Le samedy ensuyvant, nous partismes des Trois Rivieres, &
vinsmes mouiller l'ancre à un lac, où il y a quatre lieues.
Tout ce pays depuis les Trois Rivieres jusques à l'entrée
dudict lac, est terre à fleur d'eau, & du costé du Su
quelque peu plus haulte. Laditte terre est très bonne, & la
plus plaisante que nous eussions encores veuë. Les bois y
sont assez clairs, qui faict que l'on pourroit y traverser
aisément.
Le lendemain, 29 de juin[56], nous entrasmes dans le lac, qui
a quelques quinze lieues de long [57], & quelques sept ou
huict lieues de large. A son entrée du costé du Su environ
une lieue, il y a une riviere [58] qui est assez grande, & va
dans les terres quelques soixante ou quatre-vingts lieues, &
continuant du mesme costé, il y a une autre petite riviere
qui entre environ deux lieues en terre, & fort de dedans
un autre petit lac [59] qui peut contenir quelques trois ou
33/97 quatre lieues. Du costé du Nort, où la terre y paroist fort
haulte, on void jusques à quelques vingt lieues; mais peu à
peu les montaignes viennent en diminuant vers l'Ouest comme
païs plat.
Les sauvages disent que la pluspart de ces montaignes sont
mauvaises terres. Ledict lac a quelques trois brasses d'eau
par où nous passasmes, qui fut presque au millieu. La
longueur gist d'Est & Ouest, & de la largeur du Nort au Su.
Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons poissons,
comme les especes que nous avons par deçà. Nous le
traversasmes ce mesme jour, & vinsmes mouiller l'ancre
environ deux lieues dans la riviere qui va au hault, à
l'entrée de laquelle il y a trente petites isles[60]. Selon
ce que j'ay pu veoir, les unes sont de deux lieues, d'autres
de lieue & demye, & quelques unes moindres, lesquelles sont
remplies de quantité de noyers, qui ne sont gueres differens
des nostres, & croy que les noix en sont bonnes à leur
saison; j'en veis en quantité sous les arbres, qui estoient
de deux façons, les unes petites, & les autres longues comme
d'un pouce; mais elles estoient pourries. Il y a aussi
quantité de vignes sur le bord desdittes isles; mais quand
les eaux sont grandes, la pluspart d'icelles sont couvertes
d'eau. Et ce païs est encores meilleur qu'aucun autre que
j'eusse veu.
[Note 56: Le jour de la Saint-Pierre. C'est pour cette raison sans
doute que ce lac a été appelé lac Saint-Pierre. Il avait porté
précédemment le nom d'Angoulême (Thévet, Cosmographie Universelle, t.
II).]
[Note 57: Dans sa plus grande longueur il n'a que neuf ou dix
lieues.]
[Note 58: Probablement la rivière de Nicolet; mais elle ne va pas si
loin dans les terres.]
[Note 59: Il semble ici que l'auteur parle de ce que nous appelons
aujourd'hui baie de La Valière.]
[Note 60: Les îles de Sorel, que l'on a appelées aussi îles de
Richelieu.]
Le dernier de juin, nous en partismes, & vinsmes passer à
l'entrée de la riviere des Iroquois, où estoient cabannez &
fortifiez les sauvages qui leur alloient faire la guerre.
Leur forteresse est faicte de quantité de bastons fort
34/98 pressez les uns contre les autres, laquelle vient joindre
d'un costé sur le bord de la grande riviere, & l'autre sur
le bord de la riviere des Iroquois, & leurs canots arrangez
les uns contre les autres sur le bord pour pouvoir
promptement fuyr, si d'adventure ils sont surprins des
Iroquois: car leur forteresse est couverte d'escorces de
chesnes, & ne leur sert que pour avoir le temps de
s'embarquer.
Nous fusmes dans la riviere des Iroquois quelques cinq ou
six lieues [61], & ne peusmes passer plus outre avec nostre
barque, à cause du grand cours d'eau qui descend, & aussi
que l'on ne peut aller par terre, & tirer la barque, pour la
quantité d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir
advancer davantage, nous prinsmes nostre esquif, pour veoir
si le courant estoit plus adoucy; mais, allant à quelques
deux lieues, il estoit encores plus fort, & ne peusmes
advancer plus avant. Ne pouvant faire autre chose, nous nous
en retournasmes en notre barque. Toute cette riviere est
large de quelques trois à quatre cens pas, fort saine. Nous
y veismes cinq isles, distantes les unes des autres d'un
quart ou demye lieue ou d'une lieue au plus, une desquelles
contient une lieue, qui est la plus proche, & les autres
sont fort petites.
[Note 61: Champlain aurait donc, dès cette année 1603, remonté la
rivière de Chambly jusqu'au-delà de l'endroit où l'on a construit la
dame de Saint-Ours, laquelle a fait disparaître les rapides que
Champlain trouva plus haut.]
Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, & terres basses
comme celles que j'avois veuës auparavant; mais il y a plus
de sapins & de cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne
laisse d'y estre bonne, bien qu'elle soit quelque peu
sablonneuse. Ceste riviere va comme au Sorouest[62].
[Note 62: Il faudrait: comme au Sud.]
35/99 Les sauvages disent qu'à quelques quinze lieues d'où nous
avions esté, il y a un sault [63] qui vient de fort hault,
où ils portent leurs canots pour le passer environ un quart
de lieue, & entrent dedans un lac [64], où à l'entrée il y a
trois isles, & estans dedans, ils en rencontrent encores
quelques unes. Il peut contenir quelques quarante ou
cinquante lieues de long, & de large quelques vingt-cinq
lieues, dans lequel descendent quantité de rivieres, jusques
au nombre de dix, lesquelles portent canots assez avant.
Puis, venant à la fin dudict lac, il y a un autre sault, &
rentrent dedans un autre lac [65], qui est de la grandeur
dudict premier [66], au bout duquel sont cabannez les
Iroquois. Ils disent aussi qu'il y a une riviere[67] qui va
rendre à la coste de la Floride, d'où il y peut aveoir
dudict dernier lac quelques cent ou cent quarante lieues.
Tout le pays des Iroquois est quelque peu montagneux,
neantmoins païs très bon, tempéré, sans beaucoup d'hyver,
que fort peu.
[Note 63: Le rapide de Chambly.]
[Note 64: Champlain découvrit lui-même ce lac six ans plus tard, et
lui donna son nom.]
[Note 65: Les Iroquois l'appelaient _Andiatarocté (là où le lac se
ferme)_. Le P. Jogues le nomma _Saint-Sacrement_ en 1646; il est connu
aujourd'hui sous le nom de lac George.]
[Note 66: Les Sauvages qui donnaient à Champlain ces renseignements
s'étaient exagéré la grandeur de ce lac; car le lac Champlain a quarante
lieues de long, et le lac George n'en a que onze.]
[Note 67: L'Hudson, qui a à peu près cent vingt lieues de long.
C'était en effet la meilleure route à suivre pour aller à la côte de la
Floride, qui alors était regardée comme voisine du Canada.]
36/100 _Arrivée au Sault, sa description, & ce qu'on y void de
remarquable, avec le rapport des sauvages de la fin de la
grande riviere._