[Illustration: Habitation du Port Royal]
A Logemens des artisans.
B Plate forme où estoit le canon.
C Le magasin.
D Logement du sieur de Pontgravé & Champlain.
E La forge.
F Palissade de pieux.
G Le four,
H La cuisine.
0 Petite maisonnette où l'on retiroit les utansiles de nos barques;
que depuis le sieur de Poitrincourt fit rebastir, & y logea le sieur
Boulay quand le sieur du Pont s'en revint en France.
P (1) La porte de l'abitation.
Q (2) Le cemetiere.
R (3) La riviere.
(1) Cette lettre manque dans le dessin; mais la porte est bien
reconnaissable tant par sa figure que par l'avenue qui y aboutit--(2) K,
dans le dessin--(3) L, dans le dessin.
Quelques jours après que les bastiments furent achevez, je fus
à la riviere S. Jean, pour chercher le sauvage appellé
Secondon, lequel avoit mené les gens de Preverd à la mine de
cuivre, que j'avois desja esté chercher avec le sieur de Mons,
quand nous fusmes au port aux mines, & y perdismes nostre
temps. L'ayant trouvé, je le priay d'y venir avec nous: ce
80/228 qu'il m'accorda fort librement: & nous la vint monstrer. Nous y
trouvasmes quelques petits morceaux de cuivre de l'espoisseur
d'un sold; & d'autres plus, enchassez dans des rochers
grisastres & rouges. Le mineur qui estoit avec nous, appellé
Maistre Jaques, natif d'Esclavonie, homme bien entendu à la
recherche des minéraux, fut tout au tour des costaux voir s'il
trouveroit de la gangue; mais il n'en vid point: Bien trouva
il à quelques pas d'où nous avions prins les morceaux de cuivre
susdit, une manière de mine qui en approchoit aucunement. Il
dit que par l'apparence du terrouer, elle pourroit estre bonne
si on y travailloit, & qu'il n'estoit croyable que dessus la
terre il y eut du cuivre pur, sans qu'au fonds il n'y en eut en
quantité. La vérité est, que si la mer ne couvroit deux fois le
jour les mines, & qu'elles ne fussent en rochers si durs, on en
espereroit quelque chose.
Apres l'avoir recogneue, nous nous en retournasmes à nostre
habitation, où nous trouvasmes de nos gens malades du mal de la
terre, mais non si griefvement qu'en l'isle S. Croix, bien que
de 45 que nous estions il en mourut 12 dont le mineur fut du
nombre, & cinq malades, qui guérirent le printemps venant.
Nostre chirurgien appelle des Champs, de Honfleur, homme expert
en son art, fit ouverture de quelques corps, pour veoir s'il
recognoistroit mieux la cause des maladies, que n'avoient fait
ceux de l'année précédente. Il trouva les parties du corps
offencées comme ceux qui furent ouverts en l'isle S. Croix, &
ne peut on trouver remède pour les guérir non plus que les
autres.
81/229 Le 20 Decembre il commença à neger: & passa quelques glaces par
devant nostre habitation. L'yver ne fut si aspre qu'il avoit
esté l'année d'auparavant, ny les neges si grandes, ny de si
longue durée. Il fit entre autres choses un si grand coup de
vent le 20 de Fevrier 1605 [125] qu'il abbattit une grande
quantité d'arbres avec leurs racines, & beaucoup qu'il brisa.
C'estoit chose estrange à veoir. Les pluyes furent assez
ordinaires, qui fut occasion du peu d'yver, au regard du passé,
bien que du port Royal à S. Croix, n'y ait que 25 lieues.
[Note 125: Février 1606. C'est peut-être par inadvertance, plutôt que
par un reste de l'ancienne coutume de commencer l'année à Pâques, que
Champlain met ici 1605: car on peut voir plus loin, au chapitre XVI,
que, dès l'année suivante, il compte exactement comme nous.]
Le premier jour de Mars, Pont-gravé fit accommoder une barque
du port de 17 à 18 tonneaux, qui fut preste au 15 pour aller
descouvrir le long de la coste de la Floride.
Pour cet effect nous partismes le 16 ensuivant, & fusmes
contraints de relascher à une isle au su de Menasne, & ce jour
fismes 18 lieues, & mouillasmes l'ancre dans une ance de sable,
à l'ouvert de la mer, où le vent de su donnoit, qui se renforça
la nuit d'une telle impetuosité que ne peusmes tenir à l'ancre,
& fallut par force aller à la coste, à la mercy de Dieu & des
ondes, qui estoient si furieuses & mauvaises, que comme nous
appareillions le bourcet sur l'ancre, pour après coupper le
câble sur l'escubier, il ne nous en donna le loisir car
aussitost il se rompit sans coup frapper. A la ressaque le vent
& la mer nous jetterent sur un petit rocher, & n'attendions que
l'heure de voir briser nostre barque, pour nous sauver sur
82/230 quelques esclats d'icelle, si eussions peu. En ce desespoir il
vint un coup de mer si grand & favorable, après en avoir receu
plusieurs autres, qu'il nous fit franchir le rocher, & nous
jetta en une petite playe de sable, qui nous guarentit pour
ceste fois de naufrage.
La barque estant eschouée, l'on commença promptement à
descharger ce qu'il y avoit dedans, pour voir où elle estoit
offencée, qui ne fut pas tant que nous croyons. Elle fut
racoustrée promptement par la diligence de Champdoré Maistre
d'icelle. Estant bien en estat on la rechargea en attendant le
beau temps, & que la fureur de la mer s'apaisast, qui ne fut
qu'au bout de quatre jours, sçavoir le 21 Mars, auquel
sortismes de ce malheureux lieu, & fusmes au port aux
Coquilles, à 7 ou 8 lieues de là, qui est à l'entrée de la
riviere saincte Croix, où y avoit grande quantité de neges.
Nous y arrestasmes jusques au 29 dudit mois, pour les brumes &
vents contraires, qui sont ordinaires en ces saisons, que le
Pont-gravé print resolution de relascher au port Royal, pour
voir en quel estat estoient nos compagnons, que nous y avions
laissez malades. Y estans arrivés le Pont fut atteint d'un mal
de coeur, qui nous fit retarder jusques au 8 d'Avril.
Et le 9 du mesme mois il s'embarqua, bien qu'il se trouvast
encores maldisposé, pour le desir qu'il avoit de voir la coste
de la Floride, & croyant que le changement d'air luy rendroit
la santé. Ce jour fusmes mouiller l'ancre & passer la nuit à
l'entrée du port, distant de nostre habitation deux lieues. Le
lendemain devant le jour Champdoré vint demander au Pont-gravé
83/231 s'il desiroit faire lever l'ancre, lequel luy respondit que
s'il jugeoit le temps propre, qu'il partist. Sur ce propos
Champdoré fit à l'instant lever l'ancre & mettre le bourcet au
vent, qui estoit nort nordest, selon son rapport. Le temps
estoit fort obscur, pluvieux & plain de brumes, avec plus
d'aparence de mauvais que de beau temps. Comme l'on vouloit
sortir de l'emboucheure du port, nous fusmes tout à un coup
transportez par les marées hors du passage, & fusmes plustost
sur les rochers du costé de l'est norouest, que nous ne les
eusmes apperceus. Le Pont & moy qui estions couchez,
entendismes les matelots s'escrians & disans, Nous sommes
perdus: ce qui me fit bien tost jetter sur pieds, pour voir ce
que c'estoit. Du Pont estoit encores malade, qui l'empescha de
se lever si promptement qu'il desiroit. Je ne fus pas sitost
sur le tillac, que la barque fut jettée à la coste & le vent se
trouva nort, qui nous poussoit sur une pointe. Nous
deffrelasmes la grande voille, que l'on mit au vent, & la
haussa l'on le plus qu'il fut possible pour nous pousser
tousjours sur les rochers, de peur que le ressac de la marée,
qui perdoit de bonne fortune, ne nous attirast dedans, d'où il
eust esté impossible de nous sauver. Du premier coup que nostre
barque donna sur les rochers le gouvernail fut rompu, une
partie de la quille, & trois ou quatre planches enfoncées, avec
quelques membres brisez, qui nous donna estonnement: car nostre
barque s'emplit incontinent; & ce que nous peusmes faire, fut
d'attendre que la mer se retirast de dessoubs, pour mettre pied
à terre: car autrement nous courions risque de la vie, à cause
84/232 de la houlle qui estoit fort grande & furieuse au tour de nous.
La mer estant donc retirée nous descendismes à terre par le
temps qu'il faisoit, où promptement on deschargea la barque de
ce qu'il y avoit, & sauvasmes une bonne partie des commoditez
qui y estoient, à l'aide du Capitaine sauvage Secondon, & de
ses compagnons, qui vindrent à nous avec leurs canots, pour
reporter en nostre habitation ce que nous avions sauvé de
nostre barque, laquelle toute fracassée s'en alla au retour de
la mer en plusieurs pièces: & nous bien heureux d'avoir la vie
sauve retournasmes en nostre habitation avec nos pauvres
sauvages, qui y demeurèrent presque une bonne partie de l'yver,
où nous louasmes Dieu de nous avoir preservez de ce naufrage,
dont n'esperions sortir à si bon marché.
La perte de nostre barque nous fit un grand desplaisir, pour
nous voir, à faute de vaisseau, hors d'esperance de parfaire le
voyage que nous avions entreprins, & de n'en pouvoir fabriquer
un autre, car le temps nous pressoit, bien qu'il y eust encore
une barque sur les chantiers: mais elle eut esté trop long
temps à mettre en estat, & ne nous en eussions peu servir qu'au
retour des vaisseaux de France, qu'attendions de jour en autre.
Ce fut une grande disgrace, & faute de prevoyance au Maistre,
qui estoit opiniastre & peu entendu au fait de la marine, qui
ne croioit que sa teste. Il estoit bon Charpentier, adroit à
fabriquer des vaisseaux, & soigneux de les accommoder de choses
necessaires: mais il n'estoit nullement propre à les conduire.
Le Pont estant à l'habitation, fit informer à l'encontre de
85/233 Champdoré, qui estoit accusé d'avoir malicieusement mis nostre
barque à la coste; & sur ses informations fut emprisonné &
emmenotté, d'autant qu'on le vouloit mener en France pour le
mettre entre les mains du sieur de Mons, & en requérir justice.
Le 15 de Juin le Pont voyant que les vaisseaux de France ne
revenoient point, fit desemmenotter Champdoré pour parachever
la barque qui estoit sur les chantiers, lequel s'aquitta fort
bien de son devoir.
Et le 16 juillet, qui estoit le temps que nous nous devions
retirer, au cas que les vaisseaux ne fussent revenus, ainsi
qu'il estoit porté par la commission qu'avoit donnée le sieur
de Monts au Pont, nous partismes de nostre habitation pour
aller au cap Breton ou à Gaspé, chercher le moyen de retourner
en France, puis que nous n'en n'avions aucunes nouvelles.
Il y eust deux de nos hommes[126] qui demeurèrent de leur propre
volonté pour prendre garde à ce qui restoit des commoditez en
l'habitation, à chacun desquels le Pont promit cinquante escus
en argent, & cinquante autres qu'il devoit faire valoir leur
practique, en les venant requérir l'année suivante.
[Note 126: Lescarbot nous a conservé les noms de ces deux braves: l'un
s'appelait La Taille, et l'autre Miquelet. «Je ne puis que je ne loue,
dit-il, le gentil courage de ces deux hommes... & méritent bien d'être
ici enchassées, pour avoir exposé si librement leurs vies à la
conservation du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur du Pont n'ayant
qu'une barque & une patache, pour venir chercher vers la Terre-neuve des
navires de France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez,
farines & marchandises, qui etoient par-delà, léquels il eût fallu
jetter dans la mer (ce qui eût été à notre grand prejudice, & en avions
bien peur) si ces deux hommes n'eussent pris le hazard de demeurer là
pour la conservation de ces choses. Ce qu'ilz firent volontairement, &
de gayeté de coeur.» (Liv. IV, ch. XII.)]
86/234 Il y eut un Capitaine des sauvages appellé Mabretou[127] qui
promit de les maintenir, & qu'ils n'auroient non plus de
deplaisir que s'ils estoient ses propres enfans. Nous l'avions
recogneu pour bon sauvage en tout le temps que nous y fusmes,
bien qu'il eust le renom d'estre le plus meschant & traistre
qui fut entre ceux de sa nation.
[Note 127: Lescarbot et le P. Biard écrivent _Membertou_.]
_Partement du port Royal pour retourner en France. Rencontre de
Ralleau au cap de Sable, qui fit rebrouser chemin._