A Nostre arrivée l'Escarbot qui estoit demeuré en l'habitation
nous fit quelques gaillardises avec les gens qui y estoient
restez pour nous resjouir[149].
[Note 149: «Le sieur de Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorzième
de Novembre, où nous le receumes joyeusement & avec une solennité toute
nouvelle par delà. Car sur le point que nous attendions son retour avec
grand desir, (& ce d'autant plus, que si mal lui fût arrivé nous
eussions été en danger d'avoir de la confusion) je m'avisay de
representer quelque gaillardise en allant audevant de lui, comme nous
fîmes. Et d'autant que cela fut en rhimes Françoises faites à la hâte,
je l'ay mis avec _Les Muses de la Nouvelle-France_ souz le tiltre de
THEATRE DE NEPTUNE, où je renvoyé mon Lecteur. Au surplus pour honorer
davantage le retour de nôtre action, nous avions mis au dessus de la
porte de notre Fort les armes de France, environnées de couronnes de
lauriers (dont il y a là grande quantité au long des rives des bois)
avec la devise du Roy, DUO PROTEGIT UNUS. Et au dessous celles du sieur
de Monts avec cette inscription, DABIT DEUS HIS QUOQUE FINEM: & celle-du
sieur de Poutrincourt avec cette autre inscription, INVIA VIRTUTI NULLA
EST VIA, toutes deux aussi ceintes de chapeaux de lauriers.» (Lescarbot,
liv. IV, ch. XV.)]
116/264 Estans à terre, & ayans repris halaine chacun commença à faire
de petits jardins, & moy d'entretenir le mien, attendant le
printemps, pour y semer plusieurs sortes de graines, qu'on
avoit apportées de France, qui vindrent fort bien en tous les
jardins.
Le sieur de Poitrincourt, d'autre part fit faire un moulin à
eau à prés d'une lieue & demie de nostre habitation, proche de
la pointe où on avoit semé du bled. Le moulin estoit basty
auprès d'un saut d'eau, qui vient d'une petite riviere qui
n'est point navigable pour la quantité de rochers qui y sont,
laquelle se va rendre dans un petit lac. En ce lieu il y a une
telle abbondance de harens en sa saison, qu'on pourroit en
charger des chalouppes, si on vouloit en prendre la peine, & y
apporter l'invention qui y seroit requise. Aussi les sauvages
de ces pays y viennent quelquesfois faire la pesche. On fit
aussi quantité de charbon pour la forge. Et l'yver pour ne
demeurer oisifs j'entreprins de faire un chemin sur le bort du
bois pour aller à une petite riviere qui est comme un ruisseau,
que nommasmes la truittiere[150], à cause qu'il y en avoit
beaucoup. Je demanday deux ou trois hommes au sieur de
Poitrincourt, qu'il me donna pour m'ayder à y faire une allée.
117/265 Je fis si bien qu'en peu de temps je la rendy nette. Elle va
jusques à la truittiere, & contient prés de deux mille pas,
laquelle servoit pour nous pourmener à l'ombre des arbres, que
j'avois laisse d'un costé & d'autre. Cela fit prendre
resolution au sieur de Poitrincourt d'en faire une autre au
travers des bois, pour traverser droit à l'emboucheure du port
Royal, où il y a prés de trois lieues & demie par terre de
nostre habitation, & la fit commencer de la truittiere environ
demie lieue, mais il ne l'ascheva pas pour estre trop pénible,
& s'occupa à d'autres choses plus necessaires pour lors.
Quelque temps après nostre arrivée, nous apperceusmes une
chalouppe, où il y avoit des sauvages, qui nous dirent que du
lieu d'où ils venoient, qui estoit Norembegue, on avoit tué un
sauvage qui estoit de nos amis, en vengeance de ce que
Jouaniscou aussi sauvage, & les siens avoient tué de ceux de
Norembegue, & de Quinibequi, comme j'ay dit cy dessus, & que
des Etechemins l'avoient dit au sauvage Secondon qui estoit
pour lors avec nous.
[Note 150: Ce ruisseau était du côté de l'ouest de l'habitation, comme
le marque l'auteur dans sa carte du port Royal, tandis que son jardin
était du côté de l'est.]
Celuy qui commandoit en la chalouppe estoit le sauvage appelle
Ouagimou[151], qui avoit familiarité avec Bessabes chef de la
riviere de Norembegue, à qui il demanda le corps de Panounia
qui avoit esté tué: ce qu'il luy octroya, le priant de dire à
ses amis qu'il estoit bien fasché de sa mort, luy asseurant que
c'estoit sans son sçeu qu'il avoit esté tué, & que n'y ayant de
sa faute, il le prioit de leur dire qu'il desiroit qu'ils
demeurassent amis comme auparavant: ce que Ouagimou luy promit
faire quand il seroit de retour. Il nous dit qu'il luy ennuya
118/266 fort qu'il n'estoit hors de leur compagnie, quelque amitié
qu'on luy monstrast, comme estans subjects au changement,
craignant qu'ils ne luy en fissent autant comme au deffunct:
aussi n'y arresta il pas beaucoup après sa despeche. Il emmena
le corps en sa chalouppe depuis Norembegue jusques à nostre
habitation, d'où il y a 50 lieues.
[Note 151: Lescarbot écrit _Oagimont._]
Aussi tost que le corps fut à terre ses parens & amis
commencèrent à crier au prés de luy, s'estans peints tout le
visage de noir, qui est la façon de leur dueil. Après avoir
bien pleuré, ils prindrent quantité de petum, & deux ou trois
chiens, & autres choses qui estoient au deffunct, qu'ils firent
brusler à quelque mille pas de nostre habitation sur le bort de
la mer. Leurs cris continuèrent jusques à ce qu'ils fussent de
retour en leur cabanne.
Le lendemain ils prindrent le corps du deffunct, &
l'envelopperent dedans une catalongue rouge, que Mabretou chef
de ces lieux m'inportuna fort de luy donner, d'autant qu'elle
estoit belle & grande, laquelle il donna aux parens dudict
deffunct, qui m'en remercièrent bien fort. Après donc avoir
emmaillotté le corps, ils le parèrent de plusieurs sortes de
_matachiats_, qui sont patinostres & bracelets de diverses
couleurs, luy peinrent le visage, & sur la teste luy mirent
plusieurs plumes & autres choses qu'ils avoient de plus beau,
puis mirent le corps à genoux au milieu de deux bastons, & un
autre qui le soustenoit soubs les bras: & au tour du corps y
avoit sa mère, sa femme & autres de ses parens & amis, tant
femmes que filles, qui hurloient comme chiens.
119/267 Cependant que les femmes & filles crioient le sauvage appelé
Mabretou, faisoit une harangue à ses compagnons sur la mort du
deffunct, en incitant un chacun d'avoir vengeance de la
meschanceté & trahison commise par les subjects de Bessabes, &
leur faire la guerre le plus promptement que faire se pourroit.
Tous luy accordèrent de la faire au printemps.
La harange faitte & les cris cessez, ils emportèrent le corps
du deffunct en une autre cabanne. Après avoir petuné, le
renveloperent dans une peau d'Eslan, & le lièrent fort bien, &
le conserverent jusques à ce qu'il y eust plus grande compagnie
de sauvages, de chacun desquels le frère du defunct esperoit
avoir des presens, comme c'est leur coustume d'en donner à ceux
qui ont perdu leurs pères, mères, femmes, frères, ou soeurs.
La nuit du 26. Décembre il fist un vent de Surest, qui abbatit
plusieurs arbres.
Le dernier Décembre il commença à neger, & cela dura jusqu'au
lendemain matin.
Le 16. janvier ensuivant 1607, le sieur de Poitrincourt voulant
aller au haut de la riviere de l'Equille la trouva scelée de
glaces à quelque deux lieues de nostre habitation, qui le fit
retourner pour ne pouvoir passer.
Le 8 Fevrier il commença à descendre quelques glaces du haut de
la riviere dans le port qui ne gele que le long de la coste.
Le 10 de May ensuivant, il negea toute la nuict, & sur la fin
du mois faisoit de fortes gelées blanches, qui durèrent jusques
au 10 & 12 de Juin, que tous les arbres estoient couverts de
fueilles, horsmis les chesnes qui ne jettent les leurs que vers
le 15.
120/268 L'yver ne fut si grand que les années précédentes, ny les neges
aussi ne furent si long temps sur la terre. Il pleust assez
souvent, qui fut occasion que les sauvages eurent une grande
famine, pour y avoir peu de neges. Le sieur de Poitrincourt
nourrist une partie de ceux qui estoient avec nous, sçavoir
Mabretou, sa femme & ses enfans, & quelques autres.
Nous passames cest yver fort joyeusement, & fismes bonne chère,
par le moyen de l'ordre de bontemps que j'y establis, qu'un
chacun trouva utile pour la santé, & plus profitable que toutes
sortes de medicines, dont on eust peu user. Ceste ordre estoit
une chaine que nous mettions avec quelques petites cérémonies
au col d'un de nos gens, luy donnant la charge pour ce jour
d'aller chasser: le lendemain on la bailloit à un autre, &
ainsi consecutivement: tous lesquels s'efforçoient à l'envy à
qui feroit le mieux & aporteroit la plus belle chasse: Nous ne
nous en trouvasmes pas mal, ny les sauvages qui estoient avec
nous[152].
[Note 152: Lescarbot donne quelques détails de plus sur ce sujet: «Je
diray que pour nous tenir joyeusement & nettement, quant aux vivres, fut
établi un Ordre en la Table dudit sieur de Poutrincourt, qui fut nommé
L'ORDRE DE BON-TEMPS, mis premièrement en avant par Champlein, suivant
lequel ceux d'icelle table étoient Maitres-d'hotel chacun à son tour,
qui étoit en quinze jours une fois. Or avoit-il le soin de faire que
nous fussions bien & honorablement traités. Ce qui fut si bien observé,
que (quoy que les gourmans de deçà nous disent souvent que là nous
n'avions point la rue aux Ours de Paris) nous y avons fait ordinairement
aussi bonne chère que nous sçaurions faire en cette rue aux Ours, & à
moins de frais. Car il n'y avoit celui qui deux jours devant que son
tour vint ne fût soigneux d'aller à la chasse, ou à la pêcherie, &
n'apportât quelque chose de rare, outre ce qui étoit de notre ordinaire.
Si bien que jamais au déjeuner nous n'avons manqué de saupiquets de
chair ou de poisson: & au repas de midi & du soir encor moins: car
c'étoit le grand festin, là où l'Architriclin, ou Maitre-d'hotel (que
les Sauvages appellent _Atoctegic_) ayant fait préparer toutes choses au
cuisinier, marchoit la serviete sur l'épaule, le bâton d'office en main,
le collier de l'Ordre au col, & tous ceux d'icelui Ordre après lui
portant chacun son plat. Le même étoit au dessert, non toutefois avec
tant de suite. Et au soir avant rendre grâce à Dieu, il resignoit le
collier de l'Ordre, avec un verre de vin à son successeur en la charge,
& buvoient l'un à l'autre.» (Liv. IV, ch. XVI.)]
121/269 Il y eut de la maladie de la terre parmy nos gens, mais non si
aspre qu'elle avoit esté aux années précédentes: Neantmoins il
ne laissa d'en mourir sept; & un autre d'un coup de flesche
qu'il avoit receu des sauvages au port Fortuné.
Nostre chirurgien appelé maistre Estienne, fit ouverture de
quelques corps, & trouva presque toutes les parties de dedans
offencées, comme on avoit fait aux autres les années
précédentes. Il y en eut 8 ou 10 de malades qui guérirent au
printemps.
Au commencement de Mars & d'Avril, chacun se mit à préparer les
jardins pour y semer des graines en May, qui est le vray temps,
lesquelles vindrent aussi bien qu'elles eussent peu faire en
France, mais quelque peu plus tardives: & trouve que la France
est au plus un mois & demy plus advancée: & comme j'ay dit, le
temps est de semer en May, bien qu'on peut semer quelquefois en
Avril, mais ces semences n'advancent pas plus que celles qui
sont semées en May, & lors qu'il n'y a plus de froidures qui
puisse offencer les herbes, sinon celles qui sont fort tendres,
comme il y en a beaucoup qui ne peuvent resister aux gelées
blanches, si ce n'est avec un grand soin & travail.
Le 24 de May apperceusmes une petite barque du port de 6 à 7
tonneaux qu'on envoya recognoistre, & trouva on que c'estoit un
jeune homme de sainct Maslo appelé Chevalier qui apporta
lettres du sieur de Mons au sieur de Poitrincourt, par
lesquelles il luy mandoit de ramener ses compagnons en
122/270 France[153], & nous dit la naissance de Monseigneur le Duc
d'Orléans [154], qui nous apporta de la resjouissance, & en
fismes les feu de joye, & chantasmes le _Te deum_.
[Note 153: Lescarbot ajoute encore ici plusieurs autres détails, qui ne
manquent pas d'intérêt «Le soleil commençoit à échauffer la terre, &
oeillader sa maitresse d'un regard amoureux, quand le _Sagamos
Membertou_ (apres noz prières solennellement faites à Dieu, & le
desjeuner distribué au peuple, selon la coutume) nous vint avertir qu'il
avoit veu une voile sur le lac, c'est à dire dans le port, qui venoit
vers notre Fort. A cette joyeuse nouvelle chacun va voir, mais encore ne
se trouvoit-il persone qui eût si bonne veue que lui, quoy qu'il soit
âgé de plus de cent ans. Neantmoins on découvrit bientôt ce qui en
étoit. Le sieur de Poutrincourt fit en diligence apprêter la petite
barque pour aller reconoitre. Champ-doré & Daniel Hay y allèrent & par
le signal qu'ils nous donnèrent étans certains que c'étoient amis,
incontinent fimes charger quatre canons, & une douzaine de fauconneaux,
pour saluer ceux qui nous venoient voir de si loin. Eux de leur part ne
manquèrent à commencer la fête, & décharger leurs pièces, auxquels fut
rendu le réciproque avec usure. C'étoit tant seulement une petite barque
marchant souz la charge d'un jeune homme de saint-Malo nommé Chevalier,
lequel arrivé au Fort bailla ses lettres au sieur de Poutrincourt,
léquelles furent leuës publiquement. On lui mandoit que pour ayder à
sauver les frais du voyage, le navire (qui étoit encor le JONAS)
s'arreteroit au port de Campseau pour y faire pêcherie de Morues, les
marchans associez du sieur de Monts ne sachans pas qu'il y eût pêcherie
plus loin que ce lieu: toutefois que s'il étoit necessaire il fit venir
ledit navire au Port Royal. Au reste, que la societé étoit rompue,
d'autant que contre l'honnêteté & devoir les Holandois (qui ont tant
d'obligations à la France) conduits par un traitre François nommé La
Jeunesse, avoient l'an précèdent enlevé les Castors & autres pelleteries
de la Grande Rivière de Canada: chose qui tournoit au Grand detriement
de la societé, laquelle partant ne pouvoit plus fournir aux frais de
l'habitation de delà, comme elle avoit fait par le passé. Joint qu'au
Conseil du Roy (pour ruiner cet affaire) on avoit nouvellement révoqué
le privilège octroyé pour dix ans au sieur de Monts pour la traicte des
Castors, chose que l'on n'eût jamais esperé. Et pour cette cause
n'envoyoient persone pour demeurer là après nous. Si nous eûmes de la
joye de voir nôtre secours asseuré, nous eûmes aussi une grande
tristesse de voir une si belle & si sainte entreprise rompue; que tant
de travaux & de périls passez ne servissent de rien: & que l'esperance
de planter là le nom de Dieu, & la Foy Catholique, s'en allât evanouie.»
(Liv. IV, ch. XVII.)]
[Note 154: Il ne faut pas confondre ce duc d'Orléans, second fils de
Henri IV, avec son frère Gaston, qui ne prit le titre de duc d'Orléans
qu'après la mort de celui dont il est ici question. Ce second fils de
Henri IV mourut, sans être nommé, à Saint-Germain-en-Laye, le 17
novembre 1611. Il était né le 16 avril de cette année 1607. (Hist.
généalogique de la France, t. I, p. 146.)]
Depuis le commencement de Juin jusqu'au 20 du mois,
s'assemblerent en ce lieu quelque 30 ou 40 [155] sauvages, pour
s'en aller faire la guerre aux Almouchiquois, & venger la mort
de Panounia, qui fut enterré par les sauvages selon leur
123/271 coustume, lesquels donnèrent en aprés quantité de pelleterie à
un sien frere. Les presens faicts, ils partirent tous de ce
lieu le 29 de Juin pour aller à la guerre à Chouacoet, qui est
le pays des Almouchiquois.
[Note 155: Environ quatre cents, d'après Lescarbot. «Au commencement de
Juin,» dit-il, liv. IV, ch. XVII, «les Sauvages, au nombre d'environ
quatre cens, partirent de la cabanne que le _Sagamos Membertou_ avoit
façonné de nouveau en forme de ville environnée de hautes palissades,
pour aller à la guerre contre les Almouchiquois... Les Sauvages furent
prés de deux mois à s'assembler là. Membertou le grand Sagamos les avoit
fait avertir durant & avant l'hiver, leur ayant envoyé hommes exprés,
qui étoient ses deux fils _Actaudin & Actauddinech_, pour leur donner là
le rendez-vous.» (Liv. IV, ch. XVII.)]
Quelques jours après l'arrivée dudict Chevalier, le sieur de
Poitrincourt l'envoya à la riviere S. Jean & saincte Croix pour
traicter quelque pelleterie: mais il ne le laissa pas aller
sans gens pour ramener la barque, d'autant que quelques uns
avoient raporté qu'il desiroit s'en retourner en France avec le
vaisseau où il estoit venu, & nous laisser en nostre
habitation. L'Escarbot estoit de ceux qui l'accompagnèrent,
lequel n'avoit encores sorty du port Royal: c'est le plus loin
qu'il ayt esté, qui sont seulement 14 à 15 lieues plus avant
que ledit port Royal [156].
[Note 156: «Je ne sçay, dit Lescarbot, à quel propos Champlein en la
relation de ses voyages imprimés l'an mil six cens treize, s'amuse à
écrire que je n'ay point été plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne
di pas le contraire. Mais il est peu memoratif de ce qu'il fait, disant
là même, p. 151» (anc. édit.) «que dudit Sainte-Croix au port Royal n'y
a que quatorze lieues, & en la page 95» (p. 76 de cette édit.) «il avoit
dit qu'il y en a 25. Et si on regarde sa charte géographique, il s'en
trouvera pour le moins quarante.» (Liv. IV, ch. XVII.)--Il ne faut pas
faire un crime à Lescarbot d'avoir été piqué de la remarque de
Champlain; mais il est évident que la mauvaise humeur lui fait voir des
contradictions là où il n'y en a point. Champlain ne dit pas précisément
qu'il y ait quatorze lieues de Port-Royal à Sainte-Croix, mais seulement
que Lescarbot ne fut pas plus loin que quatorze ou quinze lieues au-delà
de Port-Royal; ce qui n'est point exact, il est vrai, si l'auteur veut
parler de la distance à Sainte-Croix; mais il est visible que Champlain,
dans cette phrase, reporte sa pensée sur la rivière Saint-Jean, où
Chevalier se rendait directement, et qui est en effet à quatorze ou
quinze lieues de Port-Royal. Quant aux distances marquées dans les
cartes de Champlain, il est impossible, avec toute la bonne volonté du
monde, de trouver même trente lieues de Sainte-Croix à Port-Royal. Ce
qui a trompé Lescarbot, sans doute, c'est que, dans les cartes de
Champlain, les chiffres de ses échelles, au lieu d'être marqués au bout
de chacune des divisions, sont placés au milieu de l'espace qui les
sépare.]
Attendant le retour dudit Chevalier, le sieur de Poitrincourt
fut au fonds de la baye Françoise dans une chalouppe avec 7 à 8
hommes. Sortant du port & mettant le cap au Nordest quart de
124/272 l'Est le de la coste quelque 25 lieues, fusmes à un cap, où le
sieur de Poitrincourt voulut monter sur un rocher de plus de 30
thoises de haut, où il courut fortune de sa vie: d'autant
qu'estant sur le rocher, qui est fort estroit, où il avoit
monté avec assez de difficulté, le sommet trembloit soubs luy:
le subject estoit que par succession de temps il s'y estoit
amassé de la mousse de 4 à 5 pieds d'espois laquelle n'estant
solide, trembloit quand on estoit dessus, & bien souvent quand
on mettoit le pied sur une pierre il en tomboit 3 ou 4 autres:
de sorte que s'il y monta avec peine, il descendit avec plus
grande difficulté, encore que quelques matelots, qui sont gens
assez adroits à grimper, luy eussent porté une haussiere (qui
est une corde de moyenne grosseur) par le moyen de laquelle il
descendit. Ce lieu fut nommé le cap de Poitrincourt [157], qui
est par la hauteur de 45 degrez deux tiers de latitude.
[Note 157: Ce cap a été appelé depuis cap Fendu _(Cape Split)_. Sa
latitude est de 45° 22'.]
Nous fusmes au fonds d'icelle baye [158], & ne vismes autre
chose que certaines pierres blanches à faire de la chaux: Mais
en petite quantité, & force mauves, qui sont oiseaux, qui
estoient dans des isles: Nous en prismes à nostre volonté, &
fismes le tour de la baye pour aller au port aux mines, où
j'avois esté auparavant, & y menay le sieur de Poitrincourt,
qui y print quelques petits morceaux de cuivre, qu'il eut avec
bien grand peine. Toute ceste baye peut contenir quelque 20
lieues de circuit, où il y a au fonds une petite riviere, qui
125/273 est fort platte & peu d'eau. Il y a quantité d'autres petits
ruisseaux & quelques endroits, où il y a de bons ports, mais
c'est de plaine mer, où l'eau monte de cinq brasses. En l'un de
ces ports [159] 3 à 4 lieues au Nort du cap de Poitrincourt
trouvasmes une Croix qui estoit fort vieille, toute couverte de
mousse & presque toute pourrie, qui monstroit un signe evident
qu'autrefois il y avoit esté des Chrestiens. Toutes ces terres
sont forests tres-espoisses, où le pays n'est pas trop
aggreable, sinon en quelques endroits.
[Note 158: Le bassin des Mines.]
[Note 159: Probablement la baie de Greville.]
Estant au port aux mines nous retournasmes à nostre habitation.
Dedans icelle baye y a de grands transports de marée qui
portent au Surouest.
Le 12 de Juillet arriva Ralleau secretaire du sieur de Mons,
luy quatriesme dedans une chalouppe, qui venoit d'un lieu
appelé Niganis[160], distant du port Royal de quelque 160 ou
170 lieues, qui confirma au sieur de Poitrincourt ce que
Chevalier lui avoit raporté.
[Note 160: Ou Niganiche, dans l'île du Cap-Breton, à six ou sept lieues
au sud du cap de Nord.]
Le 3 Juillet [161] on fit équiper trois barques pour envoyer
les hommes & commoditez qui estoient à nostre habitation pour
aller à Campseau, distant de 115 lieues de nostre habitation, &
à 45 degrez & un tiers de latitude, où estoit le vaisseau[162]
qui faisoit pesche de poisson, qui nous devoit repasser en
France.
[Note 161: Il est probable que le manuscrit de l'auteur portait le 30
juillet, ce qui s'accorderait assez bien avec le récit de Lescarbot.
Voici comment celui-ci rapporte les circonstances du départ. «Sur le
point qu'il falut dire adieu au Port Royal, le sieur de Poutrincourt
envoya son peuple les uns après les autres trouver le navire, à
Campseau... Nous avions une grande barque, deux petites & une chaloupe.
Dans l'une des petites barques on mit quelques gens que l'on envoya
devant. Et le trentième de Juillet partirent les deux autres. J'étois
dans la grande, conduite par Champ-doré». (Liv. IV, ch. XVIII.)]
[Note 162: C'était le _Jonas_, par lequel était retourné Pont-Gravé.
(Lescarbot, liv. IV, ch. XVII.)]
126/274 Le sieur de Poitrincourt renvoya tous ses compagnons, & demeura
luy neufieme en l'habitation pour emporter en France quelques
bleds qui n'estoient pas bien à maturité.
Le 10 d'Aoust arriva de la guerre Mabretou, lequel nous dit
avoir esté à Chouacoet, & avoir tué 20 sauvages & 10 ou 12 de
blessez, & que Onemechin chef de ce lieu, Marchin, & un autre
avoient esté tués par Sasinou chef de la riviere de Quinibequi,
lequel depuis fut tué par les compagnons d'Onemechin & Marchin.
Toute ceste guerre ne fut que pour le subject de Panounia
sauvage de nos amis, lequel, comme j'ay dict cy dessus avoit
esté tué à Norembegue par les gens dudit Onemechin & Marchin.
Les chefs qui sont pour le jourd'huy en la place d'Onemechin,
Marchin, & Sasinou, sont leurs fils, sçavoir pour Sasinou,
Pememen: Abriou pour Marchin son père: & pour Onemechin
Queconsicq. Les deux derniers furent blessez par les gens de
Mabretou, qui les attrapèrent soubs apparence d'amitié, comme
est leur coustume, de quoy on se doit donner garde, tant des
uns que des autres.
_Habitation abandonnée. Retour en France du sieur de
Poitrincourt & de tous ses gens._