CHAPITRE VI.

Comme nous arrivasmes à l'isle S. Croix chacun achevoit de se

loger. L'yver nous surprit plustost que n'esperions, & nous

empescha de faire beaucoup de choses que nous nous estions

proposées. Neantmoins le sieur de Mons ne laissa de faire faire

des jardinages dans l'isle. Beaucoup commancerent à deffricher

chacun le sien; & moy aussi le mien, qui estoit assez grand, où

je semay quantité de graines, comme firent, aussi ceux qui en

avoient, qui vindrent assez bien. Mais comme l'isle n'estoit

que Sable tout y brusloit presque lors que le soleil y donnoit:

& n'avions point d'eau pour les arrouser, sinon de celle de

pluye, qui n'estoit pas souvent.

Le sieur de Mons fit aussi deffricher à la grande terre pour y

faire des jardinages, & aux saults il fit labourer à trois

lieues de nostre habitation, & y fit semer du bled qui y vint

tresbeau & à maturité. Autour de nostre habitation il y a de

basse mer quantité de coquillages, comme coques, moulles,

ourcins & bregaux, qui faisoyent grand bien à chacun.

Les neges commencèrent le 6 du mois d'Octobre. Le 3 de Décembre

nous vismes passer des glasses qui venoyent de quelque riviere

qui estoit gellée. Les froidures furent aspres & plus

41/189 excessives qu'en France, & beaucoup plus de durée: & n'y pleust

presque point cest yver. Je croy que cela provient des vents du

nord & norouest, qui passent par dessus de hautes montaignes

qui sont tousjours couvertes de neges, que nous eusmes de trois

à quatre pieds de haut, jusques à la fin du mois d'Avril; &

aussi qu'elle se concerve beaucoup plus qu'elle ne feroit si le

païs estoit labouré.

Durant l'yver il se mit une certaine maladie entre plusieurs de

nos gens, appelée mal de la terre, autrement Scurbut, à ce que

j'ay ouy dire depuis à des hommes doctes. Il s'engendroit en la

bouche de ceux qui l'avoient de gros morceaux de chair

superflue & baveuse (qui causoit une grande putréfaction)

laquelle surmontoit tellement, qu'ils ne pouvoient presque

prendre aucune chose, sinon que bien liquide. Les dents ne leur

tenoient presque point, & les pouvoit on arracher avec les

doits sans leur faire douleur. L'on leur coupoit souvent la

superfluité de cette chair, qui leur faisoit jetter force sang

par la bouche. Apres il leur prenoit une grande douleur de bras

& de jambes, lesquelles leur demeurèrent grosses & fort dures,

toutes tachetés comme de morsures de puces, & ne peuvoient

marcher à cause de la contraction des nerfs: de sorte qu'ils

demeuroient presque sans force, & sentoient des douleurs

intolérables. Ils avoient aussi douleur de reins, d'estomach &

de ventre; une thoux fort mauvaise, & courte haleine: bref ils

estoient en tel estat, que la pluspart des malades ne pouvoient

se lever ny remuer, & mesme ne les pouvoit on tenir debout,

42/190 qu'ils ne tombassent en syncope: de façon que de 79 que nous

estions, il en moururent 35 & plus de 20. qui en furent bien

prés: La plus part de ceux qui resterent sains, se plaignoient

de quelques petites douleurs & courte haleine. Nous ne pusmes

trouver aucun remède pour la curation de ces maladies. L'on en

fit ouverture de plusieurs pour recognoistre la cause de leur

maladie.

L'on trouva à beaucoup les parties intérieures gastées, comme

le poulmon, qui estoit tellement altéré, qu'il ne s'y pouvoit

recognoistre aucune humeur radicalle: la ratte cereuse &

enflée: le foye fort legueux & tachetté, n'ayant sa couleur

naturelle: la vaine cave, ascendante & descendante remplye de

gros sang agulé & noir: le fiel gasté: Toutesfois il se trouva

quantité d'artères, tant dans le ventre moyen qu'inférieur,

d'assez bonne disposition. L'on donna à quelques uns des coups

de rasoüer dessus les cuisses à l'endroit des taches pourprées

qu'ils avoient, d'où il sortoit un sang caille fort noir. C'est

ce que l'on a peu recognoistre aux corps infectés de ceste

maladie.

Nos chirurgiens ne peurent si bien faire pour eux mesmes qu'ils

n'y soient demeurez comme les autres. Ceux qui y resterent

malades furent guéris au printemps, lequel commence en ces pays

là est en May[67]. Cela nous fit croire que le changement de

saison leur rendit plustost la santé que les remèdes qu'on leur

avoit ordonnés.

[Note 67: Pour ne pas nous exposer à faire dire à Champlain ce qu'il ne

voulait pas dire, nous laissons subsister ici une faute évidente, mais

dont on peut, ce semble, deviner la cause. L'auteur, encore sous

l'impression fâcheuse de ce malheureux hiver passé à l'île de

Sainte-Croix, aura mis d'abord dans son manuscrit que le printemps n'y

_commençait_ qu'en mai; réflexion faite, il se sera aperçu que ce

n'était pas rendre justice à la Nouvelle-France, que de la juger sur un

fait qui pouvait être exceptionnel, et il aura mis, que le printemps

_est_ en mai; enfin le typographe, pour contenter l'auteur, aura jugé à

propos de mettre les deux.]

43/191 Durant cet yver nos boissons gelèrent toutes, horsmis le vin

d'Espagne. On donnoit le cidre à la livre. La cause de ceste

parte fut qu'il n'y avoit point de caves au magazin: & que

l'air qui entroit par des fentes y estoit plus aspre que celuy

de dehors. Nous estions contraints d'user de tresmauvaises

eaux, & boire de la nege fondue, pour n'avoir ny fontaines ny

ruisseaux: car il n'estoit pas possible d'aller en la grand

terre, à cause des grandes glaces que le flus & reflus

charioit, qui est de trois brasses de basse & haute mer. Le

travail du moulin à bras estoit fort pénible: d'autant que la

plus part estans mal couchez, avec l'incommodité du chauffage

que nous ne pouvions avoir à cause des glaces, n'avoient quasi

point de force, & aussi qu'on ne mangeoit que chair salée &

légumes durant l'yver, qui engendrent de mauvais sang: ce qui à

mon opinion causoit en partie ces facheuses maladies. Tout cela

donna du mescontentement au sieur de Mons & autres de

l'habitation.

Il estoit mal-aisé de recognoistre ce pays sans y avoir yverné,

car y arrivant en été tout y est fort aggreable, à cause des

bois, beaux pays & bonnes pescheries de poisson de plusieurs

sortes que nous y trouvasmes. Il y a six mois d'yver en ce

pays.

Les sauvages qui y habitent sont en petite quantité. Durant

l'yver au fort de neges ils vont chasser aux eslans & autres

bestes: de quoy ils vivent la pluspart du temps. Et si les

neges ne sont grandes ils ne font guerres bien leur proffit:

d'autant qu'ils ne peuvent rien prendre qu'avec un grandissime

travail, qui est cause qu'ils endurent & patissent fort.

44/192 Lors qu'ils ne vont à la chasse ils vivent d'un coquillage qui

s'appelle coque. Ils se vestent l'yver de bonnes fourrures de

castors & d'eslans. Les femmes font tous les habits, mais non

pas si proprement qu'on ne leur voye la chair au dessous des

aisselles, pour n'avoir pas l'industrie de les mieux

accommoder. Quand ils vont à la chasse ils prennent de

certaines raquettes, deux fois aussi grandes que celles de

pardeçà, qu'ils s'attachent soubs les pieds, & vont ainsi sur

la neige sans enfoncer, aussi bien les femmes & enfans, que les

hommes, lesquels cherchent la piste des animaux; puis l'ayant

trouvée ils la suivent jusques à ce qu'ils apercoivent la

beste: & lors ils tirent dessus avec leur arcs, ou la tuent à

coups d'espées emmanchées au bout d'une demye pique, ce qui se

fait fort aisement; d'autant que ces animaux ne peuvent aller

sur les neges sans enfoncer dedans: Et lors les femmes & enfans

y viennent, & là cabannent & se donnent curée: Apres ils

retournent voir s'ils en trouveront d'autres, & passent ainsi

l'yver. Au mois de Mars ensuivant il vint quelques sauvages qui

nous firent part de leur chasse en leur donnant du pain &

autres choses en eschange. Voila la façon de vivre en yver de

ces gens là, qui me semble estre bien miserable.

Nous attendions nos vaisseaux à la fin d'Avril lequel estant

passé chacun commença à avoir mauvaise opinion, craignant qu'il

ne leur fust arrivé quelque fortune, qui fut occasion que le 15

de May le sieur de Mons délibéra de faire accommoder une barque

du port de 15 tonneaux, & un autre de 7 afin de nous en aller à

45/193 la fin du mois de Juin à Gaspé, chercher des vaisseaux pour

retourner en France, si cependant les nostres ne venoient: mais

Dieu nous assista mieux que nous n'esperions: car le 15 de Juin

ensuivant estans en garde environ sur les onze heures du soir,

le Pont Capitaine de l'un des vaisseaux du sieur de Mons arriva

dans une chalouppe, lequel nous dit que son navire estoit ancré

à six lieues de nostre habitation, & fut le bien venu au

contentement d'un chacun.

Le lendemain le vaisseau arriva [68], & vint mouiller l'ancre

proche de nostre habitation. Le pont nous fit entendre qu'il

venoit après luy un vaisseau de S. Maslo, appelé le S.

Estienne, pour nous apporter des vivres & commoditez.

[Note 68: «Avec une compagnie de quelques quarante hommes,» dit

Lescarbot, liv. IV, ch. VIII, «& canonnades ne manquèrent à l'abord,

selon la coutume, ni l'éclat des trompetes.»]

Le 17 du mois le sieur de Mons se délibéra d'aller chercher un

lieu plus propre pour habiter & de meilleure température que la

nostre: Pour cest effect il fit équiper la barque dedans

laquelle il avoit pensé aller à Gaspé.

_Descouvertures de la coste des Almouchiquois jusques au 42e

degré de latitude: & des particularités de ce voyage._

Oeuvres de Champlain · 第 57 / 415 题