CHAPITRE XII.

LE 17 du mois, suivant la resolution que nous avions prise,

nous partismes de l'emboucheure du port Royal avec deux

barques, l'une du port de 18 tonneaux, & l'autre de 7 à 8 pour

parfaire la routte du cap Breton ou de Campseau & vinsmes

mouiller l'ancre au destroit de l'isle Longue, où la nuit

nostre câble rompit & courusmes risque de nous perdre par les

grandes marées qui jettent sur plusieurs pointes de rochers,

qui sont dans & à la sortie de ce lieu: Mais par la diligence

d'un chacun on y remédia & fit on en sorte qu'on en sortit pour

ceste fois.

Le 21 du mois il vint un grand coup de vent qui rompit les

ferremens de nostre gouvernail entre l'isle Longue & le cap

fourchu, & nous mit en telle peine, que nous ne sçavions de

quel bois faire flesches: car d'aborder la terre, la furie de

la mer ne le permettoit pas, par ce qu'elle brisoit haute comme

87/235 des montaignes le long de la coste: de façon que nous

resolusmes plustost mourir à la mer, que d'aborder la terre,

sur l'esperance que le vent & la tourmente s'appaiseroit, pour

puis après ayant le vent en pouppe aller eschouer en quelque

playe de sable. Comme chacun pensoit à part soy à ce qui seroit

de faire pour nostre seureté, un matelot dit, qu'une quantité

de cordages attachez au derrière de la barque, & traînant en

l'eau, nous pourroit aucunement servir pour gouverner nostre

vaisseau, mais ce fut si peu que rien, & vismes bien que si

Dieu ne nous aidoit d'autres moyens, celuy là ne nous eust

guarentis du naufrage. Comme nous estions pensifs à ce qu'on

pourroit faire pour nostre seureté, Champdoré, qu'on avoit de

rechef emmenotté, dit à quelques uns de nous, que si le Pont

vouloit qu'il trouveroit moyen de faire gouverner nostre

barque: ce que nous rapportasmes au Pont, quine refusa pas

cette offre, & les autres encore moins. Il fut donc

desemmenotté pour la seconde fois, & quant & quant prist un

câble qu'il coupa, & en accommoda fort dextrement le

gouvernail & le fit aussi bien gouverner que jamais il avoit

fait: & par ce moyen repare les fautes qu'il avoit commises à

la première barque qui fut perdue: & fut libéré de ce dont il

avoit esté accusé, par les prières que nous en fismes au

Pont-gravé qui eut un peu de peine à s'y resoudre.

Ce jour mesme fusmes mouiller l'ancre prez la baye courante, à

deux lieues du cap fourchu, & là fut racommodée la barque.

Le 23 du mois de Juillet fusmes proche du cap de Sable.

88/236 Le 24 du dit mois sur les deux heures du soir nous apperçeusmes

une chalouppe, proche de l'isle aux cormorans, qui venoit du

cap de Sable, qu'aucuns jugeoient estre des sauvages qui se

retiroient du cap Breton, ou de l'isle de Campseau: D'autres

disoient que ce pouvoit estre des chalouppes qu'on envoyoit de

Campseau pour sçavoir de nos nouvelles. Enfin approchant plus

prez on vid que c'estoient François, ce qui nous resjouit fort:

Et comme elle nous eust presque joints, nous recogneusmes

Ralleau Secrétaire du sieur de Mons, ce qui nous redoubla le

contentement. Il nous fit entendre que le sieur de Mons

envoyoit un vaisseau de six vingts tonneaux [128], & que le

sieur de Poitrincourt y commandoit, & estoit venu pour

Lieutenant général, & demeurer au pays avec cinquante hommes: &

qu'il avoit mis pied à terre à Campseau, d'où ledit vaisseau

avoit pris la plaine mer, pour voir s'il ne nous descouvriroit

point, cependant que luy s'en venoit le long de la coste dans

une chalouppe pour nous rencontrer au cas qu'y fussions en

chemin, croyans que serions partis du port Royal, comme il

estoit bien vray: Et en cela firent fort sagement. Toutes ces

nouvelles nous firent rebrousser chemin; & arrivasmes au port

Royal le 25 [129] du mois, où nous trouvasmes ledict vaisseau,

& le sieur de Poitrincourt, ce qui nous apporta beaucoup de

89/237 resjouissance, pour voir renaistre ce qui estoit hors

d'esperance. Il nous dit que ce qui avoit causé son retardement

estoit un accident qui estoit survenu au vaisseau, au sortir de

la chaine de la Rochelle, d'où il estoit party, & avoit esté

contrarié du mauvais temps sur son voyage [130].

[Note 128: C'était le _Jonas_, où se trouvait Lescarbot.]

[Note 129: Le 31 juillet, qui était un lundi. Pour que Pont-Gravé et

Champlain eussent pu retourner au port Royal dans l'espace d'environ

vingt-quatre heures, il eût fallu un concours de circonstances si

exceptionnelles, que l'auteur n'aurait pas manqué de le faire observer.

En outre, quand ils arrivèrent à Port-Royal, le vaisseau et M. de

Poutrincourt y étaient déjà rendus: or, suivant Lescarbot, qui, en cet

endroit, donne toutes les dates de ces diverses circonstances, le

vaisseau entra dans le port le jeudi 27 de juillet, et Pont-Gravé arriva

«le lundi dernier jour de juillet.» (Liv. IV, ch. XIII.)]

[Note 130: Toutes ces circonstances sont rapportées en détail dans

Lescarbot, liv. IV, chapitres IX-XIII.]

Le lendemain le sieur de Poitrincourt commença à discourir de

ce qu'il devoit faire, & avec l'advis d'un chacun se resolut de

demeurer au port Royal pour ceste année, d'autant que l'on

n'avoit descouvert aucune chose depuis le sieur de Mons, & que

quatre mois qu'il y avoit jusques à l'yver n'estoit assez pour

chercher & faire une autre habitation: encore avec un grand

vaisseau, qui n'est pas comme une barque, qui tire peu d'eau,

furette par tout, & trouve des lieux à souhait pour faire des

demeures: mais que durant ce temps on iroit seulement

recognoistre quelque endroit plus commode pour nous loger[131].

[Note 131: Tout en décidant qu'on hivernerait encore à Port-Royal, parce

qu'on n'avait pu, jusqu'ici, trouver de lieu plus commode, M. de

Poutrincourt devait suivre les instructions que lui avait données M. de

Monts, à son départ de France. «Le sieur de Monts, dit Lescarbot, ayant

desiré de s'élever au su tant qu'il pourroit & chercher un lieu bien

habitable par delà Malebarre, avoit prié le sieur de Poutrincourt de

passer plus loin qu'il n'avoit été, & chercher un port convenable en

bonne température d'air, ne faisant plus de cas de Port-Royal que de

sainte Croix, pour ce qui regarde la santé. A quoy voulant obtempérer le

dit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le printemps, sachant

qu'il auroit d'autres exercices à s'occuper.»]

Sur ceste resolution le sieur de Poitrincourt envoya aussitost

quelques gens de travail au labourage de la terre, en un lieu

qu'il jugea propre, qui est dedans la riviere, à une lieue &

demie de l'habitation du port Royal, où nous pensames faire

90/238 nostre demeure [132], & y fit semer du bled, seigle, chanvre, &

plusieurs autres graines, pour voir ce qu'il en reussiroit. Le

22 d'Aoust, on advisa une petite barque qui tiroit vers nostre

habitation. C'estoit des Antons de S. Maslo, qui venoit de

Campseau, où estoit son vaisseau[133], à la pesche du poisson,

pour nous donner advis qu'il y avoit quelques vaisseaux au tour

du cap Breton qui traittoient de pelleterie[144], & que si on

vouloit envoyer nostre navire, il les prendroit en s'en

retournant en France: ce qui fut resolu après qu'il seroit

deschargé des commodités qui estoient dedans.

[Note 132: Voir ci-dessus p. 77. C'est précisément le lieu où est

maintenant Annapolis, au sud de la rivière de l'Équille (aujourd'hui

rivière d'Annapolis), et près de l'endroit où la rivière du Moulin se

jette dans celle de l'Équille.]

[Note 133: _Le Saint-Étienne_.]

[Note 134: «Quant au sieur du Pont, dit Lescarbot, il deliberoit en

passant d'attaquer un marchand de Rouen nommé Boyer (lequel contre les

deffenses du Roy étoit allé par delà troquer avec les Sauvages, après

avoir été délivré des prisons de la Rochelle par le consentement du

sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il

étoit ja parti.» (Liv. IV, ch. XIII.)]

Ce qu'estant fait, du Pont-gravé s'enbarqua dedans avec le

reste de ses compagnons qui avoient demeuré l'yver avec luy au

port Royal, horsmis quelques uns, qui fut Champdoré & Foulgere

de Vitré. J'y demeuray aussi avec le sieur de Poitrincourt,

pour moyennant l'aide de Dieu, parfaire la carte des costes &

pays que j'avois commencé. Toutes choses mises en ordre en

l'habitation, le sieur de Poitrincourt fit charger des vivres

pour nostre voyage de la coste de la Floride.

Et le 29 d'Aoust partismes du port Royal quant & Pont-gravé, &

des Antons qui alloient au cap Breton & à Campseau pour se

saisir des vaisseaux qui fesoient traitte de pelleterie, comme

j'ay dit cy dessus. Estans à la mer nous fusmes contraints de

relascher au port pour le mauvais vent qu'allions. Le grand

vaisseau tint tousjours sa route & bientost le perdismes de

veue.

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_Le sieur de Poitrincourt part du port Royal pour faire des

descouvertures. Tout ce que l'on y vid: & ce qui y arriva

jusques à Male-barre._

Oeuvres de Champlain · 第 68 / 415 题