CHAPITRE III.

LE 13. dudit mois nous partismes de Tadoussac, & arrivasmes à

l'isle Percée le lendemain, où nous trouvasmes quantité de

vaisseaux faisant pesche de poisson sec & vert,

Le 18 dudit mois, nous partismes de l'isle Percée & passames

par la hauteur de 42 degrez de latitude, sans avoir aucune

cognoissance du grand banc, où se fait la pesche du poisson

vert, pour ledit lieu estre trop estroit en ceste hauteur.

Estant comme à demy traversé, nous rencontrasmes une balaine

qui estoit endormie, & le vaisseau passant par dessus, luy fit

une fort grande ouverture proche de la queue, qui la fit bien

tost resveiller sans que nostre vaisseau en fut endomagé, &

jetta grande abbondance de sang.

Il m'a semblé n'estre hors de propos de faire icy une petite

description de la pesche des balaines, que plusieurs n'ont

veue, & croyent qu'elles se prennent à coups de canon, d'autant

qu'il y a de si impudens menteurs qui l'afferment à ceux qui

n'en sçavent rien. Plusieurs me l'ont soustenu obstinement sur

ces faux raports.

Ceux donc qui sont plus adroits à cette pesche sont les

Basques, lesquels pour ce faire mettent leurs vaisseaux en un

port de seureté, ou proche de là où ils jugent y avoir quantité

de ballaines, & équipent plusieurs chalouppes garnies de bons

227/375 hommes & haussieres, qui sont petites cordes faites du meilleur

chanvre qui se peut recouvrer, ayant de longeur pour le moins

cent cinquante brasses, & ont force pertusanes longues de demie

pique qui ont le fer large de six pouces, d'autres d'un pied &

demy & deux de long, bien tranchantes. Ils ont en chacune

chalouppe un harponneur, qui est un homme des plus dispos &

adroits d'entre eux; aussi tire il les plus grands salaires

après les maistres, d'autant que c'est l'office le plus

hazardeux. Ladite chalouppe estant hors du port, ils regardent

de toutes parts s'ils pourront voir & descouvrir quelque

balaine, allant à la borde d'un costé & d'autre: & ne voyant

rien, ils vont à terre & se mettent sur un promontoire, le plus

haut qu'ils trouvent pour descouvrir de plus loing, où ils

mettent un homme en sentinelle, qui apercevant la balaine,

qu'ils descouvrent tant par sa grosseur, que par l'eau qu'elle

jette par les esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de

la hauteur de deux lances; & à ceste eau qu'elle jette, ils

jugent ce qu'elle peut rendre d'huille. Il y en a telle d'où

l'on en peut tirer jusques à six vingts poinçons, d'autres

moins. Or voyant cet espouvantable poisson, ils s'embarquent

promptement dans leurs chalouppes, & à force de rames ou de

vent, vont jusques à ce qu'ils soient dessus. La voyant entre

deux eaues, à mesme instant l'harponneur est au devant de la

chalouppe avec un harpon, qui est un fer long de deux pieds &

demy de large par le bas, emmanché en un baston de la longueur

d'une demie pique, où au milieu il y a un trou où s'attache la

228/376 haussiere, & aussi tost que ledit harponneur voit son temps, il

jette son harpon sur la balaine, lequel entre fort avant, &

incontinent qu'elle se sent blessée, elle va au fonds de l'eau.

Et si d'adventure en se retournant quelque fois, avec sa queue

elle rencontre la chalouppe, ou les hommes, elle les brise

aussi facilement qu'un verre. C'est tout le hazard qu'ils

courent d'estre tuez en la harponnant: Mais aussitost qu'ils

ont jetté le harpon dessus, ils laissent filer leur haussiere,

jusques à ce que la balaine soit au fonds: & quelque fois comme

elle n'y va pas droit, elle entraine la chalouppe plus de huit

ou neuf lieues, & va aussi viste comme un cheval, & sont le

plus souvent contraints de coupper leur haussiere, craignant

que la balaine ne les attire soubs l'eau: Mais aussi quand elle

va au fonds tout droit, elle y repose quelque peu, & puis

revient tout doucement sur l'eau: & à mesure qu'elle monte, ils

rembarquent leur haussiere peu à peu & puis comme elle est

dessus, ils se mettent deux ou trois chalouppes autour avec

leurs pertusanes, desquelles ils luy donnent plusieurs coups, &

se sentant frappée, elle descend de rechef soubs l'eau en

perdant son sang, & s'affoiblit de telle façon, qu'elle n'a

plus de force ne vigueur, & revenant sur l'eau ils achevent de

la tuer: & quand elle est morte, elle ne va plus au fonds de

l'eau, lors ils l'attachent avec de bonnes cordes, & la

traînent à terre, au lieu où ils font leur degrat, qui est

l'endroit où ils font fondre le lard de ladite balaine, pour en

avoir l'huille. Voila la façon que elles se peschent, & non à

coups de canon, ainsi que plusieurs pensent, comme j'ay dit cy

dessus. Pour reprendre le fil de mon discours, Après la

229/377 blessure de la balaine cy devant, nous prismes quantité de

marsouins, que nostre contre maistre harponna, dont nous

receusmes du plaisir & contentement.

Aussi prismes nous quantité de poisson à la grand oreille avec

une ligne & un aim, où nous attachions un petit poisson

ressemblant au hareng, & la laissions traîner derrière le

vaisseau, & la grand oreille pensant en effect que ce fut un

poisson vif, venoit pour l'engloutir, & se trouvoit aussitost

prins à l'aim qui estoit passé dans le corps du petit poisson.

Il est tresbon, & a de certaines aigrettes qui sont fort

belles, & aggreables comme celles qu'on porte aux pennaches.

Le 22 de Septembre, nous arrivasmes sur la sonde, & advisasmes

vingt vaisseaux qui estoient à quelque quatre lieux à l'Ouest

de nous, que nous jugions estre Flamans à les voir de nostre

vaisseau.

Et le 25 dudit mois nous eusmes la veue de l'isle de Grenezé,

après avoir eu un grand coup de vent, qui dura jusques sur le

midy.

Le 27 dudit mois arrivasmes à Honfleur.

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[Illustration:]

LE TROISIESME

VOYAGE DU SIEUR DE

Champlain en l'année 1611.

_Partement de France pour retourner en la nouvelle France. Les

dangers & autres choses qui arriverent jusques en

l'habitation._

Oeuvres de Champlain · 第 97 / 415 题