LE desir que j'ay tousjours eu de faire nouvelles
descouvertures en la Nouvelle France, au bien, utilité & gloire
du nom François: ensemble d'amener ces pauvres peuples à la
cognoissance de Dieu, m'a fait chercher de plus en plus la
facilité de ceste entreprise, qui ne peut estre que par le
moyen d'un bon règlement: d'autant que chacun voulant cueillir
les fruits de mon labeur, sans contribuer aux frais & grandes
despences qu'il convient faire à l'entretien des habitations
necessaires pour amener ces desseins à une bonne fin, ruine ce
commerce par l'avidité de gaigner, qui est si grande, qu'elle
fait partir les marchans devant la saison, & se précipiter non
seulement dans les glaces, en esperance d'arriver des premiers
284/432 en ce païs; mais aussi dans leur propre ruine: car traictans
avec les sauvages à la desrobée, & donnant à l'envie l'un de
l'autre de la marchandise plus qu'il n'est requis, sur-achetent
les danrées; & par ainsi pensant tromper leurs compagnons se
trompent le plus souvent eux mesmes.
C'est pourquoy estant de retour en France le 10. Septembre 1611
j'en parlay à monsieur de Monts, qui trouva bon ce que je luy
en dis: mais ses affaires ne luy permettant d'en faire la
poursuitte en Cour, m'en laissa toute la charge [315].
[Note 315: Voir, ci-dessus, chapitre IV du Troisième Voyage, p. 265.]
Deslors j'en dressay des mémoires, que je monstray à Monsieur
le President Jeannin, lequel (comme il est desireux de voir
fructifier les bonnes entreprises) loua mon dessein, &
m'encouragea à la poursuitte d'iceluy.
Et m'asseurant que ceux qui ayment à pescher en eau trouble
trouveroient ce règlement fascheux, & rechercheroyent les
moyens de l'empescher, il me sembla à propos de me jetter entre
les bras de quelque grand, l'authorité duquel peust servir
contre leur envie.
Or cognoissant Monseigneur le Comte de Soissons [316] Prince
pieux & affectionné en toutes sainctes entreprises, par
l'entremise du sieur de Beaulieu, Conseiller & aumosnier
ordinaire du Roy, je m'adressay à luy, & luy remonstray
l'importance de l'affaire, les moyens de la régler, le mal que
le desordre avoit par cy devant apporté, & la ruine totale dont
285/433 elle estoit menacée, au grand des-honneur du nom François, si
Dieu ne suscitoit quelqu'sn qui la voulust relever, & qui
donnast esperance de faire un jour réunir ce que l'on a peu
esperer d'elle. Comme il fut instruict de toutes les
particularités de la chose, & qu'il eust veu la Carte du
pays que j'avois faicte, il me promit, sous le bon plaisir du
Roy, d'en prendre la protection.
[Note 316: Charles de Bourbon, comte de Soissons, alors gouverneur de
Dauphiné et de Normandie. (Hist. généalogique, etc., par le P. Anselme,
t. I, p. 350.)]
Aussi tost après je presentay à sa Majesté, & à Nosseigneurs de
son Conseil une requeste avec des articles, tendans à ce qu'il
luy pleust vouloir apporter un règlement en cet affaire, sans
lequel, ainsi que j'ay dict, elle s'en alloit perdue, & pource
sa Majesté en donna la direction & gouvernement à mondit
Seigneur le Comte [317], lequel deslors m'honora de sa
Lieutenance[318].
[Note 317: La commission du comte de Soissons est du 8 octobre 1612,
comme le prouve l'extrait suivant des lettres du duc d'Anville,
rapportées par Moreau de Saint-Méry, et reproduites dans les Mémoires et
Documents de la Société Historique de Montréal, page 110: «Voulant de
toute notre affection continuer le même dessein que les défunts Rois
Henri le Grand notre aïeul, et Louis XIII notre très-honoré Seigneur et
Père, avaient de favoriser la bonne intention de ceux qui avaient
entrepris de rechercher et découvrir ès pays de l'Amérique, des terres,
contrées, et lieux propres et commodes pour faire des habitations
capables d'établir des Colonies, afin d'essayer, avec l'assistance de
Dieu, d'amener les peuples qui en habitent les terres à sa connaissance,
et les faire policer et instruire à la Foi et Religion Catholique,
Apostolique et Romaine, et par ce moyen y établir notre autorité, et
introduire quelque commerce qui puisse apporter de l'utilité à nos
sujets: ayant été informé que par les voyages faits le long des Côtes et
Isles, desquelles nos prédécesseurs en auraient fait habiter
quelques-unes, il a été reconnu plusieurs Ports, Havres, et lieux
propres et bien commodes pour y aborder, habiter et donner un bon et
grand commencement pour l'entier accomplissement de ce dessein, et aussi
pour y découvrir et chercher chemin facile pour aller au pays de la
Chine, de Monoa et royaume des Incas, par dedans les Rivières et Terres
fermes du dit pays, avec assistance des habitants d'icelles; pour
faciliter laquelle entreprise ils auraient, par Lettres-Patentes du 8
Octobre 1612, donné la charge d'icelle à feu notre très-cher et bien amé
Cousin le Comte de Soissons, et icelui fait Gouverneur et notre
Lieutenant-Général du dit pays pour y représenter notre personne et
amener les peuples d'icelui pays à la connaissance de Dieu, et les faire
instruire à la Foi et Religion Catholique, Apostolique et Romaine, ainsi
qu'il est plus au long porté par les dites Lettres...»]
[Note 318: Dans l'édition de 1632, l'auteur rapporte lui-même cette
commission, qui est datée du 15 Octobre 1612.]
Or comme je me preparois à faire publier la Commission du Roy
286/434 par tous les ports & havres de France, la maladie de
Monseigneur le Comte arriva, & sa mort[319] tant regrettée, qui
recula un peu ceste affaire: Mais sa Majesté aussi tost en
remit la direction à Monseigneur le Prince [320], qui la remit
dessus: & mondit Seigneur m'ayant honoré pareillement de sa
Lieutenance[321], feit que je poursuivis la publication de
ladite commission, qui ne fut si tost faicte, que quelques
brouillons, qui n'avoyent aucun interest: en l'affaire,
l'importunerent de la faire casser, luy faisant entendre le
pretendu interest de tous les marchans de France, qui n'avoient
aucun subject de se plaindre, attendu qu'un chacun estoit reçeu
en l'association, & par ainsi aucun ne pouvoit justement
s'offencer: c'est pourquoy leur malice estant recogneuë furent
rejettées, avec permission seulement d'entrer en l'association.
[Note 319: Le comte de Soissons mourut le premier novembre 1612. (Hist.
généalogique, etc., par le P. Anselme, t. I, p. 350.)]
[Note 320: Henri de Bourbon, second du nom, auquel l'auteur dédie ce
Quatrième Voyage.]
[Note 321: Cette nouvelle commission est du 22 novembre 1612, comme on
peut le voir par celle que le duc de Ventadour donne à l'auteur le 15
février 1625, et qui est rapportée ci-après, liv. II de l'édit. 1632,
ch. I.]
Pendant ces altercations, il me fut impossible de rien faire
pour l'habitation de Quebeq, dans laquelle je desirois mettre
des ouvriers pour la reparer & augmenter, d'autant que le temps
de partir nous pressoit fort. Ainsi se fallut contenter pour
cette année d'y aller sans autre association, avec les
passeports de Monseigneur le Prince, qui furent donnés pour
quatre vaisseaux, lesquels estoient ja préparés pour faire le
voyage; sçavoir trois de Rouen & un de la Rochelle, à condition
que chacun fourniroit quatre hommes pour m'assister, tant en
287/435 mes descouvertures qu'à la guerre, à cause que je voulois tenir
la promesse que j'avois faicte aux sauvages Ochataiguins en
l'année 1611. de les assister en leurs guerres au premier
voiage.
Et ainsi que je me preparois pour partir, je fus adverti que la
Cour de Parlement de Rouen n'avoit voulu permettre qu'on
publiast la Commission du Roy, à cause que sa Majesté se
reservoit, & à son Conseil la seule cognoissance des différents
qui pourroient survenir en cet affaire: joint aussi que les
marchans de S. Maslo s'y opposerent; ce qui me traversa fort, &
me contraignit de faire trois voyages à Rouen, avec Jussions de
sa Majesté, en faveur desquelles la Cour se déporta de ses
empeschemens, & débouta les opposans de leurs prétentions: &
fut la Commission publiée par tous les ports de Normandie.
_Partement de France: & ce qui se passa jusques à nostre
arrivée au Saut.