CHAPITRE II.

Estans à terre je trouvay le sieur du Parc qui avoit yverné en

ladite habitation, & tous ses compagnons, qui se portoient fort

bien, sans avoir eu aucune maladie. La chasse & gibier ne leur

manqua aucunement en tout leur yvernement, à ce qu'ils me

dirent. Je trouvay le Capitaine sauvage appelé Batiscan &

quelques Algoumequins, qui disoient m'attendre, ne voulant

retourner à Tadoussac qu'ils ne m'eussent veu. Je leur fis

quelque proposition de mener un de nos gens aux trois rivieres

pour les recognoistre, & ne peu obtenir aucune chose d'eux pour

ceste année, me remettant à l'autre: neantmoins je ne laissay

de m'informer particulièrement de l'origine & des peuples qui y

habitent: ce qu'ils me dirent exactement. Je leur demanday un

de leurs canots, mais ils ne s'en voulurent desfaire en aucune

façon que ce fut pour la necessité qu'ils en avoient: car

j'estois délibéré d'envoyer deux ou trois hommes descouvrir

dedans lesdites trois rivieres voir ce qu'il y auroit: ce que

242/390 je ne peu faire, à mon grand regret, remettant la partie à la

première occasion qui se presenteroit.

Je fis cependant diligeance de faire accommoder nostredicte

barque. Et comme elle fut preste, un jeune homme de la Rochelle

appelé Trefart, me pria que je luy permisse de me faire

compagnie audit saut, ce que je luy refusay, disant que j'avois

des dessins particuliers, & que je ne desirois estre conducteur

de personne à mon prejudice, & qu'il y avoit d'autres

compaignies que la mienne pour lors, & que je ne desirois

ouvrir le chemin & servir de guide, & qu'il le trouveroit assés

aisement sans moy. Ce mesme jour je partis de Quebecq, &

arrivay audit grand saut le vingthuictiesme de May, où je ne

trouvay aucun des sauvages qui m'avoient promis d'y estre au

vingtiessme dudit mois. Aussitost je fus dans un meschant canot

avec le sauvage que j'avois mené en France, & un de nos gens.

Après avoir visité d'un costé & d'autre, tant dans les bois que

le long du rivage, pour trouver un lieu propre pour la

scituation d'une habitation, & y préparer une place pour y

bastir, je fis quelques huit lieues par terre cottoyant le

grand saut par des bois qui sont assez clairs, & fus jusques à

un lac[293], où nostre sauvage me mena; où je consideray fort

particulièrement le pays; Mais en tout ce que je vy, je n'en

trouvay point de lieu plus propre qu'un petit endroit, qui est

jusques où les barques & chalouppes peuvent monter aisement:

neantmoins avec un grand vent, ou à la cirque, à cause du grand

courant d'eau: car plus haut que ledit lieu (qu'avons nommé la

243/391 place Royalle) à une lieue du mont Royal, y a quantité de

petits rochers & basses, qui sont fort dangereuses. Et proches

de ladite place Royalle y a une petite riviere[294] qui va

assez avant dedans les terres, tout le long de laquelle y a

plus de 60 arpens de terre desertés qui sont comme prairies, où

l'on pourroit semer des grains, & y faire des jardinages.

Autresfois des sauvages[295] y ont labouré, mais ils les ont

quitées pour les guerres ordinaires qu'ils y avoient. Il y a

aussi grande quantité d'autres belles prairies pour nourrir tel

nombre de bestail que l'on voudra: & de toutes les sortes de

bois qu'avons en nos forests de pardeça: avec quantité de

244/392 vignes, noyers, prunes, serizes, fraises, & autres sortes qui

sont très-bonnes à manger, entre autres une qui est fort

excellente, qui a le goût sucrain, tirans à celuy des

plantaines (qui est un fruit des Indes) & est aussi blanche que

neige, & la fueille ressemblant aux orties, & rampe le long des

arbres & de la terre, comme le lierre. La pesche du poisson y

est fort abondante, & de toutes les especes que nous avons en

France, & de beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont

très-bons: comme aussi la chasse des oiseaux aussi de

diferentes especes: & celle des Cerfs, Daims, Chevreuls,

Caribous, Lapins, Loups-serviers, Ours, Castors, & autres

petites bestes qui y sont en telle quantité, que durant que

nous fusmes audit saut, nous n'en manquasmes aucunement.

[Note 293: Le lac des Deux-Montagnes.]

[Note 294: La petite rivière Saint-Pierre.]

[Note 295: Les sauvages qui avaient cultivé ces terres étaient

évidemment ceux que Cartier y avait trouvés en 1535, dans sa visite à

Hochelaga et au Mont-Royal. «Commençasmes, dit-il, à trouver les terres

labourées, & belles grandes champaignes plaines de bledz de leur terre,

qui est comme mil de bresil, aussy gros ou plus que poix, dequoy vivent

ainsi comme nous faisons de fourment; & au parmy d'icelles champaignes

est située la ville de Hochelaga, prés & joignant une montaigne qui est

à l'entour d'icelle, labourée & fort fertile.» (Second Voyage, fol. 23

_b_.) Or, selon toutes les apparences, les habitants d'Hochelaga étaient

les mêmes que ceux auxquels plus tard on a donné le nom d'Iroquois.

D'abord ils étaient sédentaires; ce qui était propre à la grande famille

huronne-iroquoise; leurs villages, leurs cabanes avaient absolument la

disposition et la forme qu'ont toujours eu les villages et les cabanes

des Hurons et des Iroquois; tous les mots qui nous ont été conservés de

leur langue par les relations de Cartier, se retrouvent encore dans la

langue iroquoise; enfin les traditions qu'ont pu recueillir les

missionnaires et les premiers voyageurs, attestent que les environs de

Montréal et même de Québec étaient le pays des Iroquois. Nicolas Perrot,

si bien instruit des traditions et de l'histoire des sauvages, dit que

«le pays des Iroquois estoit autrefois le Montréal & les Trois

Rivieres,» et qu'ils s'en éloignèrent par suite d'un démêlé survenu

entre eux et les Algonquins (Mémoire de Nicolas Perrot, édit. du P.

Tailhan, p. 9); ce qui, explique pourquoi ceux-ci revendiquaient aussi

l'île de Montréal comme le pays de leurs ancêtres (Relations 1642, p.

38, et 1646, p. 34, édit. 1858). Le témoignage du P. Lafitau confirme

encore celui de Perrot: «Les Iroquois Agniers, dit-il, assurent qu'ils

errèrent longtemps sous la conduite d'une femme nommée Gaihonariosk;

cette femme les promena dans tout le nord de l'Amérique, & les fit

passer au lieu où est située maintenant la ville de Québec... C'est ce

que les Agniés racontent de leur origine.» (Moeurs des sauvages, t. I,

p. 101, 102.) Ce qu'il paraît y avoir de plus vraisemblable, c'est que

les iroquois ou hurons de Hochelaga furent d'abord contraints de laisser

leur pays aux Algonquins, qui alors avaient l'avantage sur eux; mais

qu'ensuite les Iroquois, s'étant aguerris, finirent par en chasser les

Algonquins, sans toutefois y revenir eux-mêmes, parce que leur nouveau

pays leur offrait autant d'avantages et plus de sécurité. (Voir Histoire

de la colonie française en Canada, t. I, p. 524 et s.)]

Ayant donc recogneu fort particulièrement & trouvé ce lieu un

des plus beaux qui fut en ceste riviere, je fis aussitost

coupper & deffricher le bois de ladite place Royalle[296] pour

la rendre unie, & preste à y bastir, & peut on faire passer

l'eau au tour aisement, & en faire une petite isle, & s'y

establir comme l'on voudra.

[Note 296: Cette place Royale que Champlain fit défricher, était sur la

pointe à laquelle on donna depuis le nom de Callières. (Voir la lettre A

de la carte du saut Saint-Louis.)]

Il y a un petit islet à quelque 20 thoises de ladite place

Royalle, qui a quelques cent pas de long, où l'on peut faire

une bonne & forte habitation. Il y a aussi quantité de prairies

de très-bonne terre grasse à potier, tant pour bricque que pour

bastir, qui est une grande commodité. J'en fis accommoder une

partie & y fis une mouraille de quatre pieds d'espoisseur & 3 à

245/393 4 de haut, & 10 toises de long pour voir comme elle se

conserveroit durant l'yver quand les eaux descenderoient, qui à

mon opinion ne sçauroit parvenir jusques à lad. muraille,

d'autant que le terroir est de douze pieds eslevé dessus ladite

riviere, qui est assez haut. Au milieu du fleuve y a une isle

d'environ trois quarts de lieues de circuit, capable d'y bastir

une bonne & forte ville, & l'avons nommée l'isle de saincte

Elaine[297]. Ce saut descend en manière de lac, où il y a deux

ou trois isles & de belles prairies.

[Note 297: L'auteur paraît avoir nommé ainsi cette île à l'occasion du

mariage qu'il venait de contracter, un peu avant son départ de France,

avec Demoiselle Hélène Boullé, fille de Nicolas Boullé, secrétaire de la

chambre du roi.]

Le premier jour de Juin le Pont arriva audit saut, qui n'avoit

rien sceu faire à Tadoussac; & bonne compagnie le suivirent &

vindrent après luy pour y aller au butin, car sans ceste

esperance ils estoient bien de l'arriére.

Or attendant les sauvages, je fis faire deux jardins, l'un dans

les prairies, & l'autre au bois, que je fis deserter, & le

deuxiesme jour de juin j'y semay quelques graines, qui

sortirent toutes en perfection, & en peu de temps, qui

demonstre la bonté de la terre.

Nous resolusmes d'envoyer Savignon nostre sauvage avec un

autre, pour aller au devant de ceux de son pays, afin de les

faire haster de venir, & se délibèrent d'aller dans nostre

canot, qu'ils doubtoient, d'autant qu'il ne valoit pas

beaucoup.

Ils partirent le cinquiesme jour dudit mois. Le lendemain

arriva quatre ou cinq barques (c'estoit pour nous faire

escorte) d'autant qu'ils ne pouvoient rien faire audit

Tadoussac.

Le septiesme jour je fus recognoistre une petite riviere par où

246/394 vont quelques fois les sauvages à la guerre, qui se va rendre

au saut de la riviere des Yroquois[298]: elle est fort

plaisante, y ayant plus de trois lieues de circuit de prairies,

& force terres, qui se peuvent labourer: elle est à une lieue

du grand saut, & lieu & demie de la place Royalle.

[Note 298: En remontant la rivière Saint-Lambert, et en suivant celle de

Montréal, on arrive effectivement au bassin de Chambly, c'est-à-dire, au

pied du saut de la rivière des Iroquois.]

Le neufiesme jour nostre sauvage arriva, qui fut quelque peu

pardela le lac qui a quelque dix lieues de long, lequel j'avois

veu auparavant[299], où il ne fit rencontre d'aucune chose, &

ne purent passer plus loin à cause de leur dit canot qui leur

manqua; & furent contraints de s'en revenir. Ils nous

rapportèrent que passant le saut ils virent une isle où il y

avoit si grande quantité de hérons, que l'air en estoit tout

couvert. Il y eust un jeune homme qui estoit au sieur de Mons

appelé Louys, qui estoit fort amateur de la chasse, lequel

entendant cela, voulut y aller contenter sa curiosité, & pria

fort instamment nostredit sauvage de l'y mener: ce que le

sauvage luy accorda avec un Capitaine sauvage Montagnet fort

gentil personnage, appelé Outetoucos. Dés le matin led. Louys

fut appeler les deux sauvages pour s'en aller à ladite isle des

hérons. Ils s'embarquèrent dans un canot & y furent. Ceste isle

est au milieu du saut[300], où ils prirent telle quantité de

heronneaux & autres oyseaux qu'ils voulurent, & se

247/395 rembarquerent en leur canot. Outetoucos contre la volonté de

l'autre sauvage & de l'instance qu'il peut faire voulut passer

par un endroit fort dangereux, où l'eau tomboit prés de trois

pieds de haut, disant que d'autresfois il y avoit passé, ce qui

estoit faux, il fut long temps à debatre contre nostre sauvage

qui le voulut mener du costé du Su le long de la grand

Tibie[301], par où le plus souvent ils ont accoustumé de

passer, ce que Outetoucos ne desira, disant qu'il n'y avoit

point de danger. Comme nostre sauvage le vit opiniastre, il

condescendit à sa volonté: mais il luy dit qu'à tout le moins

on deschargeast le canot d'une partie des oyseaux qui estoient

dedans, d'autant qu'il estoit trop chargé, ou

qu'infailliblement ils empliroient d'eau, & se perdroient: ce

qu'il ne voulut faire, disant qu'il seroit assez à temps s'ils

voyoient qu'il y eut du péril pour eux. Ils se laisserent donc

driver dans le courant. Et comme ils furent dans la cheute du

saut, ils en voulurent sortir & jetter leurs charges, mais il

n'estoit plus temps, car la vitesse de l'eau les maistrisoit

ainsi qu'elle vouloit, & emplirent aussitost dans les boullons

du saut, qui leur faisoient faire mille tours haut & bas. Ils

ne l'abandonnèrent de long temps: Enfin la roideur de l'eau les

lassa de telle façon, que ce pauvre Louys qui ne sçavoit nager

en aucune façon perdit tout jugement & le canot estant au fonds

de l'eau il fut contraint de l'abandonner: & revenant au haut

les deux autres qui le tenoient tousjours ne virent plus nostre

248/396 Louys, & ainsi mourut miserablement[302]. Les deux autres

tenoient tousjours ledit canot: mais comme ils furent hors du

saut, ledit Outetoucos estant nud, & se fiant en son nager,

l'abandonna, pensant gaigner la terre, bien que l'eau y courust

encore de grande vitesse, & se noya: car il estoit si fatigué &

rompu de la peine qu'il avoit eue, qu'il estoit impossible

qu'il se peust sauver ayant abandonné le canot, que nostre

sauvage Savignon mieux advisé tint tousjours fermement, jusques

à ce qu'il fut dans un remoul, où le courant l'avoit porté, &

sceut si bien faire, quelque peine & fatigue qu'il eut eue,

qu'il vint tout doucement à terre, où estant arrivé il jetta

l'eau du canot, & s'en revint avec grande apprehention qu'on ne

se vangeast sur luy, comme ils font entre eux, & nous conta ces

tristes nouvelles, qui nous apportèrent du desplaisir.

[Note 299: Le lac des Deux-Montagnes. (_Conf_. p. 242, ci-dessus.)]

[Note 300: Cette expression _au milieu du saut_ tranche une difficulté

qui se rencontre dans la carte du Saut St. Louis, où manque la lettre Q,

tandis que la lettre P s'y trouve deux fois: l'île aux Hérons est celle

qui y est marquée R, et l'île au Diable, située au sud-ouest de la

première, devrait porter la lettre R. Nous regrettons d'être, sur ce

point, en désaccord avec l'auteur de l'_Histoire de la Colonie française

en Canada_; mais nous avons du moins la consolation d'être d'accord avec

la tradition.]

[Note 301: La _grand Tibie_ n'est rien autre chose que la grand Terre.

C'est une faute typographique, que l'auteur a corrigée lui-même dans

l'édition de 1632.]

[Note 302: C'est sans doute en mémoire de la mort de ce jeune Louis, que

l'on donna au Grand-Saut le nom de Saint-Louis, qu'il a toujours porté

depuis.]

Oeuvres de Champlain · 第 99 / 415 题