Aprés cest accord fait, je fis mettre des charpentiers à
accommoder une petite barque du port de 12 à 14 tonneaux, pour
porter tout ce qui nous seroit necessaire pour nostre
habitation, & ne peut estre plustost preste qu'au dernier de
Juin.
Cependant j'eu moyen de visiter quelques endroits de la riviere
du Saguenay, qui est une belle riviere, & d'une profondeur
incroyable, comme 150 & 200 brasses[191]. A quelque cinquante
lieues de l'entrée du port, comme dit est, y a un grand saut
d'eau, qui descend d'un fort haut lieu & de grande impetuosité.
Il y a quelques isles dedans icelle riviere qui sont fort
desertes, n'estans que rochers, couvertes de petits sapins &
bruieres. Elle contient de large demie lieue en des endroits, &
143/291 un quart en son entrée, où il y a un courant si grand qu'il est
trois quarts de marée couru dedans la riviere, qu'elle porte
encore hors. Toute la terre que j'y ay veue ne sont que
montaignes & promontoires de rochers, la pluspart couverts de
sapins & boulleaux, terre fort mal plaisante, tant d'un costé
que d'autre: enfin ce sont de vrays deserts inhabités d'animaux
& oyseaux: car allant chasser par les lieux qui me sembloient
les plus plaisans, je n'y trouvois que de petits oiselets,
comme arondelles, & quelques oyseaux de riviere, qui y viennent
en esté, autrement il n'y en a point, pour l'excessive froidure
qu'il y fait. Ceste riviere vient du Norouest[192].
[Note 191: L'auteur donne ici au Saguenay une trop grande profondeur;
les plus forts sondages y sont de 150 brasses environ. Aussi
corrige-t-il cette erreur dans sa dernière édition.]
[Note 192: Ce que l'auteur dit ici du Saguenay, et de ce que lui ont
rapporté les sauvages, est du Voyage de 1603, avec quelques
corrections.]
Les sauvages m'ont fait rapport qu'ayant passé le premier saut
ils en passent huit autres, puis vont une journée sans en
trouver, & de rechef en passent dix autres, & vont dans un lac,
où ils font trois journées [193], & en chacune ils peuvent
faire à leur aise dix lieues en montant: Au bout du lac y a des
peuples qui vivent errans, & trois rivieres qui se deschargent
dans ce lac, l'une venant du Nord [194], fort proche de la mer,
qu'ils tiennent estre beaucoup plus froide que leur pays; & les
144/292 autres deux[195] d'autres costes par dedans les terres, où il y
a des peuples sauvages errans qui ne vivent aussi que de la
chasse, & est le lieu où nos sauvages vont porter les
marchandises que nous leur donnons pour traicter les fourrures
qu'ils ont, comme castors, martres, loups serviers, & loutres,
qui y sont en quantité, & puis nous les apportent à nos
vaisseaux. Ces peuples septentrionaux disent aux nostres qu'ils
voient la mer salée[196]; & si cela est, comme je le tiens pour
certain, ce ne doit estre qu'un gouffre qui entre dans les
terres par les parties du Nort. Les sauvages disent qu'il peut
y avoir de la mer du Nort au port de Tadoussac 40 à 50[197]
journées à cause de la difficulté des chemins, rivieres & pays
qui est fort montueux, où la plus grande partie de l'année y a
des neges. Voyla au certain ce que j'ay appris de ce fleuve.
J'ay desiré souvent faire ceste descouverture, mais je n'ay peu
sans les sauvages, qui n'ont voulu que j'allasses avec eux ny
aucuns de nos gens: Toutesfois ils me l'ont promis. Ceste
descouverture ne seroit point mauvaise, pour oster beaucoup de
personnes qui sont en doubte de ceste mer du Nort, par où l'on
tient que les Anglois ont esté en ces dernières années pour
trouver le chemin de la Chine.
[Note 193: Dans le Voyage de 1603, l'auteur avait dit «où ils sont deux
jours à rapasser; en chasque jour, ils peuvent faire à leur aise
quelques douze à quinze lieues»; ce qui était moins près de la réalité.
Le lac Saint-Jean a dix ou onze lieues de long; mais il est à remarquer
que, si les sauvages mettent deux ou trois jours à le passer, c'est
parce qu'ils ne se hasardent guère à le traverser, et qu'ils en font à
moitié le tour pour venir prendre l'une de ces grandes rivières dont
l'auteur parle un peu plus loin.]
[Note 194: La rivière Mistassini (grosse pierre), ou des Mistassins, qui
est le chemin de la baie d'Hudson. On l'a appelée aussi rivière des
Sables.]
[Note 195: Ces deux autres rivières sont: le Chomouchouan
(_Achouabmoussouan_, guet à l'orignal), qui vient du nord-ouest, et le
Péribauca (rivière Percée), qui vient du nord-est.]
[Note 196: La baie d'Hudson. Elle fut découverte en 1610 par Henry
Hudson, anglais de naissance, qui y passa l'hiver, et y périt
misérablement l'année suivante 1611. Voir le 4e vol. de Purchas et
_Belknap's Biog._ I, 394-407.]
[Note 197: Voir 1603, note 3 de la page 21.]