Le premier Octobre, je fis semer du bled, & au 15 du seigle.
Le 3 du mois il fit quelques gelées blanches, & les feuilles
des arbres commencèrent à tomber au 15.
Le 24 du mois, je fis planter des vignes du pays, qui vindrent
fort belles: Mais après que je fus party de l'habitation pour
venir en France, on les gasta toutes, sans en avoir eu soing,
qui m'affligea beaucoup à mon retour.
Le 18 de Novembre tomba quantité de neges, mais elles ne
durèrent que deux jours sur la terre, & fit en ce temps un
grand coup de vent. Il mourut en ce mois un matelot & nostre
serrurier[233], de la dissenterie, comme firent plusieurs
sauvages à force de manger des anguilles mal cuites, selon mon
advis.
[Note 233: Antoine Natel (voir ci-dessus, p. 150).]
Le 5 Fevrier il negea fort, & fit un grand vent qui dura deux
jours.
Le 20 du mois il apparut à nous quelques sauvages qui estoient
de dela la riviere, qui crioyent que nous les allassions
167/315 secourir, mais il estoit hors de nostre puissance, à cause de
la riviere qui charioit un grand nombre de glaces, car la faim
pressoit si fort ces pauvres miserables, que ne sçachans que
faire, ils se resolurent de mourir, hommes, femmes, & enfans,
ou de passer la riviere, pour l'esperance qu'ils avoient que
je les assisterois en leur extresme necessité. Ayant donc
prins ceste resolution, les hommes & les femmes prindrent leurs
enfans, & se mirent en leurs canaux, pensant gaigner nostre
coste par une ouverture de glaces que le vent avoit faitte:
mais ils ne furent sitost au milieu de la riviere, que leurs
canaux furent prins & brisez entre les glaces en mille pièces.
Ils firent si bien qu'ils se jetterent avec leurs enfans que
les femmes portoient sur leur dos, dessus un grand glaçon.
Comme ils estoient là dessus, on les entendoit crier, tant que
c'estoit grand pitié, n'esperans pas moins que de mourir: Mais
l'heur en voulut tant à ces pauvres miserables, qu'une grande
glace vint choquer par le costé de celle où ils estoient, si
rudement qu'elle les jetta à terre. Eux voyant ce coup si
favorable furent à terre avec autant de joye que jamais ils en
receurent, quelque grande famine qu'ils eussent eu. Ils s'en
vindrent à nostre habitation si maigres & deffaits, qu'ils
sembloyent des anathomies, la pluspart ne pouvans se
soubstenir. Je m'estonnay de les voir, & de la façon qu'ils
avoient passé, veu qu'ils estoient si foibles & debilles. Je
leur fis donner du pain & des feves. Ils n'eurent pas la
patience qu'elles fussent cuites pour les manger. Je leur
pretay aussi quelques escorces d'arbres, que d'autres sauvages
168/316 m'avoient donné pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se
cabannoient, ils adviserent une charongne qu'il y avoit prés de
deux mois que j'avois fait jetter pour attirer des regnards,
dont nous en prenions de noirs & roux, comme ceux de France,
mais beaucoup plus chargez de poil. Ceste charongne estoit une
truye & un chien qui avoient enduré toutes les rigueurs du
temps chaut & froit. Quand le temps s'adoulcissoit, elles puoit
si fort que l'on ne pouvoit durer auprès: neantmoins ils ne
laisserent de la prendre & emporter en leur cabanne, où
aussitost ils la devorerent à demy cuite, & jamais viande ne
leur sembla de meilleur goust. J'envoyay deux ou trois hommes
les advertir qu'ils n'en mengeassent point s'ils ne vouloient
mourir: comme ils approchèrent de leur cabanne, ils sentirent
une telle puanteur de ceste charongne à demy eschauffée, dont
ils avoient chacun une pièce en la main, qu'ils pencerent
rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arresterent gueres. Ces
pauvres miserables acheverent leur festin. Je ne laissay
pourtant de les accommoder selon ma puissance, mais c'estoit
peu pour la quantité qu'ils estoient: & dans un mois ils
eussent bien mangé tous nos vivres, s'ils les eussent eu en
leur pouvoir, tant ils sont gloutons: Car quand ils en ont, ils
ne mettent rien en reserve, & en font chère entière jour &
nuit, puis après ils meurent de faim. Ils firent encore une
autre chose aussi miserable que la première. J'avois fait
mettre une chienne au haut d'un arbre, qui servoit d'appas aux
martres & oiseaux de proye, où je prenois plaisir, d'autant
qu'ordinairement ceste charongne en estoit assaillie: Ces
169/317 sauvages furent à l'arbre & ne pouvans monter dessus à cause de
leur foiblesse, ils l'abbatirent, & aussitost enleverent le
chien, où il n'y avoit que la peau & les os, & la teste puante
& infaicte, qui fut incontinent devoré.
Voila le plaisir qu'ils ont le plus souvent en yver: Car en
esté ils ont assez de quoy se maintenir & faire des provisions,
pour n'estre assaillis de ces extresmes necessitez, les
rivieres abbondantes en poisson & chasse d'oiseaux & austres
bestes sauvages. La terre est fort propre & bonne au labourage,
s'ils vouloient prendre la peine d'y semer des bleds d'Inde,
comme font tous leurs voisins Algommequins, Ochastaiguins[234]
& Yroquois, qui ne sont attaquez d'un si cruel assaut de famine
pour y sçavoir remédier par le soin & prevoyance qu'ils ont,
qui fait qu'ils vivent heureusement au pris de ces Montaignets,
Canadiens [235] & Souriquois qui sont le long des costes de la
mer. Voila la pluspart de leur vie miserable. Les neiges & les
glaces y sont trois mois sur la terre, qui est depuis le mois
de Janvier jusques vers le huictiesme d'Avril, qu'elles sont
presque toutes fondues: Et au plus à la fin dudict mois il ne
s'en voit que rarement au lieu de nostre habitation. C'est
chose estrange, que tant de neiges & glaces qu'il y a espoisses
de deux à trois brasses sur la riviere soient en moins de 12
jours toutes fondues. Depuis Tadoussac jusques à Gaspé, cap
170/318 Breton, isle de terre neufve & grand baye, les glaces & neges y
sont encores en la pluspart des endroits jusques à la fin de
May: auquel temps toute l'entrée de la grande riviere est
scelée de glaces: mais à Quebecq il n'y en a point: qui montre
une estrange différence pour 120 lieues de chemin en
longitude[236]: car l'entrée de la riviere est par les 49, 50 &
51 degré de latitude, & nostre habitation par les 46. & deux
tiers [237].
[Note 234: C'est ainsi que Champlain a d'abord appelé les Hurons, du nom
d'Ochateguin, l'un de leurs chefs.]
[Note 235: A cette époque on comprenait sous le nom de _Canadiens_ les
sauvages qui demeuraient plus bas que le Saguenay, sur les bords de la
_grande rivière de Canada_. «Au costé gauche de ce fleuve» (du
Saguenay), dit Laët, «commence la province des Sauvages appelles
vulgairement _Canadiens_.» (Description des Indes Occidentales, liv. II,
ch. VIII.)]
[Note 236: Champlain n'ignorait pas que c'est surtout la différence de
latitude qui fait la différence des climats; mais ce qui paraît le
surprendre, c'est que, à une si petite distance dans le fleuve, il y ait
une si grande différence de température, lorsque la latitude ne diffère
que de trois ou quatre degrés.]
[Note 237: D'après le capitaine Bayfield, la latitude de Québec est de
46° 49' 8", au bastion de l'Observatoire.]
_Maladies de la terre, à Quebecq. Le suject de l'yvernement.
Description dudit lieu. Arrivée du sieur des Marais gendre de
Pont-gravé, audit Quebecq._