LE treisiesme jour dudit mois[304] deux cens sauvages
Charioquois[305], avec les Capitaines Ochateguin, Yroquet &
Tregouaroti frère de nostre sauvage amenèrent mon garçon. Nous
fusmes fort contens de les voir, je fus au devant d'eux avec un
canot & nostre sauvage, & cependant qu'ils approchoient
doucement en ordre, les nostres s'apareillerent de leur faire
une escopeterie d'arquebuses & mousquets, & quelques petites
pièces. Comme ils approchoient, ils commencèrent à crier tous
ensemble, & un des chefs commanda de faire leur harangue, où
ils nous louoient fort, & nous tenant pour véritables, de ce
que je leur avois tenu ce que je leur promis, qui estoit de les
venir trouver audit saut. Après avoir fait trois autres cris,
250/398 l'escopeterie tira par deux fois de 13 barques ou pattaches qui
y estoient, qui les estonna de telle façon qu'ils me prièrent
de dire que l'on ne tirast plus, & qu'il y en avoit la plus
grand part, qui n'avoient jamais veu de Chrestiens, ny ouy des
tonnerres de la façon, & craignoient qu'il ne leur fit mal, &
furent fort contans de voir nostredit sauvage sain, qu'ils
pensoient mort, sur des rapports que leur avoient fait quelques
Algoumequins qui l'avoient ouy dire à des sauvages Montagnets.
Le sauvage me loua du traictement que je luy avois fait en
France, & des singularitez qu'il avoit veues, dont ils
entrèrent tous en admiration, & s'en allèrent cabaner dans le
bois assez légèrement attendant le lendemain, que je leur
monstrasse le lieu où je desirois qu'ils se logassent. Aussi je
vis mon garçon qui vint habillé à la sauvage, qui se loua du
traistement des sauvages, selon leur pays, & me fit entendre
tout ce qu'il avoit veu en son yvernement, & ce qu'il avoit
apris desdicts sauvages.
[Note 304: Le 13 de juin.]
[Note 305: Ce nom, que l'auteur remplace par celui de Hurons, dans son
édition de 1632, était probablement celui d'un chef de cette nation, de
même que celui d'Ochateguins.]
Le lendemain venu, je leur monstray un lieu pour aller cabaner,
où les antiens & principaux deviserent fort ensemble: Et après
avoir esté un long temps en cest estat, ils me firent appeler
seul avec mon garçon, qui avoit fort bien apris leur langue, &
luy dirent qu'ils desiroient faire une estroite amitié avec
moy, & estoient faschez de voir toutes ces chalouppes ensemble,
& que nostre sauvage leur avoit dit qu'il ne les cognoissoit
point, ny ce qu'ils avoient dans l'âme, & qu'ils voyoient bien
qu'il n'y avoit que le gain & l'avarice qui les y amenoit, &
que quand ils auroient besoin de leur assistance qu'ils ne leur
251/399 donneroient aucun secours, & ne seroient comme moy qui
m'offrois avec mes compagnons d'aller env leur pays, & les
assister, & que je leur en avois monstré des tesmoignages par
le passé, en se louant tousjours du traictement que j'avois
fait à nostre sauvage comme à mon frère, & que cela les
oubligeoit tellement à me vouloir du bien, que tout ce que je
desirerois d'eux, ils assayeroient à me satisfaire, &
craignoient que les autres pattaches ne leur fissent du
desplaisir. Je leur asseuray que non feroient, & que nous
estions tous soubs un Roy, que nostredit sauvage avoit veu, &
d'une mesme nation, (mais pour ce qui estoit des affaires,
qu'elles estoient particulières) & ne devoient point avoir
peur, estant aussi asseurez comme s'ils eussent esté dans leur
pays. Après plusieurs discours, ils me firent un present de 100
castors. Je leur donnay en eschange d'autres sortes de
marchandise, & me dirent qu'il y avoit plus de 400 sauvages qui
devoient venir de leur pays, & ce qui les avoit retardés, fut
un prisonnier Yroquois qui estoit à moy, qui s'estoit eschappé
& s'en estoit allé en son pays, & qu'il avoit donné à entendre
que je luy avois donné liberté & des marchandises, & que je
devois aller audit saut avec 600 Yroquois attendre les
Algoumequins, & les tuer tous: Que la crainte de ces nouvelles
les avoit arrestés, & que sans cela qu'ils fussent venus. Je
leur fis response que le prisonnier s'estoit desrobé sans que
je luy eusse donné congé, & que nostredit sauvage sçavoit bien
de quelle façon il s'en estoit allé, & qu'il n'y avoit aucune
apparence de laisser leur amitié comme ils avoient ouy dire,
ayant esté à la guerre avec eux, & envoyé mon garçon en leur
252/400 pays pour entretenir leur amitié; & que la promesse que je leur
avois si fidèlement tenue le confirmoit encore. Ils me
respondirent que pour eux ils ne l'avoient aussi jamais pensé,
& qu'ils recognoissoient bien que tous ces discours estoient
esloignez de la vérité; & que s'ils eussent creu autrement,
qu'ils ne fussent pas venus, & que c'estoit les autres qui
avoient eu peur, pour n'avoir jamais veu de François que mon
garçon. Ils me dirent aussi qu'il viendroit trois cens
Algoumequins dans cinq ou six jours, si on les vouloit
attendre, pour aller à la guerre avec eux contre les Yroquois,
& que si je n'y venois ils s'en retourneroient sans la faire.
Je les entretins fort sur le subjet de la source de la grande
riviere, & de leur pays, dont ils me discoururent fort
particulièrement, tant des rivieres, sauts, lacs, & terres, que
des peuples qui y habitent, & de ce qui s'y trouve. Quatre
d'entre eux m'asseurerent qu'ils avoient veu une mer fort
esloignée de leur pays, & le chemin difficile, tant à cause des
guerres, que des deserts qu'il faut passer pour y parvenir. Ils
me dirent aussi que l'yver précédant il estoit venu quelques
sauvages du costé de la Floride par derrière le pays des
Yroquois, qui voyoient nostre mer Oceane, & ont amitié avec
lesdicts sauvages: Enfin ils m'en discoururent fort exactement,
me demonstrant par figures tous les lieux où ils avoient esté,
prenant plaisir à m'en discourir: & moy je ne m'ennuiois pas à
les entendre, pour estre fait certain des choses dont j'avois
esté en doute jusques à ce qu'ils m'en eurent esclarcis. Après
tous ces discours finis, je leur dis qu'ils traictassent ce peu
253/401 de commodités qu'ils avoient, ce qu'ils firent le lendemain,
dont chacune des barques emporta sa pièce: nous toute la peine
& advanture, les autres qui ne se soucioient d'aucunes
descouvertures, la proye, qui est la seule cause qui les meut,
sans rien employer ny hazarder.
Le lendemain après avoir traité tout ce qu'ils avoient, qui
estoit peu de chose, ils firent une barricade autour de leur
logement du costé du bois, & en partie du costé de nos
pattaches, & disoient que c'estoit pour leur seureté, afin
d'esviter la surprinse de leurs ennemis: ce que nous prismes
pour argent content. La nuit venue ils appellerent nostre
sauvage qui couchoit à ma pattache, & mon garçon, qui les
furent trouver: Après avoir tenu plusieurs discours, ils me
firent aussi appeler environ sur la minuit. Estant en leurs
cabannes, je les trouvay tous assis en conseil, où ils me
firent assoir prés d'eux, disans que leur coustume estoit que
quand ils vouloient s'assembler pour proposer quelque chose,
qu'ils le faisoient la nuit, afin de n'estre divertis par
l'aspect d'aucune chose, & que l'on ne pensoit qu'à escouter, &
que le jour divertissoit l'esprit par les objects: mais à mon
opinion ils me vouloient dire leur volonté en cachette, se
fians en moy. Et d'ailleurs ils craignoient les autres
pattaches, comme ils me donnèrent à entendre depuis. Car ils me
dirent qu'ils estoient faschez de voir tant de François, qui
n'estoient pas bien unis ensemble, & qu'ils eussent bien desiré
me voir seul: Que quelques uns d'entre eux avoient esté battuz:
Qu'ils me vouloient autant de bien qu'à leurs enfans, ayant
telle fiance en moy, que ce que je leur dirois ils le feroient,
254/402 mais qu'ils se mesfioient fort des autres: Que si je
retournois, que j'amenasse telle quantité de gens que je
voudrois, pourveu qu'ils fussent soubs la conduite d'un chef: &
qu'ils m'envoyoient quérir pour m'asseurer d'avantage de leur
amitié, qui ne se romproit jamais, & que je ne fusse point
faché contre eux: & que sçachans que j'avois pris deliberation
de voir leur pays, ils me le feroient voir au péril de leurs
vies, m'assistant d'un bon nombre d'hommes qui pourroient
passer par tout. Et qu'à l'advenir nous devions esperer d'eux
comme ils faisoient de nous. Aussitost ils firent venir 50
castors & 4 carquans de leurs porcelaines (qu'ils estiment
entre eux comme nous faisons les chaisnes d'or) & que j'en
fisse participant mon frère (ils entendoient Pont-gravé
d'autant que nous estions ensemble) & que ces presens estoient
d'autres Capitaines qui ne m'avoient jamais veu, qui me les
envoyoient, & qu'ils desiroient estre tousjours de mes amis:
mais que s'il y avoit quelques François qui voulussent aller
avec eux, qu'ils en eussent esté fort contens, & plus que
jamais, pour entretenir une ferme amitié. Après plusieurs
discours faits, je leur proposay, Qu'ayant la volonté de me
faire voir leur pays, que je supplirois sa Majesté de nous
assister jusques à 40 ou 30 hommes armez de choses necessaires
pour ledit voyage, & que je m'embarquerois avec eux, à la
charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui seroit de besoin
pour nostre vivre durant ledit voyage, & que je leur
apporterois dequoy faire des presens aux chefs qui sont dans
les pays par où nous passerions, puis nous nous en reviendrions
255/403 yverner en nostre habitation: & que si je recognoissois le pays
bon & fertile, l'on y feroit plusieurs habitations; & que par
ce moyen aurions communication les uns avec les autres, vivans
heureusement à l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on leur
feroit cognoistre. Ils furent fort contens de ceste
proposition, & me prièrent d'y tenir la main, disans qu'ils
feroient de leur part tout ce qu'il leur seroit possible pour
en venir au bout: & que pour ce qui estoit des vivres, nous
n'en manquerions non plus que eux mesmes, m'asseurans de
rechef, de me faire voir ce que je desirois: & la dessus je
pris congé d'eux au point du jour, en les remerciant de la
volonté qu'ils avoient de favoriser mon desir, les priant de
tousjours continuer.
Le lendemain 17e jour dud. mois ils dirent qu'ils s'en alloient
à la chasse des castors, & qu'ils retourneroient tous. Le matin
venu ils acheverent de traicter ce peu qu'il leur restoit, &
puis s'embarquèrent en leurs canots, nous prians de ne toucher
à leurs logements pour les deffaire, ce que nous leur
promismes: & se separerent les uns des autres, faignant aller
chasser en plusieurs endroits, & laisserent nostre sauvage avec
moy pour nous donner moins de mesfience d'eux: & neantmoins ils
s'estoient donnez le randez-vous par de là le saut, où ils
jugeoient bien que nous ne pourrions aller avec nos barques:
cependant nous les attandions comme ils nous avoient dit.
Le lendemain il vint deux sauvages, l'un estoit Yroquet, &
l'autre le frère de nostre Savignon, qui le venoient requérir,
& me prier de la part de tous leurs compagnons que j'allasse
256/404 seul avec mon garçon, où ils estoient cabannez, pour me dire
quelque chose de consequence, qu'ils ne desiroient communiquer
devant aucuns François: le leur promis d'y aller.
Le jour venu je donnay quelques bagatelles à Sauvignon qui
partit fort content, me faisant entendre qu'il s'en alloit
prendre une vie bien pénible aux prix de celle qu'il avoit eue
en France; & ainsi se separa avec grand regret, & moy bien aise
d'en estre deschargé. Les deux Capitaines me dirent que le
lendemain au matin ils m'envoyeroient quérir, ce qu'ils firent.
Je m'enbarquay & mon garçon avec ceux qui vinrent. Estant au
saut, nous fusmes dans le bois quelques huit lieues, où ils
estoient cabannez sur le bort d'un lac, où j'avois esté
auparavant. Comme ils me virent ils furent fort contens, &
commencèrent à s'escrier selon leur coustume, & nostre sauvage
s'en vint audevant de moy me prier d'aller en la cabanne de son
frère, où aussi tost il fit mettre de la cher & du poisson sur
le feu, pour me festoyer. Durant que je fus là il se fit un
festin, où tous les principaux furent invitez: je n'y fus
oubligé[306], bien que j'eusse desja pris ma refection
honnestement, mais pour ne rompre la coustume du pays j'y fus.
Après avoir repeu, ils s'en allèrent dans les bois, tenir leur
Conseil, & cependant je m'amusay à contempler le paisage de ce
lieu, qui est fort aggreable. Quelque temps après ils
m'envoyerent appeler pour me communiquer ce qu'ils avoient
resolu entre eux. J'y fus avec mon garçon. Estant assis auprès
d'eux ils me dirent qu'ils estoient fort aises de me voir, &
257/405 n'avoir point manqué à ma parolle de ce que je leur avois
promis, & qu'ils recognoissoient de plus en plus mon affection,
qui estoit à leur continuer mon amitié, & que devant que
partir, ils desiroient prendre congé de moy, & qu'ils eussent
eu trop de desplaisir s'ils s'en fussent allez sans me voir,
croyant qu'autrement je leur eusse voulu du mal: & que ce qui
leur avoit faict dire qu'ils alloient à la chasse, & la
barricade qu'ils avoient faite, ce n'estoit la crainte de
leurs ennemis, ny le desir de la chasse, mais la crainte qu'ils
avoient de toutes les autres pattaches qui estoient avec moy à
cause qu'ils avoient ouy dire que la nuit qu'ils m'envoyerent
appeler qu'on les devoit tous tuer, & que je ne les pourrois
deffendre contre les autres, estans beaucoup plus que moy, &
que pour se desrober, ils userent de ceste finesse: mais que
s'il n'y eust eu que nos deux pattaches qu'ils eussent tardé
quelques jours d'avantage qu'ils n'avoient fait; & me prièrent
que revenant avec mes compagnons je n'en amenasse point
d'autres. Je leur dis que je ne les amenois pas, ains qu'ils me
suivoient sans leur dire, & qu'à l'advenir j'yrois d'autre
façon que je n'avois fait, laquelle je leur declaray, dont ils
furent fort contens.
[Note 306: Oublié.]
Et derechef ils me commencèrent à reciter ce qu'ils m'avoient
promis touchant les descouvertures des terres, & moy je leur
fis promesse d'accomplir, moyennant la grâce de Dieu, ce que je
leur avois dit. Ils me prièrent encore de rechef de leur donner
un homme: je leur dis que s'il y en avoit parmy nous qui y
voulussent aller que j'en serois fort content.
258/406 Ils me dirent qu'il y avoit un marchand appelé Bouvier qui
commandoit en une pattache, qui les avoit priés d'emmener un
jeune garçon, ce qu'ils ne luy avoient voulu accorder
qu'auparavant ils n'eussent sçeu de moy si j'en estois content,
ne sçachant si nous estions amis, d'autant qu'il estoit venu en
ma compagnie traicter avec eux; & qu'ils ne luy avoient point
d'obligation en aucune façon: mais qu'il s'offroit de leur
faire de grands presens.
Je leur fis response que nous n'estions point ennemis, & qu'ils
nous avoient veu converser souvent ensemble: mais pour ce qui
estoit du trafic, chacun faisoit ce qu'il pouvoit, & que ledit
Bouyer peut estre desiroit envoyer ce garçon, comme l'avois
fait le mien pensant esperer à l'advenir, ce que je pouvois
aussi prétendre d'eux: Toutesfois qu'ils avoient à juger auquel
ils avoient le plus d'obligation, & de qui ils devoient plus
esperer.
Ils me dirent qu'il n'y avoit point de comparaison des
obligations de l'un à l'autre, tant des assistances que je leur
avois faites en leurs guerres contre leurs ennemis, que de
l'offre que je leur faisois de ma personne pour l'advenir, où
tousjours ils m'avoient trouvé véritable, & que le tout
despendoit de ma volonté: & que ce qui leur en faisoit parler
estoit lesdicts presens qu'il leur avoit offert: & que quand
bien ledit garçon iroit avec eux, que cela ne les pouvoit
obliger envers ledit Bouvier comme ils estoient envers moy, &
que cela n'importeroit de rien à l'advenir, veu que ce n'estoit
que pour avoir lesdicts presens dudit Bouvier.
Je leur fis response qu'il m'estoit indifferent qu'ils le
259/407 prinssent ou non, & qu'à la vérité s'ils le prenoient avec peu
de chose, que j'en serois fasché, mais en leur faisant de bons
presens que j'en serois content, pourveu qu'il demourast avec
Yroquet: ce qu'ils me promirent. Et après m'avoir fait entendre
leur volonté pour la dernière fois, & moy à eux la mienne, il y
eut un sauvage qui avoit esté prisonnier par trois fois des
Yroquois, & s'estoit sauvé fort heureusement, qui resolut
d'aller à la guerre luy dixiesme, pour se venger des cruautez
que ses ennemis luy avoient fait souffrir. Tous les Capitaines
me prièrent de l'en destourner si je pouvois d'autant qu'il
estoit fort vaillant, & craignoient qu'il ne s'engageast si
avant parmy les ennemis avec si petite trouppe, qu'il n'en
revint jamais. Je le fis pour les contenter, par toutes les
raisons que je luy peus alléguer, lesquelles luy servirent peu,
me monstrant une partie de ses doigts couppez, & de grandes
taillades & bruslures qu'il avoit sur le corps, comme ils
l'avoient tourmanté, & qu'il luy estoit impossible de vivre,
s'il ne faisoit mourir de ses ennemis, & n'en avoit vengeance,
& que son coeur luy disoit qu'il failloit qu'il partist au
plustost qu'il luy seroit possible: ce qu'il fit fort délibéré
de bien faire.
Après avoir fait avec eux, je les priay de me ramener en nostre
pattache: pour ce faire ils equipperent 8 canots pour passer
ledit saut & se despouillerent tous nuds, & me firent mettre en
chemise: car souvant il arrive que d'aucuns se perdent en le
passant, partant se tiennent les uns prés des autres pour se
secourir promptement si quelque canot arrivoit à renverser. Ils
me disoient si par malheur le tien venoit à tourner, ne sachant
260/408 point nager, ne l'abandonne en aucune façon, & te tiens bien à
de petits bastons qui y sont par le milieu, car nous te
sauverons aysement: le vous asseure que ceux qui n'ont pas veu
ny passé ledit endroit en des petits batteaux comme ils ont, ne
le pouroient pas sans grande apprehension mesmes le plus
asseuré du monde. Mais ces nations sont si addextres à paner
les sauts, que cela leur est facile: Je le passay avec eux, ce
que je n'avois jamais fait, ny autre Chrétien, horsmis mondit
garçon: & vinsmes à nos barques, où j'en logay une bonne
partie, & j'eus quelques paroles avec ledit Bouvier pour la
crainte qu'il avoit que je n'empeschasse que son garçon
n'allast avec lesdits sauvages, qui le lendemain s'en
retournèrent avec ledit garçon, lequel cousta bon à son
maistre, qui avoit l'esperance à mon opinion, de recouvrir la
perte de son voyage qu'il fit assés notable, comme firent
plusieurs autres.
Il y eut un jeune homme des nostres qui se délibéra d'aller
avec lesdicts sauvages, qui sont Charioquois esloignez du saut
de quelques cent cinquante lieues; & fut avec le frère de
Savignon, qui estoit l'un des Capitaines, qui me promit luy
faire voir tout ce qu'il pourroit: Et celuy de Bouvier fut avec
ledit Yroquet Algoumequin, qui est à quelque quatre-vingts
lieues dudit saut. Ils s'en allèrent fort contens &
satisfaicts.
Après que les susdicts sauvages furent partis, nous attendîmes
encore les 300 autres que l'on nous avoit dit qui devoient
venir sur la promesse que je leur avois faite. Voyant qu'ils ne
venoient point, toutes les pattaches resolurent d'inciter
261/409 quelques sauvages Algoumequins, qui estoient venus de
Tadoussac, d'aller audevant d'eux moyennant quelque chose qu'on
leur donneroit quand ils seroyent de retour, qui devoit estre
au plus tard dans neuf jours, afin d'estre asseurés de leur
venue ou non, pour nous en retourner à Tadoussac: ce qu'ils
accordèrent, & pour cest effect partit un canot.
Le cinquiesme jour de Juillet arriva un canot des Algoumequins
de ceux qui devoient venir au nombre de trois cens, qui nous
dit que le canot qui estoit party d'avec nous estoit arrivé en
leur pays, & que leurs compagnons estans lassez du chemin
qu'ils avoient fait de rafraischissoient, & qu'ils viendroient
bien tost effectuer la promesse qu'ils avoient faite, & que
pour le plus ils ne tarderoient pas plus de huit jours, mais
qu'il n'y auroit que 24 canots: d'autant qu'il estoit mort un
de leurs Capitaines & beaucoup de leurs compagnons, d'une
fievre qui s'estoit mise parmy eux: & aussi qu'ils en avoyent
envoyé plusieurs à la guerre, & que c'estoit ce qui les avoit
empeschez de venir. Nous resolusmes de les attendre.
Voyant que ce temps estoit passé, & qu'ils ne venoyent point:
Pontgravé partit du saut le 11e jour dudit mois, pour mettre
ordre à quelques affaires qu'il avoit à Thadoussac, & moy je
demeuray pour attendre lesdits sauvages.
Cedit jour arriva une pattache, qui apporta du rafraichissement
à beaucoup de barques que nous estions: Car il y avoit quelques
jours que le pain, vin, viande & le citre nous estoient
faillis, & n'avions recours qu'à la pesche du poisson, & à la
262/410 belle eau de la riviere, & à quelques racines qui sont au pays,
qui ne nous manquerent en aucune façon que ce fust: & sans cela
il nous en eust falu retourner. Ce mesme jour arriva un canot
Algoumequin qui nous assura que le lendemain lesdits
vingtquatre canots devoyent venir, dont il y en avoit douze
pour la guerre.
Le 12 dudit mois arriverent lesdits Algoumequins avec quelque
peu de marchandise. Premier que traicter ils firent un present
à un sauvage Montagnet, qui estoit fils d'Annadabigeau[307]
dernier mort, pour l'appaiser & defascher de la mort de sondit
père. Peu de temps après ils se resolurent de faire quelques
presents à tous les Capitaines des pattaches. Ils donnèrent à
chacun dix Castors: & en les donnant, ils dirent qu'ils
estoyent bien marris de n'en avoir beaucoup, mais que la guerre
(où la plus part alloyent) en estoit cause: toutesfois que l'on
prist ce qu'ils offroyent de bon coeur, & qu'ils estoyent tous
nos amis, & à moy qui estois assis auprès d'eux, par dessus
tous les autres, qui ne leur vouloyent du bien que pour leurs
Castors: ne faisant pas comme moy qui les avois tousjours
assistez, & ne m'avoient jamais trouvé en deux parolles comme
les autres. Je leur fis response que tous ceux qu'ils voioyent
assemblez estoyent de leurs amis, & que peust-estre que quand
il se presenteroit quelque occasion, ils ne laisseroyent de
faire leur devoir, & que nous estions tous amis, & qu'ils
continuassent à nous vouloir du bien, & que nous leur ferions
des presens au reciprocque de ce qu'ils nous donnoyent, &
qu'ils traitassent paisiblement: ce qu'ils firent, & chacun en
emporta ce qu'il peut.
[Note 307: Ou _Anadabijou_. (Voir le Voyage de 1603, p. 7.)]
263/411 Le lendemain ils m'apportèrent, comme en cachette quarante
Castors, en m'asseurant de leur amitié, & qu'ils estoient
tres-aises de la deliberation que j'avois prinse avec les
sauvages qui s'en estoyent allez, & que l'on faisoit une
habitation au saut, ce que je leur asseuray, & leur fis quelque
present en eschange.
Après toutes choses passées, ils se delibererent d'aller querir
le corps d'Outetoucos qui s'estoit noyé au saut, comme nous
avons dit cy dessus. Ils furent où il estoit, le desenterrerent
& le portèrent en l'isle sainte Helaine, où ils firent leurs
cérémonies accoustumées, qui est de chanter & danser sur la
fosse, suivies de festins & banquets. Je leur demanday pourquoy
ils desenterroyent ce corps: Ils me respondirent que si leurs
ennemis avoyent trouvé la fosse, qu'ils le feroyent, & le
mettroient en plusieurs pièces, qu'ils pendroyent à des arbres
pour leur faire du desplaisir, & pour ce subject ils le
transportoyent en lieu escarté du chemin & le plus secrettement
qu'ils pouvoyent.
Le 15e jour du mois arriverent quatorze canots, dont le chef
s'appelloit Tecouehata. A leur arrivée tous les autres sauvages
se mirent en armes, & firent quelques tours de limasson. Après
avoir assez tourné & dansé, les autres qui estoyent en leurs
canots commencèrent aussi à danser en faisant plusieurs
mouvemens de leurs corps. Le chant fini, ils descendirent à
terre avec quelque peu de fourrures, & firent de pareils
presens que les autres avoyent faict. On leur en fit d'autres
au réciproque selon la valeur. Le lendemain ils traitterent ce
264/412 peu qu'ils avoyent, & me firent present encore particulièrement
de trente Castors, dont je les recompensay. Ils me prièrent que
je continuasse à leur vouloir du bien, ce que je leur promis.
Ils me discoururent fort particulièrement sur quelques
descouvertures du costé du Nord, qui pouvoyent apporter de
l'utilité: Et sur ce subject ils me dirent que s'il y avoit
quelqu'un de mes compagnons qui voulut aller avec eux, qu'ils
luy feroyent voir chose qui m'apporteroit du contentement, &
qu'ils le traiteroyent comme un de leurs enfans. Je leur promis
de leur donner un jeune garçon, dont ils furent fort contens.
Quand il prit congé de moy pour aller avec eux, je luy baillay
un mémoire fort particulier des choses qu'il devoit observer
estant parmi eux. Après qu'ils eurent traicté tout le peu
qu'ils avoyent, ils se separerent en trois: les uns pour la
guerre, les autres par ledit grand saut, & les autres par une
petitte riviere qui va rendre en celle dudit grand saut: &
partirent le dixhuictiesme jour dudit mois, & nous aussi le
mesme jour.
Cedit jour fismes trente lieues qu'il y a dudit saut aux trois
rivieres, & le dixneufiesme arrivasmes à Québec, où il y a
aussi trente lieues desdites trois rivieres. Je disposay la
plus part d'un chacun à demeurer en laditte habitation, puis y
fis faire quelques réparations & planter des rosiers, & fis
charger du chesne de fente pour faire l'espreuve en France,
tant pour le marrin lambris que fenestrages: Et le lendemain 20
dudit mois de juillet en partis. Le 23, j'arrivay à Tadoussac,
où estant je me resoulus de revenir en France, avec l'advis de
Pont-gravé.
265/413 Après avoir mis ordre à ce qui despandoit de nostre habitation,
suivant la charge que ledit sieur de Monts m'avoit donnée, je
m'enbarquay dedans le vaisseau du capitaine Tibaut de la
Rochelle, l'onziesme d'Aoust. Sur nostre traverse nous ne
manquasme de poisson, comme d'Orades, Grande-oreille, & de
Pilotes qui sont comme harangs, qui se mettent autour de
certains aix chargez de poulse-pied, qui est une sorte de
coquillage qui s'y attache, & y croist par succession de temps.
Il y a quelquesfois une si grande quantité de ces petits
poissons, que c'est chose estrange à voir. Nous prismes aussi
des marsouins & autres especes. Nous eusmes assés beau temps
jusques à Belle-isle[308], où les brumes nous prirent, qui
durèrent 3 ou 4 jours: puis le temps venant beau, nous eusmes
cognoissance d'Alvert[309], & arrivasmes à la Rochelle le
dixsiesme Septembre 1611.
[Note 308: Belle-Ile, en Bretagne, ou Belle-Ile-en-Mer.]
[Note 309: Ou _Arvert_.]
_Arrivée à la Rochelle. Association rompue entre le sieur de
Mons & ses associez, les sieurs Colier & le Gendre de Rouen,
Envie des François touchant les nouvelles descouvertures de la
nouvelle France._