[Illustration: Qui ni be guy]
_Les chifres montrent les brasses d'eau._
A Le cours de la riviere.
B 2 Isles qui sont à l'antré de la riviere.
C Deux rochers qui sont dans la riviere fort dangereux.
D Islets & rochers qui sont le long de la coste.
E Basses où de plaine mer vaisseaux du port de 60 tonneaux peuvent
eschouer.
F Le lieu où les sauvages cabannent quand ils viennent à la pesche du
poisson.
G Basses de sable qui sont le long de la coste.
H Un estang d'eau douce.
I Un ruisseau où des chaloupes peuvent entrer à demy flot.
L Isles au nombre de 4 qui sont dans la riviere comme l'on est entré
dedans.
Le 8 du mois partismes de l'emboucheure d'icelle riviere ce que
ne peusmes faire plustost à cause des brumes que nous eusmes.
Nous fismes ce jour quelque quatre lieux, & passames par une
baye[75] où il y a quantité d'isles, & voit on d'icelle de
grandes montaignes à l'ouest, où est la demeure d'un Capitaine
sauvage appelé Aneda, qui se tient proche de la riviere de
Quinibequy. Je me parsuaday par ce nom que c'estoit un de sa
race qui avoit trouvé l'herbe appelée Aneda[76] que Jacques
51/199 Quartier a dict avoir tant de puissance contre la maladie
appelée Scurbut, dont nous avons desja parlé, qui tourmenta
ses gens aussi bien que les nostres, lors qu'ils yvernerent en
Canada. Les sauvages ne cognoissent point ceste herbe, ny ne
sçavent que c'est, bien que ledit sauvage en porte le nom. Le
lendemain fismes huit lieues. Costoyant la coste nous
apperçeusmes deux fumées que nous faisoient des sauvages, vers
lesquelles nous fusmes mouiller l'ancre derrière un petit islet
proche de la grande terre, où nous vismes plus de quatre vingts
sauvages qui accouroyent le long de la coste pour nous voir,
dansant & faisant signe de la resjouissance qu'ils en avoient.
Le sieur de Mons envoya deux hommes avec nostre sauvage[77]
pour les aller trouver: & après qu'ils eurent parlé quelque
temps à eux, & les eurent asseurez de nostre amitié nous leur
laissames un de nos gens, & eux nous baillèrent un de leurs
compagnons en ostage: Cependant le sieur de Mons fut visiter
une isle, qui est fort belle de ce qu'elle contient, y ayant de
beaux chesnes & noyers, la terre deffrichée & force vignes, qui
aportent de beaux raisins en leur saison: c'estoit les premiers
qu'eussions veu en toutes ces costes depuis le cap de la Héve:
52/200 Nous la nommasmes l'isle de Bacchus[78]. Estans de pleine mer
nous levasmes l'ancre, & entrasmes dedans une petite riviere,
où nous ne peusmes plustost: d'autant que c'est un havre de
barre, n'y ayant de basse mer que demie brasse d'eau, de plaine
mer brasse & demie, & du grand de l'eau deux brasses; quand on
est dedans il y en a trois, quatre, cinq & six. Comme nous
eusmes mouillé l'ancre il vint à nous quantité de sauvages sur
le bort de la riviere, qui commencèrent à dancer: Leur
Capitaine pour lors n'estoit avec eux, qu'ils appeloient
Honemechin[79]: il arriva environ deux ou trois heures après
avec deux canaux, puis s'en vint tournoyant tout autour de
nostre barque. Nostre sauvage ne pouvoit entendre que quelques
mots, d'autant que la langue Almouchiquoise, comme s'appelle
ceste nation, diffère du tout de celle des Souriquois &
Etechemins. Ces peuples demonstroient estre fort contens: leur
chef estoit de bonne façon, jeune & bien dispost: l'on envoya
quelque marchandise à terre pour traicter avec eux, mais ils
n'avoient rien que leurs robbes, qu'ils changèrent, car ils ne
font aucune provision de pelleterie que pour se vestir. Le
sieur de Mons fit donner à leur chef quelques commoditez, dont
il fut fort satisfait, & vint plusieurs fois à nostre bort pour
nous veoir. Ces sauvages se rasent le poil de dessus le crasne
assez haut, & portent le reste fort longs, qu'ils peignent &
53/201 tortillent par derrière en plusieurs façons fort proprement,
avec des plumes qu'ils attachent sur leur teste. Ils se
peindent le visage de noir & rouge comme les autres sauvages
qu'avons veus. Ce sont gens disposts bien formez de leur corps:
leurs armes sont piques, massues, arcs & flèches, au bout
desquelles aucuns mettent la queue d'un poisson appelé
Signoc[80], d'autres y accommodent des os, & d'autres en ont
toutes de bois. Ils labourent & cultivent la terre, ce que
n'avions encores veu. Au lieu de charuës ils ont un instrument
de bois fort dur, faict en façon d'une besche. Ceste riviere
s'appelle des habitans du pays Chouacoet[81].
[Note 75: La baie de Casco. Ce mot, parait-il, n'est qu'une contraction
de l'ancien nom Acocisco. (Williamson, _Hist. of Maine, Introd._, sect.
II.)]
[Note 76: Cette phrase nous fait connaître quelques-unes des causes qui
ont empêché les Français de retrouver, en Acadie, le remède que les
sauvages du Canada avaient enseigné à Cartier pour guérir ses gens du
scorbut. D'abord, on avait défiguré un peu le nom de la plante: les
trois manuscrits qui existent du second voyage de Cartier sont unanimes
à l'appeler _amedda_, d'après M. d'Avezac (réimpression figurée de
l'édit. de 1545, publiée en 1863); tandis que Lescarbot écrit _annedda_,
et Champlain _aneda_. En second lieu, cette plante n'était pas une
herbe, mais bien un arbre de bonne taille; c'était probablement ce que
l'on a toujours appelé, en Canada, _l'épinette_. Voici ce qu'en dit le
capitaine malouin: «Lors ledict Dom Agaya envoya deux femmes avecq le
capitaine pour en quérir: lesquelz en apportèrent neuf ou dix rameaulx,
& nous monstrerent comme il failloit piler l'escorce & les fueilles
dudict boys, & mettre tout bouillir en eaue, puis en boire de deux jours
l'un, & mettre le marcq sur les jambes enflées & malades, & que de toute
maladie ledict arbre guerissoit, ilz appellent ledict arbre en leur
langaige Ameda... Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils eurent
l'advantage... Apres ce avoir veu & cogneu, y a eu telle presse ladicte
médecine, que on si vouloit tuer, à qui premier en auroit. De sorte que
ung arbre aussi gros & aussi grand que je viz jamais arbre a esté
employé en moins de huit jours: lequel a faict telle opération, que si
tous les médecins de Louvain & de Montpellyer y eussent esté avec toutes
les drogues de Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant faict en ung an,
que ledict arbre a faict en six jours.»]
[Note 77: Panounias, allié par sa femme à la nation almouchiquoise.
(Voir ci-dessus, p. 4.) Ce sauvage fut, quelque temps après, assassiné
par les Almouchiquois, et sa mort fut la cause d'une guerre sanglante
entre cette nation et celles des Souriquois et des Etchemins.]
[Note 78: Cette île, suivant la carte de 1632, est située vers le nord
de la baie de Saco ou Chouacouet. C'est probablement celle que l'on
trouve indiquée, dans les cartes anglaises, sous les noms de _Richmond_
et de _Richman's island_.]
[Note 79: Lescarbot l'appelle _Olmechin_. Il fut tué l'année suivante
par un parti d'Etchemins. (Voir ci-après, ch. XVI, et Lescarbot, _Muses
de la Nouvelle-France_.)]
[Note 80: L'auteur donne, un peu plus loin (chapitre VIII), la
description du _signoc_ ou _siguenoc_.]
[Note 81: Le nom de _Saco_, que porte aujourd'hui cette rivière, de même
que la baie où elle se jette, vient évidemment de ce nom sauvage
_Chouacouet_, ou, si l'on veut, de _Sawahquatok_, comme on le trouve
dans les auteurs anglais. De _Souacouet_, on a fait _Sacouet,_ et enfin
Saco.]
Le lendemain le sieur de Mons fut à terre pour veoir leur
labourage sur le bord de la riviere, & moy avec luy, & vismes
leur bleds qui sont bleds d'Inde, qu'ils font en jardinages,
semant trois ou quatre grains en un lieu, après ils assemblent
tout autour avec des escailles du susdit signoc quantité de
terre: Puis à trois pieds delà en sement encore autant; & ainsi
consecutivement. Parmy ce bled à chasque tourteau ils plantent
3 ou 4 febves du Bresil, qui viennent de diverses couleurs.
Estans grandes elles s'entrelassent au tour dudict bled qui
leve de la hauteur de cinq à six pieds: & tiennent le champ
fort net de mauvaises herbes. Nous y vismes force citrouilles,
courges & petum, qu'ils cultivent aussi[82].
[Note 82: Toutes ces plantes, le _petun_, ou tabac, les courges et
citrouilles, les fèves, le maïs, sont-elles indigènes dans les contrée
que parcourt ici Champlain? M. Asa Gray et le Dr. Harris, qui ont étudié
cette question, prétendent qu'elles ne le sont pas à une latitude plus
au nord que le Mexique, et, par conséquent, que la culture de ces
plantes a dû être transmise aux sauvages de la Nouvelle-Angleterre,
comme à ceux de la Nouvelle-France, par les nations plus méridionales.]
54/202 Le bled d'Inde que nous y vismes pour lors estoit de deux pieds
de haut, il y en avoit aussi de trois. Pour les febves elles
commençoient à entrer en fleur, comme faisoyent les courges &
citrouilles. Ils sement leur bled en May, & le recueillent en
Septembre. Nous y vismes grande quantité de noix, qui sont
petites, & ont plusieurs quartiers. Il n'y en avoit point
encores aux arbres, mais nous en trouvasmes assez dessoubs, qui
estoient de l'année précédente. Nous vismes aussi force vignes,
ausquelles y avoit de fort beau grain, dont nous fismes de
tresbon verjust, ce que n'avions point encores veu qu'en l'isle
de Bacchus, distante d'icelle riviere prés de deux lieues. Leur
demeure arrestée, le labourage, & les beaux arbres, nous firent
juger que l'air y est plus tempéré & meilleur que celuy où nous
yvernasmes ny que les autres lieux de la coste: Mais que je
croye qu'il n'y face un peu de froit, bien que ce soit par la
hauteur de 43 degrez 3 quarts de latitude, non. Les forests
dans les terres sont fort claires, mais pourtant remplies de
chesnes, hestres fresnes & ormeaux: Dans les lieux aquatiques
il y a quantité de saules. Les sauvages se tiennent tousjours
en ce lieu, & ont une grande Cabanne entourée de pallissades,
faictes d'assez gros arbres rengés les uns contre les autres,
où ils se retirent lors que leurs ennemis leur viennent faire
la guerre. Ils couvrent leurs cabannes d'escorce de chesnes. Ce
lieu est fort plaisant & aussi aggreable que lieu que l'on
55/203 puisse voir. La riviere est fort abondante en poisson,
environnée de prairies. A l'entrée y a un islet capable d'y
faire une bonne forteresse, où l'on seroit en seureté.