Le lundy, 23. dudict mois, nous partismes de Québec, ou la
riviere commence à s'élargir quelques-fois d'une lieue, puis
de lieue & demye ou deux lieues au plus. Le pays va de plus
en plus en embellissant; ce sont toutes terres basses,
sans rochers, que fort peu. Le costé du Nort est remply de
rochers & bancs de sable, il faut prendre celuy du Su comme
d'une demy lieue de terre. Il y a quelques petites rivieres
qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les canots
des sauvages, auxquelles il y a quantité de saults. Nous
vinsmes mouiller l'ancre jusques à Saincte Croix [45],
27/91 distante de Québec de quinze lieues; c'est une poincte
basse, qui va en haulsant des deux costez. Le pays est beau
& uny, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu,
avec quantité de bois, mais fort peu de sapins & cyprès.
Il s'y trouve en quantité des vignes, poires, noysettes,
cerises, groiselles rouges & vertes, & de certaines petites
racines de la grosseur d'une petite noix ressemblant
au goust comme truffes, qui sont très-bonnes rôties &
bouillies. Toute ceste terre est noire, sans aucuns rochers,
sinon qu'il y a grande quantité d'ardoise; elle est fort
tendre, & si elle estoit bien cultivée, elle seroit de bon
rapport.
[Note 45: Champlain nous fait connaître lui-même (édit. 1613, liv, II,
ch. IV) l'origine de ce nom de Sainte-Croix. «Dés la première fois,»
dit-il, «qu'on me dit qu'il (Cartier) avoit habité en ce lieu, cela
m'estonna fort.... Ce que l'on appelle aujourd'huy Saincte Croix
s'appeloit lors Achelacy, destroit de la riviere fort courant &
dangereux... Or en toute ceste riviere, n'y a destroit depuis Quebecq
jusques au grand saut, qu'en ce lieu que maintenant on appelle Saincte
Croix, où on a transféré ce nom d'un lieu à un autre...» D'où l'on voit
1° que les navigateurs qui ont précédé Champlain croyaient que c'était
en ce lieu qu'avait hiverné Cartier de 1535 à 1536; 2° que c'est ce qui
leur a fait donner à ce même lieu le nom de Sainte-Croix. La cause
probable de cette erreur est la ressemblance qu'on a cru voir entre le
rapide du Richelieu, et ce «destroict dudict fleuve fort courant &
parfond» dont parle Cartier, et qu'il faut entendre de Québec.]
Du costé du Nort, il y a une riviere qui s'appelle Batiscan,
qui va fort avant en terre, par où quelques-fois les
Algoumequins viennent; & une autre [46] du mesme costé, à
trois lieues dudict Saincte Croix sur le chemin de Québec,
qui est celle où fut Jacques Cartier au commencement de la
descouverture qu'il en feit, & ne passa point plus outre
[47]. Laditte riviere est plaisante, & va assez avant dans
les terres. Tout ce costé du Nort est fort uny & aggreable.
[Note 46: La rivière Jacques-Cartier, qui en effet se jette dans le
fleuve à trois lieues environ de ce qu'on appelait alors la _pointe de
Sainte-Croix_, aujourd'hui le Platon.]
[Note 47: L'auteur, qui probablement n'avait point encore vu les
relations de Cartier, parle ici d'après les traditions ou les idées de
ceux qui le pilotaient, et vraisemblablement de Pont-Gravé en
particulier; car la Chronologie Septénaire, qui semble prendre les
intérêts de celui-ci, enchérit encore sur ce passage, et ajoute: «ny
autre après luy qu'en ce voyage.» Mais Champlain était trop bon
observateur pour ne pas concevoir quelques doutes sur la vérité de ces
faits, «ne voyant, comme il dit, apparence de riviere pour mettre
vaisseaux» (édit. 1613, liv. II, ch. IV). Aussi prouve-t-il, au même
endroit, que Cartier n'a pu hiverner ailleurs que dans la rivière
Saint-Charles. Au reste il n'a pas pu s'imaginer qu'il était le premier
à remonter le fleuve au-dessus de Sainte-Croix, comme l'insinue
Lescarbot, puisqu'il était avec Pont-Gravé, qui connaissait les
Trois-Rivières depuis au moins cinq ou six ans.]
28/92 Le mercredy, 24e jour[48] dudict mois, nous partismes dudict
Saincte Croix, où nous retardasmes une marée & demye, pour
le lendemain pouvoir passer de jour, à cause de la grande
quantité de rochers qui sont au travers de laditte riviere,
(chose estrange à veoir) qui asseiche presque toute de
basse mer. Mais à demy flot, l'on peut commencer à passer
librement; toutesfois il faut y prendre bien garde, avec la
sonde à la main. La mer y croist prés de trois brasses &
demye.
[Note 48: Le 24 était un mardi, et le contexte fait voir suffisamment
qu'on était au mardi.]
Plus nous allions en avant, & plus le pays est beau. Nous
fusmes à quelques cinq lieues & demye mouiller l'ancre à
la bande du Nort. Le mercredy ensuyvant, nous partismes de
cedict lieu, qui est pays plus plat que celuy de devant,
plein de grande quantité d'arbres, comme à Saincte Croix.
Nous passasmes prés d'une petite isle, qui estoit remplye de
vignes, & vinsmes mouiller l'ancre à la bande du Su, prés
d'un petit costeau; mais, estant dessus, ce sont terres
unies. Il y a une autre petite isle [49], à trois lieues de
Saincte Croix, proche de la terre du Su. Nous partismes
le jeudi ensuyvant dudict costeau, & passasmes prés d'une
29/93 petite isle, qui est proche de la bande du Nort, où je fus,
à quelques six petites rivieres, dont il y en a deux qui
peuvent porter bateau assez avant, & une autre[50] qui a
quelques trois cens pas de large, à son entrée il y a
quelques isles; elle va fort avant dans la terre, est la
plus creuse de toutes les autres; lesquelles sont fort
plaisantes à veoir, les terres estans pleines d'arbres qui
ressemblent à des noyers, & en ont la mesme odeur, mais je
n'y ay point veu de fruict, ce qui me met en doubte. Les
sauvages m'ont dict qu'il porte son fruict comme les
nostres.
[Note 49: Cette île ne peut être que celle à laquelle il donna plus tard
le nom de Richelieu, et que l'on a appelée simplement île de
Sainte-Croix jusqu'en 1633. «Ce mesme jour» (3 juin 1633), dit le
Mercure français, t. XIX, p. 822, «le sieur de Champlain partit pour
aller à Saincte Croix faire porter des commoditez, pour édifier une
cabanne à faire la traitte, y arriva le jour ensuyvant, & le dimanche 5
de juin alla recognoistre l'isle dés le soir... Le lundy 6, ledit sieur
envoya des hommes à terre pour commencer à faire la cabanne pour la
traitte.» Et un peu plus loin: «Les ouvriers qui sont icy sont employez
aux habitations & fortifications qu'il faut faire à l'isle de Richelieu
& Trois Rivieres.» Suivant le P. Le Jeune (Rel. 1635, p. 13, édit.
1858), les sauvages appelaient cette île, _Ka ouapassiniskakhi_.]
[Note 50: La rivière de Sainte-Anne, dont il dit, dans son édit. de
1613, liv. II, ch. VII, «& l'avons nommée la riviere Saincte-Marie.»]
Passant plus outre, nous rencontrasmes une isle qui
s'appelle Sainct Eloy[51], & une autre petite isle, laquelle
est tout proche de la terre du Nort. Nous passasmes entre
laditte isle & laditte terre du Nort, où il y a de l'un à
l'autre quelques cent cinquante pas. De laditte isle jusques
à la bande du Su une lieue & demye, passasmes proche d'une
riviere où peuvent aller les canots. Toute ceste coste
du Nort est assez bonne; l'on y peut aller librement,
néantmoins la sonde à la main, pour esviter certaines
poinctes. Toute ceste coste que nous rangeasmes est sable
mouvant; mais, entrant quelque peu dans les bois, la terre
est bonne.
[Note 51: La Chronologie Septénaire, dit: «qu'ils appellerent
Sainct-Eloy.» Cette île, située en face de l'église actuelle de
Batiscan, n'est plus guère connue sous ce nom; mais le petit chenal qui
la sépare de la terre ferme porte encore aujourd'hui le nom de
Saint-Éloi.]
Le vendredy ensuyvant, nous partismes de ceste isle,
30/94 costoyant tousjours la bande du Nort tout proche terre, qui
est basse & pleine de tous bons arbres, & en quantité,
jusques aux Trois Rivieres, où il commence d'y avoir
température de temps quelque peu dissemblable à celuy de
Saincte Croix, d'autant que les arbres y sont plus advancez
qu'en aucun lieu que j'eusse encores veu. Des Trois
Rivieres jusques à Saincte Croix il y a quinze lieues. En
cette riviere[52], il y a six isles, trois desquelles sont
fort petites, & les autres de quelques cinq à six cens pas
de long, fort plaisantes, & fertilles pour le peu qu'elles
contiennent. Il y en a une au milieu de laditte riviere
qui regarde le passage de celle de Canadas, & commande aux
autres esloignées de la terre, tant d'un costé que d'autre
de quatre à cinq cens pas. Elle est eslevée du costé du Su,
& va quelque peu en baissant du costé du Nort. Ce seroit
à mon jugement un lieu propre à habiter, & pourroit-on le
fortifier promptement, car sa scituation est forte de soy, &
proche d'un grand lac [53] qui n'en est qu'à quelques quatre
lieues; lequel joinct presque la riviere de Saguenay[54],
selon le rapport des sauvages, qui vont prés de cent lieues
31/95 au Nort, & passent nombre de saults, puis vont par terre
quelques cinq ou six lieues, & entrent dedans un lac[55],
d'où ledict Saguenay prend la meilleure part de sa source, &
lesdicts sauvages viennent dudict lac à Tadousac. Aussi que
l'habitation des Trois Rivieres seroit un bien pour la
liberté de quelques nations, qui n'osent venir par là, à
cause desdicts Irocois leurs ennemis, qui tiennent, toute
laditte riviere de Canadas bordée, mais, estant habitée, on
pourroit rendre lesdicts Irocois & autres sauvages amis, ou
à tout le moins, sous la faveur de laditte habitation,
lesdicts sauvages viendroient librement sans crainte &
danger, d'autant que ledict lieu des Trois Rivieres est un
passage. Toute la terre que je vis à la terre du Nort est
sablonneuse. Nous entrasmes environ une lieue dans laditte
riviere, & ne pusmes passer plus outre à cause du grand
courant d'eau. Avec un esquif, nous fusmes pour veoir plus
avant, mais nous ne feismes pas plus d'une lieue, que nous
rencontrasmes un sault d'eau fort estroict, comme de douze
pas, ce qui fut occasion que nous ne peusmes passer plus
outre. Toute la terre que je veis aux bords de laditte
riviere, va en haussant de plus en plus, qui est remplie de
quantité de sapins & cyprez, & fort peu d'autres arbres.
[Note 52: Le Saint-Maurice, auquel les auteurs ont le plus souvent
donné le nom de Trois-Rivières, parce que les deux îles principales qui
se trouvent à son embouchure le séparent en trois branches, appelées les
_Chenaux_. «Nous nommasmes icelle riviere,» dit Jacques Cartier,
«_riviere de Fouez_,» et Lescarbot ajoute entre parenthèses: «Je croy
qu'il veut dire Foix» (Lesc., liv. III, ch. XVIII). Comme poste de
traite, les Trois-Rivières étaient déjà connues, sous ce nom, depuis au
moins 1598: car, en 1599, lorsque M. Chauvin voulut s'établir à
Tadoussac, Pont-Gravé «remonstra audit sieur Chauvin plusieurs fois
qu'il falloit aller à mont ledit fleuve, où le lieu est plus commode à
habiter, ayant esté en un autre voyage jusques aux Trois Rivieres pour
trouver les Sauvages, afin de traiter avec eux» (édit. 1632, liv. I,
ch. VI). Le nom sauvage des Trois-Rivières était _Metaberoutin_.]
[Note 53: Le lac Saint-Pierre.]
[Note 54: Le Saint-Maurice a sa source sur les mêmes hauteurs que
plusieurs des rivières qui se déchargent dans le lac Saint-Jean,
considéré comme la source du Saguenay.]
[Note 55: Le lac Saint-Jean.]
32/96 _Longueur, largeur & profondeur d'un lac, & des rivieres qui
entrent dedans, des isles qui y sont, quelles terres l'on
void dans le pays, de la riviere des Irocois, & de la
forteresse des sauvages qui leur font la guerre._