CHAPITRE V.

Le mercredy, dix-huictiesme jour de juin, nous partismes de

Tadousac, pour aller au Sault[31]. Nous passasmes prés d'une

isle qui s'appelle l'Isle au Lievre[32] qui peut estre à

deux lieues de la terre de la bande du Nort, & à quelques

sept lieues dudict Tadousac, & à cinq lieues [33] de la

terre du Su.

[Note 31: Le saut Saint-Louis.]

[Note 32: Cette île fut ainsi appelée par Jacques Cartier, parce que,

à son retour en 1536, il y trouva quantité de lièvres. Elle porte encore

le même nom aujourd'hui.]

[Note 33: Environ deux lieues et demie. La côte du sud, beaucoup moins

élevée que celle du nord, paraît être à une bien plus grande distance

qu'elle n'est réellement.]

23/87 De l'Isle au Lievre, nous rangeasmes la coste du Nort

environ demye lieue [34], jusques à une poincte qui advance

à la mer, où il faut prendre plus au large. Laditte poincte

est à une lieue d'une isle qui s'appelle L'Isle au Coudre,

qui peut tenir environ deux lieues de large, & de laditte

isle à la terre du Nort, il y a une lieue. Laditte isle

est quelque peu unie, venant en amoindrissant par les

deux bouts, au bout de l'Ouest, il y a des prairies [35]

& poinctes de rochers qui advancent quelque peu dans la

riviere. Laditte isle est quelque peu agréable pour les bois

qui l'environnent. Il y a force ardoise, & la terre quelque

peu graveleuse; au bout de laquelle il y a un rocher qui

advance à la mer environ demye lieue. Nous passasmes au

Nort de laditte isle, distante de l'Isle au Lievre de douze

lieues.

[Note 34: Par ce qui suit, on voit qu'il faut lire ici dix ou douze

lieues: car cette pointe, qui avance à la mer et qui est à une lieue, ou

un peu plus, de l'île aux Coudres, ne peut être que le cap aux Oies.]

[Note 35: Cette partie de l'île s'appelle encore aujourd'hui les

Prairies.]

Le jeudy suyvant, nous en partismes, & vinsmes mouiller

l'ancre à une anse dangereuse du costé du Nort, où il y a

quelques prairies & une petite riviere[36] où les sauvages

cabannent quelques-fois. Cedict jour, rangeant tousjours

laditte coste du Nort jusques à un lieu où nous relaschasmes

pour les vents qui nous estoient contraires, où il y avoit

force rochers & lieux fort dangereux, nous fusmes trois

jours en attendant le beau temps. Toute ceste coste n'est

que montaignes tant du costé du Su, que du costé du Nort, la

pluspart ressemblant à celle du Saguenay.

[Note 36: La Petite-Rivière a toujours gardé son nom depuis.]

24/88 Le dimanche, vingt-deuxiesme jour dudict mois, nous en

partismes pour aller à l'isle d'Orléans [37], où il y a

quantité d'isles à la bande du Su, lesquelles sont basses &

couvertes d'arbres, semblans estre fort agréables, contenans

(selon ce que j'ay pu juger) les unes deux lieues & une

lieue, & autres demye; autour de ces isles ce ne sont que

rochers & basses fort dangereux à passer, & sont esloignées

quelques deux lieues de la grand'terre du Su. Et de là,

vinsmes ranger à l'isle d'Orléans, du costé du Su. Elle est

à une lieue de la terre du Nord, fort plaisante & unie,

contenant de long huict lieues [38]. Le costé de la terre du

Su est terre basse, quelques deux lieues avant en terre;

lesdittes terres commencent à estre basses à l'endroict de

laditte isle, qui peut estre à deux lieues de la terre du

Su. A passer du costé du Nort, il y faict fort dangereux

pour les bancs de sables, rochers qui sont entre laditte

isle & la grand'terre, & asseiche presque toute de basse

mer.

[Note 37: Cette île, suivant Thévet (Grand Insulaire), était appelée par

les sauvages _Minigo_ (peut-être _Ouinigo_, de l'Algonquin _Ouindigo_,

ensorcelé). «J'avois oublié à vous dire, que une isle nommée des

françoys Orléans & des sauvages _Minigo_, est l'endroit où la rivière

est la plus estroicte...... L'isle de Minigo sert de retraite au peuple

de ce pays, pour se retirer lorsqu'ils sont poursuivis de leurs

ennemis...... Les François,» ajoute-t-il plus loin, «la nommèrent Isle

d'Orléans, en l'honneur d'un fils de France, qui lors vivoit, & se

nommoit lors de Valois, Duc D'Orléans, fils de ce grand Roy Françoys de

Valois, premier du nom.» Si ce nom d'Orléans remonte, comme l'affirme

Thévet, à un fils de François I, ce ne peut être que Henri II, qui porta

le titre de Duc d'Orléans jusqu'à la mort de son frère aîné François,

c'est-à-dire, jusqu'à l'année 1536; car, cette année-là même, Jacques

Cartier, en retournant de son second voyage, dit «vinsmes poser au bas

de l'isle d'Orléans, environ douze lieues de Saincte Croix.» Il faut

donc supposer ou bien que le nom de _Bacchus_, donné à cette île par

Cartier lui-même l'automne précédent, aura été changé pendant l'hiver

que les Français passèrent ici, ou bien que cette île avait déjà reçu

son nom de quelque voyageur inconnu; ce qui n'est guère probable,

puisque alors Cartier, qui devait le savoir aussi bien en remontant le

fleuve qu'en descendant, ne pouvait, sans inconvenance, substituer un

nom assez indifférent en lui-même, à celui d'un fils de France, du fils

de son bienfaiteur.]

[Note 38: Sept lieues.]

25/89 Au bout de laditte isle, je vy un torrent d'eau [39], qui

desbordoit de dessus une grande montaigne[40] de laditte

riviere de Canadas, & dessus laditte montaigne est terre

unie & plaisante à veoir, bien que dedans lesdittes terres

l'on voit de haultes montaignes, qui peuvent estre à

quelques vingt ou vingt-cinq lieues dans les terres [41],

qui sont proches du premier sault du Saguenay.

[Note 39: L'auteur donna plus tard à ce torrent d'eau le nom de

Montmorency, qu'il porte encore aujourd'hui. Dans la carte des environs

de Québec qu'il publia en 1613, il l'appelle «le grand sault de

Montmorency.» Dans l'édition de 1632, il ajoute: «Que j'ay nommé le

sault de Montmorency.»]

[Note 40: C'est-à-dire, un côteau très-escarpé, haut d'environ 300

pieds.]

[Note 41: Ces montagnes, qui forment la chaîne des Laurentides, ne sont

pas aussi éloignées; mais elles s'étendent en effet jusqu'au bassin du

Saguenay.]

Nous vinsmes mouiller l'ancre à Québec [42], qui est un

destroict de laditte riviere de Canadas, qui a quelque trois

cens pas de large [43]. Il y a à ce destroict, du costé du

Nort, une montaigne assez haulte, qui va en abaissant des

26/90 deux costez; tout le reste est pays uny & beau, où il y a de

bonnes terres pleines d'arbres, comme chesnes, cyprès,

boulles, sapins & trembles, & autres arbres fruictiers

sauvages, & vignes, qui faict u'à mon opinion, si elles

estoient cultivées, elles seroient bonnes comme les nostres.

Il y a, le long de la coste dudict Québec, des diamants dans

des rochers d'ardoyse, qui sont meilleurs que ceux

d'Alençon. Dudict Québec jusques à l'isle au Coudre, il y a

29 lieues [44].

[Note 42: C'est ici la première fois que l'on rencontre le nom de

Québec, pour désigner ce que Jacques Cartier appelle tantôt Stadaconé,

tantôt Canada. Tous ces noms, sans se contredire ou s'exclure,

expriment, suivant la langue et le génie des sauvages, comme une

nuance particulière du tableau pittoresque que présente le site de

Québec. Stadaconé était bâti sur l'_aile_ que forme la pointe du cap

aux Diamants; or, suivant Mgr Laflèche, _stadaconé_, dans le dialecte

cris ou algonquin, veut dire _aile_, quoique d'autres linguistes

prétendent reconnaître dans ce mot une origine huronne (voir _Hist. de

la Colonie française en Canada_, I, 532, note **). Le mot Canada, dont

Cartier nous donne lui-même la signification («ils appellent une ville

canada»), semble avoir désigné l'importance relative que devait avoir

Stadaconé par l'avantage même de sa position. Enfin, il est naturel de

supposer que les sauvages, après la disparition ou le déplacement de

Stadaconé, n'aient pas trouvé, pour désigner le même lieu, d'expression

plus juste que celle de Kébec ou Québec, qui veut dire, comme le

remarque ici Champlain, _détroit, rétrécissement_, et même quelque chose

de plus expressif, _c'est bouché_. Ce passage resserré entre deux côtes

escarpées, est peut-être ce qui frappe davantage le voyageur qui remonte

le Saint-Laurent, jusque là si large et si majestueux. Or les sauvages

du bas du fleuve, et les Micmacs en particulier, se servent encore

actuellement du même mot _Kebec_, pour signifier un lieu _ou l'eau se

rétrécit ou se referme_. Inutile de réfuter ici les opinions plus ou

moins ingénieuses, qui Veulent trouver l'origine du nom de Québec dans

l'exclamation d'un matelot normand, _quel bec!_ c'est-à-dire, quel cap!

ou dans les armes de certain comte ou seigneur de Normandie. En face de

toutes ces suppositions, il y a toujours les témoignages imposants de

Champlain et de Lescarbot, qui affirment que ce mot est sauvage. (Voir

le Cours d'Histoire de M. Ferland, I, 90, note 3.)]

[Note 43: Le fleuve, devant Québec, a un quart de lieue de large.]

[Note 44: Ce chiffre est de beaucoup trop fort; la copie originale

portait probablement 19. Il y a environ 18 lieues.]

_De la poincte Sainte Croix, de la riviere de Batiscan; des

rivieres, rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes

& beaux pays qui sont depuis Quebec, jusques aux Trois

Rivieres._

Oeuvres de Champlain · 第 14 / 415 题