CHAPITRE VII.

Le 18 du mois de Juin 1605, le sieur de Mons partit de l'isle

saincte Croix avec quelques gentilshommes, vingt matelots & un

46/194 sauvage nommé Panounias [69] & sa femme, qu'il ne voulut

laisser, que menasmes avec nous pour nous guider au pays des

Almouchiquois, en esperance de recognoistre & entendre plus

particulierement par leur moyen ce qui en estoit de ce pays:

d'autant qu'elle en estoit native.

[Note 69: Lescarbot l'appelle Panmiac.]

Et rangeant la coste entre Menane, qui est une isle à trois

lieues de la grande terre, nous vinsmes aux isles rangées par

le dehors, où mouillasmes l'ancre en l'une d'icelles, où il y

avoit une grande multitude de corneilles, dont nos gens

prindrent en quantité; & l'avons nommée l'isle aux corneilles.

De là fusmes à l'isle des Monts deserts qui est à l'entrée de

la riviere de Norembegue, comme j'ay dit cy dessus, & fismes

cinq ou six lieues parmy plusieurs isles, où il vint à nous

trois sauvages dans un canau de la poincte de Bedabedec où

estoit leur Capitaine; & après leur avoir tenu quelques

discours ils s'en retournèrent le mesme jour.

Le vendredy premier de Juillet nous partismes d'une des isles

qui est à l'amboucheure de la riviere, où il y a un port assez

bon pour des vaisseaux de cent & cent cinquante tonneaux. Ce

jour fismes quelques 25 lieues entre la pointe de Bedabedec &

quantité d'isles & rochers, que nous recogneusmes jusques à la

riviere de Quinibequy, où à l'ouvert d'icelle il y a une isle

assez haute, qu'avons nommée la tortue, & entre icelle & la

grand terre quelques rochers esparts, qui couvrent de pleine

mer: neantmoins on ne laisse de voir briser la mer par dessus.

L'isle de la tortue & la riviere sont su suest & nort norouest.

Comme l'on y entre, il y a deux moyenes isles, qui sont

47/195 l'entrée, l'une d'un costé & l'autre de l'autre, & à quelques

300 pas au dedans il y a deux rochers où il n'y a point de

bois, mais quelque peu d'herbes. Nous mouillasmes l'ancre à 300

pas de l'entrée, à cinq & six brasses d'eau. Estans en ce lieu

nous fusmes surprins de brumes qui nous firent resoudre

d'entrer dedans pour voir le haut de la riviere & les sauvages

qui y habitent; & partismes pour cet effect le 5 du mois. Ayans

fait quelques lieues nostre barque pença se perdre sur un

rocher que nous frayames en passant. Plus outre rencontrasmes

deux canaux qui estoient venus à la chasse aux oiseaux, qui la

pluspart muent en ce temps, & ne peuvent voler. Nous accostames

ces sauvages par le moyen du nostre, qui les fut trouver avec

sa femme, qui leur fit entendre le subject de nostre venue.

Nous fismes amitié avec eux & les sauvages d'icelle

riviere[70], qui nous servirent de guide: Et allant plus avant

pour veoir leur Capitaine appelé Manthoumermer, comme nous

eusmes fait 7 à 8 lieux, nous passames par quelques isles,

destroits & ruisseaux, qui s'espandent le long de la riviere,

où vismes de belles prairies: & costoyant une isle qui a

quelque quatre lieux de long [71] ils nous menèrent où estoit

leur chef, avec 25 ou 30 sauvages, lequel aussitost que nous

eusmes mouillé l'ancre vint à nous dedans un canau un peu

separé de dix autres, où estoient ceux qui l'accompaignoient:

48/196 Aprochant prés de nostre barque, il fit une harangue, où il

faisoit entendre l'aise qu'il avoit de nous veoir, & qu'il

desiroit avoir nostre alliance & faire paix avec leurs ennemis

par nostre moyen, disant que le lendemain il envoyeroit à deux

autres Capitaines sauvages qui estoient dedans les terres, l'un

appelé Marchim, & l'autre Sazinou, chef de la riviere de

Quinibequy. Le sieur de Mons leur fit donner des gallettes &

des poix, dont ils furent fort contens. Le lendemain ils nous

guidèrent en dessendant la riviere par un autre chemin que

n'estions venus [72], pour aller à un lac: & partant par des

isles, ils laisserent chacun une flèche proche d'un cap par où

tous les sauvages passent, & croyent que s'ils ne le faisoyent

il leur arriveroit du malheur, à ce que leur persuade le

Diable, & vivent en ces superstitions, comme ils font en

beaucoup d'autres. Par de là ce cap nous passames un sault

d'eau fort estroit, mais ce ne fut pas sans grande difficulté,

car bien qu'eussions le vent bon & frais, & que le fissions

porter dans nos voilles le plus qu'il nous fut possible, si ne

le peusme nous passer de la façon, & fusmes contraints

d'attacher à terre une haussiere à des arbres, & y tirer tous:

ainsi nous fismes tant à force de bras avec l'aide du vent qui

nous favorisoit que le passames. Les sauvages qui estoient avec

nous portèrent leurs canaux par terre ne les pouvant passer à

la rame. Apres avoir franchi ce sault nous vismes de belles

prairies. Je m'estonnay si fort de ce sault, que descendant

49/197 avec la marée nous l'avions fort bonne, & estans au sault nous

la trouvasmes contraire, & après l'avoir passé elle descendoit

comme auparavant, qui nous donna grand contentement.

Poursuivant nostre routte nous vinsmes au lac[73], qui a trois à

quatre lieues de long, où il y a quelques isles, & y descent

deux rivieres, celle de Quinibequy qui vient du nort nordest, &

l'autre du norouest, par où devoient venir Marchim & Sasinou,

qu'ayant attendu tout ce jour & voyant qu'ils ne venoient

point, nous resolusmes d'employer le temps: Nous levasmes donc

l'ancre, & vint avec nous deux sauvages de ce lac pour nous

guider, & ce jour vinsmes mouiller l'ancre à l'amboucheure de

la riviere, où nous peschasmes quantité de plusieurs sortes de

bons poissons: cependant nos sauvages allèrent à la chasse,

mais ils n'en revindrent point. Le chemin par où nous

descendismes ladicte riviere est beaucoup plus seur & meilleur

que celuy par où nous avions esté. L'isle de la tortue qui est

devant l'entrée de lad. riviere, est par la hauteur de 44

degrez de latitude & 19 degrez 12 minutes de declinaison de la

guide-aymant. L'on va par ceste riviere au travers des terres

jusques à Québec quelque 50 lieues sans passer qu'un trajet de

terre de deux lieues: puis on entre dedans une autre petite

riviere [74] qui vient descendre dedans le grand fleuve S.

Laurens. Ceste riviere de Quinibequy est fort dangereuse pour

les vaisseaux à demye lieue au dedans, pour le peu d'eau,

50/198 grandes marées, rochers & basses qu'il y a, tant dehors que

dedans. Il n'y laisse pas d'y avoir bon achenal s'il estoit

bien recogneu. Si peu de pays que j'ay veu le long des rivages

est fort mauvais: car ce ne sont que rochers de toutes parts.

Il y a quantité de petits chesnes, & fort peu de terres

labourables. Ce lieu est abondant en poisson, comme sont les

autres rivieres cy dessus dictes. Les peuples vivent comme ceux

de nostre habitation, & nous dirent, que les sauvages qui

semoient le bled d'Inde, estoient fort avant dans les terres, &

qu'ils avoient delaissé d'en faire sur les costes pour la

guerre qu'ils avoient avec d'autres, qui leur venoient prendre.

Voila ce que j'ay peu aprendre de ce lieu, lequel je croy

n'estre meilleur que les autres.

[Note 70: Ici, Champlain n'est pas précisément, dans la rivière de

Kénébec, dont le capitaine était Sasinou, mais dans celle de Chipscot

_(Sheepscott)_, où était le capitaine de ces sauvages, Manthoumermer.]

[Note 71: L'île de Jérémysquam, qui sépare la baie de Monsouic, ou

_Monseag_, du chenal de la rivière de Chipscot.]

[Note 72: Ce passage est une nouvelle preuve que Champlain, en montant,

était passé par le côté oriental de l'île de Jérémysquam, et, par

conséquent, dans la rivière de Chipscot: car les sauvages, qui

connaissaient bien les lieux, durent conduire les français par le plus

court chemin pour aller au lac ou à la baie de Merry-Meeting.]

[Note 73: Ce lac, appelé la baie de Merry-Meeting, est formé par la

jonction des eaux du Kénébec, au nord, et de la rivière de Sagadahok ou

Amouchcoghin, dont on a fait Androscoggin.]

[Note 74: La rivière Chaudière.]

Oeuvres de Champlain · 第 58 / 415 题