Et pour cest effect je partis le 18 dudit mois, où la riviere
commence à s'eslargir, quelque fois d'une lieue & lieue & demie
en tels endroits. Le pays va de plus en plus en embellisant. Ce
sont costaux en partie le long de la riviere & terres unies
sans rochers que fort peu. Pour la riviere elle est dangereuse
en beaucoup d'endroits, à cause des bancs & rochers qui sont
dedans, & n'y fait pas bon naviger, si ce n'est la sonde à la
main. La riviere est fort abondante en plusieurs sortes de
poisson, tant de ceux qu'avons pardeça, comme d'autres que
n'avons pas. Le pays est tout couvert de grandes & hautes
forests des mesmes sortes qu'avons vers nostre habitation. Il y
a aussi plusieurs vignes & noyers qui sont sur le bort de la
riviere, & quantité de petits ruisseaux & rivieres, qui ne sont
navigables qu'avec des canaux. Nous passames proche de la
pointe Ste. Croix, où beaucoup tiennent (comme j'ay dit
ailleurs) estre la demeure où yverna Jacques Quartier. Ceste
pointe est de sable, qui advance quelque peu dans la riviere, à
l'ouvert du Norouest, qui bat dessus. Il y a quelques prayries,
mais elles sont innondées des eaues à toutes les fois que vient
la plaine mer, qui pert de prés de deux brasses & demie. Ce
passage est fort dangereux à passer pour quantité de rochers
175/323 qui sont au travers de la riviere, bien qu'il y aye bon
achenal, lequel est fort tortu, où la riviere court comme un
ras, & faut bien prendre le temps à propos pour le passer. Ce
lieu a tenu beaucoup de gens en erreur, qui croyoient ne le
pouvoir passer que de plaine mer, pour n'y avoir aucun achenal:
maintenant nous avons trouvé le contraire: car pour descendre
du haut en bas, on le peut de basse mer: mais de monter, il
seroit mal-aisé, si ce n'estoit avec un grand vent, à cause du
grand courant d'eau, & faut par necessité attendre un tiers de
flot pour le passer, où il y a dedans le courant 6, 8, 10, 12,
15 brasses d'eau en l'achenal.
Continuant nostre chemin, nous fusmes à une riviere qui est
fort aggreable, distante du lieu de saincte Croix, de neuf
lieues, & de Quebecq, 24 & l'avons nommée la riviere saincte
Marie [240]. Toute ceste riviere [241] depuis saincte Croix est
fort plaisante & aggreable.
[Note 240: Aujourd'hui rivière Sainte-Anne de La Pérade. Elle est à
environ neuf lieues de l'église actuelle de Sainte-Croix, et à une
vingtaine de lieues de Québec.]
[Note 241: Le fleuve Saint-Laurent,]
Continuant nostre routte, je fis rencontre de quelques deux ou
trois cens sauvages, qui estoient cabannez proche d'une petite
isle, appelée S. Esloy[242], distant de S. Marie d'une lieue &
demie, & là les fusmes recognoistre, & trouvasmes que c'estoit
des nations de sauvages appelez Ochateguins & Algoumequins qui
venoient à Quebecq, pour nous assister aux descouvertures du
pays des Yroquois, contre lesquels ils ont guerre mortelle,
n'espargnant aucune chose qui toit à eux.
[Note 242: Voir le Voyage de 1603, p. 29.]
176/324 Après les avoir recogneus, je fus à terre pour les voir, &
m'enquis qui estoit leur chef: Ils me dirent qu'il y en avoit
deux, l'un appelé Yroquet & l'autre Ochasteguin qu'ils me
montrèrent: & fus en leur cabanne, où ils me firent bonne
réception, selon leur coustume.
Je commençay à leur faire entendre le subjet de mon voyage,
dont ils furent fort resjouis: & après plusieurs discours je me
retiray: & quelque temps après ils vindrent à ma chalouppe, où
ils me firent present de quelque pelleterie, en me monstrant
plusieurs signes de resjouissance: & de là s'en retournèrent à
terre.
Le lendemain les deux chefs s'en vindrent me trouver, où ils
furent une espace de temps sans dire mot, en songeant &
petunant tousjours. Après avoir bien pensé, ils commencèrent à
haranguer hautement à tous leurs compagnons, qui estoient sur
le bort du rivage avec leurs armes en la main, escoutans fort
ententivement ce que leurs chefs leur disoient, sçavoir.
Qu'il y avoit prés de dix lunes, ainsi qu'ils comptent, que le
fils d'Yroquet m'avoit veu, & que je luy avois fait bonne
réception, & déclaré que le Pont & moy desirions les assister
contre leurs ennemis, avec lesquels ils avoient, dés longtemps,
la guerre, pour beaucoup de cruautés qu'ils avoient exercées
contre leur nation, soubs prétexte d'amitié: Et qu'ayant
tousjours depuis desiré la vengeance, ils avoient solicité tous
les sauvages que je voyois sur le bort de la riviere, de venir
à nous, pour faire alliance avec nous, & qu'ils n'avoient
177/325 jamais veu de Chrestiens, ce qui les avoit aussi meus de nous
venir voir: & que d'eux & de leurs compagnons j'en ferois tout
ainsi que je voudrois; & qu'ils n'avoient point d'enfans avec
eux, mais gens qui sçavoient faire la guerre, & plains de
courage, sçachans le pays & les rivieres qui sont au pays des
Yroquois; & que maintenant ils me prioyent de retourner en
nostre habitation, pour voir nos maisons, & que trois jours
après nous retournerions à la guerre tous ensemble, & que pour
signe de grande amitié & resjouissance je feisse tirer des
mousquets & arquebuses, & qu'ils seroient fort satisfaits: ce
que je fis. Ils jetterent de grands cris avec estonnement, &
principalement ceux qui jamais n'en avoient ouy ny veus.
Après les avoir ouis, je leur fis responce, Que pour leur
plaire, je desirois bien m'en retourner à nostre habitation
pour leur donner plus de contentement, & qu'ils pouvoient juger
que je n'avois autre intention que d'aller faire la guerre, ne
portant avec nous que des armes, & non des marchandises pour
traicter, comme on leur avoit donné à entendre, & que mon desir
n'estoit que d'accomplir ce que je leur avois promis: & si
j'eusse sceu qu'on leur eut raporté quelque chose de mal, que
je tenois ceux là pour ennemis plus que les leur mesme. Ils me
dirent qu'ils n'en croioyent rien, & que jamais ils n'en
avoient ouy parler; neantmoins c'estoit le contraire: car il y
avoit eu quelques sauvages qui le dirent au nostres: Je me
contentay, attendant l'occasion de leur pouvoir montrer par
effect autre chose qu'ils n'eussent peu esperer de moy.
178/326 _Retour à Quebecq, et depuis continuation avec les sauvages
jusques au saut de la riviere des Yroquois.