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[Illustration] _Fort des Yroquois._

A Le fort des Yroquois.

B Yroquois se jettans en la riviere pour se sauver poursuivis par les

Montaignets & Algoumequins se jettant après eux pour les tuer.

D Le sieur de Champlain & 5 des siens.

E Tous nos sauvages amis.

F Le sieur des Prairies de S. Maslo avec ses compagnons.

G Chalouppe dudit sieur des Prairies.

H Grands arbres couppés pour ruiner le fort des Yroquois.

Ces sauvages escorcherent les testes de ceux qui estoient

morts, ainsi qu'ils ont accoustumé de faire pour trophée de

leur victoire, & les emportent. Ils s'en retournèrent avec

cinquante blessez des leurs, & trois hommes morts desdicts

Montagnets & Algoumequins, en chantant, & leurs prisonniers

avec eux. Ayant les testes pendues à des bastons devant leurs

canots & un corps mort couppé par quartiers, pour le manger par

vengeance, à ce qu'ils disoient, & vindrent en ceste façon

jusques où estoient nos barques audevant de ladite riviere des

Yroquois.

Et mes compagnons & moy nous embarquasmes dans une chalouppe,

où je me fis penser de ma blesseure par le chirurgien de Boyer

de Rouen qui y estoit venu aussi pour la traicte. Tout ce jour

se passa avec les sauvages en danses & chançons.

Le lendemain ledit sieur du Pont arriva avec une autre

chalouppe chargée de quelques marchandises & une autre qu'il

218/366 avoit laissée derrière où estoit le Capitaine Pierre qui ne

pouvoit venir qu'avec peine, estant ladite barque un peu lourde

& malaisée à nager.

Cedit jour on traicta quelque pelleterie, mais les autres

barques emportèrent la meilleure part du butin. C'estoit leur

avoir fait un grand plaisir de leur estre allé chercher des

nations étrangères, pour après emporter le profit sans aucune

risque ny hazard.

Ce jour je demanday aux sauvages un prisonnier Yroquois qu'ils

avoient, lequel ils me donnèrent. Je ne fis pas peu pour luy,

car je le sauvay de plusieurs tourmens qu'il luy eust fallu

souffrir avec ses compagnons prisonniers, ausquels ils

arrachoient les ongles, puis leur couppoient les doits, & les

brusloient en plusieurs endroits. Ils en firent mourir ledit

jour deux ou trois, & pour leur faire souffrir plus de tourmens

ils en usent ainsi.

Ils prindrent leurs prisonniers & les emmenèrent sur le bort de

l'eau & les attachèrent tous droits à un baston, puis chacun

venoit avec un flambeau d'escorce de bouleau, les brullans

tantost sur une partie tantost sur l'autre: & les pauvres

miserables sentans ce feu faisoient des cris si haut que

c'estoit chose estrange à ouyr, & des cruautez dont ces

barbares usent les uns envers les autres. Après les avoir bien

fait languir de la façon, & les brullans avec ladite escorce,

ils prenoient de l'eau & leur jettoient sur le corps pour les

faire languir d'avantage: puis leur remettoient de rechef le

feu de telle façon, que la peau tomboit de leurs corps, &

continuoyent avec grands cris & exclamations, dansant jusques à

219/367 ce que ces pauvres miserables tombassent morts sur la place.

Aussi tost qu'il tomboit un corps mort à terre, ils frappoient

dessus à grands coups de baston, puis luy coupoient les bras &

les jambes, & autres parties d'iceluy, & n'estoit tenu pour

homme de bien entr'eux celuy qui ne couppoit un morceau de sa

chair & ne la donnoit aux chiens. Voila la courtoisie que

reçoivent les prisonniers. Mais neantmoins ils endurent si

constamment tous les tourmens qu'on leur fait, que ceux qui les

voyent en demeurent estonnez.

Quant aux autres prisonniers qui resterent, tant aux

Algoumequins que Montagnets, furent conservez pour les faire

mourir par les mains de leurs femmes & filles, qui en cela ne

se monstrent pas moins inhumaines que les hommes, encores elles

les surpassent de beaucoup en cruauté: car par leur subtilité

elles inventent des supplices plus cruels, & y prennent

plaisir, les faisant ainsi finir leur vie en douleurs

extresmes.

Le lendemain arriva le Capitaine Yroquet & un autre Ochatagin,

qui avoient quelques 80 hommes, qui estoient bien faschez de ne

s'estre trouvez à la deffaite. En toutes ces nations il y avoit

bien prés de 200 hommes qui n'avoient jamais veu de Chrestiens

qu'alors, dont ils firent de grandes admirations.

Nous fusmes quelques trois jours ensemble à une isle[286] le

220/368 travers de la riviere des Yroquois, & puis chacune des nations

s'en retourna en son pays. J'avois un jeune garçon, qui avoit

desja yverné deux ans à Quebecq, lequel avoit desir d'aller

avec les Algoumequins, pour apprendre la langue. Pont-gravé &

moy advisasmes que s'il en avoit envie que ce seroit mieux fait

de l'envoyer là qu'ailleurs, pour sçavoir quel estoit leur

pays, voir le grand lac, remarquer les rivieres, quels peuples

y habitent; ensemble descouvrir les mines & choses les plus

rares de ces lieux & peuples, afin qu'à son retour nous

peussions estre informez de la vérité. Nous luy demandasmes

s'il l'avoit aggreable: car de l'y forcer ce n'estoit ma

volonté: mais aussi tost la demande faite, il accepta le voyage

très-volontiers.

[Note 286: L'île de Saint-Ignace. Les sauvages, pour éviter les

surprises, ayant pour habitude de camper dans les îles, on peut

raisonnablement supposer que cette île était proprement le lieu de la

traite, quoiqu'on désignât ce lieu sous le nom de cap au Massacre, ou

cap de la Victoire, à cause de la proximité de ce dernier. Sans aucun

doute, le cap de la Victoire a dû son nom à la victoire remportée sur

les Iroquois dans cette expédition de 1610. «Ce lieu du Cap de la

Victoire ou de Massacre,» écrit Sagard en 1632 (Grand Voyage, p. 60),

est à douze ou quinze lieues au deçà de la Riviere des Prairies... La

riviere en cet endroit n'a environ que demye lieue de large, & dés

l'entrée se voyent tout d'un rang 6 ou 7 isles fort agréables &

couvertes de beaux bois.--A l'issue du lac,» ajoute le même auteur dans

son Histoire du Canada, «nous entrasmes peu après au port du Cap de la

Victoire... On voit du port six ou sept isles toutes de front,... qui

couvrent le lac S. Pierre & la riviere des Ignerhonons (nation

hyroquoyse) qui se descharge icy dans le grand fleuve, vis à vis du

port, beau, large & fort spacieux.» Plus loin, p. 765, il parle encore

du même lieu, «nommé, dit-il, par les Hurons Onthrandéen, & par nous cap

de la Victoire.» Un passage de Nicolas Perrot nous apprend d'une manière

un peu plus précise la position du cap de la Victoire: «Les Outaoüas,

dit-il, & toutes les autres nations qui commerçoient avec les

François... s'imaginoient que l'Irroquois estoit embusqué partout. Ils

n'en trouverent cependant qu'au cap Massacre, qui est l'endroit des

dernières concessions au bas de Saint-Ours.» (Mémoire de Nicolas Perrot,

édit. du P. Tailhan, p. 93.) Or on sait que la concession de Saint-Ours

finissait, sur le fleuve, à une lieue et demie au-dessus de Sorel. Enfin

la Relation de 1646 (p. 10) dit que «le cap nommé de Massacre était à

une lieue plus haut que Richelieu,» ou Sorel.]

Je fus trouver le Capitaine Yroquet qui m'estoit fort

affectionné, auquel je demanday s'il vouloit emmener ce jeune

garçon avec luy en son pays pour y yverner, & le ramener au

printemps: Il me promit le faire, & le tenir comme son fils, &

qu'il en estoit tres-content. Il le va dire à tous les

Algoumequins, qui n'en furent pas trop contens, pour la crainte

que quelque accident ne luy arriva: & que pour cela nous leur

221/369 fissions la guerre. Ce doubte refroidit Yroquet, & me vint dire

que tous ses compagnons ne le trouvoient pas bon: Cependant

toutes les barques s'en estoient allées, horsmis celle du Pont,

qui ayant quelque affaire pressée, à ce qu'il me dit, s'en alla

aussi: & moy je demeuray avec la mienne, pour voir ce qui

reussiroit du voyage de ce garçon que j'avois envie qu'il fit.

Je fus donc à terre & demanday à parler aux Capitaines,

lesquels vindrent à moy, & nous assismes avec beaucoup d'autres

sauvages anciens de leurs trouppes; puis je leur demanday

pourquoy le Capitaine Yroquet que je tenois pour mon amy, avoit

refusé d'emmener mon garçon avec luy. Que ce n'estoit pas comme

frère ou amy, de me dernier une chose qu'il m'avoit promis,

laquelle ne leur pouvoit apporter que du bien; & que en

emmenant ce garçon, c'estoit pour contracter plus d'amitié avec

eux & leurs voisins, que n'avions encores fait, & que leur

difficulté me faisoit avoir mauvaise opinion d'eux; & que s'ils

ne vouloient emmener ce garçon, ce que le Capitaine Yroquet

m'avoit promis, je n'aurois jamais d'amitié avec eux, car ils

n'estoient pas enfans pour rejetter ceste promesse. Alors ils

me dirent qu'ils en estoient bien contens, mais que changeant

de nourriture, ils craignoient que n'estant si bien noury comme

il avoit accoustumé, il ne luy arriva quelque mal dont je

pourrois estre fasché, & que c'estoit la seule cause de leur

refus.

Je leur fis responce que pour la vie qu'ils faisoient & des

vivres dont ils usoient, ledit garçon s'y sçauroit bien

accommoder, & que si par maladie ou fortune de guerre il luy

222/370 survenoit quelque mal, cela ne m'empescheroit de leur vouloir

du bien, & que nous estions tous subjects aux accidens, qu'il

failloit prendre en patience: Mais que s'ils le traitoyent mal,

& qu'il luy arriva quelque fortune par leur faute, qu'à la

vérité j'en serois mal content; ce que je n'esperois de leur

part, ains tout bien.

Ils me dirent, puis donc que tu as ce desir, nous l'emmenerons

& le tiendrons comme nous autres: Mais tu prendras aussi un

jeune homme en sa place, qui ira en France: Nous serons bien

aise qu'il nous rapporte ce qu'il aura veu de beau. Je

l'acceptay volontiers, & le prins[287]. Il estoit de la nation

des Ochateguins, & fut aussi fort aise de venir avec moy. Cela

donna plus de subject de mieux traicter mon garçon, lequel

j'esquippay de ce qui luy estoit necessaire, & promismes les

uns aux autres de nous revoir à la fin de Juin.

[Note 287: «J'ay vu souvent, dit Lescarbot, ce sauvage de Champlein

nommé Savignon, à Paris, gros garson & robuste, lequel se mocquoit

voyant quelquefois deux hommes se quereller sans se battre, ou tuer,

disant que ce n'étoient que des femmes, & n'avoient point de courage.»

(Liv. v, ch. v.)]

Nous nous separasmes avec force promesses d'amitié. Ils s'en

allèrent donc du costé du grand saut de la riviere de Canadas,

& moy, je m'en retournay à Quebecq. En allant je rencontray le

Pont-gravé, dedans le lac sainct Pierre, qui m'attendoit avec

une grande pattache qu'il avoit rencontrée audit lac, qui

n'avoit peu faire diligence de venir jusques où estoient les

sauvages, pour estre trop lourde de nage. Nous nous en

retournasmes tous ensemble à Quebecq: puis ledit Pont-gravé

s'en alla à Tadoussac, pour mettre ordre à quelques affaires

223/371 que nous avions en ces quartiers là; & moy je demeuray à

Quebecq pour faire redifier quelques palissades au tour de

nostre habitation, attendant le retour dudit Pont-gravé, pour

adviser ensemblement à ce qui seroit necessaire de faire.

Le 4 de Juin[288] des Marests arriva à Quebecq, qui nous

resjouit fort: car nous doubtions qu'il luy fut arrivé quelque

accident sur la mer.

[Note 288: Il est probable qu'il faut lire: le 4 de juillet.]

Quelques jours après un prisonnier Yroquois que j'y faisois

garder, par la trop grande liberté que je luy donnois s'en fuit

& se sauva, pour la crainte & apprehension qu'il avoit:

nonobstant les asseurances que luy donnoit une femme de sa

nation que nous avions en nostre habitation.

Peu de jours après, le Pont-gravé m'escrivit qu'il estoit en

délibération d'yverner en l'habitation, pour beaucoup de

considerations qui le mouvoient à ce faire. Je luy rescrivy,

que s'il croyoit mieux faire que ce que j'avois fait par le

passé qu'il seroit bien.

Il fit donc diligence de faire apporter les commoditez

necessaires pour ladite habitation.

Après que j'eu fait parachever la palissade autour de nostre

habitation, & remis toutes choses en estat, le Capitaine Pierre

revint dans une barque qui estoit allé à Tadoussac voir de ses

amis: & moy j'y fus aussi pour voir ce qui reussiroit de la

seconde traite & quelques autres affaires particulières, que

j'y avois. Où estant je trouvay ledit Pont-gravé qui me

communiqua fort particulièrement son dessin, & ce qui

l'occasionnoit d'yverner. Je luy dis sainement ce qu'il m'en

224/372 sembloit, qui estoit, que je croyois qu'il n'y proffiteroit pas

beaucoup, selon les apparences certaines qui se pouvoient voir.

Il délibéra donc changer de resolution, & despescha une barque,

& manda au Capitaine Pierre qu'il revint de Quebecq pour

quelques affaires qu'il avoit avec luy: & aussi que quelques

vaisseaux, qui estoient venus de Brouage apportèrent nouvelles,

que monsieur de sainct Luc estoit venu en poste de Paris, &

avoit chassé ceux de la Religion, hors de Brouage, & renforcé

la garnison de soldats, & s'en estoit retourné en Court; & que

le Roy avoit esté tué, & deux ou trois jours aprés luy, le duc

de Suilly, & deux autres seigneurs dont on ne sçavoit le

nom[289].

[Note 289: Henri IV avait en effet été assassiné le 14 de mai; mais ni

le duc de Sully ni aucun autre Seigneur ne l'avaient été.]

Toutes ces nouvelles apportèrent un grand desplaisir aux vrais

François, qui estoient lors en ces quartiers là: Pour moy, il

m'estoit fortmalaisé de le croire, pour les divers discours

qu'on en faisoit, qui n'avoient pas beaucoup d'apparence de

vérité: & toutesfois bien affligé d'entendre de si mauvaises

nouvelles.

Or après avoir sejourné trois ou quatre jours à Tadoussac, &

veu la perte que firent beaucoup de marchans qui avoient chargé

grande quantité de marchandises & équipé bon nombre de

vaisseaux, esperant faire leurs affaires en la traite de

Pelleterie, qui fut si miserable pour la quantité de vaiseaux,

que plusieurs se souviendront long temps de la perte qu'ils

firent en ceste année[290].

[Note 290: Lescarbot nous fait connaître la cause de cette affluence de

vaisseaux de traite. «Cette année, dit-il, le refus fait au sieur de

Monts de lui continuer son privilège, ayant été divulgué par les ports

de mer, l'avidité des Merchens pour les Castors fut si grande, que les

trois parts cuidans aller conquérir la toison d'or sans coup férir, ne

conquirent pas seulement des toisons de laine, tant étoit grand le

nombre des conquerans.» (Liv. v, ch. v.)]

225/373 Ledit sieur de Pont-gravé & moy, nous nous embarquasmes chacun

dans une barque, & laissasmes ledit Capitaine Pierre au

vaisseau & emmenasmes le Parc à Quebecq, où nous parachevasmes

de mettre ordre à ce qui restoit de l'habitation. Après que

toutes choses furent en bon estat, nous resolusmes que ledit du

Parc qui avoit yverné avec le Capitaine Pierre y demeuroit

derechef, & que le Capitaine Pierre reviendroit aussi en

France, pour quelques affaires qu'il y avoit, & l'y

appelloient.

Nous laissasmes donc ledit du Parc, pour y commander, avec

seize hommes, ausquels nous fismes une remonstrance, de vivre

tous sagement en la crainte de Dieu, & avec toute l'obeissance

qu'ils devoient porter audit du Parc, qu'on leur laissoit pour

chef & conducteur, comme si l'un de nous y demeuroit; ce qu'ils

promirent tous de faire, & de vivre en paix les uns avec les

autres.

Quand aux jardins nous les laissasmes bien garnis d'herbes

potagères de toutes sortes, avec de fort beau bled d'Inde, & du

froument, seigle & orge, qu'on avoit semé, & des vignes que j'y

avois fait planter durant mon yvernement (qu'ils ne firent

aucun estat de conserver: car à mon retour, je les trouvay

toutes rompues, ce qui m'aporta beaucoup de desplaisir, pour le

peu de soin qu'ils avoient eu à la conservation d'un si bon &

beau plan, dont je m'estois promis qu'il en reussiroit quelque

chose de bon.)

Après avoir veu toutes choses en bon estat, nous partismes de

Quebecq, le 8 du mois d'Aoust, pour aller à Tadoussac, afin de

faire apareiller nostre vaisseau, ce qui fut promptement fait.

226/374 _Retour en France. Rencontre d'une balaine, & de la façon qu'on

les prent._

Oeuvres de Champlain · 第 96 / 415 题