303a

[Illustration: Abitation de Quebecq]

A Le magazin.

B Colombier.

C Corps de logis où sont nos armes, & pour loger les ouvriers.

D Autre corps de logis pour les ouvriers.

E Cadran.

F Autre corps de logis où est la forge, & artisans logés.

G Galleries tout au tour des logemens.

H Logis du sieur de Champlain.

I La porte de l'habitation, où il y a pont-levis.

L Promenoir autour de l'habitation contenant 10 pieds de large jusques

sur le bort du fossé.

M Fossés tout autour de l'habitation.

N Plattes formes, en façon de tenailles pour mettre le canon.

O Jardin du sieur de Champlain.

P La cuisine.

Q Place devant l'habitation sur le bort de la riviere.

R La grande riviere de sainct Lorens.

Et pour monstrer encore que ce lieu que maintenant on appelle

saincte Croix n'est le lieu où yverna Jaques Quartier, comme la

pluspart estiment, voicy ce qu'il en dit en des descouvertures,

extrait de son histoire, asçavoir, Qu'il arriva à l'isle aux

Coudres le 5 Decembre[224] en l'an 1535. qu'il appella de ce

nom pour y en avoir, auquel lieu y a grand courant de marée, &

dit qu'elle contient 3 lieues de long, mais quand on contera

lieue & demie c'est beaucoup [225].

[Note 224: Le 6 septembre. (Voir le second Voyage de Cartier.)]

[Note 225: L'île aux Coudres a deux lieues de long, et une lieue de

large.]

Et le 7 du mois jour de nostre dame [226], il partit d'icelle

pour aller à mont le fleuve, où il vit 14 isles distantes de

l'isle aux Coudres de 7 à 8 lieues du Su. En ce compte il

s'esgare un peu, car il n'y en a pas plus de trois [227]: & dit

que le lieu où sont les isles susd. est le commencement de la

159/307 terre ou province de Canada, & qu'il arriva à une isle de 10

lieues de long & cinq de large, où il se fait grande pescherie

de poisson, comme de fait elle est fort abondante,

principalement en Esturgeon: mais de ce qui est de sa longueur

elle n'a pas plus de six lieues & deux de large, chose

maintenant assez cogneue. Il dit aussi qu'il mouilla l'ancre

entre icelle isle & la terre du Nort, qui est le plus petit

passage & dangereux, & là mit deux sauvages à terre qu'il avoit

amenez en France, & qu'après avoir arresté en ce lieu quelque

temps avec les peuples du pays il fit admener ses barques, &

passa outre à mont ledict fleuve avec le flot pour cercher

havre & lieu de seureté pour mettre les navires, & qu'ils

furent outre le fleuve costoyant ladite isle contenant 10

lieues comme il met, où au bout ils trouverent un affour d'eau

fort beau & plaisant, auquel y a une petite riviere & havre de

barre, qu'ils trouverent fort propre pour mettre leurs

vaisseaux à couvert, & le nommèrent saincte Croix [228], pour y

estre arrivez ce jour là lequel lieu s'appeloit au temps, &

voyage dudit Quartier Stadaca[229], que maintenant nous

appelons Quebecq, & qu'après qu'il eust recogneu ce lieu, il

retourna quérir ses vaisseaux pour y yverner.

[Note 226: Champlain cite ici fidèlement; mais le 7 de septembre était,

comme aujourd'hui, la veille, et non le jour, de la Nativité de

Notre-Dame. Aussi Ramusio met-il: _la vigilia della Madona_; et Hakluyt:

_being our Ladies even_.]

[Note 227: L'auteur eût mieux fait, ce semble, de ne pas reprendre ici

le capitaine malouin, qui, au fond, est plus exact que lui. Il est bien

vrai que ces quatorze îles sont environ trois lieues plus haut, dans le

fleuve, que ne l'est l'île aux Coudres; mais celle-ci est

très-rapprochée de la côte du nord; tandis que les autres sont du côté

du sud. En sorte que, de l'île aux Coudres au point le plus rapproché de

l'île aux Oies, il n'y a guère moins de cinq lieues; et même, pour

entrer dans cet archipel, qui ne commence sensiblement qu'au haut de

l'île aux Grues, il faut faire pour le moins sept ou huit lieues en

ligne droite.]

[Note 228: Voir la note 3 de la page 156.]

[Note 229: Stadaconé (Second Voyage de Cartier).]

Or est il donc à juger que de l'isle aux Coudres jusques à

l'isle d'Orléans, il n'y a que 5 lieues, au bout de laquelle

vers l'Occidant la riviere est fort spacieuse, & n'y a audit

160/308 affour, comme l'appelle Quartier, aucune riviere que celle

qu'il nomma saincte Croix, distante de l'isle d'Orléans d'une

bonne lieue, où de basse mer n'y a que demie brasse d'eau, &

est fort dangereuse en son entrée pour vaisseaux, y ayant

quantité d'esprons, qui sont rochers espars par cy par là, &

faut balisser pour entrer dedans, où de plaine mer, comme j'ay

dict, il y a 3 brasses d'eau, & aux grandes marées 4 brasses, &

4 & demie ordinairement à plain flot, & n'est qu'à 1500 pas de

nostre habitation, qui est plus à mont dans ladite riviere, &

n'y a autre riviere, comme j'ay dit, depuis le lieu que

maintenant on appelle saincte Croix, où on puisse mettre aucuns

vaisseaux: Ce ne sont que de petits ruisseaux. Les costes son

plattes & dangereuses, dont Quartier ne fait aucune mention que

jusques à ce qu'il partit du lieu de saincte Croix appelé

maintenant Quebecq, où il laissa ses vaisseaux, & y fit édifier

son habitation comme on peut voir ainsi qu'il s'ensuit.

Le 19 Septembre il partit de saincte Croix où estoient ses

vaisseaux, & fit voile pour aller avec la marée à mont ledit

fleuve qu'ils trouverent fort aggreable, tant pour les bois,

vignes & habitations qu'il y avoit de son temps, qu'autres

choses: & furent poser l'ancre à vingt cinq lieues de l'entrée

161/309 de la terre de Canada [230], qui est au bout de l'isle

d'Orléans du costé de l'oriant ainsi appelée par ledit

Quartier. Ce qu'on appelle aujourd'huy S. Croix s'appeloit lors

Achelacy[231], destroit de la riviere, fort courant &

dangereux, tant pour les rochers qu'autres choses, & où on ne

peut passer que de flot, distant de Quebecq & de la riviere où

yverna ledit Quartier 15 lieues.

[Note 230: «Charlevoix,» dit M. Ferland (I, p. 24), «croit que Cartier

s'est trompé en restreignant le nom de Canada à une très-petite partie

du pays... Cependant, nonobstant la haute autorité de Charlevoix, il est

permis de croire que Cartier, dans ses rapports avec les sauvages

pendant les deux hivers qu'il a passés près de Stadaconé, a dû apprendre

les noms des différentes parties du pays. Il s'explique fort clairement

sur les divisions territoriales reconnues par les nations qui habitaient

les bords du grand fleuve; et, d'après leur témoignage, il établit

l'existence des royaumes de Saguenay, de Canada et de Hochelaga, chacun

desquels était soumis à un chef principal. Donnacona, dont la résidence

ordinaire était à Stadaconé et dont l'autorité ne s'étendait pas au-delà

de quelques lieues autour de sa bourgade, est toujours désigné comme roi

de Canada. Cartier lui-même, le routier de Jean-Alphonse et l'auteur du

voyage de Roberval, donnent le nom de Canada à Stadaconé et à la pointe

de terre sur laquelle était ce village. Ce fut plus tard que le nom de

rivière de Canada fut assigné par les Français au fleuve qui traverse le

pays.»]

[Note 231: L'auteur suit, pour ce mot, l'orthographe de Lescarbot; mais

les trois relations manuscrites du Second Voyage de Cartier, portent

_Achelaiy_ ou _Achelayy_, et l'édition de 1545 _Ochelay_.]

Or en toute ceste riviere n'y a destroit depuis Quebecq jusques

au grand saut, qu'en ce lieu que maintenant on appelle saincte

Croix, où on a transféré ce nom d'un lieu à un autre qui est

fort dangereux, comme j'ay descript: & appert fort clairement

par son discours, que ce n'est point le lieu de son

habitation, comme dit est, & que ce fut proche de Quebecq &

qu'aucun n'avoit encore recerché ceste particularité, sinon ce

que j'ay fait en mes voyages: Car dés la première fois qu'on

me dit qu'il avoit habité en ce lieu, cela m'estonna fort, ne

voyant apparence de riviere pour mettre vaisseaux, comme il

descrit. Ce fut ce qui m'en fit faire exacte recerche pour en

lever le soubçon & doubte à beaucoup.

Pendant que les Charpentiers, scieurs d'aix & autres ouvriers

travailloient à nostre logement, je fis mettre tout le reste à

desfricher au tour de l'habitation, afin de faire des

jardinages pour y semer des grains & grennes pour voir comme

le tout succederoit, d'autant que la terre parroissoit fort

bonne.

162/310 Cependant quantité des sauvages estoient cabannés proche de

nous, qui faisoient pesche d'anguilles qui commencent à venir

comme au 15 de Septembre, & finit au 13 Octobre. En ce temps

tous les sauvages se nourrissent de ceste manne, & en font

secher pour l'yver jusques au mois de Fevrier, que les neiges

sont grandes comme de 2 pieds & demy, & 3 pieds pour le plus,

qui est le temps que quand leurs anguilles & autres choses

qu'ils font checher, sont accommodées, ils vont chasser aux

Castors, où ils sont jusques au commencement de Janvier. Comme

ils y furent, ils nous laisserent en garde toutes leurs

anguilles & autres choses jusques à leur retour, qui fut au 15

Décembre, & ne firent pas grand chasse de Castors pour les

eaux estre trop grandes, & les rivieres desbordées, ainsi

qu'ils nous dirent. Je leur rendis toutes leurs vituailles qui

ne leur durèrent que jusques au 20 de Janvier. Quand leurs

anguilles leur faillent ils ont recours à chasser aux Eslans &

autres bestes sauvages, qu'ils peuvent trouver en attendant le

printemps, où j'eu moyen de les entretenir de plusieurs

choses. Je consideray fort particulièrement leurs

coustumes[232].

[Note 232: L'auteur répète ici, avec quelques corrections, ce qu'il dit

dans son Voyage de 1603, ch. III.]

Tous ces peuples patissent tant, que quelquesfois ils sont

contraincts de vivre de certains coquillages, & manger leurs

chiens & peaux dequoy ils se couvrent contre le froid. Je tiens

que qui leur monstreroit à vivre, & leur enseigneroit le

labourage des terres, & autres choses, ils apprendroient fort

bien: car ils s'en trouve assez qui ont bon jugement &

163/311 respondent à propos sur ce qu'on leur demande. Ils ont une

meschanceté en eux, qui est d'user de vengeance, & d'estre

grands menteurs, gens ausquels il ne se faut pas trop

asseurer, sinon avec raison, & la force en la main. Ils

promettent assez, mais ils tiennent peu. Ce sont gens dont la

pluspart n'ont point de loy, selon que j'ay peu voir, avec

tout plain d'autres fauces croyances. Je leur demanday de

quelle sorte de cérémonies ils usoient à prier leur Dieu, ils

me dirent qu'ils n'en usoient point d'autres, sinon qu'un

chacun le prioit en son coeur, comme il vouloit. Voila

pourquoy il n'y a aucune loy parmy eux, & ne sçavent que c'est

d'adorer & prier Dieu, vivans comme bestes bruttes, & croy que

bien tost ils seroient réduits bons Chrestiens si on habitoit

leur terre, ce qu'ils désirent la pluspart. Ils ont parmy eux

quelques sauvages qu'ils appellent Pillotois, qu'ils croient

parler au Diable visiblement, leur disant ce qu'il faut qu'ils

facent, tant pour la guerre que pour autres choses, & s'ils

leur commandoit qu'ils allassent mettre en exécution quelque

entreprinse, ils obeiroient aussitost à son commandement:

Comme aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font, sont

véritables: & de fait, il y en a beaucoup qui disent avoir veu

& songé choses qui adviennent ou adviendront. Mais pour en

parler avec vérité, ce sont visions Diabolique qui les trompe

& seduit. Voila tout ce que j'ay peu apprendre de leur

croyance bestialle. Tous ces peuples sont gens bien

proportionnez de leurs corps, sans difformité, & sont dispos.

164/312 Les femmes sont aussi bien formées, potelées & de couleur

bazannée, à cause de certaines peintures dont elles se

frotent, qui les fait demeurer olivastres. Ils sont habillez

de peaux: une partie de leur corps est couverte & l'autre

partie descouverte: mais l'yver ils remédient à tout: car ils

sont habillez de bonnes fourrures, comme de peaux d'Eslan,

Loustres, Castors, Ours, Loups marins, Cerfs & Biches qu'ils

ont en quantité. L'yver quand les neges sont grandes ils font

une manière de raquettes qui sont grandes deux ou trois fois

plus que celles de France, qu'ils attachent à leurs pieds, &

vont ainsi dans les neges, sans enfoncer: car autrement ils ne

pourroient chasser ny aller en beaucoup de lieux. Ils ont

aussi une façon de mariage, qui est, Que quand une fille est

en l'aage de 14 ou 15 ans, & qu'elle a plusieurs serviteurs

elle a compagnie avec tous ceux que bon luy semble: puis au

bout de 5 ou 6 ans elle prend lequel il luy plaist pour son

mary, & vivent ensemble jusques à la fin de leur vie: sinon

qu'après avoir demeuré quelque temps ensemble, & elles n'ont

point enfans, l'homme se peut desmarier & prendre une autre

femme, disant que la sienne ne vaut rien: Par ainsi les filles

sont plus libres que les femmes.

Depuis qu'elles sont mariés, elles sont chastes, & leurs maris

sont la pluspart jaloux, lesquels donnent des presens aux

pères ou parens des filles qu'ils ont espousez. Voila les

cérémonies & façons dont ils usent en leurs mariages. Pour ce

qui est de leurs enterremens: Quand un homme, ou une femme

meurt, ils font une fosse, où ils mettent tout le bien qu'ils

ont, comme chaudières, fourrures, haches, arcs, flèches,

165/313 robbes & autres choses: puis ils mettent le corps dans la

fosse & le couvrent de terre, & mettent quantité de grosses

pièces de bois dessus, & une autre debout qu'ils peindent de

rouge par enhaut. Ils croyent l'immortalité des âmes, & disent

qu'ils vont se rejouir en d'autres pays, avec leurs parens &

amis qui sont morts. Si ce sont Capitaines ou autres ayans

quelque créance, ils vont après leur mort, trois fois l'année

faire un festin, chantans & dançans sur leur fosse.

Tout le temps qu'ils furent avec nous, qui estoit le lieu le

plus de seureté pour eux, ils ne laissoient d'aprehender

tellement leurs ennemis, qu'ils prenoient souvent des alarmes

la nuit en songeant, & envoyoient leurs femmes & enfans à

nostre fort, où je leur faisois ouvrir les portes, & les

hommes demeurer autour dudict: fort, sans permettre qu'ils

entrassent dedans, car ils estoient autant en seureté de leurs

personnes comme s'ils y eussent esté, & faisois sortir cinq ou

six de nos compagnons pour leur donner courage, & aller

descouvrir parmy les bois s'ils verroient rien pour les

contenter. Ils sont fort craintifs & aprehendent infiniment

leurs ennemis, & ne dorment presque point en repos en quelque

lieu qu'ils soient, bien que je les asseurasse tous les jours

de ce qu'il m'estoit possible, en leur remonstrant de faire

comme nous, sçavoir veiller une partie, tandis que les autres

dormiront, & chacun avoir ses armes prestes comme celuy qui

fait le guet, & ne tenir les songes pour vérité, sur quoy ils

se reposent: d'autant que la pluspart ne sont que menteries,

avec autres propos sur ce subject: mais peu leur servoient ces

166/314 remonstrances, & disoient que nous sçavions mieux nous garder

de toutes choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions

leur pays, ils le pourroient apprendre.

_Semences & vignes plantées a Quebecq. Commencement de l'hiver

& des glaces. Extresme necessité de certains sauvages._

Oeuvres de Champlain · 第 85 / 415 题