Ayant demeuré plus de cinq sepmaines à eslever trois degrez
de latitude, nous ne peusmes estre plus de six sepmaines en
nostre voyage; car nous n'avions porté des vivres que pour ce
temps là. Et aussi ne pouvans passer à cause des brumes &
tempestes que jusques à Mallebarre, où fusmes quelques jours
attendans le temps propre pour sortir, & nous voyans pressez
par la necessité des vivres, le sieur de Mons délibéra de s'en
retourner à l'isle de saincte Croix, afin de trouver autre lieu
plus propre pour nostre habitation: ce que ne peusmes faire en
toutes les costes que nous descouvrismes en ce voyage.
Et partismes de ce port, pour voir ailleurs, le 25 du mois de
Juillet, où au sortir courusmes risque de nous pardre sur la
barre qui y est à l'entrée, par la faute de nos pilottes
appelez Cramolet & Champdoré [117] Maistres de la barque, qui
74/222 avoient mal ballizé l'entrée de l'achenal du costé du su, par
où nous devions passer. Ayans evité ce péril nous mismes le cap
au nordest six lieues jusques au cap blanc: & de là jusques au
cap des isles continuant 15 lieues au mesme vent: puis misme le
cap à l'est nordest 16 lieues jusques à Chouacoet, où nous
vismes le Capitaine sauvage Marchim, que nous avions esperé
voir au lac de Quinibequy[118], lequel avoit la réputation
d'estre l'un des vaillans hommes de son pays: aussi avoit il la
façon belle, où tous ses gestes paroissoient graves, quelque
sauvage qu'il fut. Le sieur de Mons luy fit present de beaucoup
de choses, dont il fut fort satisfait, & en recompense donna un
jeune garçon Etechemin, qu'il avoit prins en guerre, que nous
emmenasmes avec nous, & partismes de ce lieu ensemblement bons
amis, & mismes le cap au nordest quart de l'est 15 lieues,
jusques à Quinibequy, où nous arrivasmes le 29 du mois, & où
pensions trouver un sauvage appelé Sasinou, dont j'ay parlé cy
dessus, que nous attendismes quelque temps, pensant qu'il deust
venir, afin de retirer de luy un jeune homme & une jeune fille
Etechemins, qu'il tenoit prisoniers. En l'attendant il vint à
nous un capitaine appelé Anassou pour nous voir, lequel traicta
quelque peu de pelleterie, & fismes allience avec luy. Il nous
75/223 dit qu'il y avoit un vaisseau [119] à dix lieues du port, qui
faisoit pesche de poisson, & que ceux de dedans avoient tué
cinq sauvages d'icelle riviere, soubs ombre d'amitié: & selon
la façon qu'il nous despeignoit les gens du vaisseau, nous les
jugeasmes estre Anglois, & nommasmes l'isle où ils estoient la
nef: pour ce que de loing elle en avoit le semblance. Voyant
que ledict Sasinou ne venoit point nous mismes le cap à l'est
suest 20 lieues jusques à l'isle haute où mouillasmes l'ancre
attendant le jour.
[Note 117: Pierre Angibaut dit Champdoré. (Lescarbot, Muses de la Nouv.
France, p. 48.)]
[Note 118: Voir ci-dessus p. 49, note 1.]
[Note 119: Les différentes circonstances de ce récit prouvent que le
vaisseau dont parle Anassou, était celui du capitaine Waymouth. 1°
_C'était un vaisseau anglais_, d'après la description qu'en fait le
capitaine sauvage. Or il ne paraît pas qu'il soit venu aux côtes du
Maine, en 1605, d'autre vaisseau anglais que l'_Arkangel, commandé par
George Waymouth. Il est vrai que ce vaisseau était reparti dès le 26 de
juin (nouveau style), c'est-à-dire, depuis plus d'un mois; mais Anassou
pouvait croire qu'il était encore dans ces parages, vu que le capitaine
anglais, avant de reprendre directement la route de l'Angleterre, était
retourné à son havre de la _Pentecôte_, situé en face de l'île de
Monahigan. Il est possible, en outre, qu'Anassou n'ait pas dit autre
chose sinon que les Anglais s'étaient retirés à cette île, et que les
Français aient compris qu'ils y étaient encore. 2° _A dix lieues du
port_. Précisément à dix lieues du port ou était mouillée la barque de
M. de Monts, se trouve cette île remarquable, appelée Monahigan, qui est
celle où, suivant les critiques anglais, a dû mouiller l'_Arkangel_ à
son arrivée, et non loin de laquelle Waymouth jeta l'ancre encore avant
que de repartir; c'est cette île que Champlain appelle la Nef. 3° _Qui
faisait pêche de poisson_. Quoique ce ne fut pas là le but principal du
voyage de Waymouth, l'équipage employa effectivement une bonne partie du
temps à faire la pêche soit à la ligne, soit à la seine. 4° _Que ceux de
dedans avaient tué cinq sauvages_. Le capitaine Waymouth, ayant de
bonnes raisons de croire que les sauvages voulaient le surprendre
traîtreusement, résolut de les devancer, et en fit saisir cinq d'entre
eux: Sassacomouet, Maneddo, Skitouarros, Amohouet, et un sagamo du nom
de Tahanedo. Anassou pouvait croire qu'on les avait tués; cependant le
capitaine anglais au contraire les traita si bien, qu'ils parurent
ensuite contents de leur sort. «Quoique, au moment de la surprise, dit
Rosier, ils aient résisté de leur mieux, ne sachant point nos vues, ni
ce que nous étions, ou ce que nous en prétendions faire; cependant, dès
qu'ils virent, par nos bons traitements que nous ne leur voulions point
de mal, ils ne parurent pas depuis mécontents de nous.» (Rap. du voy. de
Waymouth par Rosier, Coll. de la Soc. Hist. de Mass. 3e série, vol.
VIII.) 5° _Sauvages d'icelle rivière_. Ces sauvages étaient donc du
Kénébec. Cette circonstance vient à l'appui de l'ingénieuse dissertation
que M. John McKeen a publiée en 1867, dans le cinquième volume des
Collections de la Société Historique du Maine, et dans laquelle l'auteur
prouve aussi bien qu'il est possible de le faire, suivant nous, que
Waymouth a visité, non pas le Pénobscot, comme le prétend Belknap et
quelques autres auteurs, mais bien le Kénébec. 6° _Sous ombre d'amitié_.
L'intention de Waymouth n'était pas d'abord d'user de ruse ou de
trahison avec ces sauvages. «Ayant trouvé, dit Rosier, que ce lieu
répondait parfaitement au motif de notre voyage de découverte, savoir,
qu'on y pouvait faire un bon établissement, nous traitâmes ces gens avec
toute la bonté qu'il nous fut possible d'imaginer, ou dont nous les
croyions capables.» Cependant, il n'est pas surprenant qu'Anassou et les
autres sauvages aient attribue la conduite des Anglais à un motif qui
leur paraissait assez naturel. Ainsi, le vaisseau dont parle Anassou,
est évidemment celui de George Waymouth.]
Le lendemain premier d'Aoust nous le mismes à l'est quelque 20
lieues jusques au cap Corneille [120] où nous passâmes la nuit.
76/224 Le 2 du mois le mettant au nordest 7 lieues vinsmes à l'entrée
de la riviere S. Croix du costé de l'ouest. Ayant mouillé
l'ancre entre les deux premières isles, le sieur de Mons
s'embarqua dans un canau à six lieues de l'habitation S. Croix,
où le lendemain nous arrivasmes avec nostre barque. Nous y
trouvasmes le sieur des Antons de sainct Maslo, qui estoit venu
en l'un des vaisseaux du sieur de Mons, pour apporter des
vivres, & autres commoditez pour ceux qui devoient yverner en
ce pays.
[Note 120: La carte de 1612 et les distances données ici par l'auteur,
permettent de croire que ce cap est dans _Cross Island_ (ou _Crow's
Island?_)]
_L'habitation qui estoit en l'isle de. S. Croix transportée au
port Royal, & pourquoy._