Les maladies de la terre commencèrent à prendre fort tart, qui
fut en Fevrier jusqu'à la my Avril. Il en fut frappé 18 & en
mourut dix, & cinq autres de la disenterie. Je fis faire
ouverture de quelques uns, pour voir s'ils estoient offencez
comme ceux que j'avois veus és autres habitations: on trouva le
mesme. Quelque temps après nostre Chirurgien [238] mourut. Tout
cela nous donna beaucoup de desplaisir, pour la peine que nous
avions à penser les malades. Cy dessus J'ay descript la forme
de ces maladies.
[Note 238: Il s'appelait Bonnerme (voir, ci-dessus, p. 153).]
171/319 Or je tiens qu'elles ne proviennent que de manger trop de
salures & légumes, qui eschaufent le sang, & gastent les
parties intérieures. L'yver aussi en est en partie cause, qui
reserre la chaleur naturelle qui cause plus grande corruption
de sang: Et aussi la terre quand elle est ouverte il en sort de
certaines vapeurs qui y sont encloses lesquelles infectent
l'air: ce que l'on a veu par expérience en ceux qui ont esté
aux autres habitations après la première année que le soleil
eut donné sur ce qui estoit deserté, tant de nostre logement
qu'autres lieux, où l'air y estoit beaucoup meilleur & les
maladies non si aspres comme devant. Pour ce qui est du pays,
il est beau & plaisant, & apporte toutes sortes de grains &
grennes à maturité, y ayant de toutes les especes d'arbres que
nous avons en nos forests par deçà, & quantité de fruits, bien
qu'ils soient sauvages pour n'estre cultivez: comme Noyers,
Serisiers, Pruniers, Vignes, Framboises, Fraizes, Groiselles
verdes & rouges, & plusieurs autres petits fruits qui y sont
assez bons. Aussi y a il plusieurs sortes de bonnes herbes &
racines. La pesche de poisson y est en abondance dans les
rivieres, où il y a quantité de prairies & gibier, qui est en
nombre infiny. Depuis le mois d'Avril jusques au 13 de Décembre
l'air y est si sain & bon, qu'on ne sent en soy aucune mauvaise
disposition: Mais Janvier Fevrier & Mars sont dangereux pour
les maladies qui prennent plustost en ce temps qu'en esté, pour
les raisons cy dessus dittes: Car pour le traitement, tous ceux
qui estoient avec moy estoient bien vestus, & couchez dans de
172/320 bons licts, & bien chauffez & nourris, s'entend des viandes
salées que nous avions, qui à mon opinion les offensoient
beaucoup, comme j'ay dict cy dessus: & à ce que j'ay veu, la
maladie s'attacque aussi bien à un qui se tient délicatement, &
qui aura bien soin de soy, comme à celuy qui fera le plus
miserable. Nous croiyons au commencement qu'il n'y eust que les
gens de travail qui fussent prins de ces maladies: mais nous
avons veu le contraire. Ceux qui navigent aux Indes Orientalles
& plusieurs autres régions, comme vers l'Allemaigne &
l'Angleterre, en sont aussi bien frappez qu'en la nouvelle
France. Depuis quelque temps en ça les Flamans en estans
attacquez en leurs voyages des Indes, ont trouvé un remède fort
singulier contre ceste maladie, qui nous pourroit bien servir:
mais nous n'en avons point la cognoissance pour ne l'avoir
recherché. Toutesfois je tiens pour asseuré qu'ayant de bon
pain & viandes fraîches, qu'on n'y feroit point subject.
Le 8 d'Avril les neges estoient toutes fondues, & neantmoins
l'air estoit encores assez froit jusques en Avril[239], que les
arbres commencent à jetter leurs fueilles.
[Note 239: En mai. L'auteur corrige lui-même dans l'édition de 1632.]
Quelques uns de ceux qui estoient malades du mal de la terre,
furent guéris venant le printemps, qui en est le temps de
guerison. J'avois un sauvage du pays qui yverna avec moy, qui
fut atteint de ce mal, pour avoir changé sa nourriture en
salée, lequel en mourut: Ce qui montre evidemment que les
saleures ne valent rien, & y sont du tout contraires.
173/321 Le 5 Juin arriva une chalouppe à nostre habitation, où estoit
le sieur des Marais, gendre du Pont-gravé, qui nous aportoit
nouvelles que son beau père estoit arrivé à Tadoussac le 28 de
May. Ceste nouvelle m'apporta beaucoup de contentement pour le
soulagement que nous en esperions avoir. Il ne restoit plus que
huit de 28 que nous estions, encores la moitié de ce qui
restoit esttoit mal disposée.
Le 7 de Juin je party de Quebecq, pour aller à Tadoussac
communiquer quelques affaires, & priay le sieur des Marais de
demeurer en ma place jusques à mon retour: ce qu'il fit.
Aussitost que j'y fus arrivé le Pont-gravé & moy discourusmes
ensemble sur le subject de quelques descouvertures que je
devois faire dans les terres, où les sauvages m'avoient promis
de nous guider. Nous resolusmes que j'y irois dans une
chalouppe avec vingt hommes, & que Pont-gravé demeureroit à
Tadoussac pour donner ordre aux affaires de nostre habitation,
ainsi qu'il avoit esté resolu, il fut fait & y yverna: d'autant
que je devois m'en retourner en France selon le commandement du
sieur de Mons, qui me l'avoit escrit, pour le rendre certain
des choses que je pouvois avoir faites, & des descouvertures
dudit pays. Après avoir prins ceste resolution je party
aussitost de Tadoussac, & m'en retournay à Quebecq, où je fis
accommoder une chalouppe de tout ce qui estoit necessaire pour
faire les descouvertures du pays des Yroquois, où je devois
aller avec les Montagnets nos alliez.
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_Partement de Quebecq jusques à l'isle saincte Esloy, & de la
rencontre que j'y fis des sauvages Algomequins & Ochataiguins._