CHAPITRE I.

Nous partismes de Honfleur, le premier jour de Mars avec vent

favorable jusques au huictiesme dudit mois, & depuis fusmes

contrariés du vent de Su Surouest & Ouest Norouest qui nous fit

aller jusques à la hauteur de 42 degrez de latitude, sans

pouvoir eslever Su, pour nous mettre au droit chemin de

nostre routte. Après donc avoir eu plusieurs coups de vent, &

esté contrariés de mauvais temps: Et neantmoins, avec tant de

peines & travaux, à force de tenir à un bort & à l'autre, nous

fismes en sorte que nous arrivasmes à quelque 80 lieux du grand

banc où se fait la pesche du poisson vert, où nous

rencontrasmes des glaces de plus de trente à quarante brasses

de haut, qui nous fit bien penser à ce que nous devions faire,

craignant d'en rencontrer d'autres la nuit, & que le vent

232/380 venant à changer, nous poussast contre, jugeant bien que ce

ne feroit les dernières, d'autant que nous estions partis de

trop bonne heure de France. Navigeant donc le long de cedit

jour à basse voile au plus prés du vent que nous pouvions, la

nuit estant venue, il se leva une brume si espoisse, & Ci

obscure, qu'à peine voyons nous la longueur du vaisseau.

Environ sur les onze heures de nuit les matelots adviserent

d'autres glaces qui nous donnèrent de l'apprehension, mais

enfin nous fismes tant avec la diligence des mariniers, que

nous les esvitasmes. Pensant avoir passé les dangers nous

vinsmes à en rencontrer une devant nostre vaisseau que les

matelots apperceurent, & non si tost que nous fusmes presques

portez dessus. Et comme un chacun se recommendoit à Dieu, ne

pensant jamais esviter le danger de ceste glace qui estoit

soubs nostre beau pré, l'on crioit au gouverneur qu'il fit

porter: Car ladite glace, qui estoit fort grande drivoit au

vent d'une telle façon qu'elle passa contre le bord de nostre

vaisseau, qui demeura court comme s'il n'eust bougé pour la

laisser passer, sans toutesfois l'offencer: Et bien que nous

fussions hors du danger: si est ce que le sang d'un chacun ne

fut si promptement rassis, pour l'apprehention qu'on en avoit

eue, & louasmes Dieu de nous avoir delivrez de ce péril. Après

cestuy là passé, ceste mesme nuit nous en passames deux ou

trois autres, non moins dangereux que les premiers, avec une

brume pluvieuse & froide au possible, & de telle façon que l'on

ne se pouvoit presque réchauffer. Le lendemain continuant

nostre routte nous rencontrasmes plusieurs autres grandes &

fort hautes glaces, qui sembloient des isles à les voir de

233/391 loin, toutes lesquelles evitasmes, jusques à ce que nous

arrivasmes sur ledit grand banc, où nous fusmes fort contrariez

de mauvais temps l'espace de six jours: Et le vent venant à

estre un peu plus doux & assez favorable, nous desbanquasmes

par la hauteur de 44 degrez & demy de latitude, qui fut le plus

Su que peusmes aller. Après avoir fait quelque 60 lieues à

l'Ouest-norouest nous apperceusmes un vaisseau qui venoit nous

recognoistre, & puis fit porter à l'Est-nordest, pour esviter

un grand banc de glace contenant toute l'estandue de nostre

veue. Et jugeans qu'il pouvoit avoir panage par le milieu de ce

grand banc, qui estoit separé en deux, pour parfaire nostre

dite routte nous entrasmes dedans & y fismes quelque 10 lieues

sans voir autre apparence que de beau partage jusques au soir,

que nous trouvasmes ledit banc seelé, qui nous donna bien à

penser ce que nous avions à faire, la nuit venant, & au défaut

de la lune, qui nous ostoit tout moien de pouvoir retourner

d'où nous estions venus: & neantmoins après avoir bien pensé,

il fut resolu de rechercher nostre entrée à quoy nous nous

mismes en devoir: Mais la nuict venant avec brumes, pluye &

nege & un vent si impetueux que nous ne pouvions presque porter

nostre grand papefi[291], nous osta toute cognoissance de

nostre chemin. Car comme nous croyons esviter lesdites glaces

pour passer, le vent avoit desja fermé le passage, de façon que

nous fusmes contraincts de retourner à l'autre bord, & n'avions

loisir d'estre un quart d'heure sur un bord amurés, pour

r'amurer sur l'autre, afin d'esviter milles glaces qui estoient

234/382 de tous costez: & plus de 20 fois ne pensions sortir nos vies

sauves.

[Note 291: _Pacfi_, ou simplement _pafi_; c'est la plus basse voile du

grand mât.]

Toute la nuict se passa en peines & travaux: & jamais ne fut

mieux fait le quart, car parsonne n'avoit envie de reposer,

mais bien de s'esvertuer de sortir des glaces & périls. Le

froid estoit si grand que tous les maneuvres dudit vaisseau

estoient si gelez & pleins de gros glaçons, que l'on ne pouvoit

manouvrer, ny se tenir sur le Tillac dudit vaisseau. Après donc

avoir bien couru d'un costé & d'autre, attendant le jour, qui

nous donnoit quelque esperance: lequel venu avec une brume,

voyant que le travail & fatigue ne pouvoit nous servir, nous

resolusmes d'aller à un banc de glace, où nous pourrions estre

à l'abri du grand vent qu'il faisoit, & amener tout bas, & nous

laisser driver comme lesdites glaces, afin que quand nous les

aurions quelque peu esloignées nous remissions à la voile, pour

aller retrouver ledit banc, & faire comme auparavant, attendant

que la brume fut passée, pour pouvoir sortir le plus

promptement que nous pourrions. Nous fusmes ainsi tout le jour

jusques au lendemain matin, où nous mismes à la voille, allant

tantost d'un costé & d'autre, & n'allions en aucun endroit que

ne nous trouvassions enfermez en de grands bancs de glaces,

comme en des estangs qui sont en terre. Le soir apperceusmes un

vaisseau, qui estoit de l'autre costé d'un desdicts bancs de

glace, qui, je m'asseure, n'estoit point moins en soing que

nous, & fusmes quatre ou cinq jours en ce péril en extrêmes

peines, jusques à ce qu'à un matin jettans la veue de tous

costez nous n'apperceusmes aucun passage, sinon à un endroit où

235/383 l'on jugea que la glace n'estoit espoisse, & que facillement

nous la pourrions passer. Nous nous mismes en devoir & passames

par quantité de bourguignons, qui sont morceaux de glace

separez des grands bancs par la violance des vents. Estans

parvenus audit banc de glasse, les matelots commencèrent à

s'armer de grands avirons, & autres bois pour repousser les

bourguignons que pourrions rencontrer, & ainsi passasmes ledit

banc, qui ne fut pas sans bien aborder des morceaux de glace

qui ne firent nul bien à nostre vaisseau, toutesfois sans nous

faire dommage qui peust nous offencer. Estant hors nous

louasmes Dieu de nous avoir delivrez. Continuans nostre routte

le lendemain, nous en rencontrasmes d'autres, & nous

engageasmes de telle façon dedans, que nous nous trouvasmes

environés de tous costés, sinon par où nous estions venus, qui

fut occasion qu'il nous fallut retourner sur nos brisées pour

essayer de doubler la pointe du costé du Su: ce que ne peusmes

faire que le deuxiesme jour, passant par plusieurs petits

glaçons separez dudit grand banc, qui estoit par la hauteur de

44 degrez & demy, & singlasmes jusques au lendemain matin,

faisant le Norouest & Nor-nor-ouest, que nous rencontrasmes un

autre grand banc de glace, tant que nostre veue se pouvoit

estendre devers l'Est & l'Ouest, lequel quand l'on l'apperceut

l'on croioit que ce fut terre: car ledit banc estoit si uny que

l'on eust dit proprement que cela avoit esté ainsi fait exprés,

& avoit plus de dixhuit pieds de haut, & deux fois autant soubs

l'eau, & faisions estat de n'estre qu'à quelque quinze lieues

236/384 du cap Breton, qui estoit le vingtsixiesme jour dudit mois. Ces

rencontres de glaces si souvent nous apportoient beaucoup de

desplaisir: croyant aussi que le passage dudit cap Breton & cap

de Raye seroit fermé, & qu'il nous faudroit tenir la mer

longtemps devant que de trouver passage. Ne pouvans donc rien

faire nous fumes contraincts de nous remettre à la mer quelque

quatre ou cinq lieues pour doubler une autre pointe dudit grand

banc, qui nous demeuroit à l'Ouest-surouest, & après

retournâmes à l'autre bord au Norouest, pour doubler ladite

pointe, & singlasmes quelques sept lieues, & puis fismes le

Nor-norouest quelque trois lieues, où nous apperçusmes derechef

un autre banc de glace. La nuit s'approchoit, & la brume se

levoit, qui nous fit mettre à la mer pour passer le reste de la

nuit attendant le jour, pour retourner recognoistre lesdites

glaces. Le vintseptiesme jour dudit mois, nous advisasmes terre

à l'Ouest-norouest de nous, & ne vismes aucunes glaces qui nous

peuvent demeurer au Nor-nordest: Nous approchasmes de plus prés

pour la mieux recognoistre, & vismes que c'estoit Campseau, qui

nous fit porter au Nort pour aller à l'isle du cap Breton, nous

n'eusmes pas plustost fait deux lieues que rencontrasmes un

banc de glace qui fuioit au Nordest. La nuit venant nous fusmes

contraincts de nous mettre à la mer jusques au lendemain, que

fismes le Nordest, & rencontrasmes une autre glace qui nous

demeuroit à l'Est & Est-suest, & la costoyasmes, mettant le cap

au Nordest & au Nor plus de quinze lieux: En fin fusmes

contraincts de refaire l'Ouest, qui nous donna beaucoup de

desplaisir, voyant que ne pouvions trouver passage, & fusmes

237/385 contraincts de nous en retirer & retourner sur nos brisées: &

le mal pour nous que le calme nous prit de telle façon que la

houle nous pensa jetter sur la coste dudit banc de glace, &

fusmes prests de mettre nostre batteau hors, pour nous servir

au besoin. Quand nous nous fussions sauvez sur lesdites glaces

il ne nous eut servy que de nous faire languir, & mourir tous

miserables. Comme nous estions donc en deliberation de mettre

nostre dit batteau hors, une petite fraischeur se leva, qui

nous fit grand plaisir, & par ainsi évitasmes lesdites glaces.

Comme nous eusmes fait deux lieues, la nuit venoit avec une

brume fort espoisse, qui fut occasion que nous amenasmes pour

ne pouvoir voir: & aussi qu'il y avoit plusieurs grandes glaces

en nostre routte, que craignions abborder: & demeurasmes ainsi

toute la nuit jusques au lendemain vingtneufiesme jour dudit

mois, que la brume renforça de telle façon, qu'à peine pouvoit

on voir la longueur du vaisseau, & faisoit fort peu de vent:

neantmoins nous ne laissasmes de nous appareiller pour esviter

lesdites glaces: mais pensans nous desgager, nous nous y

trouvasmes si embarrassez, que nous ne sçavions de quel bort

amurer: & derechef fusmes contraints d'amener, & nous laisser

driver jusques à ce que lesdites glaces nous fissent

appareiller, & fismes cent bordées d'un costé & d'autre, &

pensasmes nous perdre par plusieurs fois: & le plus asseuré y

perdroit tout jugement, ce qu'eust aussi bien fait le plus

grand astrologue du monde. Ce qui nous donnoit du desplaisir

d'avantage, c'estoit le peu de veue, & la nuit qui venoit, &

238/386 n'avions refuite d'un quart de lieue sans trouver banc ou

glaces, & quantité de bourguignons, que le moindre eust esté

suffisant de faire perdre quelque vaisseau que ce fust. Or

comme nous estions tousjours costoyans au tour des glaces, il

s'esleva un vent si impétueux qu'en peu de temps il separa la

brume, & fit faire veue, & en moins d'un rien rendit l'air

clair, & beau soleil. Regardant au tour de nous, nous nous

vismes enfermez dedans un petit estang, qui ne contenoit pas

lieue & demie en rondeur, & apperçeusmes l'isle dudit cap

Breton, qui nous demeuroit au Nort, presque à quatre lieues, &

jugeasmes que le partage estoit encore fermé jusques audit cap

Breton. Nous apperçeusmes aussi un petit banc de glace au

derrière de nostre dit vaisseau, & la grand mer qui paroissoit

au delà, qui nous fit prendre resolution de passer

par dessus ledit banc, qui estoit rompu: ce que nous fismes

dextrement sans offencer nostredit vaisseau, & nous nous mismes

à la mer toute la nuit, & fismes le Suest desdites glaces. Et

comme nous jugeasmes que nous pouvions doubler ledit banc de

glace, nous fismes l'est-nordest quelques quinze lieues, &

apperçeusmes seulement une petite glace, & la nuit amenasmes

jusques au lendemain, que nous apperçeusmes un autre banc de

glace au Nord de nous, qui continuoit tant que nostre veue se

pouvoit estendre, & avions drivé à demy lieue prés, & mismes

les voiles haut, cottoyant tousjours ladite glace pour en

trouver l'extrémité. Ainsi que nous singlions nous avisasmes un

vaisseau le premier jour de May qui estoit parmy les glaces,

qui avoit bien eu de la peine d'en sortir aussi bien que nous,

239/387 & mismes vent devant pour attendre ledit vaisseau qui faisoit

large sur nous, d'autant que desirons sçavoir s'il n'avoit

point veu d'autres glaces. Quand il fut proche, nous

apperçeusmes que c'estoit le fils du sieur de Poitrincourt qui

alloit trouver son père qui estoit à l'habitation du port

Royal; & y avoit trois mois qu'il estoit party de France (je

crois que ce ne fut pas sans beaucoup de peine) & s'ils [292]

estoient encore à prés de cent quarante lieues dudit port

Royal, bien à l'escart de leur routte. Nous leur dismes que

nous avions eu cognoissance des isles de Campseau, qui à mon

opinion les asseura beaucoup, d'autant qu'ils n'avoient point

encore eu cognoissance d'aucune terre, & s'en alloient donner

droit entre le cap S. Laurens, & cap de Raye, par où ils

n'eussent pas trouvé ledit port Royal, si ce n'eust esté en

traversant les terres. Après avoir quelque peu parlé ensemble,

nous nous departismes chacun suivant sa routte. Le lendemain

nous eusmes cognoissance des isles sainct Pierre, sans trouver

glace aucune: & continuant nostre routte, le lendemain

troisiesme jour du mois eusmes cognoissance du cap de Raye,

sans aussi trouver glaces. Le quatriesme dudit mois eusmes

cognoissance de l'isle sainct Paul, & cap sainct Laurens; &

estions à quelques huit lieues au Nord dudit cap S. Laurens. Le

lendemain eusmes cognoissance de Gaspé. Le septiesme jour dudit

mois fusmes contrariez du vent de Norouest, qui nous fit driver

prés de trente cinq lieues de chemin, puis le vent se vint à

calmer, & en beauture, qui nous fut favorable jusques à

Tadoussac, qui fut le tresiesme jour dudit mois de May, où nous

240/388 fismes tirer un coup de canon pour advertir les sauvages, afin

de sçavoir des nouvelles des gens de nostre habitation de

Quebecq. Tout le pays estoit encore presque couvert de neige.

Il vint à nous quelques canots, qui nous dirent qu'il y avoit

une de nos pattaches qui estoit au port il y avoit un mois, &

trois vaisseaux qui y estoient arrivez depuis huit jours. Nous

mismes nostre batteau hors, & fusmes trouver lesdicts sauvages,

qui estoient assez miserables, & n'avoient à traicter que pour

avoir seulement des rafraichissemens, qui estoit fort peu de

chose: encore voulurent ils attendre qu'il vint plusieurs

vaisseaux ensemble, afin d'avoir meilleur marché des

marchandises: & par ainsi ceux s'abusent qui pensent faire

leurs affaires pour arriver des premiers: car ces peuples sont

maintenant trop fins & subtils.

[Note 292: _Et si_, pour _et cependant_.]

Le dixseptiesme jour dudit mois je partis de Tadoussac pour

aller au grand saut trouver les sauvages Algoumequins & autres

nations qui m'avoient promis l'année précédente de s'y trouver

avec mon garçon que je leur avois baillé, pour apprendre de luy

ce qu'il auroit veu en son yvernement dans les terres. Ceux qui

estoient dans ledit port, qui se doutoient bien, où je devois

aller, suivant les promesses que j'avois faites aux sauvages,

comme j'ay dit cy dessus, commencèrent à faire bastir plusieurs

petites barques pour me suivre le plus promptement qu'ils

pouroient: Et plusieurs, à ce que j'appris devant que partir de

France, firent equipper des navires & pattaches sur

l'entreprise de nostre voyage, pensant en revenir riches comme

d'un voyage des Indes.

241/389 Le Pont demeura audit Tadoussac sur l'esperance que s'il n'y

faisoit rien, de prendre une pattache, & me venir trouver au

dit saut. Entre Tadoussac & Quebecq nostre barque faisoit grand

eau, qui me contraignit de retarder à Quebecq pour l'estancher,

qui fut le 21e jour de May.

_Descente à Quebecq pour faire racommoder la barque, Partement

dudit Quebecq pour aller au saut trouver les sauvages &

recognoistre un lieu propre pour une habitation._

Oeuvres de Champlain · 第 98 / 415 题