CHAPITRE IV.

Le 11e jour de juin, je fus à quelques douze ou quinze

lieues dans le Saguenay, qui est une belle riviere, & a une

profondeur incroyable: car je croy, selon que j'ay entendu

deviser d'où elle procède, que c'est d'un lieu fort

hault, d'où il descend un torrent d'eau [26] d'une grande

impetuosité; mais l'eau qui en procède n'est point capable

de faire un tel fleuve comme celuy-là, qui néantmoins ne

tient que depuis cedict torrent d'eau, où est le premier

sault, jusques au port de Tadousac, qui est l'entrée de la

ditte riviere du Saguenay, où il y a quelques quarante-cinq

ou cinquante lieues, & une bonne lieue & demye de large au

plus, & un quart au plus estroict; qui faict qu'il y a grand

courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu, ce ne sont que

montaignes de rochers la pluspart couvertes de bois de

sapins, cyprez & boulle, terre fort malplaisante, où je n'ay

point trouvé une lieue de terre plaine tant d'un costé que

d'autre. Il y a quelques montagnes de sable & isles en

21/85 laditte riviere, qui sont haultes eslevées. Enfin ce sont de

vrais deserts inhabitables d'animaux & d'oiseaux; car je

vous asseure qu'allant chasser par les lieux qui me

sembloient les plus plaisans, je ne trouvay rien qui soit

sinon de petits oiseaux, qui sont comme rossignols &

airondelles, lesquelles viennent en esté, car autrement je

croy qu'il n'y en a point, à cause de l'excessif froid

qu'il y faict, ceste riviere venant de devers le Norouest.

[Note 26: On serait porté à croire d'abord qu'il est ici question de

la décharge du lac Saint-Jean; mais le contexte indique assez que les

sauvages lui ont décrit la route ordinaire des voyageurs, c'est-à-dire,

la rivière Chicoutimi, les lacs Kinogomi, Kinogomichiche et la

Belle-Rivière; et alors il est tout naturel que Champlain n'ait pas

trouvé de proportion entre la Décharge et le Saguenay.]

Ils me firent rapport qu'ayant passé le premier sault, d'où

vient ce torrent d'eau, ils passent huict autres saults, &

puis vont une journée sans en trouver aucun, puis passent

autres dix saults, & viennent dedans un lac[27], où ils sont

deux jours à rapasser; en chasque jour ils peuvent faire à

leur aise quelques douze à quinze lieues. Audict bout du

lac, il y a des peuples qui sont cabannez[28], puis on

entre dans trois autres rivieres, quelques trois ou quatre

journées dans chascune; ou, au bout desdittes rivieres, il

y a deux ou trois manières de lacs, d'où prend la source du

Saguenay, de laquelle source jusques audict port de Tadousac

il y a dix journées de leurs canots [29]. Au bord desdittes

22/86 rivieres, il y a quantité de cabannes, où il vient d'autres

nations du costé du Nort, trocquer avec lesdicts Montagnés

des peaux de castor & martre, avec autres marchandises que

donnent les vaisseaux françois aux dicts Montagnés. Lesdicts

sauvages du Nort disent qu'ils voyent une mer qui est salée.

Je tiens que si cela est, que c'est quelque goulfe de ceste

mer qui desgorge par la partie du Nort dans les terres [30];

& de vérité il ne peut estre autre chose. Voylà ce que j'ay

apprins de la riviere du Saguenay.

[Note 27: Le lac Saint-Jean, que les sauvages appelaient

_Piécouagami_.]

[Note 28: La nation du Porc-Épic (ou des Kakouchaki) demeurait au lac

Saint-Jean probablement dès ce temps-là.]

[Note 29: «Voilà,» dit Lescarbot (liv. III, ch. IX) «ce qu'a écrit

Champlain dés l'an six cens cinq» (lisez mil six cent trois) «de la

rivière de Saguenay. Mais depuis il dit en sa dernière relation que du

port de Tadoussac jusques à la mer que les Sauvages de Saguenay

descouvrent au nort, il y a quarante à cinquante journées; ce qui est

bien éloigné des dix que maintenant il a dit.»

Si Lescarbot avait examiné les choses plus attentivement, il aurait

remarqué que Champlain ne dit pas qu'il y ait dix journées de Tadoussac

à cette mer du nord qui est salée, c'est-à-dire, à la baie d'Hudson,

mais bien seulement de Tadoussac à la source du Saguenay; ce qui est

tout différent.]

[Note 30: La bonne foi avec laquelle Champlain consulte les sauvages

pour en apprendre ce qu'il ne pouvait reconnaître de ses yeux, contraste

singulièrement avec l'incrédulité de Lescarbot. Champlain, sur le simple

récit des sauvages, avait assez bien compris la position de la baie

d'Hudson, et Lescarbot, plusieurs années après la découverte faite,

disait encore: «Toutesfois je ne voudrois aisément croire lesdits

Anglois disans qu'il se trouve une mer dans les terres au cinquantième

degré: car il y a longtemps qu'elle seroit découverte, étant si voisine

de Tadoussac, & en même élévation» (liv. III, ch. IX).]

_Partement de Tadousac pour aller au Sault, la description

des isles du Lievre, du Coudre, d'Orléans, & de plusieurs

autres isles & de nostre arrivée à Quebec._

Oeuvres de Champlain · 第 13 / 415 题