Je party donc dudit saut de la riviere des Yroquois, le 2.
Juillet[257]. Tous les sauvages commencèrent à apporter leurs
canots, armes & bagages par terre quelque demie lieue, pour
passer l'impetuosité & la force du saut, ce qui fut promptement
fait.
[Note 257: Probablement le 12 juillet. Si les dates de l'arrivée de
Pont-Gravé à Tadoussac, et de Desmarais à Québec, sont exactes, la
petite flottille dut partir de Québec dans les derniers jours de juin,
et, par conséquent, arriver à Sainte-Croix, non le premier de juin, mais
le premier de juillet, comme nous l'avons remarqué ci-dessus. Elle en
repart le 3 du même mois: elle ne pouvait donc pas avoir passé le saut
de la rivière des Iroquois le 2 de juillet. Mais, si l'on suit
attentivement la marche de cette petite armée depuis Sainte-Croix
jusqu'au saut, c'est-à-dire, jusqu'aux rapides de Chambly, et depuis ce
lieu jusqu'à celui où elle rencontra l'ennemi, le 29, on en viendra à la
conclusion qu'elle devait avoir passé le saut vers le 12. Or il est
assez vraisemblable que le typographe, au lieu du 12, ait mis le 2.]
Aussitost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en chacun
avec leur bagage, & firent aller un des hommes de chasque
canot, par terre quelque trois lieues, que peut contenir ledit
saut, mais non si impétueux comme à l'entrée, sinon en quelques
endroits de rochers qui barrent la riviere, qui n'est pas plus
large de 3. à 400 pas. Après que nous eusmes passé le saut, qui
ne fut sans peine, tous les sauvages qui estoient allez par
185/333 terre, par un chemin assez beau & pays uny, bien qu'il y aye
quantité de bois, se rembarquèrent dans leurs canots. Les
hommes que j'avois furent aussi par terre, & moy par eau,
dedans un canot. Ils firent reveue de tous leurs gens, & se
trouva vingt quatre canots, où il y avoit soixante hommes.
Après avoir fait leur reveue, nous continuasmes le chemin
jusques à une isle[258] qui tient trois lieues de long, remplye
des plus beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils firent la
chasse & y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus
outre environ trois lieues de là, nous y logeasmes pour prendre
le repos la nuit ensuivant.
[Note 258: L'île Sainte-Thérèse.]
Incontinent un chacun d'eux commença, l'un à coupper du bois,
les autres à prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs
cabannes, pour se mettre à couvert: les autres à abbatre de
gros arbres pour se barricader sur le bort de la riviere au
tour de leurs cabannes, ce qu'ils sçavent si promptement faire,
qu'en moins de deux heures, cinq cens de leurs ennemis auroient
bien de la peine à les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup
mourir. Ils ne barricadent point le costé de la riviere où sont
leurs canots arrengez, pour s'embarquer si l'occasion le
requeroit. Après qu'ils furent logez, ils envoyerent trois
canots avec neuf bons hommes, comme est leur coustume, à tous
leurs logemens, pour descouvrir deux ou trois lieues s'ils
n'appercevront rien, qui après se retirent. Toute la nuit ils
se reposent sur la descouverture des avant-coureurs, qui est
une tresmauvaise coustume en eux: car quelque fois ils sont
surpris de leurs ennemis en dormant, qui les assomment, sans
186/334 qu'ils ayent le loisir de se mettre sur pieds pour leur
defendre. Recognoissant cela je leur remonstrois la faute
qu'ils faisoient,& qu'ils devoient veiller, comme ils nous
avoient veu faire toutes les nuits, & avoir des hommes aux
agguets, pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien, & ne
point vivre de la façon comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne
pouvoient veiller, & qu'ils travailloient assez de jour à la
chasse: d'autant que quand ils vont en guerre ils divisent
leurs troupes en trois, sçavoir, une partie pour la chasse
separée en plusieurs endroits: une autre pour faire le gros,
qui sont tousjours sur leurs armes; & l'autre partie en
avant-coureurs, pour descouvrir le long des rivieres, s'ils ne
verront point quelque marque ou signal par où ayent passé leurs
ennemis, ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent par de certaines
marques que les chefs se donnent d'une nation à l'autre, qui ne
sont tousjours semblables, s'advertissans de temps en temps
quand ils en changent; & par ce moyen ils recognoissent si sont
amis ou ennemis qui ont passé. Les chasseurs ne chassent jamais
de l'advant du gros, ny des avant-coureurs, pour ne donner
d'allarmes ny de désordre, mais sur la retraicte & du costé
qu'ils n'aprehendent leurs ennemis: & continuent ainsi jusques
à ce qu'ils soient à deux ou trois journées de leurs ennemis,
qu'ils vont de nuit à la desrobée, tous en corps, horsmis les
coureurs, & le jour se retirent dans le fort des bois, où ils
reposent, sans s'esgarer ny mener bruit, ny faire aucun feu,
afin de n'estre apperceuz, si par fortune leurs ennemis
passoient; ny pour ce qui est de leur manger durant ce temps.
187/335 Ils ne font du feu que pour petuner, qui est si peu que rien.
Ils mangent de la farine de bled d'Inde cuite, qu'ils
destrempent avec de l'eau, comme bouillie. Ils conservent ces
farines pour leur necessité, & quand ils sont proches de leurs
ennemis, ou quand ils font retraite aprés leurs charges, qu'ils
ne s'amusent à chasser, se retirant promptement.
A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois ou Ostemoy[259],
qui sont manières de gens, qui sont les devins, en qui ces
peuples ont créance, lequel fait une cabanne, entourée de petis
bois, & la couvre de sa robbe: Aprés qu'elle est faitte, il se
met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune façon, puis
prend un des piliers de sa cabanne & la fait bransler,
marmotant certaines paroles entre ses dens par lesquelles il
dit qu'il invoque le Diable, & qu'il s'apparoist à luy en forme
de pierre, & luy dit s'ils trouveront leurs ennemis, & s'ils en
tueront beaucoup. Ce Pilotois est prosterné en terre, sans
remuer, ne faisant que parler au diable, & puis aussitost se
leve sur les pieds, en parlant & se tourmentant d'une telle
façon, qu'il est tout en eau, bien qu'il toit nud. Tout le
peuple est autour de la cabanne assis sur leur cul comme des
singes. Ils me disoient souvent que le branlement que je voyois
de la cabanne, estoit le Diable qui la faisoit mouvoir, & non
celuy qui estoit dedans, bien que je veisse le contraire: car
188/336 c'estoit, comme j'ay dit cy dessus, le Pilotois qui prenoit un
des bastons de sa cabanne, & la faisoit ainsi mouvoir. Ils me
dirent aussi que je verrois sortir du feu par le haut: ce que
je ne vey point. Ces drosles contrefont aussi leur voix grosse
& claire, parlant en langage inconneu aux autres sauvages. Et
quand ils la representent cassée, ils croyent que c'est le
Diable qui parle, & qui dit ce qui doit arriver en leur guerre,
& ce qu'il faut qu'ils facent.
[Note 259: Ces deux mots étaient employés en Acadie, pour désigner le
jongleur ou sorcier. Le mot _pilotais_, suivant le P. Biard (Rel. 1611,
p. 17), venait des Basques, et les Souriquois se servaient du mot
_autmoin_, que Lescarbot écrit _aoutmoin_, et Champlain _ostemoy_. Le P.
Lejeune, dans la Relation, de 1636 (p. 13), nous apprend que les
Montagnais appelaient leurs sorciers _manitousiouekhi_, et, d'après le
P. Brebeuf (Rel. 1635, p. 35), les Hurons désignaient les leurs par le
nom de _arendiouane_.]
Neantmoins tous ces garniments qui sont les devins, de cent
paroles n'en disent pas deux véritables, & vont abusans ces
pauvres gens, comme il y en a assez parmy le monde, pour tirer
quelque denrée du peuple, ainsi que sont ces galants. Je leur
remonstrois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit que
folie, & qu'ils ne devoient y adjouster foy.
Or après qu'ils ont sceu de leurs devins ce qu'il leur doit
succeder, les chefs prennent des bastons de la longueur d'un
pied autant en nombre qu'ils sont, & signallent par d'autres un
peu plus grands, leurs chefs: Puis vont dans le bois &
esplanadent une place de 5 ou 6 pieds en quarré, où le chef,
comme sergent major, met par ordre tous ces bastons comme bon
luy semble: puis appelle tous ses compagnons, qui viennent tous
armez, & leur monstre le rang & ordre qu'ils devront tenir lors
qu'ils se battront avec leurs ennemis: ce que tous ces sauvages
regardent attentivement, remarquant la figure que leur chef a
faite avec ces bastons: & aprés se retirent de là, & commencent
de se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdicts bastons:
189/337 puis se mettent les uns parmy les autres, & retournent de
rechef en leur ordre, continuant deux ou trois fois, & à tous
leurs logemens sans qu'il soit besoin de sergent pour leur
faire tenir leurs rangs, qu'ils sçavent fort bien garder, sans
se mettre en confusion. Voila la reigle qu'ils tiennent à leur
guerre.
Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la
riviere jusques à l'entrée du lac. En icelle y a nombre de
belles isles, qui sont basses remplies de tres-beaux bois &
prairies, où il y a quantité de gibier & chasse d'animaux,
comme Cerfs, Daims, Faons, Chevreuls, Ours, & autres sortes
d'animaux qui viennent de la grand terre ausdictes isles. Nous
y en prismes quantité. Il y a aussi grand nombre de Castors,
tant en la riviere qu'en plusieurs autres petites qui viennent
tomber dans icelle. Ces lieux ne sont habitez d'aucuns
sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le subject de leurs
guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au
profont des terres, afin de n'estre si tost surprins.
Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estandue
comme de 80 ou 100 lieues[260], où j'y vis quatre belles isles,
contenant 10, 12 & 15 lieues de long[261], qui autres fois ont
esté habitées par les sauvages, comme aussi la riviere des
Yroquois: mais elles ont esté abandonnées depuis qu'ils ont eu
guerre les uns contre les autres: aussi y a il plusieurs
rivieres qui viennent tomber dedans le lac, environnées de
190/338 nombre de beaux arbres, de mesmes especes nous avons en France,
avec force vignes plus belles qu'en aucun lieu que j'eusse veu:
force chastaigners, & n'en avois encores point veu que dessus
le bort de ce lac, où il y a grande abondance de poisson de
plusieurs especes: Entre autres y en a un, appelé des sauvages
du pays _Chaousarou_[262], qui est de plusieurs longueurs: mais
les plus grands contiennent, à ce que m'ont dict ces peuples, 8
à 10 pieds. J'en ay veu qui en contenoyent 5 qui estoient de la
grosseur de la cuisse, & avoient la teste grosse comme les deux
points, avec un bec de deux pieds & demy de long, & à double
rang de dents fort agues & dangereuses. Il a toute la forme du
corps tirant au brochet, mais il est armé d'escailles si fortes
qu'un coup de poignard ne les sçauroit percer, & de couleur de
gris argenté. Il a aussi l'extrémité du bec comme un cochon. Ce
poisson fait la guerre à tous les autres qui sont dans ces
lacs, & rivieres: & a une industrie merveilleuse, à ce que
m'ont asseuré ces peuples, qui est, quand il veut prendre
quelques oyseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui sont
sur les rives du lac en plusieurs endroits, & met le bec hors
l'eau sans se bouger: de façon que lors que les oiseaux
191/339 viennent se reposer sur le bec, pensans que ce soit un tronc de
bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient
entr'ouvert, ils les tire par les pieds soubs l'eau. Les
sauvages m'en donnèrent une teste, dont ils font grand estat,
disans que lors qu'ils ont mal à la teste, ils se seignent avec
les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur qui se passe
soudain.
[Note 260: Il était bien difficile de se faire ainsi, à première vue,
une idée exacte des dimensions d'un lac aussi étendu que celui de
Champlain. Aussi l'auteur lui donne-t-il presque trois fois la longueur
qu'il a réellement.]
[Note 261: Ces quatre îles sont sans doute celles de Contrecoeur (l'île
Longue et la Grande-Ile), l'île La Motte, et celle de Valcour. Elles ne
sont pas tout à fait aussi grandes que l'a cru notre auteur.]
[Note 262: Nous rapprocherons de cette description du Chaousarou celle
qu'en fait Sagard dans son Histoire du Canada (liv. ni, p. 765): «Au
lieu nommé par les Hurons Onthrandéen, & par nous le Cap de Victoire,...
je vis en la cabane d'un montagnais un certain poisson, que quelques-uns
appellent _Chaousarou_, gros comme un grand brochet. Il n'estoit qu'un
des médiocres, car il s'en voit de beaucoup plus grands, & qui ont
jusqu'à 8, 9 & 10 pieds, à ce qu'on dit. Il avoit un bec d'environ un
pied & demy de long, fait à peu prés comme celuy d'une becasse, sinon
qu'il a l'extrémité mousse & non si pointu, gros à proportion du corps.
Il a double rang de dens fort aiguës & dangereuses,... & la forme du
corps tirant au brochet, mais armé de très-fortes & dures escailles, de
couleur gris argenté, & difficile à percer.» D'après cette description,
ce poisson doit appartenir au genre des _Lépisostées_ de Lacépède. Mais
les individus décrits par les Ichtyologistes n'ont pas d'aussi grandes
proportions.]
Continuant nostre route dans ce lac du costé de l'Occident,
considérant le pays, je veis du costé de l'Orient de fort
hautes montagnes, où sur le sommet y avoit de la neige. Je
m'enquis aux sauvages si ces lieux estoient habitez, ils me
dirent que ouy, & que c'estoient Yroquois[263], & qu'en ces
lieux y avoit de belles vallées, & campagnes fertiles en bleds,
comme j'en ay mangé audit pays, avec infinité d'autres fruits:
& que le lac alloit proche des montagnes, qui pouvoient estre
esloignées de nous, à mon jugement, de vingt cinq[264] lieues.
J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins hautes que les
premières, horsmis qu'il n'y avoit point de neige. Les sauvages
me dirent que c'estoit où nous devions aller trouver leurs
ennemis, & qu'elles estoient fort peuplées & qu'il falloit
passer par un saut d'eau[265] que je vis depuis: & de là entrer
dans un autre lac[266] qui contient quelque 9 ou 10 lieues de
192/340 long, & qu'estant parvenus au bout d'iceluy, il falloit faire
quelque deux lieues de chemin par terre, & passer une
riviere[267], qui va tomber en la coste de Norembegue, tenant à
celle de la Floride[268], & qu'ils n'estoient que deux jours à
y aller avec leurs canots, comme je l'ay sçeu depuis par
quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort
particulièrement de tout ce qu'ils en avoyent cognoissance, par
le moien de quelques truchemens Algoumequins, qui sçavoient la
langue des Yroquois.
[Note 263: Si ce rapport des sauvages est exact, il faut croire que la
guerre entre les Mahingans et les Agniers, eut pour effet de rapprocher
ceux-ci des autres tribus iroquoises, et de les faire émigrer au côté
occidental du lac. Peut-être aussi les Montagnais qui accompagnaient
Champlain traitaient-ils d'iroquois les Mahingans eux-mêmes, qui alors
pouvaient être les alliés de la nation iroquoise: car le P. Jérôme
Lalemant, en parlant de ce qu'avaient été autrefois les Loups ou
Mahingans, dit (Rel. 1646, 3) i «Les Iroquois Annierronnons les ayans
domtez, ils se sont jettez de leur party.»]
[Note 264: L'édition de 1632 porte 15.]
[Note 265: Ticonderoga.]
[Note 266: Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George.]
[Note 267: La rivière Hudson.]
[Note 268: Il est probable que le manuscrit de l'auteur portait: «tirant
à celle de la Floride»; car Champlain ne devait pas ignorer qu'entre la
côte de Norembegue et la Floride, se trouvait la côte de la Virginie ou
les Virgines, comme il dit lui-même (Table de sa grande carte, édit.
1632).]
Or comme nous commençasmes à approcher à quelques deux ou trois
journées de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus
que la nuit, & le jour nous nous reposions, neantmoins ne
laissoient de faire tousjours leurs superstitions accoustumées
pour sçavoir ce qui leur pourroit succeder de leurs
entreprises; & souvent me venoient demander si j'avois songé, &
avois veu leurs ennemis: le leur disois que non: Neantmoins ne
laissois de leur donner du courage, & bonne esperance. La nuit
venue nous nous mismes en chemin jusques au lendemain, que nous
nous retirasmes dans le fort du bois, pour y passer le reste du
jour. Sur les dix ou onze heures, après m'estre quelque peu
proumené au tour de nostre logement, je fus me reposer, & en
dormant, je songay que je voyois les Yroquois nos ennemis,
dedans le lac, proche d'une montaigne, qui se noyoient à nostre
193/341 veue, & les voulans secourir, nos sauvages alliez me disoient
qu'il les falloit tous laisser mourir & qu'ils ne valoient
rien. Estant esveillé, ils ne faillirent comme à l'acoustumée
de me demander si j'avois songé quelque chose: je leur dis en
effect ce que j'avois veu en songe: Cela leur apporta une telle
créance qu'ils ne doutèrent plus de ce qui leur devoit advenir
pour leur bien.
Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canots pour
continuer nostre chemin, & comme nous allions fort doucement, &
sans mener bruit, le 29 du mois, nous fismes rencontre des
Yroquois sur les dix heures du soir au bout d'un cap [269] qui
advance dans le lac du costé de l'occident, lesquels venoient à
la guerre. Eux & nous commençasmes à jetter de grands cris,
chacun se parant de ses armes. Nous nous retirasmes vers l'eau,
& les Yroquois mirent pied à terre, & arrangèrent tous leurs
canots les uns contre les autres, & commencèrent à abbatre du
bois avec des meschantes haches qu'ils gaignent quelquesfois à
la guerre, & d'autres de pierre, & se barricadèrent fort bien.
[Note 269: Ce cap, ou cette pointe, qui s'avance dans le lac, non loin
de la décharge du lac George, comme l'indique la carte de 1632, nous
paraît correspondre à la pointe Saint-Frédéric (Crown point).]
Aussi les nostres tindrent toute la nuit leurs canots arrangez
les uns contre les autres attachez à des perches pour ne
s'esgarer, & combattre tous ensemble s'il en estoit de besoin;
& estions à la portée d'une flesche vers l'eau du costé de
leurs barricades. Et comme ils furent armez, & mis en ordre,
ils envoyerent deux canots separez de la trouppe, pour sçavoir
de leurs ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels
194/342 respondirent qu'ils ne desiroient autre chose: mais que pour
l'heure, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence, & qu'il falloit
attendre le jour pour se cognoistre: & qu'aussitost que le
soleil se leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui fut
accordé par les nostres: & en attendant toute la nuit se passa
en danses & chantons, tant d'un costé, que d'autre, avec une
infinité d'injures, & autres propos, comme, du peu de courage
qu'ils avoient, avec le peu d'effet & resistance contre leurs
armes, & que le jour venant, ils le sentiroyent à leur ruine.
Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils
verroient des effets d'armes que jamais ils n'avoient veu, &
tout plain d'autres discours, comme on a accoustumé à un siege
de ville. Après avoir bien chanté, dansé & parlementé les uns
aux autres, le jour venu, mes compagnons & moy estions
tousjours couverts, de peur que les ennemis ne nous veissent,
preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible, estans
toutesfois separez, chacun en un des canots des sauvages
montagnars. Après que nous fusmes armez d'armes légères, nous
prismes chacun une arquebuse & descendismes à terre. Je vey
sortir les ennemis de leur barricade, qui estoient prés de 200
hommes forts & robustes à les voir, qui venoient au petit pas
audevant de nous, avec une gravité & asseurance qui me contenta
fort à la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres aussi
alloient en mesme ordre & me dirent que ceux qui avoient trois
grands pannaches estoient les chefs, & qu'il n'y en avoit que
ces trois, & qu'on les recognoissoit à ces plumes, qui estoient
beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons, & que je
195/343 feisse ce que je pourrois pour les tuer. Je leur promis de
faire ce qui seroit de ma puissance, & que j'estois bien fasché
qu'ils ne me pouvoient bien entendre pour leur donner l'ordre &
façon d'attaquer leurs ennemis, & que indubitablement nous les
desferions tous; mais qu'il n'y avoit remède, que j'estois
tres-aise de leur monstrer le courage & bonne volonté qui
estoit en moy quand ferions au combat.
Aussitost que fusmes à terre, ils commencèrent à courir quelque
deux cens pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, &
n'avoient encores aperçeu mes compagnons, qui s'en allèrent
dans le bois avec quelques sauvages. Les nostres commencèrent à
m'appeller à grands cris: & pour me donner passage ils
s'ouvrirent en deux, & me mis à la teste, marchant quelque 20
pas devant, jusqu'à ce que je fusse à quelque 30 pas des
ennemis, où aussitost ils m'aperceurent, & firent alte en me
contemplant, & moy eux. Comme je les veis esbranler pour tirer
sur nous, je couchay mon arquebuse en joue, visay droit à un
des trois chefs, & de ce coup il en tomba deux par terre, & un
de leurs compagnons qui fut blessé, qui quelque temps après en
mourut. J'avois mis quatre balles dedans mon arquebuse. Comme
les nostres virent ce coup si favorable pour eux, ils
commencèrent à jetter de si grands cris qu'on n'eust pas ouy
tonner; & cependant les flesches ne manquoyent de costé &
d'autre. Les Yroquois furent fort estonnez, que si promptement
deux hommes avoyent esté tuez, bien qu'ils fussent armez
d'armes tissues de fil de cotton, & de bois à l'espreuve de
196/344 leurs flesches; Cela leur donna une grande apprehension. Comme
je rechargeois, l'un de mes compagnons tira un coup de dedans
le bois, qui les estonna derechef de telle façon, voyant leurs
chefs morts, qu'ils perdirent courage, & se mirent en fuite, &
abandonnèrent le champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le
profond des bois, où les poursuivans, j'en fis demeurer encores
d'autres. Nos sauvages en tuèrent aussi plusieurs, & en
prindrent 10 ou 12 prisonniers: Le reste se sauva avec les
blessez. Il y en eut des nostres 15 ou 16 de blessez de coups
de flesches, qui furent promptement guéris.
Après que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent à prendre
force bled d'Inde, & les farines des ennemis, & de leurs armes,
qu'ils avoient laissées pour mieux courir. Après avoir fait
bonne chère, dansé & chanté, trois heures après nous en
retournasmes avec les prisonniers. Ce lieu où se fit ceste
charge est par les 43 degrez & quelques minutes [270] de
latitude, & fut nommé le lac de Champlain.
[Note 270: La décharge du lac George est environ à 44°.]