CHAPITRE II.

JE partis de Rouen le 5 Mars pour aller à Honfleur, & le sieur

l'Ange avec moy, pour m'assister aux descouvertures, & à la

guerre si l'occasion s'en presentoit.

Le lendemain 6. du moys nous nous embarquasmes dans le vaisseau

du sieur de Pont-gravé, où aussi tost nous mismes les voiles au

vent, qui estoit lors assés favorable.

288/436 Le 10 Avril nous eusmes cognoissance du grand Banc, où l'on mit

plusieurs fois les lignes hors sans rien prendre.

Le 15, nous eusmes un grand coup de vent, accompagné de pluye &

gresle, suivi d'un autre, qui dura 48 heures, si impétueux,

qu'il fit périr plusieurs vaisseaux à l'isle du cap Breton.

Le 21, nous eusmes cognoissance de l'isle & Cap de Raye.

Le 29, les Sauvages Montagnais de la pointe de tous les Diables

[322] nous apercevans, se jetterent dans leurs canots, &

vindrent au devant de nous, si maigres & hideux, que je les

mescognoissois. A l'abord ils commencèrent à crier du pain,

disans, qu'ils mouroient de faim. Cela nous fit juger que

l'hyver n'avoit pas esté grand, & par consequent, la chasse

mauvaise: de cecy nous en avons parlé aux voyages precedens.

[Note 322: La pointe aux Vaches. (Voir 1603, p. 5, note 4.)]

Quand ils furent dans nostre vaisseau ils regardoient chacun au

visage, & comme je ne paroissois point, ils demandèrent où

estoit monsieur de Champlain, on leur fit response que j'estois

demeuré en France: ce que ne croyans du tout, il y eut un

vieillard qui vint à moy en un coin, où je me promenois, ne

desirant encor estre cognu, & me prenant l'oreille (car il se

doutoyent qui j'estois) vid la cicatrice du coup de flèche que

je reçeus à la deffaicte des Yroquois: alors il s'escria, &

tous les autres après luy, avec grandes demonstrations de joye,

disans, Tes gens sont au port de Tadoussac qui t'attendent.

289/437 Ce mesme jour bien que nous fussions partis des derniers nous

arrivasmes pourtant les premiers audit Tadoussac, & de la mesme

marée le sieur Boyer de Rouen. Par là l'on cognoist que partir

avant la saison, ne sert qu'à se précipiter dans les glaces.

Ayans mouillé l'ancre nos gens nous vindrent trouver, & après

nous avoir déclaré comme tout se portoit en l'habitation, se

mirent à habiller trois outardes & deux lapins, qu'ils avoient

apportés, & en jetterent les tripailles à bort, sur lesquelles

se ruèrent ces pauvres sauvages, & ainsi que bestes affamées

les devorerent sans les vuider, & racloient avec les ongles la

graisse dont on avoit suivé nostre vaisseau, & la mangeoient

gloutonnement comme s'ils y eussent trouvé quelque grand goust.

Le lendemain [323] arriverent deux vaisseaux de S. Malo qui

estoient partis avant que les oppositions fussent vuidées, &

que la Commission fut publiée en Normandie. Je fus à bort

d'eux, accompagné de l'Ange: Les sieurs de la Moinerie & la

Tremblaye y commandoient, ausquels je fis lecture de la

Commission du Roy, & des deffences d'y contrevenir sur les

peines portées par icelles. Ils firent response qu'ils estoient

subjects & fidelles serviteurs de sa Majesté, & qu'ils

obeiroient à ses commandemens; & deslors je fis attacher sur le

port à un poteau les armes & Commissions de sa Majesté, afin

qu'on n'en pretendist cause d'ignorance.

[Note 323: Le 30 avril.]

Le 2 May voyant deux chalouppes equippées pour aller au Saut,

je m'embarquay avec ledict l'Ange dans l'une. Nous fusmes

contrariés de fort mauvais temps, en sorte que le mats de

290/438 nostre chalouppe se rompit, & si Dieu ne nous eust preservés,

nous nous fussions perdus, comme fit devant nos yeux une

chalouppe de S. Maslo qui alloit à l'isle d'Orléans, de

laquelle les hommes se sauverent.

Le 7 nous arrivasmes à Québec, où trouvasmes ceux qui y avoient

hyverné en bonne disposition, sans avoir esté malades, lesquels

nous dirent que l'hyver n'avoit point esté grand, & que la

riviere n'avoit point gelé. Les arbres commençoient aussi à se

revestir de feuilles, & les champs à s'esmailler de fleurs.

Le 13, nous partismes de Québec pour aller au Saut S. Louys, où

nous arrivasmes le 21. & y trouvasmes l'une de nos barques qui

estoit partie depuis nous de Tadoussac, laquelle avoit traicté

quelque peu de marchandises, avec une petite troupe

d'Algoumequins, qui venoyent de la guerre des Yroquois, &

avoient avec eux deux prisonniers. Ceux de la barque leur

firent entendre que j'estois venu avec nombre d'hommes pour les

assister en leurs guerres, suivant la promesse que je leur

avois faite les années précédentes; & de plus, que je desirois

aller en leur pays, & faire amitié avec tous leurs amis; dequoy

ils furent fort joyeux: Et d'autant qu'ils vouloient retourner

en leur pays pour asseurer leurs amis de leur victoire, voir

leurs femmes, & faire mourir leurs prisonniers en une

solemnelle Tabagie. Pour gages de leur retour, qu'ils

promettoient estre avant le milieu de la première lune (ainsi

qu'ils content) ils laisserent leurs rondaches, faictes de bois

& de cuir d'Elland, & partie de leurs arcs & flesches. Ce me

fut un grand desplaisir de ne m'estre trouvé à propos pour m'en

aller avec eux en leur pays.

291/439 Trois jours après arriverent trois canots d'Algoumequins qui

venoient du dedans des terres, chargés de quelque peu de

marchandises, qu'ils traictèrent, lesquels me dirent que le

mauvais traitement qu'avoient reçeus les Sauvages l'année

précédente, les avoit dégoûtés de venir plus, & qu'ils ne

croyoient pas que je deusse retourner jamais en leurs pays,

pour les mauvaises impressions que mes envieux leur avoient

données de moy; & pource 1200. hommes estoyent allez à la

guerre, n'ayans plus d'esperance aux François, lesquels ils ne

croyoient pas vouloir plus retourner en leur pays.

Ces nouvelles attristerent fort les marchans, car ils avoient

fait grande emplette de marchandises, sous esperance que les

sauvages viendroient comme ils avoient accoustumé: ce qui me

fit resoudre en faisant mes descouvertures, de passer en leur

pays, pour encourager ceux qui estoyent restés, du bon

traictement qu'ils recevroyent, & de la quantité de bonnes

marchandises qui estoyent au Saut, & pareillement de

l'affection que j'avois de les assister à la guerre: Et pour ce

faire, je leur fis demander trois canots & trois Sauvages pour

nous guider, & avec beaucoup de peine j'en obtins deux, & un

sauvage seulement, & ce moyennant quelques presens qui leur

furent faits.

292/440 _Partement pour descouvrir la mer du Nort, sur le rapport qui

m'en avoit este faict. Description de plusieurs rivieres, lacs,

isles, du Saut de la chaudière, & autres Sauts._

Oeuvres de Champlain · 第 111 / 415 题