CHAPITRE V.

Aprés le partement des vaisseaux, le sieur de Mons se

délibéra d'envoyer descouvrir le long de la coste de

Norembegue, pour ne perdre temps: & me commit ceste charge, que

j'eus fort aggreable.

30/178 Et pour ce faire je partis de S. Croix le 2 de Septembre avec

une pattache de 17 à 18 tonneaux, douze matelots, & deux

sauvages pour nous servir de guides aux lieux de leur

cognoissance. Ce jour nous trouvasmes les vaisseaux où estoit

le sieur de Poitrincourt, qui estoient ancrés à l'amboucheure

de la riviere sainte Croix, à cause du mauvais temps duquel

lieu ne pusmes partir que le 5 dudict mois: & estans deux ou

trois lieux vers l'eau la brume s'esleva si forte que nous

perdimes aussi tost leurs vaisseaux de veue. Continuant nostre

route le long des costes nous fismes ce jour là quelque 25

lieux: & passames par grande quantité d'isles, bancs, battures

& rochers qui jettent plus de quatre lieux à la mer par

endroicts. Nous avons nommé les isles, les isles rangées, la

plus part desquelles sont couvertes de pins & sapins, & autres

meschants bois. Parmy ces isles y a force beaux & bons ports,

mais malaggreables pour y demeurer. Ce mesme jour nous passames

aussi proche d'une isle qui contient environ 4 ou cinq lieux de

long, auprès laquelle nous nous cuidames perdre sur un petit

rocher à fleur d'eau, qui fit une ouverture à nostre barque

proche de la quille. De ceste isle jusques au nord de la terre

ferme [58] il n'y a pas cent pas de large. Elle est fort haute

couppée par endroicts, qui paroissent, estant en la mer, comme

sept ou huit montagnes rangées les unes proches des autres. Le

sommet de la plus part d'icelles est desgarny d'arbres; parce

que ce ne sont que rochers. Les bois ne sont que pins, sapins &

boulleaux.

[Note 58: Lisez: «De ceste isle jusques au nord _à la terre ferme_.» Cet

étroit passage porte encore aujourd'hui, comme l'île, le nom de

Monts-Déserts (_Mount Desert narrows_).]

31/179 Je l'ay nommée l'isle des Monts-deserts[59]. La hauteur est par

les 44 degrez & demy de latitude.

[Note 59: Suivant le P. Biard (Relation de la Nouvelle France, ch.

XXIII), les sauvages appelaient cette île _Pemetiq_, c'est-à-dire,

d'après M. l'abbé Maurault, _celle qui est à la tête_.]

Le lendemain 6 du mois fismes deux lieux: & aperçeumes une

fumée dedans une ance qui estoit au pied des montaignes cy

dessus: & vismes deux canaux conduits par des sauvages, qui

nous vindrent recognoistre à la portée du mousquet. J'envoyé

les deux nostres dans un canau pour les asseurer de nostre

amitié. La crainte qu'ils eurent de nous les fit retourner. Le

lendemain matin ils revindrent au bort de nostre barque, &

parlementerent avec nos sauvages. Je leur fis donner du

biscuit, petum, & quelques autres petites bagatelles. Ces

sauvages estoient venus à la chasse des Castors & à la pesches

du poisson, duquel ils nous donnèrent. Ayant fait alliance avec

eux, ils nous guidèrent en leur riviere de Peimtegoüet[60]

ainsi d'eux appelée, où il nous dirent qu'estoit leur Capitaine

nommé Bessabez [61] chef d'icelle. Je croy que ceste riviere

est celle que plusieurs pilottes & Historiens appellent

32/190 Norembegue[62]: & que la plus part ont escript estre grande &

spacieuse, avec quantité d'isles: & son entrée par la hauteur

de 43° & 43° & demy: & d'autres par les 44 degrez, plus ou

moins de latitude. Pour la declinaison, je n'en ay leu ny ouy

parler à personne. On descrit aussi qu'il y a une grande ville

fort peuplée de sauvages adroits & habilles, ayans du fil de

cotton. Je m'asseure que la pluspart de ceux qui en font

mention ne l'ont veue, & en parlent pour l'avoir ouy dire à

gens qui n'en sçavoyent pas plus qu'eux. Je croy bien qu'il y

en a qui ont peu en avoir veu l'embouchure, à cause qu'en effet

il y a quantité d'isles, & qu'elle est par la hauteur de 44

degrez de latitude en son entrée, comme ils disent: Mais

qu'aucun y ait jamais entré il n'y a point d'apparence: car ils

l'eussent descripte d'une autre façon, afin d'oster beaucoup de

gens de ceste doute. Je diray donc au vray ce que j'en ay

reconeu & veu depuis le commencement jusques où j'ay esté.

[Note 60: Ce mot, tel que l'écrit ici Champlain, semble venir de

_Pemetigouek (ceux de Pemetiq). Cependant, suivant M. l'abbé Maurault,

Pentagouet n'est autre chose que Pontegouit_, qui signifie _endroit

d'une, rivière où il y a des rapides_. Les Anglais ont toujours de

préférence désigné cette rivière sous le nom de _Pénobscot

(Penabobsket_, là où la terre est couverte de pierre. Hist. des

Abenaquis, p. 5).]

[Note 61: Le P. Biard dit qu'il était sagamo de Kadesquit. (Relation de

la Nouvelle France, ch. XXXIV.)]

[Note 62: Malgré le respect que nous avons pour Champlain et pour un

grand nombre d'auteurs qui semblent avoir adopté son opinion, nous osons

croire que la grande rivière de Norembegue n'est autre chose que la baie

Française, aujourd'hui la baie de Fundy. Pour ne point parler de Thévet

ni de Belleforest, qui sont fort peu explicites sur ce point, qu'il nous

suffise de citer le témoignage de Jean Alphonse, dont l'exactitude est

étonnante pour l'époque où il vivait: «Je dictz que le cap de sainct

Jehan, dict Cap à Breton, & le cap de la Franciscane, sont nordest &

surouest, & prennent un quart de l'est & ouest, & y a en la route cent

quarente lieues, & icy faict ung cap appellé le cap de Norembegue...

Ladicte coste est toute sableuse, terre basse, sans nulle montaigne. Au

delà du cap de Norembegue, descend la riviere dudict Norembegue, environ

vingt & cinq lieues du cap» (c'est précisément la largeur de l'Acadie).

«La dicte riviere est large de plus de quarente lieues de latitude en

son entrée, & va ceste largeur au dedans bien trente ou quarente

lieues...» Il est évident que Jean Alphonse décrit ici la côte sud-est

de l'Acadie (qu'il appelle Franciscane), le cap de Sable et la baie de

Fundy, qui a réellement une embouchure de près de quarante lieues si

l'on compte depuis le cap de Sable ou Norembègue jusques vers la sortie

du Pénobscot.]

Premièrement en son entrée il y a plusieurs isles esloignées de

la terre ferme 10 ou 12 lieues qui sont par la hauteur de 44

degrez de latitude, & 18 degrez & 40 minutes de declinaison de

la guide-ayment. L'isle des Monts-deserts fait une des pointes

de l'emboucheure, tirant à l'est: & l'autre est une terre basse

appelée des sauvages Bedabedec, qui est à l'ouest d'icelle,

33/181 distantes l'un de l'autre neuf ou dix lieues. Et presque au

milieu à la mer y a une autre isle fort haute & remarquable,

laquelle pour ceste raison j'ay nommée l'isle haute. Tout

autour il y en a un nombre infini de plusieurs grandeurs &

largeurs: mais la plus grande est celle des Monts-deserts. La

pesche du poisson de diverses sortes y est fort bonne: comme

aussi la chasse du gibier. A quelques deux ou trois lieues de

la poincte de Bedabedec, rengeant la grande terre au nort, qui

va dedans icelle riviere, ce sont terres fort hautes qui

paroissent à la mer en beau temps 12 à 15 lieues. Venant au su

de l'isle haute, en la rengeant comme d'un quart de lieue où il

y a quelques battures qui sont hors de l'eau, mettant le cap à

l'ouest jusques à ce que l'on ouvre toutes les montaignes qui

sont au nort d'icelle isle, vous vous pouvez asseurer qu'en

voyant les huict ou neuf decouppées de l'isle des Monts-deserts

& celle de Bedabedec, l'on sera le travers de la riviere de

Norembegue: & pour entrer dedans il faut mettre le cap au nort,

qui est sur les plus hautes montaignes dudict Bedabedec: & ne

verrez aucunes isles devant vous: & pouvez entrer seurement y

ayant assez d'eau, bien que voyez quantité de brisans, isles &

rochers à l'est & ouest de vous. Il faut les esviter la sonde

en la main pour plus grande seureté: Et croy à ce que j'en ay

peu juger, que l'on ne peut entrer dedans icelle riviere par

autre endroict, sinon avec des petits vaisseaux ou chalouppes:

Car comme j'ay dit cy-dessus la quantité des isles, rochers,

basses, bancs & brisans y sont de toutes parts en sorte que

c'est chose estrange à voir.

34/182 Or pour revenir à la continuation de nostre routte: Entrant

dans la riviere il y a de belles isles, qui sont fort

aggreables, avec de belles prairies. Nous fusmes jusques à un

lieu où les sauvages nous guidèrent, qui n'a pas plus de demy

quart de lieue de large: Et à quelques deux cens pas de la

terre de l'ouest y a un rocher à fleur d'eau, qui est

dangereux. De là à l'isle haute y a quinze lieues. Et depuis ce

lieu estroict, (qui est la moindre largeur que nous eussions

trouvée,) après avoir faict quelque 7 ou 8 lieues, nous

rencontrasmes une petite riviere, où auprès il fallut mouiller

l'ancre: d'autant que devant nous y vismes quantité de rochers

qui descouvrent de basse mer: & aussi que quand eussions voulu

passer, plus avant nous n'eussions pas peu faire demye lieue: à

cause d'un sault d'eau qu'il y a, qui vient en talus de quelque

7 à 8 pieds, que je vis allant dedans un canau avec les

sauvages que nous avions: & n'y trouvasmes de l'eau que pour un

canau: Mais passé le sault, qui a quelques deux cens pas de

large, la riviere est belle, & continue jusques au lieu où nous

avions mouillé l'ancre. Je mis pied à terre pour veoir le païs:

& allant à la chasse je le trouvé fort plaisant & aggreable en

ce que j'y fis de chemin. Il semble que les chesnes qui y sont

ayent esté plantez par plaisir. J'y vis peu de sapins, mais

bien quelques pins à un costé de la riviere: Tous chesnes à

l'autre: & quelques bois taillis qui s'estendent fort avant

dans les terres. Et diray que depuis l'entrée où nous fusmes,

qui sont environ 25 lieux, nous ne vismes aucune ville ny

village, ny apparence d'y en avoir eu: mais bien une ou deux

35/183 cabannes de sauvages où il n'y avoit personne, lesquelles

estoient faites de mesme façon que celles des Souriquois

couvertes d'escorce d'arbres: Et à ce qu'avons peu juger il y a

peu de sauvages en icelle riviere qu'on appele aussi

Etechemins. Ils n'y viennent non plus qu'aux isles, que

quelques mois en esté durant la pesche du poisson & chasse du

gibier, qui y est en quantité. Ce sont gens qui n'ont point de

retraicte arrestée à ce que j'ay recogneu & apris d'eux: car

ils yvernent tantost en un lieu & tantost à un autre, où ils

voient que la chasse des bestes est meilleure, dont ils vivent

quand la necessité les presse, sans mettre rien en reserve pour

subvenir aux disettes qui sont grandes quelquesfois.

Or il faut de necessité que ceste riviere soit celle de

Norembegue: car passé icelle jusques au 41e degré que nous

avons costoyé, il n'y en a point d'autre sur les hauteurs cy

dessus dictes, que celle de Quinibequy, qui est presque en

mesme hauteur, mais non de grande estendue. D'autre part il ne

peut y en avoir qui entrent avant dans les terres: d'autant que

la grande riviere saint Laurens costoye la coste d'Accadie & de

Norembegue, où il n'y a pas plus de l'une à l'autre par terre

de 45 lieues, ou 60 au plus large, comme il se pourra veoir par

ma carte Géographique.

Or je laisseray ce discours pour retourner aux sauvages qui

m'avoient conduit aux saults de la riviere de Norembegue,

lesquels furent advertir Bessabez leur chef, & d'autres

sauvages, qui allèrent en une autre petite riviere advertir

aussi le leur, nommé Cabahis, & lui donner advis de nostre

arrivée.

36/184 Le 16 du mois il vint à nous quelque trente sauvages sur

l'asseurance que leur donnèrent ceux qui nous avoient servy de

guide. Vint aussi ledict Bessabez nous trouver ce mesme jour

avec six canaux. Aussi tost que les sauvages qui estoient à

terre le virent arriver, ils se mirent tous à chanter, dancer &

sauter, jusques à ce qu'il eut mis pied à terre: puis après

s'assirent tous en rond contre terre, suivant leur coustume

lors qu'ils veulent faire quelque harangue ou festin. Cabahis

l'autre chef peu après arriva aussi avec vingt ou trente de ses

compagnons, qui se retirent apart, & se rejouirent fort de nous

veoir: d'autant que c'estoit la première fois qu'ils avoient

veu des Chrestiens. Quelque temps après je fus à terre avec

deux de mes compagnons & deux de nos sauvages, qui nous

servoient de truchement: & donné charge à ceux de nostre barque

d'approcher prés des sauvages, & tenir leurs armes prestes pour

faire leur devoir s'ils aperçevoient quelque esmotion de ces

peuples contre nous. Bessabez nous voyant à terre nous fit

asseoir, & commença à petuner avec ses compagnons, comme ils

font ordinairement auparavant que faire leurs discours. Ils

nous firent present de venaison & de gibier.

Je dy à nostre truchement, qu'il dist à nos sauvages qu'ils

fissent entendre à Bessabez, Cabahis & à leurs compagnons, que

le sieur de Mons m'avoit envoyé par devers eux pour les voir &

leur pays aussi: & qu'il vouloit les tenir en amitié, & les

mettre d'accord avec les Souriquois & Canadiens leurs ennemis:

Et d'avantage qu'il desiroit habiter leur terre, & leur montrer

à la cultiver, afin qu'ils ne trainassent plus une vie si

37/185 miserable qu'ils faisoient, & quelques autres propos à ce

subjet. Ce que nos sauvages leur firent entendre, dont ils

demonstrerent estre fort contens, disant qu'il ne leur pouvoit

arriver plus grand bien que d'avoir nostre amitié: & desiroyent

que l'on habitast leur terre, & vivre en paix avec leur

ennemis: afin qu'à l'advenir ils allassent à la chasse aux

Castors plus qu'ils n'avoient jamais faict, pour nous en faire

part, en les accommodant de choses necessaires pour leur usage.

Apres qu'il eut achevé sa harangue, je leur fis present de

haches, patinostres, bonnets, cousteaux & autres petites

jolivetés: aprez nous nous separasmes les uns des autres. Tout

le reste de ce jour, & la nuict suivante, ils ne firent que

dancer, chanter & faire bonne chère, attendans le jour auquel

nous trectasmes quelque nombre de Castors: & aprez chacun s'en

retourna, Bessabez avec ses compagnons de son costé, & nous du

nostre, fort satisfaits d'avoir eu cognoissance de ces peuples.

Le 17 du mois je prins la hauteur, & trouvay 45 degrez & 25.

minuttes de latitude: Ce faict nous partismes pour aller à une

autre riviere appelée Quinibequy, distante de ce lieu de trente

cinq lieux, & prés de 20 de Bedabedec[63]. Ceste nation de

38/186 sauvages de Quinibequy s'appelle Etechemins[64], aussi bien que

ceux de Norembegue.

[Note 63: Quoique cette phrase donne à entendre que Champlain quitte la

rivière de Pénobscot, ce jour-là même, 17 de septembre, il est certain

que ce n'est pas ce qu'il a voulu dire. Rendu au point où il prend

hauteur, c'est-à-dire, à vingt-cinq ou trente lieues de l'embouchure de

cette rivière, suivant son calcul; ayant bien constaté qu'il n'y avait

pas même de trace d'aucune ville ou habitation considérable, l'auteur

considère l'exploration de cette rivière comme finie, et part pour venir

rejoindre la barque, qui était à l'ancré à une quinzaine de lieues de

l'embouchure, et continuer ensuite le voyage de découverte. La preuve

qu'il ne part pas directement pour le Kénébec, c'est que, trois jours

après, le 20 du mois, on en est encore à ranger la côte de l'ouest, et à

passer les montagnes de Bedabedec, ou hauteurs de Pénobscot, où l'on

mouille l'ancre, pour reconnaître, le même jour, l'entrée de la

rivière.]

[Note 64: C'est sans doute cette phrase qui a fait dire au P. F. Martin

(Appendice de sa trad. du P. Bressani) que Champlain donne au Kénébec le

nom de _rivière des Etchemins_. Cependant notre auteur, comme on le

voit, dit seulement que les sauvages du Kénébec étaient des Etchemins,

comme ceux de Pentagouet ou Pénobscot. Et ici Champlain est d'accord

avec le P. Biard, qui, dans le dénombrement approximatif qu'il fait des

nations sauvages dont il avait connaissance, assigne aux _Eteminquois_

ou Etchemins toute la côte comprise entre le pays des Souriquois et

Chouacouet, «J'ay trouvé, dit-il, par la relation des Sauvages mesmes,

que dans l'enclos de la grande riviere, dés les terres neuves jusques à

Chouacoët, on ne sauroit trouver plus de neuf à dix milles ames... Tous

les Souriquois 3000 ou 3500. Les Eteminquois jusques à Pentegoët, 2500;

dés Pentegoët jusques à Kinibequi, & de Kinibequi jusques à Chouacoët,

3000.» (Relat. de la Nouv. Fr., ch. VI.) Lescarbot prétend, il est vrai,

que «depuis Kinibeki, jusques à Malebarre, & plus outre, ilz s'appellent

Armouchiquois» (liv. IV, ch. VII); mais les témoignages de Champlain et

du P. Biard semblent avoir plus de poids, puisque ces auteurs ont visité

eux-mêmes les lieux et les nations dont ils parlent.]

Le 18 du mois nous passames prés d'une petite riviere où estoit

Cabahis, qui vint avec nous dedans nostre barque quelque douze

lieues: Et luy ayant demandé d'où venoit la riviere de

Norembegue, il me dit qu'elle passé le sault dont j'ay faict cy

dessus mention, & que faisant quelque chemin en icelle on

entroit dans un lac par où ils vont à la riviere de S. Croix,

d'où ils vont quelque peu par terre, puis entrent dans la

riviere des Etechemins. Plus au lac descent une autre riviere

par où ils vont quelques jours, en après entrent en un autre

lac, & passent par le millieu, puis estans parvenus au bout,

ils font encore quelque chemin par terre, après entrent dans

une autre petite riviere [65] qui vient se descharger à une

lieue de Québec, qui est sur le grand fleuve S. Laurens. Tous

ces peuples de Norembegue sont fort basannez, habillez de peaux

de castors & autres fourrures, comme les sauvages Cannadiens &

Souriquois: & ont mesme façon de vivre.

[Note 65: Comme on le voit, c'est précisément parce que les Etchemins

suivaient cette rivière pour venir à Québec, qu'on l'a appelée rivière

des Etchemins.]

39/187 Le 20 du mois rangeasmes la coste de l'ouest, & passâmes les

montaignes de Bedabedec, où nous mouillasmes l'ancre: Et le

mesme jour recogneusmes l'entrée de la riviere, où il peut

aborder de grands vaisseaux: mais dedans il y a quelques

battures qu'il faut esviter la sonde en la main. Nos sauvages

nous quittèrent, d'autant qu'ils ne vollurent venir à

Quinibequy: parceque les sauvages du lieu leur sont grands

ennemis [66]. Nous fismes quelque 8 lieux rangeant la coste de

l'ouest jusques à une isle distante de Quinibequy 10 lieux, où

fusmes contraincts de relascher pour le mauvais temps & vent

contraire. En une partye du chemin que nous fimes nous passames

par une quantité d'isles & brisans qui jettent à la mer

quelques lieues fort dangereux. Et voyant que le mauvais temps

nous contrarioit si fort, nous ne passâmes pas plus outre que

trois ou 4 lieues. Toutes ces isles & terres sont remplies de

quantité de pareil bois que j'ay dit cy dessus aux autres

costes. Et considerant le peu de vivres que nous avions, nous

resolusmes de retourner à nostre habitation, attendans l'année

suivante où nous esperions y revenir pour recognoistre plus

amplement. Nous y rabroussames donc chemin le 23 Septembre &

arrivasmes en nostre habitation le 2 Octobre ensuivant.

[Note 66: C'est peut-être cette circonstance qui a fait croire à

Lescarbot que le territoire des Almouchiquois s'étendait jusqu'au

Kénébec.]

Voila au vray tout ce que j'ay remarqué tant des costes,

peuples que riviere de Norembegue, & ne sont les merveilles

qu'aucuns en ont escrites. Je croy que ce lieu est aussi mal

aggreable en yver que celuy de nostre habitation, dont nous

fusmes bien desceus.

40/188

_Du mal de terre, fort cruelle maladie. A quoy les hommes &

femmes sauvages passent le temps durant l'yver. Et tout ce qui

se passa en l'habitation pendant l'hyvernement._

Oeuvres de Champlain · 第 56 / 415 题