OR n'ayant que deux Canots, je ne pouvois mener avec moy que
quatre hommes, entre lesquels estoit un nommé Nicolas de Vignau
le plus impudent menteur qui se soit veu de long temps, comme
la suitte de ce discours le fera voir, lequel autresfois avoit
hyverné avec les Sauvages, & que j'avois envoyé aux
descouvertures les années précédentes. Il me r'apporta à son
retour à Paris en l'année 1612. qu'il avoit veu la Mer du Nort,
que la riviere des Algoumequins[324] sortoit d'un lac qui s'y
deschargeoit, & qu'en 17 journées l'on pouvoit aller & venir du
Saut S. Louys à ladite mer: qu'il avoit veu le bris & fracas
d'un vaisseau Anglois qui s'estoit perdu à la coste, où il y
avoit 80 hommes qui s'estoient sauvés à terre, que les Sauvages
tuèrent à cause que lesdits Anglois leur vouloyent prendre
leurs bleds d'Inde & autres vivres par force, & qu'il en avoit
veu les testes qu'iceux Sauvages avoient escorchés (selon leur
coustume) lesquelles ils me vouloient faire voir, ensemble me
donner un jeune garçon Anglois qu'ils m'avoient gardé. Ceste
nouvelle m'avoit fort resjouy, pensant avoir trouvé bien prés
ce que je cherchois bien loing: ainsi je le conjuray de me dire
293/441 la vérité, afin d'en advertir le Roy, & luy remonstray que s'il
donnoit quelque mensonge à entendre, il se mettoit la corde au
col, aussi que si sa relation estoit vraye, il se pouvoit
asseurer d'estre bien recompensé: Il me l'asseura encor avec
sermens plus grands que jamais. Et pour mieux jouer son roole,
il me bailla une relation du païs qu'il disoit avoir faicte, au
mieux qu'il luy avoit esté possible. L'asseurance donc que je
voyois en luy, la simplicité de laquelle je le jugeois plain,
la relation qu'il avoit dressée, le bris & fracas du vaisseau,
& les choses cy devant dictes, avoyent grande apparence, avec
le voyage des Anglois vers Labrador, en l'année 1612.[325] où
ils ont trouvé un destroit[326] qu'ils ont couru jusques par le
63e degré de latitude, & 290 de longitude[327], & ont hyverné
par le 53e degré, & perdu quelques vaisseaux[328], comme leur
relation en faict foy. Ces choses me faisant croire son dire
véritable, j'en fis deslors rapport à Monsieur le Chancelier
[329] je fis voir à Messieurs le Mareschal de Brissac, &
President Jeannin, & autres Seigneurs de la Cour, lesquels me
dirent qu'il me falloit voir la chose en personne. Cela fut
cause que je priay le sieur Georges, marchant de la Rochelle,
294/242 de luy donner passage dans son vaisseau, ce qu'il feit
volontiers; ou estant l'interrogea pourquoy il faisoit ce
voyage: & d'autant qu'il luy estoit inutile, luy demanda s'il
esperoit quelque salaire, lequel feit response que non, & qu'il
n'en pretendoit d'autre que du Roy, & qu'il n'entreprenoit le
voyage que pour me monstrer la mer du Nord, qu'il avoit veue, &
luy en fit à la Rochelle une déclaration par devant deux
Notaires.
[Note 324: Aujourd'hui, l'Outaouais.]
[Note 325: La relation du dernier voyage de Henry Hudson fut publiée en
1612; mais le voyage avait eu lieu en 1610 et 1611. Les détails de cette
expédition du navigateur anglais se trouvent dans le tome IV du recueil
de Purchas, et ont été extraits des journaux d'Hudson. (Voir Biog.
univ., art. HUDSON.)]
[Note 326: Le détroit d'Hudson.]
[Note 327: Au temps de Champlain les géographes, surtout en France,
faisaient encore passer le premier méridien pour l'île de Fer, et
comptaient toujours les longitudes de l'ouest à l'est jusqu'à 360
degrés. De manière que 290° d'alors, répondent à 90° ouest de Paris; ce
qui donne à peu près la longitude des côtes occidentales de la baie
d'Hudson.]
[Note 328: Hudson, dans ce voyage, n'avait qu'un seul vaisseau.]
[Note 329: Nicolas Brûlart de Sillery.]
Or comme je prenois congé de tous les Chefs, le jour de la
Pentecoste[330], aux prières desquels je me recommandois, & de
tous en général, je luy dis en leur presence, que si ce qu'il
avoit cy devant dict: n'estoit vray, qu'il ne me donnast la
peine d'entreprendre le voyage, pour lequel faire il falloit
courir plusieurs dangers. Il asseura encore derechef tout ce
qu'il avoit dict au péril de sa vie.
[Note 330: Le jour de la Pentecôte tombait, cette année, le 26 de mai.]
Ainsi nos Canots chargés de quelques vivres, de nos armes &
marchandises pour faire presens aux Sauvages, je partis le
lundy 27 May de l'isle saincte Helaine avec 4 François & un
Sauvage, & me fut donné un adieu avec quelques coups de petites
pièces, & ne fusmes ce jour qu'au Saut S. Louys, qui n'est
qu'une lieue au dessus, à cause du mauvais temps qui ne nous
permit de passer plus outre.
Le 29, nous le passasmes, partie par terre, partie par eau, où
il nous fallut porter nos Canots, hardes, vivres & armes sur
nos espaules, qui n'est pas petite peine à ceux qui n'y sont
accoustumés: & après l'avoir esloigné deux lieues, nous
entrasmes dans un lac[331] qui a de circuit environ 12 lieues,
295/443 où se deschargent trois rivieres, l'une venant de l'ouest[332],
du costé des Ochataiguins esloignés du grand Saut de 150 ou 200
lieues; l'autre[333] du Sud pays des Yroquois, de pareille
distance[334]; & l'autre [335] vers le Nord, qui vient des
Algoumequins, & Nebicerini[336], aussi à peu prés de semblable
distance. Cette riviere du Nord, suivant le rapport des
Sauvages, vient de plus loing[337], & passe par des peuples qui
leur sont incogneus, distans environ de 300 lieues d'eux.
[Note 331: Le lac Saint-Louis. Ici, Lescarbot fait encore à Champlain un
reproche de contradiction qui est assez mal fondé. «En trois endroicts
il (Champlain) dit que le lac au dessus du saut de la grande rivière de
Canada est à huit lieues de là, & par après il dit qu'il n'y a que deux
lieues, & ne le fait que de douze lieues de circuit, comme ainsi soit
que sur sa charte il le face de quinze journées de long.» (Hist. de la
Nouv. France, p. 647.) D'abord, Champlain ne dit nulle part que le lac
Saint-Louis soit à huit lieues du Saut. Au chapitre III de son Troisième
Voyage (voir ci-dessus, p. 256), il dit avoir été «dans le bois,
quelques huit lieues sur le bord d'un lac (probablement le lac des
Deux-Montagnes, et non le lac Saint-Louis) où il avait été auparavant»:
et ici, il dit où donne à entendre que le lac (Saint-Louis) n'est qu'à
deux lieues du saut; ce qui n'est pas très-inexacte. En second lieu, à
quiconque sait un peu la géographie du pays, il suffit de jeter un coup
d'oeil sur la grande carte de 1613 pour voir que le lac auquel Champlain
marque 15 journées n'est rien autre chose que le lac Ontario, décrit
évidemment sur le récit des sauvages, mais très-reconnaissable du reste,
et que par conséquent il n'y a pas l'ombre de contradiction.]
[Note 332: C'est le Saint-Laurent même, qui vient plutôt du sud-ouest;
mais, en entrant dans le lac Saint-Louis, il paraît effectivement avoir
cette direction.]
[Note 333: L'auteur semble désigner ici la rivière de Châteauguay.]
[Note 334: Le pays des Iroquois n'était qu'à environ la moitié de cette
distance.]
[Note 335: Cette rivière s'appelait dès lors rivière des Algoumequins,
et l'on en voit ici la raison. Plus tard, et pour une raison analogue,
on lui donna le nom de Rivière des Outaouais. Cette rivière ne vient pas
du Nord; mais elle se décharge dans le lac Saint-Louis, du côté du
nord.]
[Note 336: Ou Nipissirini. C'est le nom algonquin de la nation des
Sorciers, qui demeurait au lac Nipissing. Les Hurons leur donnaient un
nom équivalent dans leur langue, _Askiquanéronon_, c'est-à-dire, les
Sorciers. «Les François appellent ordinairement les Ebicerinys le peuple
sorcier, non qu'ils le soient tous, mais pourceque c'est une nation qui
faict particulière profession de consulter le diable en leur necessité.»
(Sagard, Hist. du Canada, p. 193.)]
[Note 337: L'Outaouais, comme on sait, prend sa source une cinquantaine
de lieues plus au nord que le lac Nipissing.]
Ce lac est rempli de belles & grandes isles, qui ne sont que
prairies, où il y a plaisir de chasser, la venaison & le gibier
y estans en abondance, aussi bien que le poisson. Le païs qui
l'environne est rempli de grandes forests. Nous fusmes coucher
296/444 à l'entrée dudict lac, & fismes des barricades, à cause des
Yroquois qui rodent par ces lieux pour surprendre leurs
ennemis, & m'asseure que s'il nous tenoient, ils nous feroient
aussi bonne chère qu'à eux, & pource toute la nuict fismes bon
quart. Le lendemain je prins la hauteur de ce lieu, qui est par
les 45 degrez 18 minutes de latitude[338]. Sur les trois heures
du soir nous entrasmes dans la riviere qui vient du Nord, &
passasmes un petit Saut[339] par terre pour soulager nos
canots, & fusmes à une isle le reste de la nuict en attendant
le jour.
[Note 338: Cette hauteur est un peu faible; l'entrée du lac est vers les
45° 25'.]
[Note 339: Ce saut paraît être celui qui sépare l'île Perrot et l'île de
Montréal. Il est appelé, dans quelques cartes, rapide de Brussi.]
Le dernier May nous passasmes par un autre lac [340] qui a 7 ou
8 lieues de long, & trois de large, où il y a quelques isles:
Le païs d'alentour est fort uni, horsmis en quelques endroits,
où il y a des costaux couverts de pins. Nous passasmes un Saut
qui est appelé de ceux du païs Quenechouan[341] qui est rempli
de pierres & rochers, où l'eau y court de grand vistesse: il
nous falut mettre en l'eau & traisner nos Canots bort à bort de
terre avec une corde: à demi lieue de là nous en passasmes un
autre petit à force d'avirons, ce qui ne se faict sans suer, &
297/445 y a une grande dextérité à passer ces Sauts pour eviter les
bouillons & brisants qui les traversent, ce que les Sauvages
sont d'une telle adresse, qu'il est impossible de plus,
cherchans les destours & lieux plus aysés qu'ils cognoissent à
l'oeil.
[Note 340: Le lac des Deux-Montagnes, que l'auteur appelle lac de
Soissons, dans sa carte de 1632.]
[Note 341: «Plusieurs des noms employés par les sauvages» dit M.
Ferland, «se conservent encore. Ainsi, Quenechouan, nom d'un rapide à
l'entrée de l'Outaouais, se retrouve dans celui de Quinchien, donné à un
gros ruisseau et à une pointe de terre qui sont dans le voisinage... Le
nom de Quinchien fournit l'occasion de remarquer qu'en général il faut
se défier des étymologies que l'imagination va chercher bien loin, quand
elles se trouvent dans les langues des aborigènes. On a dit, pour
expliquer l'origine du nom de Quinchien, que les quinze premiers
habitants de ce lieu, normands renforcés, étaient sans cesse en procès,
et que de là on avait nommé leur village Quinzechiens. Comme on le voit,
tout cet échafaudage tombe devant le mot sauvage de Quenechouan.» (Cours
d'Hist. du Canada, I, p. 163, note 2.) Ce saut et les trois ou quatre
suivants dont parle ici l'auteur, forment ce que l'on a appelé, depuis,
le Long-Saut.]
Le samedy 1er de Juin nous passasmes encor deux autres Sauts:
le premier contenant demie lieue de long, & le second une
lieue, où nous eusmes bien de la peine; car la rapidité du
courant est si grande, qu'elle faict un bruict effroyable, &
descendant de degré en degré, faict une escume si blanche par
tout, que l'eau ne paroist aucunement: ce Saut est parsemé de
rochers & quelques isles qui sont ça & là, couvertes de pins &
cèdres blancs: Ce fut là, où nous eusmes de la peine: car ne
pouvans porter nos Canots par terre à cause de l'espaisseur du
bois, il nous les failloit tirer dans l'eau avec des cordes, &
en tirant le mien, je me pensay perdre, à cause qu'il traversa
dans un des bouillons; & si je ne fusse tombé favorablement
entre deux rochers, le Canot m'entraisnoit; d'autant que je ne
peus deffaire assez à temps la corde qui estoit entortillée à
l'entour de ma main, qui me l'offença fort, & me la pensa
coupper. En ce danger je m'escriay à Dieu, & commençay à tirer
mon Canot, qui me fut renvoyé par le remouil de l'eau qui se
faict en ces Sauts, & lors estant eschappé je louay Dieu, le
priant nous preserver. Nostre Sauvage vint après pour me
secourir, mais j'estois hors de danger; & ne se faut estonner
si j'estois curieux de conserver nostre Canot: car s'il eut
esté perdu, il falloit faire estat de demeurer, ou attendre que
298/446 quelques Sauvages passassent par là, qui est une pauvre attente
à ceux qui n'ont de quoy disner, & qui ne sont accoustumés à
telle fatigue. Pour nos François ils n'en eurent pas meilleur
marché, & par plusieurs fois pensoient estre perdus: mais la
Divine bonté nous preserva tous. Le reste de la journée nous
nous reposasmes, ayans assés travaillé.
Nous rencontrasmes le lendemain 15 Canots de Sauvages appellés
Quenongebin [342], dans une riviere, ayant passé un petit lac
[343] long de 4 lieues, & large de 2, lesquels avoient esté
advertis de ma venue par ceux qui avoient passé au Saut S.
Louys venans de la guerre des Yroquois: je fus fort aise de
leur rencontre, & eux aussi, qui s'estonnoient de me voir avec
si peu de gens en ce païs, & avec un seul Sauvage. Ainsi après
nous estre salués à la mode du païs, je les priay de ne passer
outre pour leur déclarer ma volonté, ce qu'ils firent, & fusmes
cabaner dans une isle.
[Note 342: Ou Kinounchepirini, nation algonquine, dont le pays était
situé «au sud de l'Isle» (Relat. 1640, ch. x), c'est-à-dire, au sud de
l'île des Allumettes.]
[Note 343: Au-dessus du Long-Saut, le cours de l'Outaouais est
tranquille, et parfois la rivière s'élargit et forme comme une suite de
lacs qui ont jusqu'à une lieue, une lieue et demie de largeur. Celui
dont parle ici Champlain paraît répondre à ce bassin qui est au-dessus
de la pointe à l'Orignal, et qui a près de deux lieues de large
vis-à-vis la baie des Atocas.]
Le lendemain je leur fis entendre que j'estois allé en leurs
pays pour les voir, & pour m'acquitter de la promesse que je
leur avois par cy devant faicte; & que s'ils estoient resolus
d'aller à la guerre, cela m'agreroit fort, d'autant que j'avois
amené des gens à ceste intention, dequoy ils furent fort
satisfaits: & leur ayant dict que je voulois passer outre pour
advertir les autres peuples, ils m'en voulurent destourner,
299/447 disans, qu'il y avoit un meschant chemin, & que nous n'avions
rien veu jusques alors; & pource je les priay de me donner un
de leurs gens pour gouverner nostre deuxiesme Canot, & aussi
pour nous guider, car nos conducteurs n'y cognoissoient plus
rien: ils le firent volontiers, & en recompense je leur fis un
present, & leur baillay un de nos François, le moins
necessaire, lequel je renvoyois au Saut avec une feuille de
tablette, dans laquelle, à faute de papier, je faisois sçavoir
de mes nouvelles.
Ainsi nous nous separasmes: & continuant nostre route à mont
ladicte riviere, en trouvasmes une autre fort belle &
spatieuse, qui vient d'une nation appelée Ouescharini[344],
lesquels se tiennent au Nord d'icelle, & à 4 journées de
l'entrée. Ceste riviere est fort plaisante, à cause des belles
isles qu'elle contient, & des terres garnies de beaux bois
clairs qui la bordent, la terre est bonne pour le labourage.
Le quatriesme nous passasmes proche d'une autre riviere[345]
qui vient du Nord, où se tiennent des peuples appelles
Algoumequins, laquelle va tomber dans le grand fleuve sainct
Laurens 3 lieues aval le Saut S. Louys[346], qui faict une
300/448 grande isle contenant prés de 40 lieues, laquelle[347] n'est
pas large, mais remplie d'un nombre infini de Sauts, qui sont
fort difficiles à passer: Et quelquesfois ces peuples passent
par ceste riviere pour éviter les rencontres de leurs ennemis,
sçachans qu'ils ne les recherchent en lieux de si difficile
accès.
[Note 344: Ou Ouaouiechkaïrini. C'est le nom algonquin de ceux qu'on a
appelés, quelques années plus tard, la Petite Nation des Algonquins
(Relations des Jésuites); ce qui explique pourquoi la rivière s'appelle,
encore aujourd'hui, rivière de la Petite-Nation.]
[Note 345: Ce que l'auteur dit un peu plus loin, prouve évidemment qu'il
parle ici de la Gatineau.]
[Note 346: La petite et la grande cartes que l'auteur publia à cette
époque-là même, prouvent qu'il avait assez bien compris le rapport que
les sauvages lui faisaient de cette rivière. Mais alors comment faut-il
entendre ce passage? Suivant nous, voici ce qu'a voulu dire Champlain:
«laquelle (la Gatineau) _va joindre dans les terres une autre riviere_
(le Saint-Maurice), _qui_ va tomber 30 lieues (et non pas 3) aval le
faut S. Louys.» Et il est tout à fait probable que le typographe aura
passé les mots que nous mettons en italiques, ou quelque chose
d'équivalent. La phrase ainsi rétablie, tout devient clair ou du moins
explicable. D'abord, la Gatineau et le Saint-Maurice entourent, avec le
Saint-Laurent une étendue de terre qui forme comme une grande île de
quarante lieues ou un peu plus. En second lieu, les sauvages, en suivant
cette route, evitaient réellement «les rencontres de leurs ennemis»:
tandis que, en reprenant le fleuve trois lieues au-dessous du saut, ils
avaient encore à passer les endroits les plus dangereux, l'entrée de la
rivière des Iroquois et le lac Saint-Pierre.]
[Note 347: Laquelle rivière, c'est-à-dire, la Gatineau.]
A l'emboucheure d'icelle il y en a une autre [348] qui vient du
Sud, où à son entrée il y a une cheute d'eau admirable: car
elle tombe d'une telle impetuosité de 20. ou 25 brasses[349]
de haut, qu'elle faict une arcade, ayant de largeur prés de 400
pas. Les sauvages passent dessoubs par plaisir sans se mouiller
que du poudrin que fait ladite eau. Il y a une isle au milieu
de la dicte riviere, qui est comme tout le terroir d'alentour,
remplie de pins & cèdres blancs: Quand les Sauvages veulent
entrer dans la riviere, ils montent la montagne en portant
leurs Canots, & font demye lieue par terre. Les terres des
environs sont remplies de toute sorte de chasse, qui faict que
les Sauvages s'y arrestent plus tost, les Yroquois y viennent
aussi quelquesfois les surprendre au passage.
[Note 348: La rivière Rideau.]
[Note 349: Il s'en faut de beaucoup que cette chute soit aussi haute.
Peut-être l'auteur a-t-il voulu dire 20 ou 25 pieds; ce qui serait plus
proche de la réalité, puisqu'elle a 34 pieds anglais, ou un peu plus de
30 pieds français. (Smith's Canadian Gazetteer.)]
Nous passasmes un Saut à une lieue de là, qui est large de
demie lieue, & descend de 6 à 7 brasses de haut. Il y a
301/449 quantité de petites isles qui ne sont que rochers aspres &
difficiles, couverts de meschans petits bois. L'eau tombe à un
endroit de telle impetuosité sur un rocher, qu'il s'y est cavé
par succession de temps un large & profond bassin: si bien que
l'eau courant là dedans circulairement, & au milieu y faisant
de gros bouillons, a faict que les Sauvages l'appellent
Asticou, qui veut dire chaudière. Ceste cheute d'eau meine un
tel bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de plus de deux
lieues. Les Sauvages passants par là, font une cérémonie que
nous dirons en son lieu. Nous eusmes beaucoup de peine à monter
contre un grand courant, à force de rames, pour parvenir au
pied dudict Saut, où les Sauvages prirent les Canots, & nos
François & moy, nos armes, vivres & autres commodités pour
passer par l'aspreté des rochers environ un quart de lieue que
contient le Saut, & aussi tost nous fallut embarquer, puis
derechef mettre pied à terre pour passer par des taillis
environ 300 pas, après se mettre en l'eau pour faire passer nos
Canots par dessus les rochers aigus, avec autant de peine que
l'on sçauroit s'imaginer. Je prins la hauteur du lieu & trouvay
45 degrés 38 minutes, de latitude [350].
[Note 350: Le saut de la Chaudière est à environ 45° 12'.]
Après midy nous entrasmes dans un lac ayant 5 lieues de long, &
2 de large, où il y a de fort belles isles remplies de vignes,
noyers & autres arbres aggreables, 10 ou 12 lieues de là amont
la riviere nous passasmes par quelques isles remplies de Pins;
La terre est sablonneuse, & s'y trouve une racine qui teint en
couleur cramoysie, de laquelle les Sauvages se peindent le
302/450 visage, & de petits affiquets à leur usage. Il y a aussi une
coste de montagnes du long de cette riviere, & le païs des
environs semble ânes fascheux. Le reste du jour nous le
passasmes dans une isle fort aggreable.
Le lendemain [351] nous continuasmes nostre chemin jusques à un
grand Saut[352], qui contient prés de 3 lieues de large, où
l'eau descend comme de 10 ou 12 brasses de haut en talus, &
faict un merveilleux bruit. Il est rempli d'une infinité
d'isles, couvertes de Pins & de Cèdres: & pour le passer il
nous fallut resoudre de quitter nostre Maïs ou bled d'Inde, &
peu d'autres vivres que nous avions, avec les hardes moins
necessaires, reservans seulement nos armes & filets, pour nous
donner à vivre selon les lieux & l'heur de la chasse. Ainsi
allégés nous passasmes tant à l'aviron, que par terre, en
portant nos Canots & armes par ledict Saut, qui a une lieue &
demie de long, où nos Sauvages qui sont infatigables à ce
travail, & accoustumés à endurer telles necessités, nous
soulagerent beaucoup.
[Note 351: Le 5 de juin.]
[Note 352: Ce saut et les deux autres qui sont mentionnés plus loin,
forment ce qu'on appelle le rapide des Chats.]
Poursuivans nostre route nous passasmes deux autres Sauts, l'un
par terre, l'autre à la rame & avec des perches en déboutant,
puis entrasmes dans un lac [353] ayant 6 ou 7 lieues de long,
où se descharge une riviere[354] venant du Sud, où à cinq
journées de l'autre riviere [355] il y a des peuples qui y
habitent appelés Matou-ouescarini. Les terres d'environ ledit
303/451 lac sont sablonneuses, & couvertes de pins, qui ont esté
presque tous bruslés par les sauvages. Il y a quelques isles,
dans l'une desquelles nous reposames, & vismes plusieurs beaux
cyprès rouges, les premiers que j'eusse veus en ce païs,
desquels je fis une croix, que je plantay à un bout de l'isle,
en lieu eminent, & en veue, avec les armes de France, comme
j'ay faict aux autres lieux où nous avions posé. Je nommay
ceste isle, l'isle saincte Croix.
[Note 353: Le lac des Chats.]
[Note 354: La rivière de Madaouaska, ou des Madaouaskairini.]
[Note 355: C'est-à-dire, le Saint-Laurent.]
Le 6, nous partismes de ceste isle saincte croix, où la riviere
est large d'une lieue & demie, & ayant faict 8 ou 10 lieues,
nous passasmes un petit Saut à la rame, & quantité d'isles de
différentes grandeurs. Icy nos sauvages laisserent leurs sacs
avec leurs vivres, & les choses moins necessaires afin d'estre
plus légers pour aller par terre, & eviter plusieurs Sauts
qu'il falloit passer. Il y eut une grande contestation entre
nos sauvages & nostre imposteur, qui affermoit qu'il n'y avoit
aucun danger par les Sauts, & qu'il y falloit passer: Nos
sauvages luy disoient tu es lassé de vivre; & à moy, que je ne
le devois croire, & qu'il ne disoit pas vérité. Ainsi ayant
remarqué plusieurs fois qu'il n'avoit aucune cognoissance
desdits lieux, je suivis l'advis des sauvages, dont bien il
m'en prit, car il cherchoit des difficultez pour me perdre, ou
pour me dégoûter de l'entreprise, comme il a confessé depuis
(dequoy fera parlé cy après.) Nous traversames donc à l'ouest
la riviere qui couroit au Nord, & pris la hauteur de ce lieu
qui estoit par 46 2/3[356] de latitude. Nous eusmes beaucoup de
304/452 peine à faire ce chemin par terre, estant chargé seulement pour
ma part de trois arquebuses, autant d'avirons, de mon capot, &
quelques petites bagatelles; j'encourageois nos gens qui
estoient quelque peu plus chargés, & plus grevés des mousquites
que de leur charges. Ainsi après avoir passé 4 petits estangs,
& cheminé deux lieues & demie, nous estions tant fatigués qu'il
nous estoit impossible de passer outre, à cause qu'il y avoit
prés de 24 heures que n'avions mangé qu'un peu de poisson
rosti, sans autre sauce, car nous avions laissé nos vivres,
comme j'ay dit cy dessus. Ainsi nous posasmes sur le bort d'un
estang, qui estoit assez aggreable, & fismes du feu pour
chasser les Mousquites qui nous molestoient fort, l'importunité
desquelles est si estrange qu'il est impossible d'en pouvoir
faire la description. Nous tendismes nos filets pour prendre
quelques poissons.
[Note 356: L'on ne pouvait pas être à une si grande hauteur, puisque
l'on venait de passer les Chenaux, et que l'on n'était tout au plus
qu'au portage du Fort, dont la latitude est d'environ 45° 36'.]
Le lendemain nous passasmes cet estang qui pouvoit contenir une
lieue de long, & puis par terre cheminasmes 3 lieues par des
païs difficiles plus que n'avions encor veu, à cause que les
vents avoient abatu des pins, les uns sur les autres, qui n'est
pas petite incommodité, car il faut passer tantost dessus &
tantost dessous ces arbres, ainsi nous parvinsmes à un
lac[357], ayant 6 lieues de long, & 2 de large, fort abondant
en poisson, aussi les peuples des environs y font leur
pescherie. Prés de ce lac y a une habitation de Sauvages qui
cultivent la terre, & recueillent du Maïs: le chef se nomme
305/453 Nibachis, lequel nous vint voir avec sa troupe, esmerveillé
comment nous avions peu passer les Sauts & mauvais chemins
qu'il y avoit pour parvenir à eux. Et après nous avoir presenté
du petun selon leur mode, il commença à haranguer ses
compagnons, leur disant, Qu'il falloit que fussions tombés des
nues, ne sachant comment nous avions peu passer, & qu'eux
demeurans au païs avoient beaucoup de peine à traverser ces
mauvais passages, leur faisant entendre que je venois à bout de
tout ce que mon esprit vouloit: bref qu'il croyoit de moy ce
que les autres sauvages luy en avoient dict. Et scachans que
nous avions faim, ils nous donnèrent du poisson, que nous
mangeasmes, & après disné je leur fis entendre par Thomas mon
truchement, l'aise que j'avois de les avoir rencontrés, que
j'estois en ce pays pour les assister en leurs guerres, & que
je desirois aller plus avant voir quelques autres capitaines
pour mesme effect, dequoy ils furent joyeux, & me promirent
assistance. Ils me monstrerent leurs jardinages & champs, où il
y avoit du Maïs. Leur terroir est sablonneux, & pource
s'adonnent plus à la chasse qu'au labour, au contraire des
Ochataiguins. Quand ils veulent rendre un terroir labourable,
ils bruslent les arbres, & ce fort aysément, car ce ne sont que
pins chargés de resine. Le bois bruslé ils remuent un peu la
terre, & plantent leur Maïs grain à grain, comme ceux de la
Floride: il n'avoit pour lors que 4 doigts de haut.
[Note 357: Le lac du Rat-Musqué; mais les dimensions que l'auteur donne
à ce lac sont un peu trop fortes.]
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_Continuation. Arrivée vers Tessouat, & le bon accueil qu'il me
feit. Façon de leurs cimetières. Les Sauvages me promettent 4
Canots pour continuer mon chemin. Tost après me les refusent.
Harangue des sauvages pour me dissuader mon entreprise, me
remonstrant les difficultés. Response à ces difficultés.
Tessouat argue mon conducteur de mensonge, & n'avoir esté où
il disoit. Il leur maintient son dire véritable. Je les presse
de me donner des Canots. Plusieurs refus. Mon conducteur
convaincu de mensonge, & sa confession._