[Illustration: Quebec]
_Les chifres montrent les brasses d'eau._
A Le lieu où l'habitation est bastie (1).
B Terre deffrichée où l'on seme du bled & autres grains (2).
C Les jardinages (3).
D Petit ruisseau qui vient de dedans des marescages (4).
E Riviere (5) où hyverna Jaques Quartier, qui de son temps la nomma
saincte Croix, que l'on a transféré à 15 lieues audessus de Québec.
F Ruisseau des marais (6).
G Le lieu où l'on amassoit les herbages pour le bestail que l'on y avoit
mené (7).
H Le grand saut de Montmorency qui descent de plus de 25 brasses de haut
dans la riviere (8).
I Bout de l'isle d'Orléans.
L Pointe fort estroite (9) du costé de l'orient de Quebecq.
M Riviere bruyante, qui va aux Etechemains.
N La grande riviere S. Laurens.
O Lac de la riviere bruyante.
P Montaignes qui sont dans les terres; baye que j'ay nommé la nouvelle
Bisquaye.
Q Lac du grand saut de Montmorency (10).
R Ruisseau de lours (11).
S Ruisseau du Gendre (12).
T Prairies qui sont inondées des eaux à toutes les marées.
V Mont du Gas (13) fort haut, sur le bort de la riviere.
X Ruiseau courant, propre à faire toutes sortes de moulins.
Y Coste de gravier, où il se trouve quantité de diamants un peu
meilleurs que ceux d'Alanson.
Z La pointe aux diamants.
9 (14) Lieux où souvent cabannent les sauvages.
(1)C'est là proprement la pointe de Québec, qui comprenait l'espace
renfermé aujourd'hui entre la Place, la rue Notre-Dame et le
fleuve.--(2)Ce premier défrichement a dû être ce qu'on a appelé plus
tard _l'Esplanade du fort_, ou la _Grand-Place_, ou peut-être l'un et
l'autre. La Grand-Place devint en 1658 le fort des Hurons; c'était
l'espace compris entre la Côte de la basse ville et la rue du
Fort.--(3)Un peu au-dessus des jardinages, sur le penchant de la côte du
Saut-au-Matelot, on distingue une croix, qui semble indiquer que dès
lors le cimetière était où on le trouve quelques années après mentionné
pour la première fois.--(4)D'après les anciens plans de Québec, ces
marécages auraient été à l'ouest du Mont-Carmel et au pied des glacis de
la Citadelle. Le ruisseau venait passer à l'est du terrain des Ursulines
et des Jésuites, suivait quelque temps la rue de la Fabrique, jusqu'à la
clôture de l'Hôtel-Dieu, à l'est de laquelle il se jetait en bas du
côteau vers le pied de la côte de la Canoterie.--(5)La rivière
Saint-Charles. La lettre E n'indique pas précisément le lieu où hiverna
Jacques Cartier, mais seulement l'embouchure de la rivière (voir p.
156).--(6)A en juger par les contours du rivage, ce ruisseau, qui venait
du sud-ouest, se jetait dans le havre du Palais, vers l'extrémité ouest
du Parc.--(7)C'est probablement ce qu'on appela plus tard la grange de
Messieurs de la Compagnie, ou simplement la Grange, qui paraît avoir été
quelque part sur l'allée du Mont-Carmel.--(8)Le saut Montmorency a 40
brasses de haut, ou 240 pieds français, et même davantage.--(9)On voit
qu'en 1613, cette pointe n'avait pas encore de nom; en 1629, Champlain
l'appelle cap de Lévis: on peut donc conclure que cette pointe tire son
nom de celui du duc de Ventadour, Henri de Lévis, et qu'elle dut être
ainsi appelée entre les années 1625 et 1627, époque où il fut
vice-roi.--(10)Le lac des Neiges est la source de la branche ouest de la
rivière du Saut.--(11)La rivière de Beauport, qu'on appelle aussi la
Distillerie.--(12)Appelé plus tard ruisseau de la Cabane-aux-Taupiers,
rivière Chalifour, et enfin rivière des Fous, à cause du nouvel asile
des Aliénés, sur l'emplacement duquel il passe
aujourd'hui.--(13)Élévation où est maintenant le bastion du Roi à la
Citadelle. Ce nom lui fut donné sans doute en souvenir de M. de Monts,
Pierre du Gas.--(14)Ce chiffre se retrouve non-seulement à la pointe du
cap Diamant, mais encore le long de la côte de Beauport et au bout de
l'île d'Orléans.
Quelques jours après que je fus audit Quebecq, il y eut un
149/297 serrurier qui conspira contre le service du Roy; qui estoit
m'ayant fait mourir, & s'estant rendu maistre de nostre fort,
le mettre entre les mains des Basques ou Espagnols[213], qui
estoient pour lors à Tadoussac, où vaisseaux ne peuvent passer
plus outre pour n'avoir la cognoissance du partage ny des bancs
& rochers qu'il y a en chemin [214].
[Note 213: Lescarbot prétend encore ici trouver Champlain en défaut,
parce que «les conspirateurs (qui dévoient exécuter leur entreprise dans
quatre jours) avoient proposé de livrer la place aux Hespagnols,
laquelle toutefois n'étoit à peine commencée à bâtir.» (Liv. V, ch. II.)
Il suffit de considérer les différentes circonstances du récit de
Champlain, pour voir qu'il n'y a pas l'ombre de contradiction. Quand le
complot fut formé, il n'était point question de livrer aux Espagnols un
fort déjà construit, puisque Duval «les avoit induits à telle trahison,
dés qu'ils partirent de France,» comme le déposent les témoins (voir
ci-après, p. 154). Le complot consistait donc à choisir le moment
opportun pour s'emparer de tout, que le fort fût achevé ou non. Or,
comme l'auteur le remarque plus loin (p. 150), les conjurés n'eussent pu
venir à bout de leur dessein une fois les barques arrivées de
Tadoussac.]
[Note 214: Dans un temps où l'on n'avait encore pu faire que des
observations incomplètes, c'eût été une vraie imprudence que de risquer
à monter plus haut un vaisseau de gros tonnage, puisque, de nos jours
même, avec des études spéciales, avec le secours des cartes marines si
exactes de l'Amirauté, nos pilotes canadiens, qui certes n'ont pourtant
pas dégénéré de leurs ancêtres, regardent encore la Traverse comme la
partie la plus difficile de la navigation du fleuve. (Voir Bayfield, I,
partie II, ch. XI.)]
Pour exécuter son malheureux dessin, sur l'esperance d'ainsi
faire sa fortune, il suborna quatre[215] de ceux qu'il croyoit
estre des plus mauvais garçons, leur faisant entendre mille
faulcetez & esperances d'acquérir du bien.
[Note 215: «Champlain racontant ce fait,» dit Lescarbot, «se met au
nombre des juges & dit que du Val en débaucha quatre, comme ainsi soit
que par son discours il ne s'en trouve que trois.» (Liv. V, ch. II.) Si
Champlain, après avoir affirmé que Duval en avait débauché quatre,
disait ensuite qu'il n'en débaucha que trois la contradiction sauterait
aux yeux; mais il n'en est rien. L'auteur dit bien que Duval en débaucha
quatre, ce qui faisait cinq conjurés; mais, de ces cinq, il n'en restait
plus que quatre, dès que Champlain eut accordé le pardon à Natel;
c'est-à-dire, qu'il n'y en eut que quatre qui subirent leur procès, et
qui furent condamnés.]
Après que ces quatre hommes furent gaignez, ils promirent
chacun de faire en sorte que d'attirer le reste à leur
devotion, & que pour lors je n'avois personne avec moy en qui
j'eusse fiance: ce qui leur donnoit encore plus d'esperance de
faire reussir leur dessin: d'autant que quatre ou cinq de mes
150/298 compagnons, en qui ils sçavoient que je me fiois, estoient
dedans les barques pour avoir esgard à conserver les vivres &
commoditez qui nous estoient necessaires pour nostre
habitation.
Enfin ils sceurent si bien faire leurs menées avec ceux qui
restoient, qu'ils devoient les attirer tous à leur devotion, &
mesme mon laquay, leur promettant beaucoup de choses qu'ils
n'eussent sceu accomplir.
Estant donc tous d'accord, ils estoient de jour en autre en
diverses resolutions comment ils me feroient mourir, pour n'en
pouvoir estre accusez, ce qu'ils tenoient difficile: mais le
Diable leur bandant à tous les yeux: & leur ostant la raison &
toute la difficulté qu'ils pouvoient avoir, ils arresterent de
me prendre à despourveu d'armes & m'estouffer, ou donner la
nuit une fauce alarme, & comme je sortirois tirer sur moy, &
que par ce moyen ils auroient plustost fait qu'autrement: tous
promirent les uns aux autres de ne se descouvrir, sur peine que
le premier qui en ouvriroit la bouche, seroit poignardé: & dans
quatre jours ils devoient exécuter leur entreprise, devant que
nos barques fussent arrivées: car autrement ils n'eussent peu
venir à bout de leur dessin.
Ce mesme jour arriva l'une de nos barques, où estoit nostre
pilotte appelé le Capitaine Testu, homme fort discret. Après
que la barque fut deschargée & preste à s'en retourner à
Tadoussac, il vint à luy un serrurier appelé Natel, compagnon
de Jean du Val chef de la traison, qui luy dit, qu'il avoit
151/299 promis aux autres de faire tout ainsi qu'eux: mais qu'en effect
il n'en desiroit l'exécution, & qu'il n'osoit s'en déclarer, &
ce qui l'en avoit empesché, estoit la crainte qu'il avoit qu'il
ne le poignardassent.
Après qu'Antoine Natel eust fait promettre audit pilotte de ne
rien déclarer de ce qu'il diroit, d'autant que si ses
compagnons le descouvroient, ils le feroient mourir. Le pilotte
l'asseura de toutes choses, & qu'il luy declarast le fait de
l'entreprinse qu'ils desiroient faire: ce que Natel fit tout au
long: lequel pilotte luy dist, Mon amy vous avez bien fait de
descouvrir un dessin si pernicieux, & montrez que vous estes
homme de bien, & conduit du S. Esprit. Mais ces choses ne
peuvent passer sans que le sieur de Champlain le scache pour y
remedier, & vous promets de faire tant envers luy, qu'il vous
pardonnera & à d'autres: & de ce pas, dit le pilotte, je le
vays trouver sans faire semblant de rien, & vous, allez faire
vostre besoigne, & entendez tousjours ce qu'ils diront, & ne
vous souciez du reste. Aussitost le pilotte me vint trouver en
un jardin que je faisois accommoder, & me dit qu'il desiroit
parler à moy en lieu secret, où il n'y eust que nous deux. Je
luy dis que je le voulois bien. Nous allasmes dans le bois, où
il me conta toute l'affaire. Je luy demanday qui luy avoit dit.
Il me pria de pardonner à celuy qui luy avoit déclaré: ce que
je luy accorday bien qu'il devoit s'adresser à moy. Il
croignoit dit-il qu'eussiez entré en cholere, & que l'eussiez
offencé. Je luy dis que je sçavois mieux me gouverner que cela
en telles affaires, & qu'il le fit venir, pour l'oyr parler. Il
152/300 y fut, & l'amena tout tremblant de crainte qu'il avoit que luy
fisse quelque desplaisir. Je l'asseuray, & luy dy qu'il n'eust
point de peur & qu'il estoit en lieu de seureté, & que je luy
pardonnois tout ce qu'il avoit fait avec les autres, pourveu
qu'il dist entièrement la vérité de toutes chose, & le subjet
qui les y avoit meuz, Rien, dit-il, sinon que ils s'estoient
imaginez que rendant la place entre les mains des Basques ou
Espaignols, ils seroient tout riches, & qu'ils ne desiroient
plus aller en France, & me conta le surplus de leur
entreprinse.
Après l'avoir entendu & interrogé, je luy dis qu'il s'en allast
à ses affaires: Cependant je commanday au pilotte qu'il fist:
approcher sa chalouppe: ce qu'il fit; & après donnay deux
bouteilles de vin à un jeune homme, & qu'il dit à ces quatre
galants principaux de l'entreprinse, que c'estoit du vin de
present que ses amis de Tadoussac luy avoient donné & qu'il
leur en vouloit faire part: ce qu'ils ne réfuserent, & furent
sur le soir en la Barque, où il leur devoit donner la
collation: je ne tarday pas beaucoup après à y aller, & les fis
prendre & arrester attendant le lendemain.
Voyla donc mes galants bien estonnez. Aussitost je fis lever un
chacun (car c'estoit sur les dix heures du soir) & leur
pardonnay à tous, pourveu qu'ils me disent la vérité de tout ce
qui s'estoit passé, ce qu'ils firent, & après les fis retirer.
Le lendemain je prins toutes leurs depositions les unes après
les autres devant le pilotte & les mariniers du vaisseau,
lesquelles je fis coucher par escript, & furent fort aises à ce
qu'ils dirent, d'autant qu'ils ne vivoient qu'en crainte, pour
153/301 la peur qu'ils avoient les uns des autres, & principalement de
ces quatre coquins qui les avoient ceduits; & depuis vesquirent
en paix, se contentans du traictement qu'ils avoient receu,
comme ils déposerent.
Ce jour fis faire six paires de menottes pour les autheurs de
la cedition, une pour nostre Chirurgien appelé Bonnerme, une
pour un autre appelé la Taille que les quatre ceditieux avoient
chargez, ce qui se trouva neantmoins faux, qui fut occasion de
leur donner liberté.
Ces choses estans faites, j'emmenay mes galants à Tadoussac, &
priay le Pont de me faire ce bien de les garder, d'autant que
je n'avois encores lieu de seureté pour les mettre, &
qu'estions empeschez à édifier nos logemens, & aussi pour
prendre resolution de luy & d'autres du vaisseau, de ce
qu'aurions à faire là dessus. Nous advisames qu'après qu'il
auroit fait ses affaires à Tadoussac, il s'en viendroit à
Ouebecq avec les prisonniers, où les ferions confronter devant
leurs tesmoins: & après les avoir ouis, ordonner que la justice
en fut faite selon le délict qu'ils auroient commis.
Je m'en retournay le lendemain à Quebecq pour faire diligence
de parachever nostre magazin, pour retirer nos vivres qui
avoient esté abandonnez de tous ces belistres, qui
n'espargnoient rien, sans considerer où ils en pourroient
trouver d'autres quand ceux là manqueroient: car je n'y pouvois
donner remède que le magazin ne fut fait & fermé.
Le Pont-gravé arriva quelque temps après moy, avec les
prisonniers, ce qui apporta du mescontentement aux ouvriers qui
154/302 restoient, craignant que je leur eusse pardonné, & qu'ils
n'usassent de vengeance envers eux, pour avoir déclaré leur
mauvais dessin.
Nous les fismes confronter les uns aux autres, où ils leur
maintindrent tout ce qu'ils avoient déclaré dans leur
dépositions, sans que les prisonniers leur deniassent le
contraire, s'accusans d'avoir meschament fait, & mérité
punition, si on n'usoit de misericorde envers eux, en
maudissant Jean du Val, comme le premier qui les avoit induits
à telle trahison, dés qu'ils partirent de France. Ledit du Val
ne sceut que dire, sinon qu'il meritoit la mort, & que tout le
contenu és informations estoit véritable, & qu'on eust pitié de
luy, & des autres qui avoient adhéré à ses pernicieuses
vollontez.
Après que le Pont & moy, avec le Capitaine du vaisseau, le
Chirurgien, maistre, contre maistre, & autres mariniers eusmes
ouy leurs dépositions & confrontations, Nous advisames que ce
seroit assez de faire mourir le dit du Val, comme le motif de
l'entreprinse, & aussi pour servir d'exemple à ceux qui
restoient, de se comporter sagement à l'advenir en leur devoir,
& afin que les Espagnols & Basques qui estoient en quantité au
pays n'en fissent trophée: & les trois autres condamnez d'estre
pendus, & cependant les remmener en France entre les mains du
sieur de Mons, pour leur estre fait plus ample justice, selon
qu'il adviseroit, avec toutes les informations, & la sentence,
tant dudict Jean du Val qui fut pendu & estranglé audit
Quebecq, & sa teste mise au bout d'une pique pour estre plantée
au lieu le plus eminent de nostre fort & les autres trois
renvoyez en France.
155/303 _Retour du Pont-gravé en France. Description de nostre logement
& du lieu ou sejourna Jaques Quartier en l'an 1535._