[Illustration: Port St-Louis]
_Les chifres montrent les brasses d'eau._
A Monstre le lieu où posent les vaisseaux.
B L'achenal.
C Deux Isles.
D Dunes de sable
E Basses.
F Cabannes où les sauvages labourent la terre.
G Le lieu où nous fusmes eschouer nostre barque.
H Une manière d'isle remplie de bois tenant aux dunes de sable.
I Promontoire assez haut qui paroist de 4 à 5 lieux à la mer.
Le 19 du mois nous partismes de ce lieu. Rengeant la coste
comme au su, nous fismes 4 à 5 lieues, & passames proche d'un
rocher qui est à fleur d'eau. Continuant nostre route nous
64/212 apperçeusmes des terres que jugions estre isles, mais en estans
plus prés nous recogneusmes que c'estoit terre ferme, qui nous
demeuroit au nord nordouest, qui estoit le cap d'une grande
baye contenant plus de 18 à 19 lieues de circuit, où nous nous
engouffrasmes tellement, qu'il nous falut mettre à l'autre bort
pour doubler le cap qu'avions veu, lequel nous nommasmes le cap
blanc[105], pour ce que c'estoient sables & dunes, qui
paroissent ainsi. Le bon vent nous servit beaucoup en ce lieu:
car autrement nous eussions esté en danger d'estre jettés à la
coste. Cette baye est fort seine, pourveu qu'on n'approche la
terre que d'une bonne lieue, n'y ayant aucunes isles ny rochers
que celuy dont j'ay parlé, qui est proche d'une riviere, qui
entre assez avant dans les terres, que nommasmes saincte
suzanne du cap blanc [106], d'où jusques au cap S. Louis y a
dix lieues de traverse. Le cap blanc est une pointe de sable
qui va en tournoyant vers le su quelque six lieues. Ceste coste
est assez haute eslevée de sables, qui sont fort remarquables
venant de la mer, où on trouve la sonde à prés de 15 ou 18
lieues de la terre à 30, 40, 50 brasses d'eau jusques à ce
qu'on vienne à 10 brasses en approchant de la terre, qui est
très seine. Il y a une grande estendue de pays descouvert sur
le bort de la coste devant que d'entrer dans les bois, qui sont
fort aggreables & plaisans à voir. Nous mouillasmes l'ancre à
65/213 la coste, & vismes quelques sauvages, vers lesquels furent
quatre de nos gens, qui cheminant sur une dune de sable,
advisèrent comme une baye & des cabannes qui la bordoient tout
à l'entour. Estans environ une lieue & demye de nous, il vint à
eux tout dansant (à ce qu'ils nous ont raporté) un sauvage qui
estoit descendu de la haute coste, lequel s'en retourna peu
après donner advis de nostre venue à ceux de son habitation.
[Note 105: Sans aucun doute, l'auteur n'avait pas eu connaissance du
voyage du capitaine Gosnold, qui, un peu plus de deux ans auparavant,
s'était comme lui engouffré dans la même baie, et qui avait, dès 1602,
donné à ce cap le nom de cap Cod, parce qu'on y avait pris grande
quantité de morue (cod).]
[Note 106: Ce que l'auteur appelle la rivière de Sainte-Suzanne du cap
Blanc, est probablement la baie de Wellfleet, à l'entrée de laquelle se
trouve la batture de Billingsgate.]
Le lendemain 20 du mois fusmes en ce lieu que nos gens avoient
aperçeu, que trouvasmes estre un port fort dangereux, à cause
des basses & bancs, où nous voiyons briser de toutes parts. Il
estoit presque de basse mer lors que nous y entrasmes, & n'y
avoit que quatre pieds d'eau par la passée du nort; de haute
mer il y a deux brasses. Comme nous fusmes dedans nous vismes
ce lieu assez spatieux, pouvant contenir 3 à 4 lieues de
circuit, tout entouré de maisonnettes, à l'entour desquelles
chacun a autant de terre qu'il luy est necessaire pour sa
nourriture. Il y descend une petite riviere, qui est assez
belle, où de basse mer y a quelque trois pieds & demy d'eau. Il
y a deux ou trois ruisseaux bordez de prairies. Ce lieu est
tresbeau, si le havre estoit bon. J'en prins la hauteur, &
trouvé 42 degrez de latitude & 18 degrez 40 minuttes de
declinaison[107] de la guide-aymant. Il vint à nous quantité de
sauvages, tant hommes que femmes, qui accouroient de toutes
parts en dansant. Nous avons nommé ce lieu le port de
Mallebarre[108].
[Note 107: La déclinaison aujourd'hui n'y est que de 7° environ.]
[Note 108: Aujourd'hui le havre de Nauset, dont la latitude est de 41°
50'.]
66/214 Le lendemain 21 du mois le sieur de Mons prit resolution
d'aller voir leur habitation, & l'accompaignasmes neuf ou dix
avec nos armes: le reste demeura pour garder la barque. Nous
fismes environ une lieue le long de la coste. Devant que
d'arriver à leurs cabannes, nous entrasmes dans un champ semé
de bled d'Inde à la façon que nous avons dit cy dessus. Le bled
estoit en fleur de la hauteur de 5 pieds & demy. Il y en avoit
d'autre moins avancé qu'ils sement plus tart. Nous vismes force
febves du Bresil, & force citrouilles de plusieurs grosseurs,
bonnes à manger, du petun & des racines, qu'ils cultivent,
lesquelles ont le goust d'artichaut. Les bois sont remplis de
chesnes noyers & de tresbeaux cyprès, qui sont rougeastres &
ont fort bonne odeur [109]. Il y avoit aussi plusieurs champs
qui n'estoient point cultivez: d'autant qu'ils laissent reposer
les terres. Quand ils y veulent semer, ils mettent le feu dans
les herbes, & puis labourent avec leurs bêches de bois. Leurs
cabannes sont rondes, couvertes de grosses nattes, faictes de
roseaux, & par enhaut il y a au milieu environ un pied & demy
de descouvert, par où sort la fumée du feu qu'ils y font. Nous
leur demandasmes s'ils avoient leur demeure arrestée en ce
lieu, & s'il y negeoit beaucoup; ce que ne peusmes bien
sçavoir, pour ne pas entendre leur langage, bien qu'ils s'y
efforçassent par signe, en prenant du sable en leur main, puis
l'espandant sur la terre, & monstrant estre de la couleur de
nos rabats, & qu'elle venoit sur la terre de la hauteur d'un
67/215 pied: & d'autres nous monstroient moins, nous donnant aussi à
entendre que le port ne geloit jamais: mais nous ne peusmes
sçavoir si la nege estoit de longue durée. Je tiens neantmoins
que le pays est tempéré, & que l'yver ny est pas rude. Pendant
le temps que nous y fusmes, il fit une tourmente de vent de
nordest, qui dura 4 jours, avec le temps si couvert que le
soleil n'aparoissoit presque point. Il y faisoit fort froid: ce
qui nous fit prendre nos cappots, que nous avions delaissez du
tout: neantmoins je croy que c'estoit par accident, comme l'on
void souvent arriver en d'autres lieux hors de saison.
[Note 109: La couleur rougeâtre et l'odeur de l'arbre mentionné en cet
endroit, font voir que l'auteur parle du cèdre rouge (_juniperus
virginiana_). C'est une nouvelle preuve que ce qu'il appelle cyprès dans
son voyage de 1603, n'est rien autre chose que notre cèdre ordinaire
_(thuja)_.]
Le 23 dudict mois de Juillet, quatre ou cinq mariniers estans
allés à terre avec quelques chaudières, pour quérir de l'eau
douce, qui estoit dedans des dunes de sable, un peu esloignée
de nostre barque, quelques sauvages desirans en avoir aucunes,
espierent l'heure que nos gens y alloyent, & en prirent une de
force entre les mains d'un matelot, qui avoit puisé le premier,
lequel n'avoit nulles armes: Un de ses compagnons voulant
courir après, s'en revint tout court, pour ne l'avoir peu
atteindre, d'autant qu'il estoit plus viste à la cource que
luy. Les autres sauvages voyans que nos matelos accouroient à
nostre barque en nous criant que nous tirassions quelques coups
de mousquets sur eux, qui estoient en grand nombre, ils se
mirent à fuir. Pour lors y en avoit quelques uns dans nostre
barque qui se jetterent à la mer, & n'en peusmes saisir qu'un.
Ceux en terre qui s'en estoient fuis les appercevant nager,
68/216 retournèrent droit au matelot [110] à qui ils avoient osté la
chaudière, & luy tirèrent plusieurs coups de flèches par
derrière & l'abbatirent, ce que voyant ils coururent aussitost
sur luy & l'acheverent à coups de cousteau. Cependant on fit
diligence d'aller à terre, & tira on des coups d'arquebuse de
nostre barque, dont la mienne creva entre mes mains & me pença
perdre. Les sauvages oyans cette escopeterie se remirent à la
fuite, qu'ils doublèrent quand ils virent que nous estions à
terre: d'autant qu'ils avoient peur nous voyans courir après
eux. Il n'y avoit point d'apparence de les attraper: car ils
sont vistes comme des chevaux. L'on apporta le mort qui fut
enterré quelques heures après: Cependant nous tenions tousjours
le prisonnier attaché par les pieds & par les mains au bort de
nostre barque, creignant qu'il ne s'enfuist. Le Sieur de Mons
se resolut de le laisser aller, se persuadant qu'il n'y avoit
point de sa faute, & qu'il ne sçavoit rien de ce qui s'estoit
passé, ny mesme ceux qui estoient pour lors dedans & autour de
nostre barque. Quelques heures après il vint des sauvages vers
nous, faisant des excuses par signes & demonstrations, que ce
n'estoit pas eux qui avoient fait ceste meschanceté, mais
d'autres plus esloignez dans les terres. On ne leur voulut
point faire de mal, bien qu'il fut en nostre puissance de nous
venger.
[Note 110: C'était, suivant Lescarbot, un charpentier malouin. (Liv. IV,
ch. VII.)]
Tous ces sauvages depuis le cap des isles ne portent point de
robbes, ny de fourrures, que fort rarement, encore les robbes
sont faites d'herbes & de chanvre, qui à peine leur couvrent le
corps, & leur vont jusques aux jarrets. Ils ont seulement la
69/217 nature cachée d'une petite peau, & les femmes aussi, qui leur
descendent un peu plus bas qu'aux hommes par derrière; tout le
reste du corps est nud. Lors que les femmes nous venoient voir,
elles prenoient des robbes ouvertes par le devant. Les hommes
se coupent le poil dessus la teste comme ceux de la riviere de
Chouacoet. Je vey entre autres choses une fille coiffée assez
proprement, d'une peau teinte de couleur rouge, brodée par
dessus de petites patenôtres de porceline: une partie de ses
cheveux estoient pendans par derrière, & le reste entrelassé de
diverses façons. Ces peuples se peindent le visage de rouge,
noir, & jaune. Ils n'ont presque point de barbe, & se
l'arrachent à mesure qu'elle croist. Ils sont bien
proportionnez de leurs corps. Je ne sçay quelle loy ils
tiennent, & croy qu'en cela ils ressemblent à leurs voisins,
qui n'en ont point du tout. Ils ne sçavent qu'adorer ny prier.
Ils ont bien quelques superstitions comme les autres, que je
descriray en leur lieu. Pour armes, ils n'ont que des picques,
massues, arcs & flèches. Il semble à les voir qu'ils soient de
bon naturel, & meilleurs que ceux du nort: mais tous à bien
parler ne vallent pas grande chose. Si peu de fréquentation que
l'on ait avec eux, les fait incontinent cognoistre. Ils sont
grands larrons; & s'ils ne peuvent attraper avec les mains, ils
y taschent avec les pieds, comme nous l'avons esprouvé
souventefois. J'estime que s'ils avoient dequoy eschanger avec
nous, qu'ils ne s'adonneroient au larrecin. Ils nous troquèrent
leurs arcs, flèches & carquois, pour des espingles & des
boutons, & s'ils eussent eu autre chose de meilleur ils en
70/218 eussent fait autant. Il se faut donner garde de ces peuples, &
vivre en mesfiance avec eux toutefois sans leur faire
apperçevoir. Ils nous donnèrent quantité de petum, qu'ils font
secher, & puis le reduisent en poudre[111]. Quand ils mangent
le bled d'Inde ils le font bouillir dedans des pots de terre
qu'ils font d'autre manière que nous [112]. Ils le pilent aussi
dans des mortiers de bois & le reduisent en farine, puis en
font des gasteaux & galettes, comme les Indiens du Pérou.
[Note 111: Il n'y a aucun doute que les Almouchiquois préparaient leur
tabac, ou petun, comme les sauvages du Canada, c'est-à-dire, qu'après
l'avoir fait sécher, comme, dit Champlain, ils le broyaient assez menu
pour pouvoir en charger commodément leurs pipes ou petunoirs, mais non
pas si fin que le tabac râpé. C'est ce que prouvent du reste les
intéressantes découvertes que vient de faire monsieur J. C. Taché. Le
riche musée d'antiquités huronnes que l'université Laval doit à la
générosité de cet infatigable antiquaire, renferme des échantillons
parfaitement conservés de pipes qui ont été trouvées encore toutes
chargées de leur tabac, et par lesquelles on peut constater que cette
espèce de poudre que les sauvages mettaient dans leurs calumets n'était
guère plus fine que notre tabac haché.]
[Note 112: Ces vases de terre n'étaient point faits au tour, comme les
poteries européennes, ni cuits au four, mais à feu libre. Voici, d'après
Sagard, comment les femmes huronnes, et sans doute aussi les femmes
almouchiquoises, s'y prenaient pour fabriquer leur poterie: «Elles ont
l'industrie de faire de bons pots de terre, qu'elles cuisent dans leur
foyer fort proprement, & sont si forts qu'ils ne se cassent point au feu
sans eau comme les nostres, mais ils ne peuvent aussi souffrir longtemps
l'humidité ny l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent & ne se cassent au
moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent beaucoup. Les
Sauvagesses les font prenans de la terre propre, laquelle elles
nettoyent & petrissent très bien entre leurs mains, & y mestent, je ne
sçay par quelle science, un peu de grais pillé parmy; puis la masse
estant réduite comme une boulle, elles y font un trou au milieu avec le
poing, qu'elles agrandisent tousjours en frappant par dehors avec une
petite palette de bois, tant & si longtemps qu'il est necessaire pour
les parfaire: ces pots sont de diverses grandeurs, sans pieds & sans
ances, & tous ronds comme une boulle, excepté la gueulle qui sort un peu
dehors.» (Hist. du Canada, liv. II, ch. XIII.) L'université Laval doit
encore au même monsieur J. C. Taché le plus bel échantillon que l'on
connaisse de cette ancienne poterie huronne.]