CHAPITRE VIII.

Le lendemain [243] nous partismes tous ensemble, pour aller à

nostre habitation, où ils se resjouirent quelques 5 ou 6 jours,

qui se passerent en dances & festins, pour le desir qu'ils

avoient que nous fussions à la guerre.

[Note 243: Probablement le 22 de juin.]

Le Pont vint aussitost de Tadoussac avec deux petites barques

plaines d'hommes, suivant une lettre où je le priois de venir

le plus promptement qu'il luy seroit possible.

Les sauvages le voyant arriver se resjouirent encores plus que

devant, d'autant que je leur dis qu'il me donnoit de ses gens

pour les assister, & que peut estre nous yrions ensemble.

Le 28 du mois [244] nous esquipasmes des barques pour assister

ces sauvages: le Pont se mit dans l'une & moy dans l'autre, &

partismes tous ensemble. Le premier Juin[245] arrivasmes à

saincte Croix, distant de Quebecq de 15 lieues, où estant, nous

advisames ensemble, le Pont & moy, que pour certaines

considerations je m'en yrois avec les sauvages, & luy à nostre

habitation & à Tadoussac. La resolution estant prise,

j'embarqué dans ma chalouppe tout ce qui estoit necessaire avec

neuf hommes, des Marais, & la Routte nostre pilotte, & moy.

[Note 244: Le 28 de juin.]

[Note 245: Le premier juillet.]

179/327 Je party de saincte Croix, le de Juin[246] avec tous les

sauvages, & passames par les trois rivieres, qui est un fort

beau pays, remply de quantité de beaux arbres. De ce lieu à

saincte Croix y a 15 lieues. A l'entrée d'icelle riviere y a

six isles, trois desquelles sont fort petites, & les autres de

quelque 15 à 1600. pas de long, qui sont fort plaisantes à

voir. Et proches du lac sainct Pierre[247], faisant quelque

deux lieues dans la riviere[248] y a un petit saut d'eau, qui

n'est pas beaucoup dificile à passer. Ce lieu est par la

hauteur de 46 degrez quelques minuttes moins de latitude. Les

sauvages du pays nous donnèrent à entendre, qu'à quelques

journées il y a un lac par où passe la riviere, qui a dix

journées, & puis on passe quelques sauts, & après encore trois

ou quatre autres lacs de 5 ou 6 journées: & estans parvenus au

bout, ils font 4 ou 5 lieues par terre, & entrent de rechef

dans un autre lac [249], ou le Sacqué [250] prend la meilleure

part de sa source. Les sauvages viennent dudit lac à Tadoussac.

Les trois rivieres vont 40 journées des sauvages: & disent

qu'au bout d'icelle riviere il y a des peuples [251] qui sont

grands chasseurs, n'ayans de demeure arrestée, & qu'ils voyent

la mer du Nort en moins de six journées. Ce peu de terre que

180/238 j'ay veu est sablonneuse, assez eslevée en costaux, chargée de

quantité de pins & sapins, sur le bort de la riviere, mais

entrant dans la terre quelque quart de lieue, les bois y sont

tresbeaux & clairs, & le pays uny.

[Note 246: Le 3 juillet.]

[Note 247: C'est la première fois qu'on trouve le nom de Saint-Pierre

donné à ce lac. En 1603, Champlain y entra le jour de la Saint-Pierre,

29 juin, et c'est là probablement l'origine de ce nom. Thévet et

Wytfliet l'appellent lac d'Angoulême.]

[Note 248: Dans le Saint-Maurice. (Voir le Voyage de 1603, p. 31.)]

[Note 249: Le lac Saint-Jean.]

[Note 250: Sagné, pour Saguenay.]

[Note 251: Probablement les _Atticamègues_ ou Poissons-Blancs, qui

étaient en effet plus chasseurs que guerriers, et qui avaient des

rapports avec cinq ou six nations situées encore plus au nord qu'eux.

(Voir Relat. 1641, p. 32, éd. 1858.)]

Continuant nostre routte jusques à l'entrée du lac sainct

Pierre, qui est un pays fort plaisant & uny, & traversant le

lac à 2, 3, & 4 brasses d'eau, lequel peut contenir de long

quelque 8 lieues, & de large 4. Du costé du Nort nous vismes

une riviere qui est fort aggreable, qui va dans les terres

quelques 20 lieues, & l'ay nommée saincte Suzanne[252]: & du

costé du Su, il y en a deux, l'une appelée la riviere du

Pont[253],& l'autre de Gennes[254], qui sont tresbelles & en

beau & bon pays. L'eau est presque dormante dans le lac, qui

est fort poissonneux. Du costé du Nort, il parroist des terres

à quelque douze ou quinze lieues du lac, qui sont un peu

montueuses. L'ayant traversé, nous passames par un grand nombre

d'isles, qui sont de plusieurs grandeurs, où il y a quantité de

noyers & vignes, & de belles prayries avec force gibier &

animaux sauvages, qui vont de la grand terre ausdites isles. La

pescherie du poisson y est plus abondante qu'en aucun autre

lieu de la riviere qu'eussions veu. De ces isles fusmes à

l'entrée de la riviere des Yroquois, où nous sejournasmes deux

jours & nous rafraichismes de bonnes venaisons, oiseaux, &

181/329 poissons, que nous donnoient les sauvages, & où il s'esmeut

entre eux quelque différent sur le subject de la guerre, qui

fut occasion qu'il n'y en eut qu'une partie qui se resolurent

de venir avec moy, & les autres s'en retournèrent en leur pays

avec leurs femmes & marchandises qu'ils avoient traictées.

[Note 252: Elle porte maintenant le nom de rivière du Loup.]

[Note 253: La rivière de Nicolet (voir la grande carte de 1612). Il est

probable que c'est par inadvertance que l'auteur l'indique sous le nom

de rivière du Gast, dans la grande carte de l'édition de 1632; puisque,

dans le texte, il reproduit le même passage en y laissant le nom de Du

Pont. Il est possible aussi que le graveur ait mis sur cette rivière le

chiffre que l'auteur destinait à la rivière dont il parle ci-dessus, p.

61, et à laquelle il avait donné le nom de Du Gast ou Du Gua.]

[Note 254: Probablement, la rivière d'Yamaska.]

Partant de ceste entrée de riviere (qui a quelque 4. à 500. pas

de large, & qui est fort belle, courant au Su) nous arrivasmes

à un lieu qui est par la hauteur de 45 degrez[255] de latitude

à 22 ou 23 lieues des trois rivieres. Toute ceste riviere

depuis son entrée jusques au premier saut, où il y a 15 lieues,

est fort platte & environnée de bois, comme sont tous les

autres lieux cy dessus nommez, & des mesmes especes. Il y a 9

ou 10 belles isles jusques au premier saut des Yroquois,

lesquelles tiennent quelque lieue, ou lieue & demie, remplies

de quantité de chesnes & noyers. La riviere tient en des

endroits prés de demie lieue de large, qui est fort

poissonneuse. Nous ne trouvasmes point moins de 4 pieds d'eau.

L'entrée du saut est une manière de lac[256], où l'eau descend,

qui contient quelque trois lieues de circuit, & y a quelques

prairies où il n'y habite aucuns sauvages, pour le subject des

guerres. Il y a fort peu d'eau au saut qui court d'une grande

vistesse, & quantité de rochers & cailloux, qui font que les

sauvages ne les peuvent surmonter par eau: mais au retour ils

les descendent fort bien. Tout cedict pays est fort uny, remply

de forests, vignes & noyers. Aucuns Chrestiens n'estoient

182/330 encores parvenus jusques en cedit lieu, que nous, qui eusmes

assez de peine à monter la riviere à la rame.

[Note 255: Les rapides de Chambly sont à environ 45° 30' de latitude.]

[Note 256: Le bassin de Chambly.]

Aussitost que nous fusmes arrivez au saut, des Marais, la

Routte & moy, & cinq hommes fusmes à terre, voir si nous

pourrions passer ce lieu, & fismes quelque lieue & demie sans

en voir aucune apparence, sinon une eau courante d'une

grandissime roideur, où d'un costé & d'autre y avoit quantité

de pierres, qui sont fort dangereuses & avec peu d'eau. Le saut

peut contenir quelque 600 pas de large. Et voyant qu'il estoit

impossible coupper les bois & faire un chemin avec si peu

d'hommes que j'avois, je me resolus avec le conseil d'un

chacun, de faire autre chose que ce que nous nous estions

promis, d'autant que les sauvages m'avoient asseuré que les

chemins estoient aisez: mais nous trouvasmes le contraire,

comme j'ay dit cy dessus, qui fut l'occasion que nous en

retournasmes en nostre chalouppe, où j'avois laissé quelques

hommes pour la garder & donner à entendre aux sauvages quand

ils seroient arrivez, que nous estions allez descouvrir le long

du dit saut.

Après avoir veu ce que desirions de ce lieu, en nous en

retournant nous fismes rencontre de quelques sauvages, qui

venoient pour descouvrir comme nous avions fait, qui nous

dirent que tous leurs compagnons estoient arrivez à nostre

chalouppe où nous les trouvasmes fort contans & satisfaits de

ce que nous allions de la façon sans guide, sinon que par le

raport de ce que plusieurs fois ils nous avoient fait.

183/331 Estant de retour, & voyant le peu d'apparence qu'il y avoit de

passer le saut avec nostre chalouppe, cela m'affligea, & me

donna beaucoup de desplaisir, de m'en retourner sans avoir veu

un grandicime lac, remply de belles isles, & quantité de beau

pays, qui borne le lac, où habitent leurs ennemis, comme ils me

l'avoient figuré. Après avoir bien pensé en moy mesme, je me

resolus d'y aller pour accomplir ma promesse, & le desir que

j'avois: & m'embarquay avec les sauvages dans leurs canots, &

prins avec moy deux hommes de bonne volonté. Après avoir

proposé mon dessein à des Marais, & autres de la chalouppe, je

priay ledit des Marais de s'en retourner en nostre habitation

avec le reste de nos gens soubs l'esperance qu'en brief, avec

la grâce de Dieu, je les reverrois.

Aussitost je fus parler aux Capitaines des sauvages & leur

donnay à entendre comme ils nous avoient dit le contraire de ce

que j'avois veu au saut, sçavoir, qu'il estoit hors nostre

puissance d'y pouvoir passer avec la chalouppe: toutesfois que

cela ne m'empecheroit de les assister comme je leur avois

promis. Ceste nouvelle les attrista fort & voulurent prendre

une autre resolution: mais je leur dis & les y sollicitay,

qu'ils eussent à continuer leurs premier dessin, & que moy

troisieme, je m'en irois à la guerre avec eux dans leurs canots

pour leur monstrer que quant à moy je ne voulois manquer de

parole en leur, endroit, bien que fusse seul, & que pour lors

je ne voulois forcer personne de mes compagnons de s'embarquer,

sinon ceux qui en auroient la volonté, dont j'en avois trouvé

deux, que je menerois avec moy.

184/332 Ils furent fort contens de ce que je leur dis, & d'entendre la

resolution que j'avois, me promettant tousjours de me faire

voir choses belles.

_Partement du saut de la riviere des Yroquois. Description d'un

grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes audict

lac, & de la façon & conduite qu'ils usent en allant attacquer

les Yroquois._

Oeuvres de Champlain · 第 89 / 415 题