Nous partismes dudict sault, le Vendredy, quatriesme jour de
Juin [94], & revinsmes cedict jour à la riviere des Irocois.
Le Dimanche, sixiesme jour de juin, nous en partismes &
vinsmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundy ensuyvant, nous
fusmes mouiller l'ancre au Trois Rivieres. Cedict jour nous
feismes quelques quatre lieues par delà lesdictes Trois
Rivieres. Le Mardy ensuyvant, nous vinsmes à Québec, & le
lendemain, nous fusmes au bout de l'isle d'Orléans, où les
sauvages vindrent à nous, qui estoient cabannez à la
grande terre du Nort. Nous interrogeasmes deux ou trois
Algoumequins, pour sçavoir s'ils se conformeroient avec ceux
que nous avions interrogez touchant la fin & le commencement
de ladicte riviere de Canadas.
[Note 94: Dans cette phrase et la suivante, l'édition originale met,
par inadvertance, le mois de juin au lieu dejuillet.]
Ils dirent comme ils l'ont figuré, que, passé le sault que
nous avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une
riviere en leur demeure, qui est en la bande du Nort,
continuant le chemin dans ladicte grande riviere, ils
passent un sault, où ils portent leurs canots, & viennent
à passer cinq autres saults, lesquels peuvent contenir
du premier au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que
45/109 lesdicts saults ne sont point difficiles à passer, & ne font
que traîner leurs canots en la pluspart desdicts saults,
hormis à deux, où ils les portent. De là, viennent à entrer
dedans une riviere qui est comme une manière de lac,
laquelle peut contenir comme six ou sept lieues; & puis
passent cinq autres saults, où ils traînent leurs canots
comme auxdicts premiers, hormis à deux, où ils les portent
comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a
quelques vingt ou vingt-cinq lieues. Puis viennent dedans un
lac qui contient quelque cent cinquante lieues de long [95];
& quelques quatre ou cinq lieues à l'entrée dudict lac, il y
a une riviere [96] qui va aux Algoumequins vers le Nort, &
une autre [97] qui va aux Irocois; par où lesdicts
Algoumequins & Irocois se font la guerre. Et un peu plus
haut à la bande du Su dudict lac, il y a une autre
riviere[98] qui va aux Irocois; puis venant à la fin dudict
lac, ils rencontrent un autre sault, où ils portent leurs
canots, delà ils entrent dedans un autre très grand lac, qui
peut contenir autant comme le premier. Ils n'y ont esté que
fort peu dans ce dernier, & ont ouy dire qu'à la fin dudict
lac, il y a une mer dont ils n'ont veu la fin, ne ouy dire
qu'aucun l'aye veu; mais que là où ils ont esté, l'eau n'est
point mauvaise, d'autant qu'ils n'ont point advancé plus
haut; & que le cours de l'eau vient du costé du soleil
46/110 couchant venant à l'Orient, & ne sçavent si passé le dits
lacs qu'ils ont veu il y a autre cours d'eau qui aille du
costé de l'Occident; que le soleil se couche à main droite
dudict lac, qui est, selon mon jugement, au Norouest peu
plus ou moins; & qu'au premier lac l'eau ne gelle point, ce
qui me fait juger que le temps y est tempéré. Et que toutes
les terres des Algoumequins est terre basse, remplie de fort
peu de bois; & du costé des Irocois est terre montaigneuse;
neantmoins elles sont très bonnes & fertiles, & meilleures
qu'en aucun endroict qu'ils ayent veu. Les Irocois se
tiennent à quelque cinquante ou soixante lieues dudict grand
lac. Voilà au certain ce qu'ils m'ont dist avoir veu, qui ne
diffère de bien peu au rapport des premiers.
[Note 95: Jusqu'ici, ce second rapport s'accorde passablement avec le
premier, sauf les distances, qui diffèrent un peu.]
[Note 96: La rivière Trent et la baie de Quinte.]
[Note 97: La rivière Noire.]
[Note 98: La rivière de Cliouaguen, ou Oswego,]
Cedict jour, nous fusmes proche de l'isle aux Coudres, comme
environ trois lieues. Le Jeudy dudict mois, nous vinsmes à
quelque lieue & demye de l'isle au Lievre, du costé du Nort,
où il vint d'autres sauvages en notre barque, entre lesquels
il y avoit un jeune homme Algoumequin, qui avoit fort
voyagé dedans ledict grand lac: nous l'interrogeasmes fort
particulièrement comme nous avions fait les autres sauvages.
Il nous dict que, passé ledict sault que nous avions veu,
qu'à quelques deux ou trois lieues il y a une riviere qui va
ausdicts Algoumequins, où ils sont cabannez; & qu'allant
en ladicte grande riviere, il y a cinq saults, qui peuvent
contenir du premier au dernier quelque huict ou neuf lieues,
dont il y en a trois où ils portent leurs canots, & deux
autres où ils les traînent, que chascun desdicts saults peut
tenir un quart de lieue de long. Puis viennent dedans un lac
qui peut contenir quelque quinze lieues. Puis ils passent
47/111 cinq autres saults, qui peuvent contenir du premier au
dernier quelques vingt à vingt-cinq lieues, où il n'y a que
deux desdicts saults qu'ils passent avec leurs canots; aux
autres trois ils ne les font que traîner. Delà ils entrent
dedans un grandissime lac qui peut contenir quelques trois
cents lieues de long[99]. Advançant quelque cent lieues
dedans ledict lac, ils rencontrent une isle qui est fort
grande, où, audelà de ladicte isle, l'eau est salubre; mais
que passant quelques cent lieues plus avant, l'eau est
encore plus mauvaise; arrivant à la fin dudict lac, l'eau
est du tout salée. Qu'il y a un sault qui peut contenir une
lieue de large, d'où il descend un grandissime courant d'eau
dans le dict lac[100]; que passé ce sault, on ne voit plus
de terre ny d'un costé, ne d'autre, sinon une mer si grande
qu'ils n'en n'ont point veu la fin, ny ouy dire qu'aucun
l'aye veu. Que le soleil se couche à main droite dudict lac,
& qu'à son entrée il y a une riviere qui va aux
Algoumequins, & l'autre aux Irocois, par où ils se font la
guerre. Que la terre des Irocois est quelque peu
montaigneuse, neantmoins fort fertile, où il y a quantité de
bled d'Inde, & autres fruicts qu'ils n'ont point en leur
terre. Que la terre des Algoumequins est basse & fertile.
[Note 99: Quelque trois cents lieues de tour, et encore ce serait
beaucoup.]
[Note 100: Malgré les inexactitudes qui précèdent, on ne peut
s'empêcher de reconnaître ici la chute de Niagara.]
Je leur demandis s'ils n'avoient point cognoissance de
quelques mines. Ils nous dirent qu'il y a une nation qu'on
appelle les bons Irocois [101], qui viennent pour troquer
48/112 des marchandises que les vaisseaux françois donnent aux
Algoumequins; lesquels disent qu'il y a à la partie du Nort
une mine de franc cuivre, dont ils nous en ont montré
quelques bracelets qu'ils avoient eu desdicts bons Irocois.
Que si l'on y voulloit aller, ils y meneroient ceux qui
seroient depputez pour cest effect.
[Note 101: Les bons Iroquois étaient sans doute les Hurons, qui
parlaient un dialecte de la même langue.]
Voilà tout ce que j'ay pu apprendre des uns & des autres, ne
se differant que bien peu, sinon que les seconds qui furent
interrogez, dirent n'avoir point beu de l'eau salée, aussi
ils n'ont pas esté si loing dans ledict lac comme les
autres, & different quelque peu du chemin, les uns le
faisant plus court, & les autres plus long: de façon que
selon leur rapport, du sault où nous avons esté, il y a
jusques à la mer salée, qui peut estre celle du Su, quelques
quatre cents lieues. Sans doubte, suyvant leur rapport, ce
ne doibt estre autre chose que la mer du Su, le soleil se
couchant où ils disent.
Le Vendredy, dixiesme [102] dudict mois, nous fusmes de
retour à Tadousac, où estoit nostre vaisseau.
[Note 102: Le vendredi était le 11 du mois de juillet.]
_Voyage de Tadousac en l'isle Percée, description de la baye
des Molues, de l'isle de Bonne-adventure, de la Baye de
Chaleurs, de plusieurs rivieres, lacs & pays où se trouve
plusieurs sortes de mines._