CHAPITRE XIII.

Le 5 Septembre nous partismes de rechef du port Royal [135].

[Note 135: D'après Lescarbot, M. de Poutrincourt relâcha par deux fois.

«Quant au sieur de Poutrincourt, dit-il, il print la volte de l'ile

sainte Croix première demeure des François, ayant Champdoré pour maître

& conducteur de sa barque, mais contrarié du vent, & pour ce que sa

barque faisoit eau, il fut contraint de relâcher par deux fois.»]

Le 7 nous fusmes à rentrée de la riviere S. Croix, où

trouvasmes quantité de sauvages, entre autres Secondon &

Messamouet. Nous nous y pensames perdre contre un islet de

rochers, par l'opiniastreté de Champdoré, à quoy il estoit fort

subject.

Le lendemain fusmes dedans une chalouppe à l'isle de S. Croix,

où le sieur de Mons avoit yverné, voir si nous trouverions

quelques espics du bled, & autres graines qu'il y avoit fait

semer. Nous trouvasmes du bled qui estoit tombé en terre, &

estoit venu aussi beau qu'on eut sceu desirer[136], & quantité

d'herbes potagères qui estoient venues belles & grandes: cela

nous resjouit infiniment, pour voir que la terre y estoit bonne

& fertile.

[Note 136: Monsieur de Poutrincourt «nous en envoya au Port Royal, dit

Lescarbot, où j'étois demeuré, ayant été de ce prié pour avoir l'oeil à

la maison, & maintenir ce qui y restoit de gens en concorde. A quoy

j'avoy condescendu (encores que cela eust été laissé à ma volonté) pour

l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation se

seroit en païs plus chaut par delà Malebarre, & que nous irions tous de

compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit de France. Pendant ce temps je

me mis à préparer de la terre, & faire des clôtures & compartimens de

jardins pour y semer des légumes, & herbes de ménage. Nous fimes aussi

faire un fossé tout à l'entour du Fort, lequel étoit bien necessaire

pour recevoir les eaux & humidités qui paravant decouloient par dessouz

les logemens parmi les racines des arbres qu'on y avoit défrichez: ce

qui paraventure rendoit le lieu mal sain.» (Liv. IV, ch. XIII.)]

92/240 Apres avoir visité l'isle, nous retournasmes à nostre barque,

qui estoit du port de 18 tonneaux, & en chemin prismes quantité

de maquereaux, qui y sont en abondance en ce temps là; & se

resolut on de continuer le voyage le long de la coste, ce qui

ne fut pas trop bien consideré: d'autant que nous perdismes

beaucoup de temps à repasser sur les descouvertures que le

sieur de Mons avoit faites jusques au port de Malebarre, & eut

esté plus à propos, selon mon opinion, de traverser du lieu où

nous estions jusques audict Malebarre, dont on sçavoit le

chemin, & puis employer le temps jusques au 40° degré, ou plus

su, & au retour revoir toute la coste à son plaisir.

Après ceste resolution nous prismes avec nous Secondon &

Messamouet, qui vindrent jusques à Chouacoet dedans une

chalouppe, où ils vouloient aller faire amitié avec ceux du

pays en leur faisant quelques presens.

Le 12 de Septembre nous partismes de la riviere saincte Croix.

93/241 Le 21[137] arrivasmes à Chouacoet, où nous vismes Onemechin

chef de la riviere, & Marchin, lesquels avoient fait la

cueillette de leur bleds. Nous vismes des raisins à l'isle de

Bacchus qui estoient meurs, & assez bons: & d'autres qui ne

l'estoient pas, qui avoient le grain aussi beau que ceux de

France, & m'asseure que s'ils estoient cultivez, on en feroit

de bon vin.

[Note 137: Lescarbot nous donne sur cette navigation de Sainte-Croix à

Chouacouet, quelques détails que Champlain omet sans doute parce qu'il

était ennuyé de suivre le même chemin, et qu'il avait déjà décrit tous

ces lieux, «Revenons au sieur de Poutrincourt, dit-il, lequel nous avons

laissé en l'ile Sainte-Croix. Apres avoir là fait une reveue, & caressé

les Sauvages qui y étoient, il s'en alla en quatre jours à _Pemptegoet_,

qui est ce lieu tant renommé souz le nom de _Norombega_. Et ne falloit

un si long temps pour y parvenir, mais il s'arrêta sur la route à faire

racoutrer sa barque: car à cette fin il avoit mené un serrurier & un

charpentier, & quantité d'ais. Il traversa les iles qui sont à

l'embouchure de la rivière, & vint à _Kinibeki_, là où sa barque fut en

péril à-cause des grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait.

C'est pourquoy il ne s'y arrêta point, ains passa outre à la Baye de

_Marchin_, qui est le nom d'un Capitaine Sauvage, lequel à l'arrivée

dudit sieur commença à crier hautement _Hé, hé_: A quoy on lui répondit

de même. Il répliqua demandant en son langage: Qui êtes-vous? On lui dit

que c'étoient amis. Et là dessus à l'approcher le sieur de Poutrincourt

traita amitié avec lui, & lui fit des presens de couteaux, haches, &

_Matachiaz_, c'est à dire écharpes, carquans, & brasselets faits de

patenôtres, ou de tuyaux de verre blanc & bleu, dont il fut fort aise,

même de la confédération que ledit sieur de Poutrincourt faisoit avec

lui, reconnoissant bien que cela lui feroit beaucoup de support. Il

distribua à quelques uns d'un grand nombre de peuple qu'il avoit autour

de soy, les presens dudit sieur de Poutrincourt, auquel il apporta force

chairs d'Orignac, ou Ellan (car les Basques appellent un Cerf, ou Ellan,

Orignac) pour refraichir de vivres la compagnie. Cela fait, on tendit

les voiles vers _Chouakoet_.» (Liv. IV, ch. XIV.)]

En ce lieu le sieur de Poitrincourt retira un prisonnier

qu'avoit Onemechin, auquel Messamouet fit des presens de

chaudières, haches, cousteaux, & autres choses[138]. Onemechin

luy en fit au réciproque, de bled d'Inde, cytrouilles, febves

du Bresil: ce qui ne contenta pas beaucoup ledit Messamouet,

qui partit d'avec eux fort mal content, pour ne l'avoir pas

bien recogneu, de ce qu'il leur avoit donné, en dessein de leur

94/242 faire la guerre en peu de temps: car ces nations ne donnent

qu'en donnant, si ce n'est à personnes qui les ayent bien

obligez, comme de les avoir assistez en leurs guerres.

[Note 138: «Messamouet, capitaine en la rivière du port de la Heve, sur

lequel on avoit pris ce prisonier,» & Secondon «avoient force

marchandises troquées avec les François, léquelles ilz venoient là

débiter, sçavoir chaudières grandes, moyennes, & petites, haches,

couteaux, robbes, capots, camisoles rouges, pois, fèves, biscuit, &

autres choses. Sur ce voici arriver douze ou quinze bateaux pleins de

Sauvages de la sujetion d'_Olmechin, iceux en bon ordre, tous peinturés

à la face, selon leur coutume, quand ilz veulent être beaux, ayans

l'arc, & la flèche en main, & le carquois auprès d'eux, léquels ilz

mirent bas à bord. A l'heure _Messamoet_ commence à haranguer devant les

Sauvages, leur remontrant comme par le passé ils avoient eu souvent de

l'amitié ensemble; & qu'ilz pourroient facilement domter leurs ennemis

s'ils se vouloient entendre, & se servir de l'amitié des François,

léquels ils voyoient là presens pour reconoitre leur pais, à fin de leur

porter des commodités à l'avenir, & les secourir de leurs forces,

léquelles il sçavoit, & les leur representoit d'autant mieux, que lui

qui parloit étoit autrefois venu en France, & y avoit demeuré en la

maison du sieur de Grandmont Gouverneur de Bayonne. Somme, il fut prés

d'une heure à parler avec beaucoup de véhémence & d'affection, & avec un

contournement de corps & de bras tel qu'il est requis en un bon Orateur.

Et à la fin jetta toutes ses marchandises (qui valoient plus de trois

cens escus rendues en ce païs-là) dans le bateau d'_Olmechin_, comme lui

faisant present de cela en asseurance de l'amitié qu'il lui vouloit

témoigner. Cela fait la nuit s'approchoit, & chacun se retira.»

(Lescarbot, liv, IV, ch. XIV.)]

Continuant nostre routte, nous allasmes au cap aux isles, où

fusmes un peu contrariez du mauvais temps & des brumes; & ne

trouvasmes pas beaucoup d'apparence de passer la nuit: d'autant

que le lieu n'y estoit pas propre. Comme nous estions en ceste

peine, il me resouvint, que rengeant la coste avec le sieur de

Mons, j'avois, à une lieue de là, remarqué en ma carte un lieu,

qui avoit apparence d'estre bon pour vaisseaux, ou n'entrasmes

point à cause que nous avions le vent propre à faire nostre

routte, lors que nous y passames. Ce lieu estoit derrière nous,

qui fut occasion que je dis au sieur de Poitrincourt qu'il

faloit relascher à une pointe que nous y voiyons, où estoit le

lieu dont il estoit question, lequel me sembloit estre propre

pour y passer la nuit. Nous fusmes mouiller l'ancre à l'entrée,

& le lendemain entrasmes dedans.

Le sieur de Poitrincourt y mit pied à terre avec huit ou dix de

nos compagnons. Nous vismes de fort beaux raisins qui estoient

à maturité, pois du Bresil, courges, cytrouilles, & des racines

qui sont bonnes, tirant sur le goust de cardes, que les

sauvages cultivent. Il nous en firent quelques presens en

contr'eschange d'autres petites bagatelles qu'on leur donna.

Ils avoient desja fait leur moisson. Nous vismes 200 sauvages

en ce lieu, qui est assez aggreable, & y a quantité de noyers,

cyprès, sasafras, chesnes, fresnes, & hestres, qui sont

tresbeaux. Le chef de ce lieu s'appelle Quiouhamenec, qui nous

95/243 vint voir avec un autre sien voisin nommé Cohouepech, à qui

nous fismes bonne chère. Onemechin chef de Chouacoet nous y

vint aussi voir, à qui on donna un habit qu'il ne garda pas

long temps, & en fit present à un autre, à cause qu'estant

gesné dedans il ne s'en pouvoit accommoder. Nous vismes aussi

en ce lieu un sauvage qui se blessa tellement au pied, & perdit

tant de sang, qu'il en tomba en syncope, autour duquel en vint

nombre d'autres chantans un espace de temps devant que de luy

toucher: après firent quelques gestes des pieds & des mains, &

luy secouerent la teste, puis le soufflant il revint à luy.

Nostre chirurgien le pensa, & ne laissa après de s'en aller

gayement.

Le lendemain comme on calfeustroit nostre chalouppe, le sieur

de Poitrincourt apperceut dans le bois quantité de sauvages,

qui venoyent en intention de nous faire quelque desplaisir, se

rende à un petit ruisseau qui est sur le destroit d'une

chaussée, qui va à la grande terre, où de nos gens

blanchissoient du linge. Comme je me pourmenois le long

d'icelle chaussée ces sauvages m'apperçeurent, & pour faire

bonne mine, à cause qu'ils virent bien que je les avois

descouvers en pareil temps, ils commancerent à s'escrier & se

mettre à danser: puis s'en vindrent à moy avec leurs arcs,

flesches, carquois & autres armes. Et d'autant qu'il y avoit

une prairie entre eux & moy, je leur fis signe qu'ils

redansassent; ce qu'ils firent en rond, mettant toutes leurs

armes au milieu d'eux. Ils ne faisoient presque que commencer,

qu'ils adviserent le sieur de Poitrincourt dedans le bois avec

96/244 huit arquebusiers, ce qui les estonna: toutesfois ne laisserent

d'achever leur danse, laquelle estant finie, ils se retirèrent

d'un costé & d'autre, avec apprehention qu'on ne leur fit

quelque mauvais party: Nous ne leur dismes pourtant rien, & ne

leur fismes que toutes demonstrations de resjouinance; puis

nous revinsmes à nostre chalouppe pour la mettre à l'eaue, &

nous en aller. Ils nous prièrent de retarder un jour, disans

qu'il viendroit plus de deux mil hommes pour nous voir: mais ne

pouvans perdre temps, nous ne voulusmes diferer d'avantage. Je

croy que ce qu'ils en fesoient estoit pour nous surprendre. Il

y a quelques terres desfrichées, & en desfrichoient tous les

jours: en voicy la façon. Ils couppent les arbres à la hauteur

de trois pieds de terre, puis font brusler les branchages sur

le tronc, & sement leur bled entre ces bois couppez: & par

succession de temps ostent les racines. Il y a aussi de belles

prairies pour y nourrir nombre de bestail. Ce port est tresbeau

& bon, où il y a de l'eau assez pour les vaisseaux, & où on se

peut mettre à l'abry derrière des isles. Il est par la hauteur

de 43 degrez de latitude; & l'avons nommé le Beau-port [139].

[Note 139: Aujourd'hui _Gloucester_.]

Oeuvres de Champlain · 第 69 / 415 题