Estans arrivés à la Rochelle je fus trouver le sieur de Mons à
Pont en Xintonge, pour luy donner advis de tout ce qui s'estoit
passe au voyage, & de la promesse que les sauvages Ochateguins
& Algoumequins m'avoient faitte, pourveu qu'on les assistast en
266/414 leurs guerres, comme je leur avois promis. Le sieur de Mons
ayant le tout entendu, se délibéra d'aller en Cour pour mettre
ordre à ceste affaire. Je prins le devant pour y aller aussi:
mais en chemain je fus arresté par un mal'heureux cheval qui
tomba sur moy & me pensa tuer. Ceste cheute me retarda
beaucoup: mais aussi tost que je me trouvay en assés bonne
disposition, je me mis en chemin, pour parfaire mon voyage &
aller trouver ledit sieur de Mons à Fontaine-Bleau, lequel
estant retourné à Paris parla à ses associez, qui ne voulurent
plus continuer en l'association pour n'avoir point de
commission qui peut empescher un chacun d'aller en nos
nouvelles descouvertures negotier avec les habitans du pays. Ce
que voyant ledit sieur de Mons, il convint avec eux de ce qui
restoit en l'habitation de Québec, moyennant une somme de
deniers qui leur donna pour la part qu'ils y avoyent: & envoya
quelques hommes pour conserver ladite habitation, sur
l'esperance d'obtenir une commission de sa Majesté. Mais comme
il estoit en ceste poursuitte, quelques affaires de consequence
luy survindrent, qui la luy firent quitter, & me laissa la
charge d'en rechercher les moyens: Et ainsi que j'estois après
à y mettre ordre, les vaisseaux arriverent de la nouvelle
France, & par mesme moyen des gens de nostre habitation, de
ceux que j'avois envoyé dans les terres avec les sauvages, qui
m'aporterent d'assez bonnes nouvelles, disans que plus de deux
cents sauvages estoient venus, pensans me trouver au grand saut
S. Louys, où je leur avois donné le rendez-vous, en intention
de les assister en ce qu'ils m'avoient supplié: mais voyans que
267/415 je n'avois pas tenu ma promesse, cela les fascha fort:
toutesfois nos gens leur firent quelques excuses qu'ils prirent
pour argent comptant, les assurant pour l'année suivante ou
bien jamais, & qu'ils ne menquassent point de venir: ce qu'ils
promirent de leur part. Mais plusieurs autres qui avoient
quitté Tadoussac, traffic encien, vindrent audit saut avec
quantité de petites barques, pour voir s'ils y pourroient faire
leurs affaires avec ces peuples, qu'ils asseuroient de ma mort,
quoy que peussent dire nos gens, qui affermoyent le contraire.
Voila comme l'envie se glisse dans les mauvais naturels contre
les choses vertueuses; & ne leur faudroit que des gens qui se
hasardassent en mille dangers pour descouvrir des peuples &
terres, afin qu'ils en eussent la dépouille, & les autres la
peine. Il n'est pas raisonnable qu'ayant pris la brebis, les
autres ayent la toison. S'ils vouloient participer en nos
descouvertures, employer de leurs moyens, & hasarder leurs
personnes, ils monstreroyent avoir de l'honneur & de la gloire:
mais au contraire ils monstrent evidemment qu'ils sont poussez
d'une pure malice de vouloir esgalement jouir du fruict de nos
labeurs. Ce fruict me fera encore dire quelque chose pour
monstrer comme plusieurs taschent à destourner de louables
dessins, comme ceux de sainct Maslo & d'autres, qui disent, que
la jouyssance de ces descouvertures leur appartient, pour ce
que Jaques Quartier estoit de leur ville, qui fut le premier
audit pays de Canada & aux isles de Terre-neufve: comme si la
ville avoit contribué aux frais des dittes descouvertures de
Jaques Quartier, qui y fut par commendement, & aux despens du
268/416 Roy François premier és année 1534 & 1535 descouvrir ces terres
aujourd'huy appelées nouvelle France? Si donc ledit Quartier a
descouvert quelque chose aux despens de sa Majesté, tous ses
sujets peuvent y avoir autant de droit & de liberté que ceux de
S. Maslo, qui ne peuvent empescher que si aucuns descouvrent
autre chose à leurs despens, comme l'on fait paroistre par les
descouvertures cy dessus descriptes, qu'ils n'en jouissent
paisiblement: Donc ils ne doivent pas s'attribuer aucun droict,
si eux mesmes ne contribuent. Leurs raisons sont foibles &
débiles, de ce costé. Et pour monstrer encore à ceux qui
voudroient soustenir ceste cause, qu'ils sont mal fondez,
posons le cas qu'un Espagnol ou autre estranger ait descouvert
quelques terres & richesses aux despens du Roy de France,
sçavoir si les Espagnols ou autres estrangers s'attribueroient
les descouvertures & richesses pour estre l'entrepreneur
Espagnol ou estranger: non, il n'y a pas de raison, elles
seroient tousjours de France: de sorte que ceux de S. Maslo ne
peuvent se l'attribuer, ainsi que dit est, pour estre ledit
Quartier de leur ville: mais seulement à cause qu'il en est
sorty, ils en doivent faire estat, & luy donner la louange qui
lui est deue. Davantage ledit Quartier au voyage qu'il a fait
ne passa jamais ledit grand saut S. Louys, & ne descouvrit rien
Nort ny Su, dans les terres du fleuve S. Laurens: ses relations
n'en donnent aucun tesmoignage, & n'y est parlé que de la
riviere du Saguenay, des trois rivieres & sainte Croix, où il
hyverna en un fort proche de nostre habitation: car il ne
l'eust obmis non plus que ce qu'il a descrit, qui monstre qu'il
269/417 a laissé tout le haut du fleuve S. Laurens, depuis Tadoussac
jusques au 1611. grand saut, difficile à descouvrir les terres,
& qu'il ne s'est voulu hasarder ny laisser ses barques pour s'y
adventurer: de sorte que cela est tousjours demeuré inutile,
sinon depuis quatre ans que nous y avons fait nostre habitation
de Québec, où après l'avoir faite édifier, je me mis au hazard
de passer ledit saut pour assister les sauvages en leurs
guerres, y envoyer des hommes pour cognoistre les peuples,
leurs façon de vivres & que c'est que de leurs terres. Nous y
estans si bien employez, n'est-il pas raison que nous
jouissions du fruit de nos labeurs, sa Majesté n'ayant donné
aucun moyen pour assister les entrepreneurs de ces dessins
jusques à present? J'espere, que Dieu luy fera la grâce un jour
de faire tant pour le service de Dieu, de sa grandeur & bien de
ses subjets, que d'amener plusieurs pauvres peuples à la
cognoissance de nostre foy, pour jouir un jour du Royaume
celeste.
270/418 _INTELLIGENCE DES DEUX cartes Geograffiques de la nouvelle
France._
IL m'a semblé bon de traicter aussi quelque chose touchant les
deux cartes geografiques, pour en donner l'intelligence: car
bien que l'une represente l'autre, en ce qui est des ports,
bayes, caps, promontoires, & rivieres qui entrent dans les
terres, elles sont toutesfois différentes en ce qui est des
situations. La plus petite est en son vray méridien, suivant ce
que le sieur de Castelfranc [310] le demonstre en son livre de
la mecometrie de la guide-aymant, où j'en ay observé plusieurs
declinaisons, qui m'ont beaucoup servi, comme il se verra en
ladite carte, avec toutes les hauteurs, latitudes & longitudes,
depuis le quarante uniesme degré de latitude, jusques au
cinquante uniesme, tirant au pole artique, qui sont les confins
de Canada ou grande Baye [311], où se faict le plus souvent la
pesche de balaine, par les Basques & Espagnols. Je l'ay aussi
observé en certains endroits dans le grand fleuve de S. Laurens
sous la hauteur de quarante cinq degrez de latitude jusques à
vingt ung degré de declinaison de la guide-aymant, qui est la
plus grande que j'aye veue: & de ceste petite carte, l'on se
pourra fort bien servir à la navigation, pourveu qu'on scache
271/419 appliquer l'aiguille à la rose des vents du compas: Comme par
exemple, je desire m'en servir, il est donc de besoin, pour
plus de facilité, de prendre une rose, où les trentedeux vents
soyent marquez egalement, & faire mettre la pointe de la
guide-aymant à 12, 15 ou 16 degrez de la fleur de lis, du costé
du nortouest, qui est prés d'un quart & demy de vent, comme au
Nort un quart du norouest, ou un peu plus de la fleur de lis de
laditte rose des vents, & appliquer la rose dans le compas,
quand l'on sera sur le grand banc, où se fait la pesche du
poisson vert, par ce moyen l'on pourra aller cercher fort
asseurement toutes les hauteurs des caps, ports & rivieres. Je
sçay qu'il y en aura beaucoup qui ne s'en voudront servir, &
courront plustost à la grande, d'autant qu'elle est fabriquée
sur le compas de France, où la guide-aymant nordeste, d'autant
qu'ils ont si bien prins ceste routine, qu'il est mal aisé de
leur faire changer. C'est pourquoy j'ay dressé la grande carte
en ceste façon, pour le soulagement de la plus-part des pilotes
& navigateurs des parties de la nouvelle France, craignant que
si je ne l'eusse ainsi fait, ils m'eussent attribué une faute,
qu'ils n'eussent sceu dire d'où elle procedoit. Car les petits
cartrons ou cartes des terres neufves, pour la pluspart sont
presque toutes diverses en tous les gisemens & hauteurs des
terres. Et s'il y en a quelques uns qui ayent quelques petits
eschantillons assez bons, ils les tiennent si précieux qu'ils
n'en donnent l'intelligence à leur patrie, qui en pourroit
tirer de l'utilité. Or la fabrique des cartaux est d'une telle
façon, qu'ils font du Nor-nordest leur ligne méridienne, & de
l'Ouest-norouest, l'Ouest, chose contraire au vray méridien de
272/420 ce lieu, de l'appeler Nort-nordest pour le Nort: Car au lieu
que l'aiguille doit norouester elle nordeste, comme si c'estoit
en France. Qui a fait que l'erreur s'en est ensuivy &
s'ensuivra, d'autant qu'ils ont cette vieille coustume
d'ancienneté, qu'ils retiennent, encores qu'ils tombent en de
grands erreurs. Ils se servent aussi d'un compas touché Nort &
Su, qui est mettre la poincte de la guide-aymant droit sous la
fleur de lis. Sur ce compas beaucoup forment leurs petites
cartes, ce qui me semble le meilleur, & approcher plus prés du
vray méridien de la Nouvelle France, que non pas les compas de
la France Orientale qui nordestent. Il s'est doncques ensuivy
en ceste façon, que les premiers navigateurs qui ont navigué
aux parties de la nouvelle France Occidentale croioyent
n'engendrer non plus d'erreur d'aller en ces parties que
d'aller aux Essores[312], ou autres lieux proches de France, où
l'erreur est presque insensible en la navigation, dont les
pilotes n'ont autres compas que ceux de France, qui nordestent,
& representent le vray méridien. Et naviguant tousjours à
l'Ouest, voulant aller trouver une hauteur certaine, faisoient
la routte droit à l'Ouest de leur compas, pensant marcher sur
une paralelle où ils vouloient aller. Et allant tousjours
droictement en plat, & non circulairement, comme sont toutes
les paralelles sur le globe de la terre, après avoir faict une
quantité de chemin, prés de venir à la veüe de la terre, ils se
trouvoient quelquesfois trois, quatre ou cinq degrés plus Su
qu'il n'estoit de besoing: & par ainsi se trouvoient desceus de
273/421 leur hauteur & estime. Toutesfois il est bien vray que quand le
beau temps paroissoit, & que le soleil estoit beau, ils se
redressoient de leur hauteur: mais ce n'estoit sans s'estonner
d'où procedoit que la routte estoit fausse; qui estoit qu'au
lieu d'aller circulairement selon ladicte paralelle, ils
alloient droictement en plat; & que changeant de méridien, ils
changeoient aussi d'airs de vent du compas: & par ainsi de
routte. C'est donc une chose fort necessaire de scavoir le
méridien & declinaison de la guide-aymant: car cela peut servir
pour tous pilotes qui voyagent par le monde, d'autant que ne la
sachant point, & principalement au Nort & au Su où il se fait
de plus grandes variations de la guide-aymant: aussi que les
cercles de longitude sont plus petits, & par ainsi l'erreur
seroit plus grand à faute de ne scavoir ladicte declinaison de
la guideaymant. C'est donques pourquoy laditte erreur s'est
ensuivie, que les voyageurs ne l'ayant voulu ou ne le sçachant
corriger, ils l'ont laissé en la façon que maintenant elle est:
de sorte qu'il est mal aisé d'oster ceste dicte façon
accoustumée de naviguer en cesdits lieux de la nouvelle France.
C'est ce qui m'a fait faire ceste grande carte, tant pour estre
plus particulière que la petite, que pour le contentement des
naviguans qui pourront naviguer, comme si c'estoit sur leurs
petits cartrons ou cartes: & m'excuseront si je ne les ay mieux
faites & particularisées, d'autant que l'aage d'un homme ne
pourroit suffire à recognoistre si exactement les choses, qu'à
la fin du temps il ne se trouvast quelque chose d'obmis, qui
sera que toutes personnes curieuses & laborieuses pourront
274/422 remarquer en voyageant des choses qui ne seront en ladicte
carte & les y adapter: tellement qu'avec le temps on ne
doutera d'aucunes choses de cesdicts lieux. Pour le moins il me
semble que j'ay fait mon devoir en ce que j'ay peu, où je n'ay
oublié rien de ce que j'ay veu à mettre en madicte carte, &
donner une cognoissance particulière au public, qui n'avoit
jamais esté descripte, ny descouverte si particulièrement comme
j'ay fait, bien que quelque autre par le passé en ayt escript,
mais c'estoit bien peu de chose au respect de ce que nous avons
descouvert depuis dix ans en ça.
[Note 310: Guillaume de Nautonier, sieur de Castelfranc. Son ouvrage est
ainsi intitulé: «Mécométrie de l'eymant, c'est à dire la maniere de
mesurer les longitudes par le moyen de l'eymant, etc.» Champlain semble
avoir adopté le système du sieur de Castelfranc sur le moyen de
déterminer la longitude des lieux.]
[Note 311: Ce qu'on appelait autrefois la Grande-Baie est cette partie
du golfe Saint-Laurent qui aboutit au détroit de Belle-Isle, et qui
forme en effet comme une grande baie entre la côte occidentale de
Terreneuve et le Labrador.]
[Note 312: Açores.]
[Illustration:]
Moyen de prendre la ligne Méridienne.
Prenez une planchette fort unie, & au milieu posez une esguille
C, de trois pousses de haut, qui soit droictement à plomb, & le
posez au Soleil devant Midy, à 8 ou 9 heures, où l'ombre de
l'esguille C, arrivera, soit marqué avec un compas, lequel fera
ouvert, sçavoir une poincte sur C, & l'autre sur l'ombre B, &
puis trasserez un demy cercle A, B, laissant le tout
jusqu'aprés midy, qu'y verrez l'ombre parvenir sur le bort du
demy cercle A. Puis partirez le demy cercle A. B. par la
moitié, & aussi tost prendrez une reigle que poserez sur le
poinct C. & l'autre sur le poinct D. & trasserez une ligne tant
qu'elle pourra courir le long de ladicte planchette, qu'il ne
faut bouger que l'observation ne soit faicte, & la ligne sera
la Méridienne du lieu où vous serez.
Et pour sçavoir la declinaison du lieu où vous ferez sur la
ligne Méridienne, posez un quadran qui soit quarré, comme
demonstre la figure cy dessus le long de la ligne Méridienne, &
au fonds dudit quadran y aura un cercle divisé en 360. degrez,
& partissez ledit cercle par entredeux lignes diamétrales, dont
l'une est representée pour le septentrion, & l'autre pour le
midy, comme monstrera E. F. & 1 autre ligne represente l'Orient
& l'Occident, comme monstre G. H. & alors regardez l'aiguille
de la guide-aymant, qui est au fonds du quadran, sur le pivot,
laquelle verrez où elle décline de la ligne Méridienne fixe,
qui est au fonds du quadran, & combien de degrez elle Nordeste
ou Noroueste.