CHAPITRE V.

LE 10 Juin je prins congé de Tessoüat, bon vieux Capitaine, &

luy fis quelques presens, & luy promis, si Dieu me preservoit

en santé, de venir l'année prochaine, en equippage pour aller à

la guerre; & luy me promit d'assembler grand peuple pour ce

temps là, disant, que je ne verrois que, sauvages, & armes qui

me donneroyent contentement, & me bailla son fils pour me faire

compagnie. Ainsi nous partismes avec 40 Canots, & passasmes par

la riviere que nous avions laissée, qui court au Nord[370], où

nous mismes pied à terre pour traverser des lacs [371]. En

chemin nous rencontrasmes 9 grands Canots de Ouescharini, avec

40 hommes forts & puissants qui venoient aux nouvelles qu'ils

avoient eues; & d'autres que rencontrasmes aussi, qui faisoient

320/468 ensemble 60 Canots, & 20 autres qui estoient partis devant

nous, ayans chacun assés de marchandises.

[Note 370: _Qui court au Nord_, à l'endroit où Champlain l'avait

laissée.]

[Note 371: Par cette expression _traverser des lacs_, l'auteur veut dire

sans doute _traverser d'un lac à un autre_. Entre les six ou sept

rapides qu'il y a depuis les Allumettes jusqu'au bas du Grand-Calumet,

la rivière forme comme autant de lacs, séparés les uns des autres par

des rapides, où il faut «mettre pied à terre» et faire _portage_, «pour

_ensuite_ traverser ces lacs.»]

Nous passasmes 6 ou 7 Sauts depuis l'isle des Algoumequins[372]

jusques au petit Saut[373], païs fort desagreable. Je recogneus

bien que si nous fussions venus par là que nous eussions eu

beaucoup plus de peine, & malaisément eussions nous passé: & ce

n'estoit sans raison que les sauvages contestoient contre

nostre menteur, qui ne cerchoit qu'à me perdre.

[Note 372: Ou île de Tessouat, c'est-à-dire, celle des Allumettes. On

voit ici pourquoi, plus tard, Champlain appelle le lac des Allumettes,

lac des Algonquins.]

[Note 373: Au-dessous du lac Coulonge, le premier et le plus

considérable des sauts que l'on ait à passer, est le Grand-Calumet, où

le Grand-Saut des pierres à calumet. Il semble que c'est le dernier de

cette suite de rapides, celui du Portage-du-Fort, que Champlain appelle

le, Petit-Saut.]

Continuant nostre chemin 10 ou 12 lieues au dessous l'isle des

Algoumequins, nous posasmes dans une isle fort agréable,

remplie de vignes & noyers, où nous fismes pescherie de beau

poisson. Sur la minuict arriva deux Canots qui venoient de la

pesche plus loing, lesquels rapportèrent avoir veu 4 Canots de

leurs ennemis. Aussi tost on despescha 3 Canots pour les

recognoistre, mais ils retournèrent sans avoir rien veu. En

ceste asseurance chacun prit le repos, excepté les femmes qui

se resolurent de passer la nuict dans leurs Canots, ne se

trouvans asseurées à terre. Une heure avant le jour un sauvage

songeant que les ennemis le chargeoyent se leva en sursaut, &

se prit à courir vers l'eau pour se sauver, criant, On me tue.

Ceux de sa bande s'esveillerent tous estourdis, & croyans estre

poursuivis de leurs ennemis se jetterent en l'eau, comme feit

321/469 un de nos François, qui croyoit qu'on l'assommast. A ce grand

bruit nous autres qui estions éloignés, fusmes aussi tost

esveillés, & sans plus s'enquérir accourusmes vers eux: mais

les voyans en l'eau errans ça & là, estions fort estonnés, ne

les voyans poursuivis de leurs ennemis, ny en estat de se

deffendre, quand cela eust esté, mais seulement de se perdre.

Après que j'eus enquis nostre François de la cause de ceste

esmotion, il me dict qu'un sauvage avoit songé, & luy avec les

autres pour se sauver, s'estoit jetté en l'eau, croyant avoir

esté frappé. Ainsi ayant recognu ce que c'estoit, tout se passa

en risée.

En continuant nostre chemin, nous parvinsmes au Saut de la

chaudière, où les sauvages firent la cérémonie accoustumée, qui

est telle. Après avoir porté leurs Canots au bas du Saut, ils

s'assemblent en un lieu, où un d'entr'eux avec un plat de bois

va faire la queste, & chacun d'eux met dans ce plat un morceau

de petun; la queste faicte, le plat est mis au milieu de la

troupe, & tous dansent à l'entour, en chantant à leur mode,

puis un des Capitaines faict une harangue, remonstrant que dés

long temps ils ont accoustumé de faire telle offrande, & que

par ce moyen ils sont garantis de leurs ennemis, qu'autrement

il leur arriveroit du malheur, ainsi que leur persuade le

diable, & vivent en ceste superstition, comme en plusieurs

autres, comme nous avons dict en d'autres lieux. Cela faict, le

harangueur prent le plat, & va jetter le petun au milieu de la

chaudière, & font un grand cry tous ensemble. Ces pauvres gens

sont si superstitieux, qu'ils ne croiroient pas faire bon

voyage, s'ils n'avoient faict ceste cérémonie en ce lieu,

322/470 d'autant que leurs ennemis les attendent à ce passage, n'osans

pas aller plus avant, à cause des mauvais chemins, & les

surprennent là: ce qu'ils ont quelquesfois faict.

Le lendemain nous arrivasmes à une isle, qui est à l'entrée du

lac, distante du grand Saut S. Louys de 7 à 8 lieues, où

reposans la nuict, nous eusmes une autre alarme, les sauvages

croyans avoir veu des Canots de leurs ennemis: ce qui leur fit

faire plusieurs grands feux, que je leur fis esteindre, leur

remonstrant l'inconvenient qui en pouvoit arriver, sçavoir,

qu'au lieu de se cacher il se manifestoient.

Le 17. Juin nous arrivasmes au Saut S. Louys, où je trouvay

l'Ange qui estoit venu au devant de moy dans un Canot, pour

m'advertir que le sieur de Maison-neufve de S. Maslo avoit

apporté un passeport de Monseigneur le Prince pour trois

vaisseaux. En attendant que je l'eusse veu, je fis assembler

tous les sauvages pour leur faire entendre que je ne desirois

pas qu'ils traictassent aucunes marchandises, que je ne leur

eusse permis: & que pour des vivres je leur en ferois bailler

si tost que serions arrivés; ce qu'ils me promirent, disans,

qu'ils estoient mes amis. Ainsi poursuivant nostre chemin, nous

arrivasmes aux barques, & fusmes salués de quelques canonades,

dequoy quelques uns de nos sauvages estoient joyeux, & d'autres

fort estonnés, n'ayans jamais ouy telle musique. Ayans mis pied

à terre, Maison-neufve me vint trouver avec le passeport de

Monseigneur le Prince: & aussi tost que l'eus veu, je le

laissay jouir, & les siens, du bénéfice d'iceluy, comme nous

autres, & fis dire aux sauvages qu'ils pouvoyent traicter le

lendemain.

323/471 Ayans veu tous les Chefs, & déduit les particularités de mon

voyage, & la malice de nostre menteur, dequoy ils furent fort

estonnés, je les priay de s'assembler, afin qu'en leur

presence, des sauvages & de ses compagnons, il declarast sa

meschanceté; ce qu'ils firent volontiers. Ainsi estans

assemblés, ils le firent venir, & l'interrogèrent, pourquoy il

ne m'avoit monstré la mer du Nord, comme il m'avoit promis à

son départ: Il leur fit response qu'il avoit promis une chose

impossible à luy, d'autant qu'il n'avoit jamais veu ceste mer,

& que le desir de faire le voyage luy avoit fait dire cela,

aussi qu'il ne croyoit que je le deusse entreprendre, & les

prioit luy vouloir pardonner, comme il fit à moy derechef,

confessant avoir grandement failly: mais que si je le voulois

laisser au pays, qu'il feroit tant par son labeur, qu'il

repareroit la faute, & verroit ceste mer, & en rapporteroit

certaines nouvelles l'année suivante: & pour quelques

considerations je luy pardonnay à ceste condition.

Après leur avoir déduit par le menu le bon traictement que

j'avois reçeu dans les demeures de ces sauvages, & mon

occupation journaliere, je m'enquis aussi de ce qu'ils avoyent

faict pendant mon absence, & de leurs exercices, lesquels

estoient la chasse, où ils avoient faict tel progrès, que le

plus souvent ils apportoient six cerfs. Une fois entre autres

le jour de la S. Barnabé, le sieur du Parc y estant avec deux

autres, en tua 9. Ils ne sont pas du tout semblables aux

324/472 nostres, & y en a de différentes especes[374], les uns plus

grands, les autres plus petits, approchant fort de nos dains.

Ils avoient aussi si grande quantité de Palombes [375]

qu'impossible estoit de plus, ils n'avoient pas moins de

poisson, comme Brochets, Carpes, Esturgeons, Aloses, Barbeaux,

Tortues, Bars, & autres qui nous sont incognus, desquels ils

disnoient & souppoient tous les jours, aussi estoyent-ils tous

en meilleur point que moy, qui estois atténué par le travail &

la fascherie que j'avois eue, & n'avois mangé le plus souvent

qu'une fois le jour de poisson mal cuit, & à demy rosti.

[Note 374: Les espèces de cerfs du Canada sont 1° l'Orignal ou Élan

_(Cervus alces)_, que nos sauvages appellent _Moussou_, d'où les Anglais

ont fait _Moose-Deer_. Suivant Lescarbot, le nom d'_orignal_, ou

orignac, nous vient des Basques, et les Souriquois l'appelaient

_Aptaptou_. Voici la description qu'il en fait. «C'est un animal le plus

haut qui toit après le Dromadaire & le Chameau, car il est plus haut que

le cheval. Il a le poil ordinairement grison, & quelquefois fauve, long

quasi comme les doigts de la main. Sa tête est fort longue, & a un fort

long ordre de dents, qui paroissent doubles pour recompenser le défaut

de la mâchoire superieure, qui n'en a point. Il porte son bois double

comme le cerf, mais large comme une planche, & long de trois piedz,

garni de cornichons d'un costé & au-dessus. Le pied en est fourchu comme

du cerf, mais beaucoup plus plantureux. La chair en est courte & fort

délicate. Il paît aux prairies, & vit aussi des tendres pointes des

arbres. C'est la plus abondante chasse qu'ayent nos sauvages après le

poisson.» (Hist. de la Nouv. France, p. 893.) 2° Le Caribou. Les

naturalistes distinguent aujourd'hui le _caribou_ des régions arctiques

_(Tarandus arcticus)_, et le caribou ordinaire _(Tarandus bastalis)_,

qui habite principalement le Bas-Canada. 3° Le cerf de Virginie _(Cervus

Virginianus)_, qui ne se retrouve que dans le Haut-Canada. 4° Une

quatrième espèce, le Wapiti _(Elaphus Canadensis)_, qu'on trouvait en

Canada au temps de Champlain, paraît avoir émigré vers les pays de

l'ouest. (Voir The Canadian Naturalist, vol. I.)]

[Note 375: Ou _tourtes_, comme nous disons aujourd'hui en Canada

_(Ectopistes migratoria)_.]

Le 22 Juin Sur les 8 heures du Soir les sauvages nous donnèrent

une alarme, à cause qu'un des leurs avoit songé qu'il avoit veu

les Yroquois: pour les contenter chacun prit ses armes, &

quelques-uns furent envoyés vers leurs cabanes pour les

asseurer, & aux advenues pour descouvrir: si bien qu'ayant

recognu que c'estoit une fausse alarme, l'on se contenta de

tirer quelques 200 mousquetades & harquebusades, puis on posa

les armes en laissant la garde ordinaire. Cela les asseura

325/473 fort, & furent bien contens de voir les François qui se

préparèrent pour les secourir.

Après que les sauvages eurent traicté leurs marchandises, &

qu'ils eurent resolu de s'en retourner, je les priay de mener

avec eux deux jeunes hommes pour les entretenir en amitié, leur

faire voir le païs & les obliger à les ramener, dont ils firent

grande difficulté, me representant la peine que m'avoit donné

nostre menteur, craignans qu'ils me feroient de faux rapports,

comme il avoit faict. Je leur fis response qu'ils estoient gens

de bien & véritables, & que s'ils ne les vouloient emmener, ils

n'estoyent pas mes amys, & pource ils s'y resolurent. Pour

nostre menteur aucun de ces sauvages n'en voulust, pour prière

que je leur feit, & le laissasmes à la garde de Dieu.

Voyant n'avoir plus rien affaire en ce pays, je me resolus de

passer dans le premier vaisseau qui retourneroit en France. Le

sieur de Maison-neufve ayant le sien prest m'offrit le passage,

lequel j'acceptay, & le 27 Juin avec le sieur l'Ange nous

partismes du Saut, où nous laissasmes les autres vaisseaux, qui

attendoyent que les sauvages qui estoient à la guerre fussent

de retour, & arrivasmes à Tadoussac le 6 Juillet.

Le 8 Aoust[376] le temps se trouva propre qui nous en feit

partir.

[Note 376: Le 8 juillet; car 1° comment Champlain, «qui n'avait plus

rien à faire en ce pays», et qui voulait prendre «le premier vaisseau

qui retournerait en France», aurait-il pu se résigner à passer un mois

et deux jours à Tadoussac? 2° Est-il croyable que, dans la belle saison

de l'année, il eût fallu attendre plus d'un mois, avant que «le temps se

trouvât propre» pour partir? Et l'expression qu'emploie ici l'auteur

marque bien que le vaisseau de Maison-Neuve n'attendait en effet qu'un

temps favorable pour mettre à la voile.]

326/474 Le 18, sortismes de Gaspé à l'isle percée.

Le 28, nous estions sur le grand banc, où se faict la pesche de

poisson vert, où l'on prit du poisson tant que l'on voulut.

Le 26 Aoust arrivasmes à S. Maslo, où je vis les Marchans,

ausquels je remonstray combien il estoit facile de faire une

bonne association pour l'advenir, à quoy ils se sont resolus,

comme ont faict ceux de Rouen, & de la Rochelle après qu'ils

ont recognu ce règlement estre necessaire, & sans lequel il est

impossible d'esperer quelque fruict de ces terres. Dieu par sa

grâce face prosperer ceste entreprise à son honneur, à sa

gloire, à la conversion de ces pauvres aveugles, & au bien &

honneur de la France.

Oeuvres de Champlain · 第 114 / 415 题