu célébrer la sainte messe à la
rivière des Prairies le 24, par conséquent avant que le P. d'Olbeau
l'eût dite à Québec le 25, comme l'affirme le Mémoire des Récollets de
1637 (Archives de Versailles), lequel a dû être fait sous la dictée des
Pères qui étaient venus au Canada. On y lit entre autres ces mots: «La
première messe qui fust jamais dicte en la Nouvelle-France, fut célébrée
par eux à la riviere des Prairies, & la seconde à Québec.»]
[Note 15: Champlain dut demeurer à l'habitation cinq ou six jours,
c'est-à-dire, depuis le 2 de juin jusque vers le 8. (Voir la note l de
la page précédente.)]
[Note 16: Comme on le voit, le P. Denis part avec Champlain, et non pas
avec le P. Joseph. L'auteur de l'_Histoire de la Colonie française en
Canada_ (t. I, p. 148), après avoir invoqué le témoignage de Champlain
sur un fait que personne assurément ne songera à contester, avance, sans
citer aucune autorité que le P. le Caron, après s'être fourni
d'ornements d'église et d'autres objets, «remonta le fleuve
Saint-Laurent avec le P. Denis Jamay, qui, à son tour,» ajoute-t-il,
«désirait aussi beaucoup de voir les sauvages.» On doit supposer qu'il
s'appuie ici sur le P. le Clercq, vu que Sagard ne fait aucune mention
de cette circonstance. Mais il restera toujours à expliquer pourquoi
l'on met ainsi de côté un témoin oculaire aussi digne de foi que
Champlain, pour suivre un auteur qui, écrivant plus de soixante ans
après, pouvait se tromper sur des détails de cette nature, et qui, après
tout, ne donne aucune preuve de ce qu'il affirme. Il est bien vrai que
le P. d'Olbeau, qui était à Québec dans le moment, dit que «le P.
Commissaire & le P. Joseph n'y arresterent pas [à l'habitation], ains
voguèrent le long de la rivière»... (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p.
63); mais cela ne veut pas dire que les deux pères soient partis
ensemble ou dans la même barque. Le P. Denis quitta donc Québec vers le
8 de juin (voir note l, page 10), et non pas après que le P. Joseph fut
redescendu du saut Saint-Louis, ce qui n'aurait pu être qu'après le 20
du même mois.]
Quant est des autres Religieux, à sçavoir les Père Jean, &
12/500 Pacifique, ils demeurèrent audit Quebec[17] pour accommoder
leur Chappelle, & donner ordre à leur logement, lesquels furent
grandement édifiez d'avoir veu le lieu tout autrement qu'ils ne
s'estoient imaginez, & qui leur augmenta leur zèle.
[Note 17: À la date du 20 juillet de cette année 1615, le P. Jean
d'Olbeau écrivait de Québec au P. Didace David: «... J'arrivay seul de
Religieux [à l'habitation] le second de Juin. Les autres y vinrent après
selon la commodité. Le P. Commissaire & le P. Joseph n'y arresterent
pas, ains ils voguerent le long de la rivière quarante ou cinquante
lieues... J'ay presque demeuré toujours seul avec Frère Pacifique depuis
que nous sommes à terre...» Il continua vraisemblablement à y demeurer
jusqu'au mois de décembre. «Le P. d'Olbeau,» dit Sagard (Hist. du
Canada, p. 26), «tousjours plein de zèle, prit le premier l'essor pour
les Montagnais... Il partit le second jour de Décembre, pour y cabaner,
apprendre leur langue, les catechiser, «courir les bois avec eux;...
mais la fumée luy pensa perdre la veue, qu'il n'avoit des-ja guere
bonne, & fut plusieurs jours sans pouvoir ouvrir les yeux, qui luy
faisoient une douleur extrême, tellement que dans l'apprehension que ce
mal augmentait il fut contraint de les quitter après deux mois de temps,
& revenir à l'habitation vivre avec ses frères.» Le P. d'Olbeau était
donc de retour à Québec vers le commencement de février 1616.]
Nous arrivasmes à la riviere des Prairies, cinq lieues au
dessous du saut Sainct Louys, où estoient descendus les
Sauvages. Je ne diray point le contentement que reçeurent nos
Pères Religieux, non seulement en voyant l'estendue d'un si
grand fleuve, remply de plusieurs belles isles, entouré d'un
païs de costes assez fertiles, comme on peut juger en
apparence. Mais aussi pour y voir grande quantité d'hommes
forts & robustes, qui montrent n'avoir l'esprit tant sauvage,
comme les moeurs, & qu'ils se l'estoient representé, comme
eux-mesmes le confessoient & ce seulement faute d'estre
cultivez, & le tout autrement qu'on ne leur avoit fait
entendre. Je n'en feray point la description, renvoyant le
Lecteur à ce que j'en ay dit en nos livres précédents, imprimez
en l'an mil six cens quatorze [18].
[Note 18: C'est dans son édition de 1613, que Champlain décrit le plus
en détail les différentes parties du pays. Il lui semblait probablement
qu'il n'y avait qu'un an de tout cela.]
Et continuant mon discours nous trouvasmes le Père Joseph qui
s'en retournoit à Québec, comme j'ay dit cy-dessus, pour se
préparer & prendre ce qui luy estoit necessaire, affin d'aller
hyverner dans le pays. Ce que je ne trouvois à propos pour le
temps, ains je luy conseillois pour sa commodité qu'il passast
13/501 l'hyver en l'habitation seulement, & que le Printemps venu, il
pourroit faire le voyage, au moins durant l'Esté, m'offrant de
luy faire compagnie & en ce faisant il ne laisseroit de voir ce
qu'il eust peu voir en hyvernant, & retourner parler l'hyver
audit Québec, où il eust eu la fréquentation ordinaire de ses
frères, & d'autres personnes qui restoient à l'habitation, à
quoy il eust mieux proffité que de demeurer seul parmy ces
peuples, où à mon advis il ne pouvoit pas avoir beaucoup de
contentement: neantmoins pour quelque chose qu'on luy peust
faire entendre, dire, & representer, il ne voulut changer de
dessein, estant poussé du zèle de Dieu, & d'affection envers
ces peuples, se promettant de leur faire congnoistre leur
salut. Et ce qui luy faisoit entreprendre ce dessein estoit, à
ce qu'il nous representa, qu'il estoit necessaire qu'il y
allast, tant pour mieux recognoistre le naturel des peuples,
que pour apprendre plus aisément leur langage, & quant aux
difficultez qu'on luy representoit debvoir se rencontrer en
leur conversation, il s'asseuroit d'y resister, & de les
supporter, & de s'accommoder à leurs vivres & incommoditez fort
bien, & alaigrement, moyennant la grâce de Dieu: de la bonté &
assistance duquel il se tenoit certain & asseuré, & que puis
qu'il y alloit de son service, & que c'estoit pour la gloire de
son nom, & prédication de son sainct Evangile, qu'il
entreprenoit librement ce voyage, s'asseurant qu'il ne
l'abandonneroit jamais en telle délibération. Et pour ce qui
regarde les commoditez temporelles, il falloit bien peu de
chose pour contenter un homme qui ne fait profession que d'une
14/502 perpétuelle pauvreté, & qui ne recherche autre chose que le
Ciel, non tant pour luy que pour les autres ses Confrères:
n'estant chose convenable à sa reigle d'avoir autre ambition
que la gloire de Dieu, s'estant proposé de souffrir & supporter
toutes les necessités, peines & travaux qui s'offriront pour la
gloire de Dieu. Et le voyant poussé d'un si sainct zèle, &
ardante charité, je ne l'en voulus plus destourner, & partit
avec ceste délibération d'y annoncer le premier le nom de Dieu,
moyennant sa saincte grâce, ayant un grand contentement que
l'occasion se presentast pour souffrir quelque chose pour le
nom, & gloire, de nostre Sauveur Jesus-Christ.
Or incontinent que je fus arrivé au sault[19], je visitay ces
peuples qui estoient fort desireux de nous voir, & joyeux de
nostre retour, sur l'esperance qu'ils avoient que nous leur
donnerions quelques uns d'entre nous pour les assister en leurs
guerres contre leurs ennemis, nous remontrant que mal-aisément
ils pourroient venir à nous si nous ne les assistions: parce
que les Iroquois leurs anciens ennemis, estoient tousjours sur
le chemin qui leur fermoient le passage, outre que je leur
avois tousjours promis de les assister en leurs guerres, comme
ils nous firent entendre par leur truchement. Surquoy ledit
sieur du Pont, & moy, advisames(20) qu'il estoit
15/503 tres-necessaire de les assister, tant pour les obliger
d'avantage à nous aymer, que pour moyenner la facilité de mes
entreprises & descouvertures, qui ne se pouvoient faire en
apparence que par leur moyen, & aussi que cela leur seroit
comme un acheminement, & préparation, pour venir au
Christianisme, en faveur de quoy je me resolu d'y aller
recognoistre leurs païs, & les assister en leur guerres, afin
de les obliger à me faire veoir ce qu'ils m'avoient tant de
fois promis.
[Note 19: Champlain dut arriver au saut Saint-Louis à peu près en même
temps que le P. Joseph arrivait à Québec, c'est-à-dire, vers le 19 ou le
20 de juin. (Voir ci-dessus, p. 10.)]
[Note 20: Pour cette expédition, comme pour celles de 1609 et de 1610,
Champlain ne part donc point inconsidérément ou sans réflexion, comme le
donne à entendre Charlevoix (Hist. de la Nouv. France, liv. IV), puisque
ce n'était qu'après en avoir conféré avec Pont-Gravé, qui pouvait, mieux
que personne, juger de l'opportunité de la chose. Les divers motifs qui
le déterminent, et qui se trouvent ici énoncés si clairement, ne sont
pas non plus l'appas de quelques pelleteries ou une avarice qui le
pousse jusqu'à la cruauté, comme prétend le prouver l'auteur de
l'_Histoire de la Colonie française en Canada_ (t. I, p. 136-142). Le
lecteur impartial trouvera le contraire en parcourant cette seule
relation de 1615, et pourra se convaincre en même temps qu'on eût
beaucoup mieux rendu justice à Champlain en donnant un bon résumé de ses
expéditions, et de celle-ci en particulier, qu'en rapprochant des textes
pris ça et là, et cités plus ou moins fidèlement, pour faire peser sur
un homme aussi estimable les graves soupçons d'intérêt personnel et de
cruauté. Quant aux résultats que pouvait avoir la conduite de Champlain,
il est beaucoup plus facile de les constater après coup, qu'il ne
l'était alors de prévoir toutes les chances et les alternatives d'une
lutte internationale à laquelle il n'était peut-être pas possible de ne
prendre aucune part. «Il semble aujourd'hui,» dit M. Ferland (Cours
d'Hist. du Canada, I, p. 149), «que la dignité et les intérêts de la
France y auraient beaucoup gagné, si le fondateur de Québec eût agi
comme le firent les Hollandais, et fût resté neutre au milieu des
dissensions des tribus aborigènes. Il serait cependant injuste de taxer
Champlain de précipitation ou d'imprudence: car nous sommes trop
éloignés de son temps, et trop peu au fait des circonstances dans
lesquelles il se trouvait, pour juger sûrement de l'opportunité de sa
démarche. Plusieurs considérations importantes ont dû l'engager dans
cette expédition. (M. Ferland parle ici de l'expédition de 1609 en
particulier.) Il voulait se concilier ses voisins immédiats, qui
auraient été des ennemis très-redoutables. Ne connaissant ni la
puissance ni l'énergie de la nation iroquoise, il espérait l'assujettir,
et la forcer à vivre en paix avec les autres peuples du pays. Il ne
pouvait prévoir qu'avant peu ses projets de pacification par la guerre
seraient rompus, et que, si la supériorité des armes européennes donnait
alors l'avantage aux Français, qui seuls en étaient pourvus, d'autres
Européens, à une époque assez rapprochée, en fourniraient aux cinq
nations, et qu'alors la lutte deviendrait inégale.»]
Nous les fismes donc tous assembler pour leur dire nos
volontez, lesquelles entendues, ils nous promirent de nous
fournir deux mil cinq cents hommes de guerre, qui feroient
merveilles, & qu'à ceste fin je menasse de ma part le plus
d'hommes qu'il me feroit possible. Ce que je leur promis faire,
estant fort aise de les voir si bien délibérez. Lors je
commençay à leur descouvrir les moyens qu'il falloit tenir pour
combattre, à quoy ils prenoient un singulier plaisir, avec
16/504 demonstration d'une bonne esperance de victoire. Et toutes
resolutions prises nous nous separasmes, avec intention de
retourner pour l'exécution de nostre entreprise. Mais
auparavant que faire ce voyage, qui ne pouvoit estre moindre
que de trois ou quatre mois, il estoit à propos que je fisse un
voyage à nostre habitation pour donner l'ordre requise, pendant
mon absence, aux choses necessaires.
Et le ... jour de ... ensuivant [21], je party de là pour
retourner à la riviere des Prairies, où estant avec deux canaux
de Sauvages, je fis rencontre du Père Joseph, qui retournoit à
[22] nostre habitation, avec quelques ornements d'Eglise pour
célébrer le sainct Sacrifice de la messe, qui fut chantée[23]
sur le bord de ladite riviere avec toute devotion, par le
Reverend Père Denis, & Père, Joseph, devant tous ces peuples
qui estoient en admiration, de voir les cérémonies dont on
usoit, & des ornements qui leur sembloient si beaux, comme
chose qu'ils n'avoient jamais veue: car c'estoient les premiers
qui y ont célébré la Saincte Messe[24].
[Note 21: Il est probable que Champlain partit du saut le 23 de juin et
vînt coucher à la rivière des Prairies, où la messe dut se chanter le
lendemain matin 24, jour de la Saint-Jean-Baptiste. C'est du moins ce
qui paraît le plus vraisemblable, quand on a bien examiné toutes les
circonstances rapportées par Champlain lui-même, qui était sur les
lieux, et par le Frère Sagard, dont le témoignage, comme auteur
contemporain, doit avoir ici une grande valeur, puisqu'il a vécu avec
plusieurs de ces premiers missionnaires.]
[Note 22: Le contexte montre assez qu'il faut lire: de nostre
habitation.]
[Note 23: Cette messe put être chantée en effet, puisqu'il se trouvait
là plusieurs français, sans compter les deux Pères. Il est tout à fait
probable, comme nous l'avons dit dans les notes précédentes, que ce fut
le jour de la Saint-Jean-Baptiste. Alors cette messe aurait été en effet
la première qui se soit dite en Canada, depuis l'époque de Jacques
Cartier. Champlain ne dit pas qu'il y ait assisté; mais il semble que
les détails qu'il en donne, le laissent entendre suffisamment; et,
quoiqu'il fut extrêmement pressé, puisqu'il avait promis d'être de
retour au saut dans quatre jours, comme il est dit plus loin, il est à
croire que sa piété l'aura fait passer par dessus toute considération
humaine.]
[Note 24: C'est-à-dire: _C'étaient les premiers qui ont célébré la
sainte messe chez eux_ ou _dans le pays_. Il semble, en effet, que la
pensée de l'auteur, dans ce passage, se reporte moins sur le lieu, que
sur «tous ces peuples, qui estoient en admiration, de voir les
cérémonies dont on usoit, & des ornements qui leur sembloient si beaux,
comme chose qu'ils n'avoient jamais veue,» et la raison de leur
étonnement, c'est que «c'estoient les premiers qui y ont célébré,» ou
qui célébraient parmi ces peuples. Du reste, il eût été superflu de
faire remarquer que la messe n'avait pas encore été dite dans un lieu où
il n'y avait jamais eu d'habitation, et qui n'était pas même le lieu
ordinaire de la traite. Mais une preuve positive que tel doit être le
sens qu'il faut attacher à cette phrase, c'est que le Mémoire des
Récollets de 1637 (Archives de Versailles) dit formellement que «la
première Messe qui fust jamais dicte en la Nouvelle France, fut célébrée
par eux à la riviere des Prairies, & la seconde à Québec.» Il est vrai
que le P. d'Olbeau (lettre déjà citée, note 2 de la page 10) affirme de
son côté avoir dit à Québec «la première Messe qui ait esté dite en ce
pays,» et il avait bien quelque raison de le croire, puisqu'il y avait
si peu d'apparence que le P. le Caron fût rendu au saut, ou qu'il se fût
arrêté en chemin pour la dire. Cependant, tout bien considéré, il semble
que le Mémoire a raison, et que la première messe dite en ce pays,
depuis l'époque de Jacques Cartier, fut célébrée à la rivière des
Prairies par le P. Commissaire, selon toutes les apparences, et la
seconde à Québec, par le P. d'Olbeau.]
17/505 Pour retourner à la continuation de mon voyage, j'arrivay audit
lieu de Québec le 26 où je trouvay le Père Jean, & le Père
Pacifique en bonne disposition, qui de leur part firent leur
debvoir audit lieu, d'apprester toutes choses. Ils y
celebrerent[25] la saincte Messe, qui ne s'y estoit encores
ditte[26], aussi n'y avoit-il jamais esté de Prebstre en ce
costé-là.
[Note 25: Dans la bouche d'un théologien, cette expression Ils y
célébrèrent signifierait sans doute que les deux religieux qui étaient à
l'habitation y dirent chacun la messe; mais, dans la bouche de
Champlain, elle veut dire simplement, qu'ils contribuèrent, chacun selon
leur pouvoir, à ce qui était nécessaire pour la célébration du saint
sacrifice: de même que un peu plus haut, quand il rapporte que «la Méfie
fut chantée... par le Reverend P. Denis, & P. Joseph,» il n'entend pas
dire non plus que la messe ait été chantée à deux. Supposé même qu'il
ait cru alors que Frère Pacifique fût prêtre aussi bien que le P.
d'Olbeau, ce qui est assez probable, puisque, dans cette relation de
1615, il lui donne le titre de Père, il ne devait pas vraisemblablement
parler avec autant de précision que s'il eût été réellement témoin
oculaire; car il ne faut point oublier que Champlain n'était pas à
Québec le jour qu'on y célébrait cette première messe. Or, s'il est
possible d'interpréter comme nous le faisons cette expression _ils y
célébrèrent_, il faut absolument l'entendre ainsi, puisqu'il est prouvé,
par des témoignages clairs et positifs, que Pacifique du Plessis n'était
que Frère lai. (Voir p. 7, note 3.) Comment donc s'expliquer que
l'auteur de l'_Histoire de la Colonie francise en Canada_ ait non
seulement pris ces mots au pied de la lettre, mais ait cru devoir en
fixer le sens d'une manière plus précise, en écrivant: _ils y
celebrerent l'un et l'autre?_ Car si Champlain, comme laïc, plus versé
dans la science de la navigation que dans la connaissance des ordres
religieux ou de la langue théologique, est excusable de n'avoir aperçu
d'abord aucune différence entre des religieux qui portaient le même
habit, il n'en est pas de même d'un écrivain ecclésiastique, qui a sous
les yeux les documents historiques les plus clairs et la rectification
de Champlain lui-même (édit. 1632, p. 3, deuxième partie). On dira
peut-être qu'on n'a pas cité Champlain textuellement en cet endroit.
Mais, donner la substance du texte sans indiquer d'autre source, et
renvoyer, un instant après, à la page précise où se trouvent les
expressions dont nous parlons, n'est-ce pas dire au lecteur: Pour parler
ainsi, je m'appuie sur le témoignage de Champlain?]
[Note 26: Cette messe, la première dite à Québec depuis sa fondation,
fut célébrée le 25 de juin. «Le 25 de Juin,» écrit le P. d'Olbeau
lui-même à son ami le P. Didace David, «en l'absence du Révérend P.
Commissaire j'ay célébré la sainte Messe, la première qui ait esté dite
en ce pays, dont les habitans sont véritablement Sauvages de nom &
d'effet.» (Lettre citée par le P. le Clercq, Prem. établiss. de la Foy,
t. I, p. 62-65.) «Rien ne manqua pour rendre cette action solemnelle,
autant que la simplicité de cette petite troupe d'une Colonie naissante
le pouvoit permettre. Le célébrant & les assistans tous baignez de
larmes par un effet de la consolation intérieure, que Dieu repandoit
dans leurs âmes de voir descendre pour la première fois, le Dieu, &
Verbe Incarné sous les especes du Sacrement dans ces terres auparavant
inconnues; s'estant préparé par la Confession, ils y receurent le
Sauveur par la Communion Eucharistique: le _Te Deum_ y fut chanté au
bruit de leur petite artillerie, & parmy les acclamations de joye dont
cette solitude retentissoit de toute part, l'on eut dit qu'elle estoit
changée en un Paradis, tous y invoquans le Roy du Ciel, benissans son
saint nom, & appellans à leur secours les Anges tutelaires de ces vastes
Provinces, pour attirer ces peuples plus efficacement à la connoissance
& adoration du vray Dieu.» (_Ibid._ p. 60-62.)]
18/506 Ayant mis ordre à toutes choses, audit Québec, je pris deux
hommes avec moy, & m'en retournay à la riviere des Prairies,
pour m'en aller avec les Sauvages, & partis de Québec le
quatriesme jour de Juillet, & le huictiesme dudit mois estant
sur le chemin, je rencontray[27] le sieur du Pont, & le Père
Denis, qui s'en revenoient audit Québec, & me dirent que les
Sauvages estoient partis bien faschez, de ce que je n'estois
allé avec eux, du nombre desquels plusieurs nous faisoient
morts, ou prins des Iroquois, d'autant que je ne devois tarder
que quatre, ou cinq jours, & neantmoins j'en retarday dix [28].
Ce qui faisoit desesperer ces peuples, & mesmes nos François,
tant ils estoient desireux de nous revoir. Ils me dirent que le
19/507 Père Joseph estoit party[29] avec douze François qu'on avoit
baillé aux Sauvages les assister. Ces nouvelles m'affligèrent
un peu, d'autant que si j'y eusse esté, j'eusse mis ordre à
beaucoup de choses pour le voyage, ce que je ne peu pas, tant
pour le petit nombre d'hommes, comme aussi pource qu'il n'y en
avoit pas plus de quatre ou cinq seulement qui sceussent le
maniement des armes, veu qu'en telle entreprise les meilleurs
n'y sont pas trop bons. Tout cela ne me fist point pourtant
perdre courage à poursuivre l'entreprise, pour l'affection que
j'avois de continuer mes descouvertures. Je me separay donc
d'avec lesdits sieurs du Pont, & Père Denis, avec resolution de
m'en aller dans les deux canaux qui estoient avec moy, & suivre
après nos sauvages, ayans pris les choses qui m'estoient
necessaires.
[Note 27: Ce devait être à quelques lieues au-dessus de Sorel, puisque,
après avoir quitté Pont-Gravé et le P. Denis, il fait encore environ six
lieues avant de prendre la rivière des Prairies.]
[Note 28: C'est-à-dire, qu'il fut à son voyage dix jours de plus qu'il
n'avait compté. Il était parti du saut Saint-Louis le 23 ou le 24 de
juin, comme nous avons vu (p. 16, note l); par conséquent, il devait y
être de retour le 28 ou le 29, et l'on était déjà au 8 de juillet. Il
est à remarquer que, sur la nouvelle du départ des sauvages, il ne
remonte pas jusqu'au saut, mais qu'il coupe au plus court, par la
rivière des Prairies.]
[Note 29: Si le P. le Caron était parti dès le 8 de juillet, il est
impossible qu'il ait dit la messe aux Trois-Rivières le 26 du même mois,
comme l'affirme le P. le Clercq (Prem. établiss. de la Foy, t. I, p.
66), et après lui M. Ferland (Cours d'Hist. du Canada, I, 170) et
l'auteur de l'_Histoire de la Colonie française en Canada_ (t. I, p.
149). Si réellement la messe fut dite aux Trois-Rivières le 26 de
juillet, ce fut vraisemblablement par le P. Denis, qui dut en effet y
arrêter en descendant avec Pont-Gravé.]
Le 9 dudit mois, je m'embarquay moy troisiesme, à sçavoir l'un
de nos truchemens[30], & mon homme, avec dix Sauvages, dans
lesdits deux canaux, qui est tout ce qu'ils pouvoient porter,
d'autant qu'ils estoient fort chargez & embarassez de hardes,
ce qui m'empeschoit de mener des hommes d'avantage.
[Note 30: Probablement Étienne Brûlé, dont il est parlé plus loin dans
cette relation.]
Nous continuasmes nostre voyage amont le fleuve S. Laurens,
quelques six lieues, & fumes par la riviere des Prairies, qui
descharge dans ledit fleuve, laissant le sault Sainct Louys
cinq ou six lieues plus amont, à la main senestre, où nous
passasmes plusieurs petits sauts par ceste riviere, puis
entrasmes dans un lac [31], lequel passé, rentrasmes dans la
20/508 riviere, où j'avois esté auparavant[32], laquelle va, & conduit
aux Algommequins, distante du sault Sainct Louys de
quatre-vingt neuf [33] lieues, de laquelle riviere j'ay fait
ample description en mon precedent livre, & traicté de mes
descouvertures, imprimé en l'année mil six cents quatorze [34].
C'est pourquoy je n'en parleray point en ce traicté, &
continueray mon voyage jusques au lac des Algommequins [35], où
estant, rentrasmes dedans une riviere [36] qui descend dedans
ledit lac, & allasmes amont icelle quelque trente-cinq lieues,
& passasmes grande quantité de saults, tant par terre, que par
eau, & en un pays mal aggreable, remply de sapins, boulleaux, &
quelques chesnes, force rochers, & en plusieurs endroicts un
peu montagneux. Au surplus fort desert, & sterille, & peu
habité, si ce n'est de quelques Sauvages Algommequins, appellez
Otaguottouemin[37], qui se tiennent dans les terres, & vivent
de leurs chasses, & pescheries qu'ils font aux rivieres,
21/509 estangs, & lacs, dont le païs est assez muny. Il est vray qu'il
semble que Dieu a voulu donner à ces terres affreuses &
désertes quelque choses en sa saison, pour servir de
rafraichissement à l'homme, & aux habitans de ces lieux. Car je
vous asseure qu'il se trouve le long des rivieres si grande
quantité de blues [38], qui est un petit fruict fort bon à
manger, & force framboises, & autres petits fruicts, & en telle
quantité, que c'est merveilles: desquels fruicts ces peuples
qui y habitent en font seicher pour leur hyver, comme nous
faisons des pruneaux en France, pour le Caresme. Nous laissames
icelle riviere qui vient du Nort[39], & est celle par laquelle
les Sauvages vont au Sacquenay pour traicter des Pelleteries,
pour du Petun. Ce lieu est par les quarante & six degrez de
latitude [40] assez aggreable à la veue, encores que de peu de
rapport.
[Note 31: Le lac des Deux-Montagnes.]
[Note 32: La rivière des Algonquins, aujourd'hui l'Outaouais, qu'il
avait remonté jusqu'aux Allumettes, en 1613.]
[Note 33: Il est probable qu'il y avait, dans le manuscrit, 8 à 9
lieues, et que le typographe aura lu 89, qu'il aura mis en toutes
lettres. Du saut Saint-Louis à l'embouchure de l'Outaouais, il y a en
effet huit ou neuf lieues.]
[Note 34: Le cours de l'Outaouais est décrit par l'auteur dans son
édition de 1613, Quatrième Voyage.]
[Note 35: Le lac des Algonquins n'est autre chose que le lac des
Allumettes. On appelait les Kichesipirini Algonquins de l'Ile, ou
Sauvages de l'Ile, et, pour désigner leur île et leur lac, on disait
l'île des Algonquins, et le lac des Algonquins. (Voir 1613, p. 320.)]
[Note 36: Depuis cet endroit jusqu'aux Joachims, c'est-à-dire, l'espace
d'environ dix lieues, l'Outaouais prend le nom de rivière Creuse,
au-dessus de laquelle il reste encore vingt ou vingt-cinq lieues à faire
avant de prendre la rivière Mataouan; ce qui fait à peu près les
trente-cinq lieues que compte l'auteur.]
[Note 37: La Relation de 1650 leur donne à peu près le même nom avec une
terminaison sauvage, Outaoukotouemiouek: «Ce sont peuples qui ne
descendent quasi jamais vers les François; leur langue est meslée de
l'Algonquine & de la Montagnèse.» La Relation de 1640, qui les appelle
Kotakoutouemi, nous apprend qu'ils demeuraient du côté du nord de la
rivière. «Montant plus haut,» y est-il dit (ch. X), «on trouve les
Kichesipirini, les Sauvages de l'Isle, qui ont à costé dans les terres
au Nord les Kotakoutouemi.»]
[Note 38: Bluets. Quoique ce mot n'ait pas trouvé grâce auprès de
l'Académie, au moins dans l'acception qu'il a ici, on le trouve employé
dans la plupart des auteurs qui ont écrit sur le Canada, et en
particulier dans le P. de Charlevoix, qui lui consacre un article
spécial dans sa Description des Plantes de l'Am. Sept. XCIII, sous le
titre de BLUET DU CANADA, _Vitis idoea Canadensis, Myrti folio_. Les
botanistes d'aujourd'hui rapportent les diverses espèces de Bluets au
genre Vaccinìum.]
[Note 39: À cet endroit où l'on prend la rivière Mataouan pour gagner le
lac Nipissing, l'Outaouais vient en effet du Nord; mais, depuis sa
source jusqu'à quelques lieues de la, il vient du nord-ouest, ou à peu
près. Du lac Témiscaming, ou des différentes sources de l'Outaouais, on
peut, comme le remarque Champlain, aller rejoindre la tête du
Saint-Maurice, et de là passer à la rivière Chomouchouan, qui va tomber
dans le lac Saint-Jean.]
[Note 40: La latitude du lieu où la rivière Mataouan se jette dans
l'Outaouais, est d'environ 46° 18'. On ne peut guères s'expliquer, que
par l'imperfection de ses instruments, comment Champlain peut trouver
ici une hauteur si faible, quand deux ans auparavant, il avait placé
l'île des Allumettes au quarante-septième degré.]
Continuant nostre chemin par terre, en laissant ladite riviere
des Algommequins, nous passames par plusieurs lacs, où les
sauvages portent leurs canaux jusques à ce que nous entrasmes
dans le lac des Nipisierinij, par la hauteur de quarante-six
22/510 degrez & un quart de latitude. Et le vingt-sixiesme jour dudit
mois[41], après avoir fait, tant par terre que par les lacs
vingt-cinq lieues, ou environ. Ce faict nous arrivasmes aux
cabannes des Sauvages, où nous sejournasmes deux jours avec
eux. Ils nous firent fort bonne réception, & estoient en bon
nombre: Ce sont gens qui ne cultivent la terre que fort peu. A.
vous montre l'habit de ces peuples allant à la guerre. B. celuy
des femmes, qui ne diffaire en rien de celuy des montaignairs,
& Algommequins grands peuples & qui s'estendent fort dans les
terres [42].
[Note 41: Le 26 de juillet. Toute cette phrase, évidemment, doit se
rattacher à la précédente.]
[Note 42: Voir les figures indiquées par les lettres A et B.]
Durant le temps que je fus avec eux, le Chef de ces peuples, &
autres des plus anciens, nous festoyerent en plusieurs festins,
selon leur coustume, & m'estoient peine [43] d'aller pescher &
chasser, pour nous traicter le plus délicatement qu'ils
pouvoient. Ces dicts peuples estoient bien en nombre de sept à
huict cent ames, qui se tiennent ordinairement sur le lac, où
il y a grand nombre d'isles fort plaisantes, & entr'autres une
qui a plus de six lieues de long, où il y a 3 ou 4 beaux
estans, & nombre de belles prairies, avec de tresbeaux bois qui
l'environnent, où il y a abondance de gibier, qui se retirent
dans cesdits petits estangs, où les Sauvages y prennent du
poisson. Le costé du Septentrion dudict lac est fort agréable,
il y a de belles prairies pour la nourriture du bestail, &
plusieurs petites rivieres qui se deschargent dans iceluy lac.
[Note 43: Mettaient peine, prenaient la peine de.]
Ils faisoient lors pescherie dans un lac fort abondant de
23/511 plusieurs sortes de poisson, entr'autres d'un tresbon, qui est
de la grandeur d'un pied de long, comme aussi d'autres especes,
que les sauvages peschent pour faire seicher, & en font
provision. Ce lac[44] a en son estendue quelque huict lieues de
large, & vingt-cinq de long, dans lequel descend une riviere
[45] qui vient du Norouest, par où ils vont traicter les
marchandises que nous leur donnons en troque, & retour de leur
Pelletries, & ce avec ceux qui y habitent [46], lesquels vivent
de chasse, & de pescheries, pays peuplé de grande quantité,
tant d'animaux, qu'oyseaux, & poissons.
[Note 44: Ici l'auteur parle encore du lac Nipissing, qu'il fait
cependant un peu trop long.]
[Note 45: La rivière aux Esturgeons. Elle vient plutôt du nord, que du
nord-ouest; mais elle se jette dans le lac Nipissing du côté du
nord-ouest, et sert de décharge au lac Tamagaming, qui semble avoir été
la demeure des Outimagami. (Voir la note suiv.)]
[Note 46: «Les Nipissiriniens,» dit la Relation de 1640 (ch. X), «ont au
Nord les Timiscimi, les Outimagami, les Ouachegami, les Mitchitamou, les
Outurbi, les Kiristinon, qui habitent sur les rives de la mer du Nord,
où les Nipissiriniens vont en marchandise.»]
Après nous avoir reposé deux jours avec le chef desdits
Nipisierinij: nous nous rembarquasmes en nos canaux, & entrames
dans une riviere[47], par où ce lac se descharge, & fismes par
icelle quelques trente-cinq lieues & descendismes par plusieurs
petits saults, tant par terre, que par eau, jusques au lac
Attigouautan[48]. Tout ce païs est encores plus mal-aggreable
que le précèdent, car je n'y ay point veu le long d'iceluy dix
arpens de terre labourable, sinon rochers, & païs aucunement
montagneux. Il est bien vray que proche du lac des Attigouautan
nous trouvasmes des bleds d'Inde, mais en petite quantité, où
nos Sauvages furent prendre des sitrouilles qui nous semblerent
24/512 bonnes, car nos vivres commençoient à nous faillir, par le
mauvais mesnage desdits Sauvages, qui mangèrent si bien au
commencement, que sur la fin il en restoit fort peu, encores
que ne fissions qu'un repas le jour. Il elt vray, comme j'ay
dit cy-dessus, que les blues, & framboises ne nous manquèrent
en aucune façon, car autrement nous eussions esté en danger
d'avoir de la necessité.
[Note 47: La rivière des Français.]
[Note 48: Le lac Huron. Attigouautan, ou Attignaouantan, était le nom
d'une des plus considérables tribus huronnes, la tribu de l'Ours, qui
était la plus voisine du lac. (Relations des Jésuites; Sagard.)]
Nous fismes rencontre de 300 hommes d'une nation que nous avons
nommez les cheveux relevez [49], pour les avoir fort relevez, &
agencez, & mieux peignez que nos courtisans, & n'y a nulle
comparaison, quelque fers, & façon qu'ils y puissent apporter.
Ce qui semble leur donner une belle apparence. Ils n'ont point
de brayer, & sont fort decouppez par le corps, en plusieurs
25/513 façons de compartiment: Ils se paindent le visage de diverses
couleurs, ayants les narines percées, & les oreilles bordées de
patinostres. Quand ils sortent de leurs maisons ils portent la
massue, je les visitay & familiarisay quelque peu, & fis amitié
avec eux. Je donnay une hache à leur Chef, qui en fut aussi
content, & resjouy, que si le luy eusse fait quelque riche
prêtent, & communiquant avec luy, je l'entretins sur ce qui
estoit de son païs, qu'il me figura avec du charbon sur une
escorce d'arbre. Il me fist entendre qu'ils estoient venus en
ce lieu pour faire secherie de ce fruict appelle blues, pour
leur servir de manne en hyver, & lors qu'ils ne trouvent plus
rien. A. C. montre de la façon qu'ils s'arment allant à la
guerre. Ils n'ont pour armes que l'arc, & la flesche, mais elle
est faite en la façon que voyez dépainte, qu'ils portent
ordinairement, & une rondache de cuir boullu[50], qui est d'un
animal comme le bufle.
[Note 49: Le nom huron de ces sauvages était Andatahouat (Sagard, Hist.
du Canada, p. 199), ou Ondataouaouat (Relat. des Jésuites). Sagard, dans
son Dictionnaire de la langue huronne, nous donne de plus les noms des
trois nations qui en dépendaient, les Chisérhonon, les Squierhonon et
les Hoindarhonon; c'étaient probablement autant de tribus d'une même
nation. Mais il est à remarquer que le nom de Cheveux-Relevés n'est
point la traduction du mot _Ondatahouat. Ondata_ ou _Onnhata_, en huron,
signifie _bois_; et il est tout à fait probable que la nation de Bois,
ou les _gens de bois_, dont parle Sagard (Hist. du Canada, p. 197), sont
les Andatahouat mêmes. «Ils sont,» dit-il, en parlant de ces gens de
bois, «dépendants des cheveux relevez & comme une mesme nation.» Du mot
_Ondatahouat_, s'est formé _Outaouat_, ou Outaouais, nom sous lequel on
a désigné plus tard tous les Algonquins Supérieurs. Ces Cheveux-Relevés
ne demeuraient point à l'embouchure de la rivière des Français, où
Champlain les rencontre ici; puisque, comme il est dit un peu plus loin,
«ils estoient venus en ce lieu pour faire pescherie de blues»; et,
quelques années plus tard, lorsque Sagard suit la même route, il trouve
au même endroit ces mêmes Cheveux-Relevés, «qui s'estoient venus camper,
dit-il, proche la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons &
autres qui retournoient de la traicte de Kebec.» Où était donc la
demeure de ces peuples? Champlain, dans sa grande carte de 1632, les
place à l'ouest de la nation du Petun; ce qui porterait à croire qu'ils
occupaient cette longue pointe qui s'avance dans l lac Huron vers les
iles de Manitoualin. D'un autre côté, la Relation de 1640 place dans ces
îles mêmes les Outaouan, «peuples venus de la nation des
Cheveux-Relevés.» Ce qui est d'accord avec la Relat. de 1671, où il est
dit (ch. II, art. III), que l'île d'Ekaentouton (Manitoualin) était
l'ancien pays des Outaouais; et avec Nicolas Perrot, qui appelle cette
île, l'ile des Outaouaks (Mémoire publ. par le P. Tailhan, p. 126). Si
l'on fait attention que l'île de Manitoualin n'est pas figurée dans la
carte de Champlain, et que la mer Douce y est posée en longueur de l'est
à l'ouest, tandis qu'elle est nord-ouest sud-est, on trouvera que la
place assignée, dans cette carte, aux Cheveux-relevés, n'est pas en
contradiction avec les textes que nous avons rapportés, ou du moins ne
prouve pas que les Outaouais n'aient point habité cette île, même à
cette époque.]
[Note 50: Cuir bouilli.]
Le lendemain nous nous separasmes, & continuasmes nostre chemin
le long du rivage de ce lac des Attigouautan, où il y a un
grand nombre d'isles, & fismes environ 45 lieues, costoyant
tousjours cedit lac. Il est fort grand, & a prés de quatre cent
[51] lieues de longueur, de l'Orient à l'Occident, & de large
cinquante lieues, & pour la grande estendue d'iceluy, je l'ay
nommé la Mer douce. Il est fort abondant en plusieurs especes
26/514 de très-bons poissons, tant de ceux que nous avons, que de ceux
que n'avons pas, & principalement des Truittes qui sont
monstrueusement grandes, en ayant veu qui avoient jusques à
quatre pieds & demy, & les moindres qui se voyent sont de deux
pieds & demy. Comme ausi des Brochets au semblable, & certaine
manière d'Esturgeon, poisson fort grand, & d'une merveilleuse
bonté. Le pays qui borne ce lac en partie est aspre du costé du
Nort, & en partie plat, & inhabité de Sauvages, quelque peu
couvert de bois, & de chesnes: Puis après nous traversames une
baye[52] qui faict une des extremitez du lac, & fismes quelques
sept lieues [53], jusques à ce que nous arrivasmes en la
contrée des Attigouautan[54], à un village appellé Otouacha
27/515 [55], qui fut le premier jour d'Aoust, où trouvasmes un grand
changement de païs, cestuy-cy estant fort beau, & la plus
grande partie deserté, accompagné de force collines, & de
plusieurs ruisseaux, qui rendent ce terroir aggreable. Je fus
visiter leurs bleds d'Inde, qui estoient pour lors fort avancez
pour la saison.
[Note 51: C'est à peu près trois fois la longueur que Champlain lui-même
donne à ce lac dans sa grande carte de 1632, où cependant il le fait
déjà double de ce qu'il est réellement. Il est possible qu'il ait
apprécié la longueur de la mer Douce sur le nombre de journées de canots
que comptaient les sauvages depuis le pays des Hurons jusqu'au fond du
lac Michigan, ou du lac Supérieur, ou même dans les deux réunis.]
[Note 52: La baie de Matchidache, qui, avec celle de Nataouassaga, fait
l'extrémité méridionale dela baie Géorgienne.]
[Note 53: Ces sept lieues doivent s'entendre de la traverse même de la
baie de Matchidache; autrement il est impossible de rien comprendre à
tout ce qui suit. Nous devons dire ici, une fois pour toutes, que, pour
l'intelligence de la carte du pays huron, où Champlain aborde en ce
moment, nous sommes redevables à M. le chevalier Taché d'une foule de
découvertes et d'observations extrêmement importantes, sans lesquelles
une grande partie de ce voyage de 1615 serait restée incomprise.]
[Note 54: La contrée des Attignaouantans, ou des Ours, s'étendait à
l'est et au nord-est de la baie de Nataouassaga, et se composait
principalement de la presqu'île qui sépare cette baie de celle de
Matchidache. Après cette traverse de sept lieues, dont nous parlons dans
la note précédente, nos voyageurs devaient naturellement aborder à la
baie du Tonnerre, comme font et ont toujours fait ceux qui, de la côte
nord du lac, viennent aborder au pays des Hurons; parce que, comme nous
le faisait observer M. Taché, cette baie est un petit port naturel et de
facile débarquement, et que c'était alors le point de cette côte le plus
voisin d'un emplacement de bourgade, d'après les recherches faites
jusqu'à ce jour.]
[Note 55: Otouacha est probablement le même que Toenchain, ou Toanché.
C'est vers cette bourgade que le P. le Caron dit la première messe au
pays des Hurons (Sagard, Hist. du Canada, p. 224). Ce fut là aussi que
vint aborder, en 1634, le P. de Brebeuf. «Je pris terre, dit-il, au port
du village de Toanché, ou de Teandeouïata, où autresfois nous estions
habituez; mais ce fut avec une petite disgrace... Mes sauvages, après
m'avoir débarqué,... m'abandonnèrent là tout seul... Le mal estoit que
le village de Toanché avoit changé depuis mon départ... Je m'en allay
chercher le village, que je rencontray heureusement environ à trois
quarts de lieue, ayant en passant veu avec attendrissement &
ressentiment le lieu où nous avions habité, & célébré le S. sacrifice de
la Messe trois ans durant, converty en un beau champ, comme aussi la
place du vieux village...» (Relat. de ce qui s'est passé aux Hurons en
l'année 1635). On voit par ce passage du P. de Brebeuf, que le village
de Toanché était à un peu moins de trois quarts de lieue du port, et
l'on trouve en effet, d'après M. Taché, à environ un mille de la baie du
Tonnerre, les restes de ce qui devait être le premier Toanché ou
Otouacha.]