JE party de Quebecq le 14 Juin pour aller trouver les
Montagnets, Algoumequins & Ochateguins qui se devoient trouver
à l'entrée de la riviere des Yroquois. Comme je fus à 8 lieues
de Quebecq, je rencontray un canot, où il y avoit deux
sauvages, l'un Algoumequin, & l'autre Montagnet, qui me
venoient prier de m'advancer le plus viste qu'il me feroit
possible, & que les Algoumequins & Ochateguins seroient dans
deux jours au rendes-vous au nombre de 200 & 200 autres qui
devoient venir un peu après, avec Yroquet un de leurs chefs; &
me demandèrent si j'estois content de la venue de ces sauvages:
je leur dy que je n'en pouvois estre fasché, puis qu'ils
avoient tenu leur promesse. Ils se mirent dedans ma barque, où
je leur fis fort bonne chère. Peu de temps aprés avoir devisé
avec eux de plusieurs choses touchant leurs guerres, le sauvage
211/359 Algoumequin, qui estoit un de leurs chefs, tira d'un sac une
pièce de cuivre de la longueur d'un pied, qu'il me donna,
lequel estoit fort beau & bien franc, me donnant à entendre
qu'il y en avoit en quantité là où il l'avoit pris, qui estoit
sur le bort d'une riviere proche d'un grand lac, & qu'ils le
prenoient par morceaux, & le faisant fondre le mettoient en
lames, & avec des pierres le rendoient uny. Je fus fort ayse de
ce present, encores qu'il fut de peu de valleur.
Arrivant aux trois rivieres, je trouvay tous les Montagnets qui
m'attendoient, & quatre barques, comme j'ay dit cy dessus, qui
y estoient allées pour traicter avec eux.
Les sauvages furent resjouis de me voir. Je fus à terre parler
à eux. Ils me prièrent, qu'allant à la guerre je ne
m'embarquasse point, ny mes compagnons aussi, en d'autres
canots que les leurs; & qu'ils estoient nos antiens amis: ce
que je leur promis, leur disant que je voulois partir tout à
l'heure, d'autant que le vent estoit bon, & que ma barque
n'estoit point si aisée que leurs canots, & que pour cela je
voulois prendre l'advant. Ils me prièrent instamment d'attendre
au lendemain matin, que nous irions tous ensemble, & qu'ils ne
feroient pas plus de chemin que moy; Enfin pour les contenter,
je leurs promis, dont ils furent fort joyeux.
Le jour ensuivant nous partismes tous ensemble vogans jusques
au lendemain matin 19e jour dudit mois, qu'arrivasmes à une
isle devant ladite riviere des Yroquois, en attendant les
Algoumequins qui devoient y venir ce mesme jour. Comme les
212/360 Montagnets couppoient des arbres pour faire place pour danser &
se mettre en ordre à l'arrivée desdits Algoumequins, voicy un
canot Algoumequin qu'on aperceut venir en diligence advertir
que les Algoumequins avoient fait rencontre des Yroquois, qui
estoient au nombre de cent, & qu'ils estoient fort bien
barricadez, & qu'il seroit malaisé de les emporter, s'ils ne
venoient promptement, & les Matigoches avec eux (ainsi nous
appelent ils.)
Aussitost l'alarme commença parmy eux, & chacun se mit en son
canot avec ses armes. Ils furent promptement en estat, mais
avec confusion: car ils se precipitoient si fort que au lieu
d'advancer ils se retardoient. Ils vindrent à nostre barque, &
aux autres, me priant d'aller avec eux dans leurs canots, & mes
compagnons aussi, & me presserent si fort que je m'y embarquay
moy cinquiesme. Je priay la Routte qui estoit nostre pilotte,
de demeurer en la barque, & m'envoyer encores quelque 4 ou 5 de
mes compagnons, si les autres barques envoyoient quelques
chalouppes avec hommes pour nous donner secours: Car aucunes
des barques n'y voulut aller avec les sauvages, horsmis le
Capitaine Thibaut qui vint avec moy, qui avoit là une barque.
Les sauvages crioyent à ceux qui restoient qu'ils avoient coeur
de femmes, & ne sçavoient faire autre chose que la guerre à
leurs pelleteries.
Cependant après avoir fait quelque demie lieue, en traversant
la riviere tous les sauvages mirent pied à terre, & abandonnant
leurs canots prindrent leurs rondaches, arcs, flesches, massues
& espées, qu'ils amanchent au bout de grands bastons, &
213/361 commencèrent à prendre leur course dans les bois, de telle
façon que nous les eusmes bien tost perdus de veue, & nous
laisserent cinq que nous estions sans guides. Cela nous apporta
du desplaisir: neantmoins voyant tousjours leurs brisées nous
les suivions; mais souvent nous nous abusions. Comme nous
eusmes fait environ demie lieue par l'espois des bois, dans des
pallus & marescages, tousjours l'eau jusques aux genoux, armez
chacun d'un corcelet de piquier qui nous importunoit beaucoup,
& aussi la quantité des mousquites, qui estoient si espoisses
qu'elles ne nous permettoient point presque de reprendre nostre
halaine, tant elles nous persecutoient, & si cruellement que
c'estoit chose estrange, nous ne sçavions plus où nous estions
sans deux sauvages que nous apperceusmes traversans le bois,
lesquels nous appelasmes, & leur dy qu'il estoit necessaire
qu'ils fussent avec nous pour nous guider & conduire où
estoient les Yroquois, & qu'autrement nous n'y pourrions aller,
& que nous nous esgarerions dans les bois. Ils demeurèrent pour
nous conduire. Ayant fait un peu de chemin, nous apperceusmes
un sauvage qui venoit en diligence nous chercher pour nous
faire advancer le plus promptement qu'il seroit possible,
lequel me fit entendre que les Algoumequins & Montagnets
avoient voulu forcer la barricade des Yroquois & qu'ils avoient
esté repoussés, & qu'il y avoit eu de meilleurs hommes
Montagnets tuez, & plusieurs autres blessez, & qu'ils
s'estoient retirez en nous attendant, & que leur esperance
estoit du tout en nous. Nous n'eusmes pas fait demy quart de
lieue avec ce sauvage qui estoit Capitaine Algoumequin, que
214/362 nous entendions les hurlemens & cris des uns & des autres, qui
s'entre disoient des injures, escarmouchans tousjours
légèrement en nous attendant. Aussitost que les sauvages nous
apperçeurent ils commencèrent à s'escrier de telle façon, qu'on
n'eust pas entendu tonner. Je donnay charge à mes compagnons de
me suivre tousjours, & ne m'escarter point. Je m'approchay de
la barricade des ennemis pour, la recognoistre. Elle estoit
faite de puissants arbres, arrangez les uns sur les autres en
rond, qui est la forme ordinaire de leurs forteresses. Tous les
Montagnets & Algoumequins s'approchèrent aussi de ladite
barricade. Lors nous commençasmes à tirer force coups
d'arquebuse à travers les fueillards, d'autant que nous ne les
pouvions voir comme eux nous. Je fus blessé en tirant le
premier coup sur le bord de leur barricade, d'un coup de
flesche qui me fendit le bout de l'oreille & entra dans le col.
Je prins la flesche qui me tenoit encores au col & l'arachay:
elle estoit ferrée par le bout d'une pierre bien aiguë. Un
autre de mes compagnons en mesme temps fut aussi blessé au bras
d'une autre flesche que je luy arrachay. Neantmoins ma
blesseure ne m'empescha de faire le devoir, & nos sauvages
aussi de leur part, & pareillement les ennemis, tellement qu'on
voyoit voler les flesches d'une part & d'autre, menu comme
gresle: Les Yroquois s'estonnoient du bruit de nos arquebuses,
& principalement de ce que les balles persoient mieux que leurs
flesches; & eurent tellement l'espouvante de l'effet qu'elles
faisoient, voyant plusieurs de leurs compaignons tombez morts,
& blessez, que de crainte qu'ils avoient, croyans ces coups
215/363 estre sans remède ils se jettoient par terre, quand ils
entendoient le bruit: aussi ne tirions gueres à faute, & deux
ou trois balles à chacun coup, & avions la pluspart du temps
nos arquebuses appuyées sur le bord de leur barricade. Comme je
vy que nos munitions commençoient à manquer, je dy à tous les
sauvages, qu'il les falloit emporter de force & rompre leurs
barricades, & pour ce faire prendre leurs rondaches & s'en
couvrir, & ainsi s'en aprocher de si prés que l'on peust lier
de bonnes cordes aux pilliers qui les soustenoient, & à force
de bras tirer tellement qu'on les renversast, & par ce moyen y
faire ouverture suffisante pour entrer dedans leur fort: & que
cependant nous à coups d'arquebuses repousserions les ennemis
qui viendroient se presenter pour les en empescher: & aussi
qu'ils eussent à se mettre quelque quantité après de grands
arbres qui estoient proches de ladite barricade, afin de les
renverser dessus pour les accabler, que d'autres couvriroient
de leurs rondaches pour empescher que les ennemis ne les
endommageassent, ce qu'ils firent fort promptement. Et comme on
estoit en train de parachever, les barques qui estoient à une
lieue & demie de nous nous entendoient battre par l'equo de nos
arquebusades qui resonnoit jusques à eux, qui fit qu'un jeune
homme de sainct Maslo plein de courage, appelé des Prairies,
qui avoit sa barque comme les autres pour la traite de
pelleterie, dit à tous ceux qui restoient, que c'estoit une
grande honte à eux de me voir battre de la façon avec des
sauvages, sans qu'ils me vinssent secourir, & que pour luy il
avoit trop l'honneur en recommandation, & qu'il ne vouloit
216/364 point qu'on luy peut faire ce reproche: & sur cela se délibéra
de me venir trouver dans une chalouppe avec quelques siens
compagnons, & des miens qu'il amena avec luy. Aussitost qu'il
fut arrivé il alla vers le fort des Yroquois, qui estoit sur le
bort de la riviere, où il mit pied à terre, & me vint chercher.
Comme je le vis, je fis cesser nos sauvages qui rompoient la
forteresse, afin que les nouveaux venus eussent leur part du
plaisir. Je priay le sieur des Prayries & ses compagnons de
faire quelque salve d'arquebusades, auparavant que nos sauvages
les emportassent de force, comme ils avoient délibéré: ce
qu'ils firent, & tirèrent plusieurs coups, où chacun d'eux se
comporta bien en son devoir. Et après avoir assez tiré, je
m'adresse à nos sauvages & les incitay de parachever: Aussitost
s'aprochans de ladite barricade comme ils avoient fait
auparavant, & nous à leurs aisles pour tirer sur ceux qui les
voudroient empescher de la rompre. Ils firent si bien &
vertueusement qu'à la faveur de nos arquebusades ils y firent
ouverture, neantmoins difficile à passer, car il y avoit
encores la hauteur d'un homme pour entrer dedans, & des
branchages d'arbres abbatus, qui nuisoient fort: Toutesfois
quand je vey l'entrée assez raisonnable, je dy qu'on ne tirast
plus: ce qui fut fait: Au mesme instant quelque vingt ou
trente, tant des sauvages que de nous autres, entrasmes dedans
l'espée en la main, sans trouver beaucoup de resistance.
Aussitost ce qui restoit sain commença à prendre la fuitte:
mais ils n'alloient pas loing, car ils estoient défaits par
ceux qui estoient à l'entour de ladite baricade: & ceux qui
217/365 eschaperent se noyèrent dans la riviere. Nous prismes quelques
quinze prisonniers, le reste tué à coups d'arquebuse, de
flesches & d'espée. Quand ce fut fait, il vint une autre
chalouppe & quelques uns de nos compagnons dedans, qui fut trop
tart: toutesfois assez à temps pour la despouille du butin, qui
n'estoit pas grand chose: il n'y avoit que des robes de castor,
des morts, plains de sang, que les sauvages ne vouloient
prendre la peine de despouiller, & se moquoient de ceux qui le
faisoient, qui furent ceux de la dernière chalouppe: Car les
autres ne se mirent en ce villain devoir. Voila donc avec la
grâce de Dieu la victoire obtenue, dont ils nous donnèrent
beaucoup de louange.