LE 17 du mois, suivant la resolution que nous avions prise,
nous partismes de l'emboucheure du port Royal avec deux
barques, l'une du port de 18 tonneaux, & l'autre de 7 à 8 pour
parfaire la routte du cap Breton ou de Campseau & vinsmes
mouiller l'ancre au destroit de l'isle Longue, où la nuit
nostre câble rompit & courusmes risque de nous perdre par les
grandes marées qui jettent sur plusieurs pointes de rochers,
qui sont dans & à la sortie de ce lieu: Mais par la diligence
d'un chacun on y remédia & fit on en sorte qu'on en sortit pour
ceste fois.
Le 21 du mois il vint un grand coup de vent qui rompit les
ferremens de nostre gouvernail entre l'isle Longue & le cap
fourchu, & nous mit en telle peine, que nous ne sçavions de
quel bois faire flesches: car d'aborder la terre, la furie de
la mer ne le permettoit pas, par ce qu'elle brisoit haute comme
87/235 des montaignes le long de la coste: de façon que nous
resolusmes plustost mourir à la mer, que d'aborder la terre,
sur l'esperance que le vent & la tourmente s'appaiseroit, pour
puis après ayant le vent en pouppe aller eschouer en quelque
playe de sable. Comme chacun pensoit à part soy à ce qui seroit
de faire pour nostre seureté, un matelot dit, qu'une quantité
de cordages attachez au derrière de la barque, & traînant en
l'eau, nous pourroit aucunement servir pour gouverner nostre
vaisseau, mais ce fut si peu que rien, & vismes bien que si
Dieu ne nous aidoit d'autres moyens, celuy là ne nous eust
guarentis du naufrage. Comme nous estions pensifs à ce qu'on
pourroit faire pour nostre seureté, Champdoré, qu'on avoit de
rechef emmenotté, dit à quelques uns de nous, que si le Pont
vouloit qu'il trouveroit moyen de faire gouverner nostre
barque: ce que nous rapportasmes au Pont, quine refusa pas
cette offre, & les autres encore moins. Il fut donc
desemmenotté pour la seconde fois, & quant & quant prist un
câble qu'il coupa, & en accommoda fort dextrement le
gouvernail & le fit aussi bien gouverner que jamais il avoit
fait: & par ce moyen repare les fautes qu'il avoit commises à
la première barque qui fut perdue: & fut libéré de ce dont il
avoit esté accusé, par les prières que nous en fismes au
Pont-gravé qui eut un peu de peine à s'y resoudre.
Ce jour mesme fusmes mouiller l'ancre prez la baye courante, à
deux lieues du cap fourchu, & là fut racommodée la barque.
Le 23 du mois de Juillet fusmes proche du cap de Sable.
88/236 Le 24 du dit mois sur les deux heures du soir nous apperçeusmes
une chalouppe, proche de l'isle aux cormorans, qui venoit du
cap de Sable, qu'aucuns jugeoient estre des sauvages qui se
retiroient du cap Breton, ou de l'isle de Campseau: D'autres
disoient que ce pouvoit estre des chalouppes qu'on envoyoit de
Campseau pour sçavoir de nos nouvelles. Enfin approchant plus
prez on vid que c'estoient François, ce qui nous resjouit fort:
Et comme elle nous eust presque joints, nous recogneusmes
Ralleau Secrétaire du sieur de Mons, ce qui nous redoubla le
contentement. Il nous fit entendre que le sieur de Mons
envoyoit un vaisseau de six vingts tonneaux [128], & que le
sieur de Poitrincourt y commandoit, & estoit venu pour
Lieutenant général, & demeurer au pays avec cinquante hommes: &
qu'il avoit mis pied à terre à Campseau, d'où ledit vaisseau
avoit pris la plaine mer, pour voir s'il ne nous descouvriroit
point, cependant que luy s'en venoit le long de la coste dans
une chalouppe pour nous rencontrer au cas qu'y fussions en
chemin, croyans que serions partis du port Royal, comme il
estoit bien vray: Et en cela firent fort sagement. Toutes ces
nouvelles nous firent rebrousser chemin; & arrivasmes au port
Royal le 25 [129] du mois, où nous trouvasmes ledict vaisseau,
& le sieur de Poitrincourt, ce qui nous apporta beaucoup de
89/237 resjouissance, pour voir renaistre ce qui estoit hors
d'esperance. Il nous dit que ce qui avoit causé son retardement
estoit un accident qui estoit survenu au vaisseau, au sortir de
la chaine de la Rochelle, d'où il estoit party, & avoit esté
contrarié du mauvais temps sur son voyage [130].
[Note 128: C'était le _Jonas_, où se trouvait Lescarbot.]
[Note 129: Le 31 juillet, qui était un lundi. Pour que Pont-Gravé et
Champlain eussent pu retourner au port Royal dans l'espace d'environ
vingt-quatre heures, il eût fallu un concours de circonstances si
exceptionnelles, que l'auteur n'aurait pas manqué de le faire observer.
En outre, quand ils arrivèrent à Port-Royal, le vaisseau et M. de
Poutrincourt y étaient déjà rendus: or, suivant Lescarbot, qui, en cet
endroit, donne toutes les dates de ces diverses circonstances, le
vaisseau entra dans le port le jeudi 27 de juillet, et Pont-Gravé arriva
«le lundi dernier jour de juillet.» (Liv. IV, ch. XIII.)]
[Note 130: Toutes ces circonstances sont rapportées en détail dans
Lescarbot, liv. IV, chapitres IX-XIII.]
Le lendemain le sieur de Poitrincourt commença à discourir de
ce qu'il devoit faire, & avec l'advis d'un chacun se resolut de
demeurer au port Royal pour ceste année, d'autant que l'on
n'avoit descouvert aucune chose depuis le sieur de Mons, & que
quatre mois qu'il y avoit jusques à l'yver n'estoit assez pour
chercher & faire une autre habitation: encore avec un grand
vaisseau, qui n'est pas comme une barque, qui tire peu d'eau,
furette par tout, & trouve des lieux à souhait pour faire des
demeures: mais que durant ce temps on iroit seulement
recognoistre quelque endroit plus commode pour nous loger[131].
[Note 131: Tout en décidant qu'on hivernerait encore à Port-Royal, parce
qu'on n'avait pu, jusqu'ici, trouver de lieu plus commode, M. de
Poutrincourt devait suivre les instructions que lui avait données M. de
Monts, à son départ de France. «Le sieur de Monts, dit Lescarbot, ayant
desiré de s'élever au su tant qu'il pourroit & chercher un lieu bien
habitable par delà Malebarre, avoit prié le sieur de Poutrincourt de
passer plus loin qu'il n'avoit été, & chercher un port convenable en
bonne température d'air, ne faisant plus de cas de Port-Royal que de
sainte Croix, pour ce qui regarde la santé. A quoy voulant obtempérer le
dit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le printemps, sachant
qu'il auroit d'autres exercices à s'occuper.»]
Sur ceste resolution le sieur de Poitrincourt envoya aussitost
quelques gens de travail au labourage de la terre, en un lieu
qu'il jugea propre, qui est dedans la riviere, à une lieue &
demie de l'habitation du port Royal, où nous pensames faire
90/238 nostre demeure [132], & y fit semer du bled, seigle, chanvre, &
plusieurs autres graines, pour voir ce qu'il en reussiroit. Le
22 d'Aoust, on advisa une petite barque qui tiroit vers nostre
habitation. C'estoit des Antons de S. Maslo, qui venoit de
Campseau, où estoit son vaisseau[133], à la pesche du poisson,
pour nous donner advis qu'il y avoit quelques vaisseaux au tour
du cap Breton qui traittoient de pelleterie[144], & que si on
vouloit envoyer nostre navire, il les prendroit en s'en
retournant en France: ce qui fut resolu après qu'il seroit
deschargé des commodités qui estoient dedans.
[Note 132: Voir ci-dessus p. 77. C'est précisément le lieu où est
maintenant Annapolis, au sud de la rivière de l'Équille (aujourd'hui
rivière d'Annapolis), et près de l'endroit où la rivière du Moulin se
jette dans celle de l'Équille.]
[Note 133: _Le Saint-Étienne_.]
[Note 134: «Quant au sieur du Pont, dit Lescarbot, il deliberoit en
passant d'attaquer un marchand de Rouen nommé Boyer (lequel contre les
deffenses du Roy étoit allé par delà troquer avec les Sauvages, après
avoir été délivré des prisons de la Rochelle par le consentement du
sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il
étoit ja parti.» (Liv. IV, ch. XIII.)]
Ce qu'estant fait, du Pont-gravé s'enbarqua dedans avec le
reste de ses compagnons qui avoient demeuré l'yver avec luy au
port Royal, horsmis quelques uns, qui fut Champdoré & Foulgere
de Vitré. J'y demeuray aussi avec le sieur de Poitrincourt,
pour moyennant l'aide de Dieu, parfaire la carte des costes &
pays que j'avois commencé. Toutes choses mises en ordre en
l'habitation, le sieur de Poitrincourt fit charger des vivres
pour nostre voyage de la coste de la Floride.
Et le 29 d'Aoust partismes du port Royal quant & Pont-gravé, &
des Antons qui alloient au cap Breton & à Campseau pour se
saisir des vaisseaux qui fesoient traitte de pelleterie, comme
j'ay dit cy dessus. Estans à la mer nous fusmes contraints de
relascher au port pour le mauvais vent qu'allions. Le grand
vaisseau tint tousjours sa route & bientost le perdismes de
veue.
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_Le sieur de Poitrincourt part du port Royal pour faire des
descouvertures. Tout ce que l'on y vid: & ce qui y arriva
jusques à Male-barre._