CHAPITRE IV.

Nibachis feit equipper deux Canots pour me mener voir un autre

Capitaine nommé Tessouat, qui demeuroit à 8 lieues de luy, sur

le bort d'un grand lac, par où passe la riviere que nous avions

laissée qui refuit au Nord; ainsi nous traversasmes le lac à

l'Ouest Nord-ouest, prés de 7 lieuës[358], où ayans mis pied à

terre fismes une lieue au Nort-est parmy d'assés beaux païs, où

il y a de petits sentiers battus, par lesquels on peut passer

aysément, & arrivasmes sur le bort de ce lac [359], où estoit

l'habitation de Tessouat[360], qui estoit avec un autre chef

sien voisin, tout estonné de me voir, & nous dit qu'il pensoit

que je fusse un songe, & qu'il ne croyoit pas ce qu'il voyoit.

307/455 De là nous passasmes en une isle[361], où leurs Cabanes sont

assez mal couvertes d'escorces d'arbres, qui est remplie de

chesnes, pins & ormeaux, & n'est subjette aux innondations des

eaux, comme sont les autres isles du lac.

[Note 358: Pour faire sept lieues au nord-ouest, il fallait

non-seulement traverser le lac du Rat-Musqué, mais descendre une partie

de la décharge, ou rivière du Rat-Musqué.]

[Note 359: Le lac des Allumettes.]

[Note 360: Probablement le même qu'il avait vu à Tadoussac en 1603.

(Voir 1603, p. 12.)]

[Note 361: L'île des Allumettes. Cette île occupe une place importante

dans l'histoire des nations sauvages du Canada; si bien que, dans les

Relations, on l'appelle simplement l'Ile, et l'on disait les Sauvages de

l'Ile, pour désigner la nation qui y demeurait, et dont le nom algonquin

était _Kichesipirini_, hommes de la Grande-Rivière. «Les sauvages qui

l'habitent,» dit le P. Le Jeune (Relat. 1636), «sont extrêmement

superbes... Ces insulaires voudroient bien que les Hurons ne vinssent

point aux François, & que les François n'allassent point aux Hurons,

afin d'emporter eux seuls tout le trafic... C'est chose estrange que

quoy que les Hurons soient dix contre un seul insulaire, si est-ce

qu'ils ne passeront pas si un seul insulaire s'y oppose.» «Ce peuple,»

dit Sagard (Hist. du Canada, p. 810), «est malicieux jusques là, que de

ne laisser passer par leurs terres au temps de la traite, un ou deux

canots seulement, mais veulent qu'ils s'attendent l'un l'autre, &

passent tous à la fois, pour avoir leurs bleds & farines à meilleur

prix, qui leur contraignent de traiter pour des pelleteries.»]

Ceste isle est forte de situation: car aux deux bouts d'icelle,

& à l'endroit où la riviere se jette dans le lac, il y a des

Sauts fascheux, & l'aspreté d'iceux la rendent forte; & s'y

sont logés pour eviter les courses de leurs ennemis. Elle est

par les 47. [362] degrés de latitude, comme est le lac, qui a

20 lieues de long[363], & 3 ou 4 de large, abondant en poisson,

mais la chasse n'y est pas beaucoup bonne.

[Note 362: Si l'on part de la supposition que cette latitude est exacte,

sans se donner la peine de concilier ce chiffre avec tous les autres

détails du récit de Champlain, on pourra, comme ont fait quelques-uns de

nos historiens, conclure que l'auteur est rendu au lac Témiscaming.

Mais, si l'on a suivi nos voyageurs pas à pas et la carte à la main, il

est impossible de ne pas reconnaître ici le lac et l'île des Allumettes,

qui cependant n'atteignent pas même le quarante-sixième parallèle. La

carte même de l'auteur en fournit une double preuve. D'abord l'île des

Allumettes y est figurée de la manière la plus claire, et la table des

renvois lui assigne le nom d'Ile de Tessouat. En second lieu, Champlain,

dans cette carte, met l'île des Allumettes au quarante-septième degré,

suivant la hauteur qu'il trouve ici. «Pareille erreur,» remarque à cette

occasion M. Ferland (Cours d'Hist. du Canada, p. 164), «n'a rien qui

doive surprendre, dans une expédition où il lui devait être difficile de

faire des observations exactes.»]

[Note 363: Telle est la longueur que l'auteur donne au lac des

Allumettes, dans la carte de 1632; cependant le lac des Allumettes

proprement dit n'a qu'une dizaine de lieues de long, et c'est aussi la

longueur qu'il lui donne dans le texte de l'édition de 1632.]

Ainsi comme je visitois l'isle j'apperceus leurs cimetières, où

je fus ravi en admiration, voyant des sepulchres de forme

308/456 semblable aux chasses, fais de pièces de bois, croisées par en

haut & fichées en terre, à la distance de 3 pieds ou environ:

sur les croisées en haut ils y mettent une grosse pièce de

bois, & au devant une autre tout debout, dans laquelle est

gravé grossierement (comme il est bien croyable) la figure de

celuy ou celle qui y est enterré. Si c'est un homme ils y

mettent une rondache, une espée amanchée à leur mode, une

masse, un arc & des flesches; S'il est Capitaine, il aura un

panache sur la teste, & quelque autre matachia ou enjoliveure;

si un enfant, ils luy baillent un arc & une flesche, si une

femme, ou fille, une chaudière, un pot de terre, une cueillier

de bois & un aviron; Tout le tombeau a de longueur 6 ou 7 pieds

pour le plus grand, & de largeur 4 les autres moings. Ils sont

peints de jaune & rouge, avec plusieurs ouvrages aussi délicats

que la sculpture. Le mort est enseveli dans sa robe de castor

ou d'autres peaux, desquelles il se servoit en sa vie, & luy

mettent toutes ses richesses auprès de luy, comme haches,

couteaux, chaudières & aleines, affin que ces choses luy

servent au pays où il va: car ils croyent l'immortalité de

l'âme, comme j'ay dict autre part[364]. Ces sepulchres gravé ne

se font qu'aux guerriers, car aux autres ils n'y mettent non

plus qu'ils font aux femmes, comme gens inutiles, aussi s'en

retrouve il peu entr'eux.

[Note 364: Ci-dessus, page 165, et aussi Voyage de 1603, pages 19, 20.]

Aprés avoir consideré la pauvreté de ceste terre, je leur

demanday comment ils s'amusoient à cultiver un si mauvais païs,

veu qu'il y en avoit de beaucoup meilleur qu'ils laissoyent

309/457 desert & abandonné, comme le Saut S. Louys. Ils me respondirent

qu'ils en estoient contraints, pour se mettre en seureté, & que

l'aspreté des lieux leur servoit de boulevart contre leurs

ennemis: Mais que si je voulois faire une habitation de

François au Saut S. Louys, comme j'avois promis, qu'ils

quitteroyent leur demeure pour se venir loger prés de nous,

estans asseuré que leurs ennemis ne leur feroyent point de mal

pendant que nous serions avec eux. Je leur dis que ceste année

nous ferions les préparatifs de bois & pierres pour l'année

suivante faire un fort, & labourer ceste terre: Ce qu'ayant

entendu ils firent un grand cry en signe d'applaudissement. Ces

propos finis, je priay tous les Chefs & principaux d'entr'eux,

de se trouver le lendemain en la grand terre, en la cabane de

Tessouat, lequel me vouloit faire Tabagie, & que là je leur

dirois mes intentions, ce qu'ils me promirent; & deslors

envoyerent convier leurs voisins pour s'y trouver.

Le lendemain tous les conviés vindrent avec chacun son escuelle

de bois, & sa cueillier[365], lesquels sans ordre, ny cérémonie

s'assirent contre terre dans la cabane de Tessouat, qui leur

distribuast une manière de bouillie, faite de Maïs, escrasé

entre deux pierres, avec de la chair & du poisson, coupés par

petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel. Ils avoyent

aussi de la chair rostie sur les charbons, & du poisson bouilli

à part, qu'il distribua aussi. Et pour mon regard, d'autant que

je ne voulois point de leur bouillie, à cause qu'ils cuisinent

310/458 fort salement, je leur demanday du poisson & de la chair, pour

l'accommoder à ma mode; ils m'en donnèrent. Pour le boire nous

avions de belle eau claire. Tessouat qui faisoit la Tabagie

nous entretenoit sans manger suivant leur coustume.

[Note 365: La cuiller de bois s'appelle, en algonquin, _micouanne_, mot

qui a été adopté par les Canadiens.]

La Tabagie faite, les jeunes hommes qui n'assistent pas aux

harangues & conseils, & qui aux Tabagies demeurent à la porte

des cabanes, sortirent, & puis chacun de ceux qui estoient

demeurés commença à garnir son petunoir, & m'en presenterent

les uns & les autres, & employasmes une grande demie heure à

cet exercice, sans dire un seul mot, selon leur coustume.

Après avoir parmi un si long silence amplement petuné, je leur

fis entendre par mon Truchement que le subject de mon voyage

n'estoit autre que pour les asseurer de mon affection, & du

desir que j'avois de les assister en leurs guerres, comme

j'avois auparavant faict Que ce qui m'avoit empesché l'année

dernière de venir, ainsi que je leur avois promis, estoit que

le Roy m'avoit occuppé en d'autres guerres, mais que maintenant

il m'avoit commandé de les visiter, & les asseurer de ces

choses, & que pour cet effect j'avois nombre d'hommes au Saut

S. Louys, & que je m'estois venu promener en leur païs pour

recognoistre la fertilité de la terre, les lacs, rivieres, &

mer qu'ils m'avoyent dict estre en leur pays: & que je desirois

voir une nation distant de 6 journées d'eux, nommée Nebicerini,

pour les convier aussi à la guerre; & pource je les priay de me

donner 4 Canots, avec huict sauvages pour me conduire esdictes

311/459 terres. Et d'autant que les Algoumequins ne sont pas grands

amis des Nebicerini[366], ils sembloyent m'escouter avec plus

grande attention.

[Note 366: Ces Nipissirini étaient eux-mêmes algonquins; mais, en leur

qualité de sorciers, ils étaient ou redoutés ou mal vus des autres

nations même algonquines, suivant la remarque de Tessouat, qui les

accuse, un peu plus loin, «d'avoir fait mourir beaucoup de leurs gens

par sort et empoisonnements.»]

Mon discours achevé, ils commencèrent derechef à petuner, & à

deviser tout bas ensemble touchant mes propositions: puis

Tessouat pour tous prit la parole & dict, Qu'ils m'avoient

tousjours recognu plus affectionné en leur endroit, qu'aucun

autre François qu'ils eussent veu, que les preuves qu'ils en

avoient eues le passé, leur facilitoyent la créance pour

l'advenir; de plus, que je monstrois estre bien leur amy, en ce

que j'avois passé tant de hazards pour les venir voir, & pour

les convier à la guerre, & que toutes ces choses les

obligeoyent à me vouloir du bien, comme à leurs enfans propres;

Que toutesfois l'année dernière je leur avois manqué de

promesse, & que 2000 sauvages estoient venus au Saut en

intention de me trouver, pour aller à la guerre, & me faire des

presens, & ne m'ayant trouvé, furent fort attristez, croyant

que je fusse mort, comme quelques uns leur avoyent dict: aussi

que les François qui estoient au Saut ne les voulurent assister

à leurs guerres, & qu'ils furent mal traictés par aucuns, de

sorte qu'ils avoyent resolu entr'eux de ne plus venir au Saut,

& que cela les avoit occasionnés (n'esperans plus me voir)

d'aller à la guerre seuls, & de fait que 1200 des leurs y

estoyent allés. Et d'autant que la pluspart des guerriers

estoyent absens, ils me prioient de remettre la partie à

312/460 l'année suivante, & qu'ils feroient sçavoir cela à tous ceux de

la contrée. Pour ce qui estoit des 4 Canots que je demandois,

ils me les accordèrent, mais avec grandes difficultés, me

disans qu'il leur desplaisoit fort de telle entreprise, pour

les peines que j'y endurerois; que ces peuples estoient

sorciers, & qu'ils avoient faict mourir beaucoup de leurs gens

par sort & empoisonnemens, & que pour cela ils n'estoient amis:

au surplus que pour la guerre je n'avois affaire d'eux,

d'autant qu'ils estoyent de petit coeur, me voulans destourner

avec plusieurs autres propos sur ce subject.

Moy d'autrepart qui n'avois autre desir que de voir ces

peuples, & faire amitié avec eux, pour voir la mer du Nord,

facilitois leurs difficultez, leur disant, qu'il n'y avoit pas

loing jusques en leurs païs; que pour les mauvais passages, ils

ne pouvoyent estre plus fascheux que ceux que j'avois passé par

cy devant; & pour le regard de leurs sortileges qu'ils

n'auroient aucune puissance de me faire tort, & que mon Dieu

m'en preserveroit; que je cognoissois aussi leurs herbes, & par

ainsi je me garderois d'en manger; que je les voulois rendre

ensemble bons amis, & leur ferois des presens pour cet effect,

m'asseurant qu'ils feroient quelque chose pour moy. Avec ces

raisons ils m'accordèrent, comme j'ay dict, ces 4 Canots,

dequoy je fus fort joyeux, oubliant toutes les peines passées,

sur l'esperance que j'avois de voir ceste mer tant desirée.

Pour passer le reste du jour, je me fus promener par leurs

jardins, qui n'estoient remplis que de quelques citrouilles,

phasioles, & de nos pois, qu'ils commencent à cultiver, où

313/461 Thomas mon truchement, qui entend fort bien la langue, me vint

trouver, pour m'advertir que ces sauvages, après que je les eus

quittés, avoient songé que si t'entreprends ce voyage, que je

mourrois, & eux aussi, & qu'ils ne me pouvoient bailler ces

Canots promis, d'autant qu'il n'y avoit aucun d'entreux qui me

voulut conduire; mais que je remisse ce voyage à l'année

prochaine, & qu'ils m'y meneroient en bon equippage, pour se

deffendre d'iceux, s'il leur vouloient mal faire, pource qu'ils

sont mauvais.

Ceste nouvelle m'affligea fort, & soudain m'en allay les

trouver, & leur dis, que je les avois jusques à ce jour estimés

hommes, & véritables, & que maintenant ils se monstroyent

enfans, & mensongers, & que s'ils ne vouloient effectuer leurs

promesses, ils ne me feroient paroistre leur amitié; toutesfois

que s'ils se sentoient incommodés de 4 Canots, qu'ils ne m'en

baillassent que 2 & 4 sauvages seulement.

Ils me representerent derechef la difficulté des partages, le

nombre des Sauts, la meschanceté de ces peuples, & que c'estoit

pour crainte qu'ils avoyent de me perdre qu'ils me faisoient ce

refus.

Je leur fis response, que j'estois fasché de ce qu'ils se

monstroient si peu mes amis, & que je ne l'eusse jamais creu;

que j'avois un garçon, (leur monstrant mon imposteur) qui avoit

esté dans leur pays, & n'avoit recognu toutes les difficultés

qu'ils faisoient, ny trouvé ces peuples si mauvais qu'ils

disoient. Alors ils commencèrent à le regarder, & specialement

Tessoüat vieux Capitaine, avec lequel il avoit hyverné, &

l'appelant par son nom, luy dict en son langage, Nicolas est il

314/462 vray que tu as dit avoir esté aux Nebicerini? Il fut long temps

sans parler, puis il leur dict en leur langue, qu'il parle

aucunement, Ouy j'y ay esté. Aussi tost ils le regardèrent de

travers, & se jettans sur luy, comme s'ils l'eussent voulu

manger ou deschirer, firent de grands cris, & Tessoüat luy

dict, tu es un asseuré menteur, tu sçais bien que tous les

soirs tu couchois à mes costés avec mes enfans, & tous les

matins tu t'y levois, si tu as esté vers ces peuples, ça esté

en dormant, comment as tu esté si impudent d'avoir donné à

entendre à ton chef des mensonges, & si meschant de vouloir

hazarder sa vie parmi tant de dangers? tu es un homme perdu, il

te devroit faire mourir plus cruellement que nous ne faisons

nos ennemis: je ne m'estonnois pas[367] s'il nous importunoit

tant sur l'asseurance de ses paroles. A l'heure je luy dis

qu'il eust à respondre à ces peuples, & puis qu'il avoit esté

en ces terres qu'il en donnast des enseignemens pour me le

faire croire, & me tirer de la peine où il m'avoit mis, mais il

demeura muet & tout esperdu.

[Note 367: Il faudrait: _je ne m'estonne pas_.]

A l'heure je le tiray à l'escart des sauvages, & le conjuray de

me déclarer la vérité du faict: que s'il avoit veu ceste mer,

que je luy ferois donner la recompense que je luy avois

promise, & s'il ne l'avoit veue, qu'il eut à me le dire sans me

donner d'avantage de peine: Derechef avec juremens il afferma

tout ce qu'il avoit par cy devant dict, & qu'il me le feroit

voir, si ces sauvages vouloient bailler des Canots.

Sur ces discours Thomas me vint advertir que les sauvages de

l'isle envoyoient secrettement un Canot aux Nebicerini, pour

les advertir de mon arrivée.

315/463 Et lors pour me servir de l'occasion, je fus trouver lesdits

sauvages, pour leur dire que j'avois songé ceste nuict qu'ils

vouloyent envoyer un Canot aux Nebicerini sans m'en advertir,

dequoy j'estois estonné, veu qu'ils sçavoyent que j'avois

volonté d'y aller: à quoy ils me firent response, disans, que

je les offençois fort, en ce que je me fiois plus à un menteur,

qui me vouloit faire mourir, qu'à tant de braves Capitaines qui

estoient mes amys, & qui avoyent ma vie chère: je leur

repliquay, que mon homme (parlant de nostre imposteur) avoit

esté en ceste contrée avec un des parens de Tessoüat, & avoit

veu la Mer, le bris & fracas d'un vaisseau Anglois, ensemble 80

testes que les sauvages avoient, & un jeune garçon Anglois

qu'ils tenoient prisonnier, dequoy ils me vouloient faire

present.

Ils s'escrierent plus que devant, entendant parler de la Mer,

des vaisseaux, des testes des Anglois, & du prisonnier, qu'il

estoit un menteur, & ainsi le nommèrent-ils depuis, comme la

plus grande injure qu'ils luy eussent peu faire, disans tous

ensemble qu'il le falloit faire mourir, ou qu'il dist celuy

avec lequel il y avoit esté, & qu'il declarast les lacs,

rivieres & chemins par lesquels il avoit passé; à quoy il fit

response asseurement qu'il avoit oublié le nom du sauvage,

combien qu'il me l'eust nommé plus de vingt fois, & mesme le

jour de devant. Pour les particularitez du païs, il les avoit

descriptes dans un papier qu'il m'avoit baillé. Alors je

presentay la carte, & la fis interpréter aux sauvages, qui

l'interrogèrent sur icelle, à quoy il ne fit response, ains par

son morne silence manifesta sa meschanceté.

316/464 Mon esprit vogant en incertitude, je me retiray à part, & me

representay les particularités du voyage des Anglois cy devant

dictes, & les discours de nostre menteur estre assés conformes,

aussi qu'il y avoit peu d'apparence que ce garçon eust inventé

tout cela, & qu'il n'eust voulu entreprendre le voyage, mais

qu'il estoit plus croyable qu'il avoit veu ces choses, & que

son ignorance ne luy permettoit de respondre aux interrogations

des sauvages: joint aussi que si la relation des Anglois est

véritable, il faut que la mer du Nord ne soit pas esloignée de

ces terres de plus de 100 lieues de latitude, car j'estois sous

la hauteur de 47 degrés [368] de latitude, & 296. de longitude

[369]: mais il se peut faire que la difficulté de passer les

Sauts, l'aspreté des montagnes remplies de neiges, soit cause

que ces peuples n'ont aucune cognoissance de ceste mer; bien

m'ont-ils toujours dict, que du païs des Ochataiguins il n'y a

que 35 ou 40 journées jusques à la mer qu'ils voyent en 3

endroits: ce qu'ils m'ont encores asseuré ceste année: mais

aucun ne m'a parlé de ceste mer du Nord, que ce menteur, qui

m'avoit fort resjouy à cause de la briefveté du chemin.

[Note 368: 46°. (Voir la note 2 de la page 307)]

[Note 369: L'auteur n'était pas rendu tout à fait à 296°. Suivant sa

carte de 1632, il était à environ 297° 30', et encore, dans cette carte,

l'île des Allumettes est-elle trop à l'ouest d'environ deux degrés et

demi: car la pointe occidentale de cette île est à peu près 300° à l'est

du méridien de l'île de Fer. (Voir la note 3 de la page 293.)]

Or comme ce Canot s'apprestoit, je le fis appeler devant ses

compagnons; & en luy representant tout ce qui s'estoit passé,

je luy dis qu'il n'estoit plus question de dissimuler, & qu'il

falloit dire s'il avoit veu les choses dictes, ou non; que je

317/465 voulois prendre la commodité qui se presentoit; que j'avois

oublié tout ce qui s'estoit passé: Mais que si je passois plus

outre, je le ferois pendre & estrangler sans luy faire autre

merci. Après avoir songé à luy, il se jetta à genoux & me

demanda pardon, disant, que tout ce qu'il avoit dict, tant en

France qu'en ce païs, touchant ceste mer, estoit faux; qu'il ne

l'avoit jamais veue, & qu'il n'avoit pas esté plus avant que le

village de Tessoüat; qu'il avoit dict ces choses pour retourner

en Canada. Ainsi transporté de cholere je le fis retirer, ne le

pouvant plus endurer devant moy, donnant charge à Thomas de

s'enquérir de tout particulièrement; auquel il poursuivit de

dire qu'il ne croyoit pas que je deusse entreprendre le voyage,

à cause des dangers, croyant que quelque difficulté je pourroit

presenter qui m'empescheroit de passer, comme celle de ces

sauvages, qui ne me vouloient bailler des Canots: ainsi que

l'on remettroit le voyage à une autre année, & qu'estant en

France, il auroit recompense pour sa descouverture: & que si se

le voulois laisser en ce pays, qu'il yroit tant qu'il la

trouveroit, quand il y devroit mourir. Ce sont ses paroles, qui

me furent rapportées par Thomas, & ne me contentèrent pas

beaucoup, estant esmerveillé de l'effronterie & meschanceté de

ce menteur: & ne me puis imaginer comment il avoit forgé ceste

imposture, sinon qu'il eust ouy parler du voyage des Anglois cy

mentionné; & que sur l'esperance d'avoir quelque recompense,

comme il a dict, il ait eu la témérité de mettre cela en avant.

Peu de temps après je fus advertir les sauvages, à mon grand

318/466 regret, de la malice de ce menteur, & qu'il m'avoit confessé la

vérité, dequoy ils furent joyeux, me reprochant le peu de

confiance que j'avois en eux, qui estoyent Capitaines, mes

amis, & qui parloient tousjours vérité, & qu'il falloit faire

mourir ce menteur qui estoit grandement malitieux, me disant,

Ne vois-tu pas qu'il t'a voulu faire mourir, donne le nous, &

nous te promettons qu'il ne mentira plus. Et à cause qu'ils

estoient tous après luy crians, & leurs enfans encores plus, je

leur deffendis de luy faire aucun mal, & aussi d'empescher

leurs enfans de ce faire, d'autant que je le voulois remener au

Saut pour le faire voir à ces Messieurs, ausquels il devoit

porter de l'eaue salée; & qu'estant là j'adviserois à ce qu'on

en feroit.

Mon voyage estant achevé par ceste voye, & sans aucune

esperance de voir la mer de ce costé là, sinon par conjecture,

le regret de n'avoir mieux employé le temps m'est demeuré, avec

les peines & travaux qu'il m'a fallu neantmoins tolérer

patiemment. Si je me fusse transporté d'un autre costé, suivant

la relation des sauvages, j'eusse esbauché une affaire qu'il

faut remettre à une autre fois. N'ayant pour l'heure autre

desir que de m'en revenir, je conviay les sauvages de venir au

Saut S. Louys, où il y avoit quatre vaisseaux fournis de toutes

sortes de marchandises, & où ils recevroient bon traitement; ce

qu'ils firent sçavoir à tous leurs voisins. Et avant que

partir, je fis une croix de cèdre blanc, laquelle je plantay

sur le bort du lac en un lieu eminent, avec les armes de

France, & priay les sauvages la vouloir conserver, comme aussi

319/467 celles qu'ils trouveroient du long des chemins où nous avions

passé; & que s'ils les rompoient, que mal leur arriveroit; &

les conservant, ils ne seroient assaillis de leurs ennemis. Ils

me promirent ainsi le faire, & que je les retrouverois quand je

retournerois vers eux.

_Nostre retour au Saut. Fausse alarme. Cérémonie du Saut de la

chaudière. Confession de nostre menteur devant tous les chefs.

Et nostre retour en France._

Oeuvres de Champlain · 第 113 / 415 题