Partant de la riviere des Iroquois, nous fusmes mouiller
l'ancre à trois lieues de là, à la bande du Nort. Tout ce
pays est une terre basse, remplie de toutes les sortes
d'arbres que j'ay dict cy-dessus.
Le premier jour de juillet, nous costoyasmes la bande du
Nort, où le bois y est fort clair, plus qu'en aucun lieu que
nous eussions encore veu auparavant, & toute bonne terre
pour cultiver. Je me meis dans un canot à la bande du Su, où
je veis quantité d'isles, lesquelles sont fort fertilles en
fruicts, comme vignes, noix, noysettes, & une manière de
fruict qui semble à des chastaignes, cerises, chesnes,
trembles, pible [68], houblon, fresne, érable, hestre,
cyprez, fort peu de pins & sapins. Il y a aussi d'autres
arbres que je ne cognois point, lesquels sont fort
aggreables. Il s'y trouve quantité de fraises, framboises,
groizelles rouges, vertes & bleues, avec force petits
fruicts qui y croissent parmy grande quantité d'herbages. Il
y a aussi plusieurs bestes sauvages comme orignas, cerfs,
biches, dains, ours, porcs-espics, lapins, regnards,
castors, loutres, rats musquets, & quelques autres sortes
d'animaux que je ne cognois point, lesquels sont bons à
manger, & dequoy vivent les sauvages.
[Note 68: Ce mot n'est, sans doute, qu'une contraction de _piboule_,
qui désigne une variété du peuplier.]
37/101 Nous passasmes contre une isle qui est fort aggreable, &
contient quelques quatre lieues de long, & environ demye de
large [69]. Je veis à la bande du Su deux hautes montaignes,
qui paroissoient comme à quelques vingt lieues dans les
terres, les sauvages me dirent que c'estoit le premier sault
de laditte riviere des Iroquois.
[Note 69: L'auteur semble avoir pris ici pour une seule île les îles
de Verchères.]
Le mercredy ensuyvant, nous partismes de ce lieu, & feismes
quelques cinq ou six lieues. Nous veismes quantité d'isles,
la terre y est fort basse, & sont couvertes de bois ainsi
que celles de la riviere des Iroquois. Le jour ensuyvant,
nous feismes quelques lieues, & passasmes aussi par quantité
d'autres isles qui sont très bonnes & plaisantes, pour la
quantité des prairies qu'il y a, tant du costé de terre
ferme que des autres isles; & tous les bois y sont fort
petits, au regard de ceux que nous avions passé.
Enfin nous arrivasmes cedict jour à l'entrée du sault, avec
vent en poupe, & rencontrasmes une isle [70] qui est presque
au milieu de laditte entrée, laquelle contient un quart de
lieue de long, & passasmes à la bande du Su de laditte isle,
où il n'y avoit que de trois à quatre ou cinq pieds d'eau, &
aucunes fois une brasse ou deux; & puis tout à un coup n'en
trouvions que trois ou quatre pieds. Il y a force rochers
& petites isles où il n'y a point de bois, & sont à fleur
d'eau. Du commencement de la susditte isle, qui est au
milieu de laditte entrée, l'eau commence à venir de grande
force; bien que nous eussions le vent fort bon, si ne
38/102 peusmes-nous, en toute nostre puissance, beaucoup advancer;
toutesfois nous passasmes laditte isle qui est à l'entrée
dudict sault. Voyant que nous ne pouvions avancer, nou
vinsmes mouiller l'ancre à la bande du Nort, contre une
petite isle[71] qui est fertille en la pluspart des fruicts
que j'ay dict cy-dessus. Nous appareillasmes aussi tost
nostre esquif, que l'on avoit fait faire exprés pour passer
ledict sault, dans lequel nous entrasmes ledict Sieur du
Pont & moy, avec quelques autres sauvages que nous avions
menez pour nous montrer le chemin. Partant de nostre barque,
nous ne fusmes pas à trois cens pas, qu'il nous fallut
descendre, & quelques matelots se mettre à l'eau pour passer
nostre esquif. Le canot des sauvages passoit aysément. Nous
rencontrasmes une infinité de petits rochers, qui estoient à
fleur d'eau, où nous touschions souventes fois.
[Note 70: L'île qu'il appela lui-même plus tard Sainte-Hélène, du nom
d'Hélène Boullé, sa femme.]
[Note 71: Cette petite île, située dans le port de Montréal, est
maintenant réunie à la terre ferme par des quais.]
Il y a deux grandes isles: une du costé du Nort [72],
laquelle contient quelques quinze lieues de long, & presque
autant de large, commence à quelque douze lieues dans la
riviere de Canada, allant vers la riviere des Iroquois, &
vient tomber par delà le Sault, l'isle qui est à la bande du
Su a quelques quatre lieues de long, & demye de large [73].
Il y a encore une autre isle[74] qui est proche de celle du
Nort, laquelle peut tenir quelque demye lieue de long, & un
39/103 quart de large, & une autre petite isle, qui est entre celle
du Nort, & l'autre plus proche du Su, par où nous passasmes
l'entrée du Sault[75]. Estant passé, il y a une manière de
lac, où sont toutes ces isles, lequel peut contenir quelques
cinq lieues de long, & presque autant de large, où il y a
quantité de petites isles, qui sont rochers. Il y a, proche
dudict Sault, une montagne [76] qui descouvre assez loing
dans lesdittes terres, & une petite riviere [77] qui vient
de laditte montaigne tomber dans le lac. L'on void du costé
du Su, quelques trois ou quatre montaignes, qui paroissent
comme à quinze ou seize lieues dans les terres. Il y a aussi
deux rivieres: l'une [78] qui va au premier lac de la
riviere des Iroquois, par où quelquefois les Algoumequins
leur vont faire la guerre; & l'autre [79] qui est proche du
Sault, qui va quelques pas dans les terres.
[Note 72: Il paraît bien évident que Champlain veut ici parler de
l'île de Montréal, qui cependant n'a que dix lieues de long, et environ
trois lieues de large.]
[Note 73: L'île Perrot, qui n'a pas tout à fait les dimensions que lui
donne l'auteur, est située rigoureusement au sud de l'île de Montréal.]
[Note 74: L'île Saint-Paul.]
[Note 75: C'est-à-dire, «qui est entre l'île de Montréal et l'île
Sainte-Hélène par où nous passâmes l'entrée du saut.» Cette petite île
est l'île Ronde.]
[Note 76: La Montagne que Jacques Cartier appela Mont-Royal
(Montréal).]
[Note 77: La petite rivière de Saint-Pierre.]
[Note 78: La rivière de Saint-Lambert. De cette rivière, on tombe
dans celle de Montréal, qui se jette dans le bassin de Chambly; c'est ce
bassin que l'auteur appelle «premier lac de la rivière des Iroquois.»]
[Note 79: La rivière de la Tortue.]
Venans à approcher dudict Sault avecq nostre petit esquif &
le canot, je vous asseure que jamais je ne veis un torrent
d'eau desborder avec une telle impetuosité comme il faict,
bien qu'il ne soit pas beaucoup haut, n'estant en d'aucuns
lieux que d'une brasse ou de deux, & au plus de trois. Il
descend comme de degré en degré, & en chasque lieu où il y
a quelque peu de hauteur, il s'y fait un esbouillonnement
estrange de la force & roideur que va l'eau en traversant
40/104 ledict Sault, qui peut contenir une lieue. Il y a force
rochers de large, & environ le millieu, il y a des isles qui
sont fort estroittes & fort longues, où il y a sault tant du
costé desdittes isles qui sont au Su, comme du costé du
Nort, où il fait si dangereux, qu'il est hors de la
puissance d'homme d'y passer un bateau, pour petit qu'il
soit. Nous fusmes par terre dans les bois, pour en veoir la
fin, où il y a une lieue, & où l'on ne voit plus de rochers,
ny de saults; mais l'eau y va si viste, qu'il est impossible
de plus; & ce courant contient quelques trois ou quatre
lieues; de façon que c'est en vain de s'imaginer que l'on
peust faire passer aucuns bateaux par lesdicts saults. Mais
qui les voudroit passer, il se faudroit accommoder des
canots des sauvages, qu'un homme peut porter aisément: car
de porter bateau, c'est chose laquelle ne se peut faire en
si bref temps comme il le faudroit pour pouvoir s'en
retourner en France, si l'on y hyvernoit. Et en outre ce
sault premier, il y en a dix autres, la plus part difficiles
à passer; de façon que ce seroit de grandes peines & travaux
pour pouvoir voir & faire ce que l'on pourroit se promettre
par bateau, si ce n'estoit à grand frais & despens, & encore
en danger de travailler en vain. Mais avec les canots des
sauvages l'on peut aller librement & promptement en toutes
les terres, tant aux petites rivieres comme aux grandes. Si
bien qu'en se gouvernant par le moyen desdicts sauvages & de
leurs canots, l'on pourra veoir tout ce qui se peut, bon &
mauvais, dans un an ou deux.
Tout ce peu de païs du costé dudict sault que nous
traversasmes par terre, est bois fort clair, où l'on peut
41/105 aller aysément avecque armes, sans beaucoup de peines, l'air
y est plus doux & tempéré; & de meilleure terre qu'en lieu
que j'eusse veu, où il y a quantité de bois & fruicts, comme
en tous les autres lieux cy dessus, & est par les 45. degrez
& quelques minutes.
Voyans que nous ne pouvions faire davantage, nous en
retournasmes en nostre barque, où nous interrogeasmes les
sauvages que nous avions, de la fin de la riviere, que
je leur feis figurer de leurs mains, & de quelle partie
procedoit sa source. Ils nous dirent que passé le premier
sault que nous avions veu, ils faisoient quelques dix ou
quinze lieues [80] avec leurs canots dedans la riviere, où
il y a une riviere qui va en la demeure des Algoumequins
[81], qui sont à quelques soixante lieues esloignez de la
grand'riviere, & puis ils venoient à passer cinq saults[82],
lesquels peuvent contenir du premier au dernier huict lieues
[83], desquels il y en a deux où ils portent leurs canots
pour les passer. Chasque sault peut tenir quelque demy quart
de lieue, ou un quart au plus, & puis ils viennent dedans un
lac [84], qui peut tenir quelques quinze ou seize lieues de
long. Delà ils rentrent dedans une riviere [85] qui peut
contenir une lieue de large, & font quelques lieues dedans;
& puis rentrent dans un autre lac [86] de quelques quatre ou
42/106 cinq lieues de long, venant au bout duquel, ils passent cinq
autres saults, distans du premier au dernier quelque
vingt-cinq ou trente lieues [87], dont il y en a trois où
ils portent leurs canots pour les passer, & les autres deux,
il ne les font que traisner dedans l'eau, d'autant que le
cours n'y est si fort ne mauvais comme aux autres. De tous
ces saults, aucun n'est si difficile à passer, comme celuy
que nous avons veu. Et puis ils viennent dedans un lac [88]
qui peut tenir quelques 80 lieues de long, où il y a
quantité d'isles; & que au bout d'iceluy l'eau y est salubre
& l'hyver doux. A la fin dudit lac, ils passent un sault[89]
qui est quelque peu élevé, où il y a peu d'eau, laquelle
descend. Là, ils portent leurs canots par terre environ un
quart de lieue pour passer ce sault; de là entrent dans un
autre lac [90] qui peut tenir quelques soixante lieues de
long, & que l'eau en est fort salubre. Estant à la fin ils
viennent à un destroict[91] qui contient deux lieues de
large, & va assez avant dans les terres. Qu'ils n'avoient
point passé plus outre, & n'avoient veu la fin d'un lac [92]
qui est à quelques quinze ou seize lieues d'où ils sont
esté, ny que ceux qui leur avoient dict eussent veu homme
qui le l'eust veu; d'autant qu'il est si grand, qu'ils ne se
bazarderont pas de se mettre au large, de peur que quelque
tourmente ou coup de vent ne les surprinst. Disent qu'en
43/107 esté le soleil se couche au nord dudict lac, & en l'hyver il
se couche comme au milieu, que l'eau y est très mauvaise,
comme celle de ceste mer.
[Note 80: Cinq ou six lieues, c'est-à-dire, la longueur du lac
Saint-Louis.]
[Note 81: C'est pour cette raison même qu'elle a été longtemps appelée
la rivière des Algonquins; plus tard, pour une raison analogue, on lui a
donné le nom d'Outaouais.]
[Note 82: Ce sont les Cascades, les Cèdres, et les rapides du
Côteau-du-Lac, qui se subdivisent en deux ou trois, suivant le chemin
que l'on prend.]
[Note 83: Du pied des Cascades au Côteau-du-Lac, il y a cinq ou six
lieues.]
[Note 84: Le lac Saint-François, qui a environ douze lieues de long.]
[Note 85: Le Long-Saut.]
[Note 86: C'est-à-dire, un espace où le fleuve est tranquille et sans
rapide.]
[Note 87: Depuis le rapide aux Citrons, ou les rapides Plats, jusqu'aux
Gallots, il y a en effet cinq rapides; mais cette distance de vingt-cinq
à trente lieues doit s'entendre de tout le trajet jusqu'au lac Ontario.]
[Note 88: Le lac des Entouhoronons, ou Ontario.]
[Note 89: La chute de Niagara.]
[Note 90: Le lac Erié, ou des Eriehoronons (nation du Chat).]
[Note 91: La rivière du Détroit, qui est une partie du Saint-Laurent.]
[Note 92: Le lac Huron, ou mer Douce.]
Je leur demandis si depuis cedict lac dernier qu'ils avoient
veu, si l'eau descendoit tousjours dans la riviere venant à
Gaschepay: ils me dirent que non; que depuis le troisiesme
lac elle descendoit seulement, venant audict Gaschepay; mais
que depuis le dernier sault, qui est quelque peu hault,
comme j'ay dict, que l'eau estoit presque pacifique, & que
ledict lac pouvoit prendre cours par autres rivieres,
lesquelles vont dedans les terres, soit au Su, ou au Nort,
dont il y en a quantité qui y refluent, & dont ils ne voyent
point la fin. Or, à mon jugement, il faudroit que si tant de
rivieres desbordent dedans ce lac, n'ayant que si peu de
cours audict sault, qu'il faut par necessité qu'il refflue
dedans quelque grandissime riviere. Mais ce qui me faict
croire qu'il n'y a point de riviere par où cedict lac
refflue, veu le nombre de toutes les autres rivieres qui
reffluent dedans, c'est que les sauvages n'ont vu aucune
riviere qui prinst son cours par dedans les terres, qu'au
lieu où ils ont esté: ce qui me faict croire que c'est la
mer du Su, estant sallée[93], comme ils disent. Toutesfois
il n'y faut pas tant adjouster de foy, que ce soit avec
raisons apparentes, bien qu'il y en aye quelque peu.
[Note 93: Eau mauvaise ou salée était la même chose pour les
sauvages.]
Voylà au certain tout ce que j'ay veu cy-dessus, & ouy dire
aux sauvages sur ce que nous les avons interrogez.
44/108 _Retour du Sault à Tadoussac, avec la confrontation du
rapport de plusieurs sauvages touchant la longueur & le
commencement de la grande riviere de Canadas, du nombre des
saults & lacs qu'elle traverse._