LE 9e jour de Juin, les Sauvages commencèrent à se resjouïr
tous ensemble & faire leur tabagie, comme j'ay dict
cy-dessus, & danser, pour laditte victoire qu'ils avoient
obtenue contre leurs ennemis. Or, aprés avoir faict bonne
chère, les Algoumequins, une des trois nations, sortirent
de leurs cabannes, & se retirèrent à part dans une place
publique, feirent arranger toutes leurs femmes & filles les
unes prés des autres, & eux se meirent derrière, chantant
tous d'une voix comme j'ay dict cy devant. Aussi tost toutes
les femmes & filles commencèrent à quitter leurs robbes de
peaux, & se meirent toutes nues, monstrans leur nature,
neantmoins parées de matachias, qui sont patenoftres &
cordons entrelacez, faicts de poil de porc-espic, qu'ils
teignent de diverses couleurs. Après avoir achevé leurs
chants, ils dirent tous d'une voix, _ho, ho, ho_; à mesme
instant, toutes les femmes & filles se couvroient de leurs
robbes, car elles sont à leurs pieds, & s'arrestent quelque
peu, & puis aussi tost recommençans à chanter, ils laissent
12/76 aller leurs robbes comme auparavant. Ils ne bougent d'un
lieu en dansant, & font quelques gestes & mouvemens du
corps, levans un pied, & puis l'autre, en frappant contre
terre. Or, en faisant ceste danse, le Sagamo des
Algoumequins, qui s'appelle Besouat[23], estoit assis devant
lesdittes femmes & filles, au millieu de deux bastons où
estoient les testes de leurs ennemis pendues; quelques fois
il se levoit, & s'en alloit haranguant & disant aux
Montagnés & Estechemins: «Voyez comme nous nous resjouïssons
de la victoire que nous avons obtenue sur nos ennemis: il
faut que vous en fassiez autant, affin que nous soyons
contens.» Puis tous ensemble disoient, _ho, ho, ho_.
Retourné qu'il fut en sa place, le grand Sagamo avecque tous
ses compaignons despouillerent leurs robbes, estans tous
nuds hormis leur nature, qui est couverte d'une petite peau,
& prindrent chascun ce que bon leur sembla, comme matachias,
haches, espées, chauldrons, graisses, chair d'orignac,
loup-marin, bref chascun avoit un present, qu'ils allèrent
donner aux Algoumequins. Aprés toutes ces cérémonies, la
danse cessa, & lesdicts Algoumequins, hommes & femmes,
emportèrent leurs presens dans leurs cabannes. Ils feirent
encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos,
qu'ils feirent courir, & celuy qui fut le plus viste à la
course eut un present.
[Note 23: Probablement le même que Tessouat, grand sagamo des
Algonquins de l'Isle ou Kichesipirini. Quelques années plus tard, en
1613, ce chef accueille l'auteur comme une vieille connaissance; et
cependant ils n'avaient pas dû se rencontrer depuis 1603; car on ne voit
pas que Tessouat ait pris part aux expéditions contre les Iroquois, ni
qu'il soit descendu à la traite en 1611. D'ailleurs, dans un manuscrit,
_tesouat_ peut très-bien se prendre pour _besouat_.]
13/77 Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeuse; ils
rient le plus souvent; toutes fois ils sont quelque peu
saturniens. Ils parlent fort pozément, comme se voullant
bien faire entendre, & s'arrestent aussi tost, en songeant
une grande espace de temps, puis reprennent leur parolle.
Ils usent bien souvent de ceste façon de faire parmy leurs
harangues au conseil, où il n'y a que les plus principaux,
qui sont les anciens, les femmes & enfants n'y assistent
poinct.
Tous ces peuples patissent tant quelques fois, qu'ils sont
presque constraints de se manger les uns les autres, pour
les grandes froidures & neiges, car les animaux & gibier
dequoy ils vivent se retirent aux pays plus chauts. Je
tiens que qui leur monstreroit à vivre, & enseigneroit le
labourage des terres & autres choses, ils l'apprendroient
fort bien; car je vous asseure qu'il s'en trouve assez qui
ont bon jugement, & respondent assez bien à propos sur ce
que l'on leur pourroit demander. Ils ont une meschanceté en
eux, qui est user de vengeance, & estre grands menteurs,
gens en qui il ne fait pas trop bon s'asseurer, sinon
qu'avec raison & la force à la main; promettent assez, &
tiennent peu.
Ce font la plus part gens qui n'ont point de loy, selon que
j'ay pu veoir & m'informer audict grand Sagamo, lequel me
dict qu'ils croyoient véritablement qu'il y a un Dieu, qui a
créé toutes choses. Et lors je luy dy: Puisqu'ils croyoient
à un seul Dieu, comment est-ce qu'il les avoit mis au monde,
& d'où ils estoient venus? Il me respondit: «Aprés que Dieu
eut fait toutes choses, il print quantité de flesches, & les
64/78 meit en terre; d'où il sortit hommes & femmes, qui ont
multiplié au monde jusques à prêtent, & sont venus de ceste
façon.» le luy respondy, que ce qu'il disoit estoit faux;
mais que véritablement il y avoit un seul Dieu, qui avoit
créé toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes
ces choses si parfaictes, sans qu'il y eust personne qui
gouvernast en ce bas monde, il print du limon de la terre, &
en créa Adam nostre premier père. Comme Adam sommeilloit,
Dieu print une coste dudict Adam, & en forma Eve, qu'il luy
donna pour compagnie, & que c'estoit la vérité qu'eux & nous
estions venus de ceste façon, & non de flesches comme ils
croyent. Il ne me dict rien sinon, qu'il advoüoit plustost
ce que je luy disois, que ce qu'il me disoit. Je luy
demandis aussi, s'ils ne croyoient point qu'il y eust autre
qu'un seul Dieu. Il me dict que leur croyance estoit, qu'il
y avoit un Dieu, un Fils, une Mère & le Soleil, qu'estoient
quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous, mais que
le fils estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils
recevoient; mais la mère ne valloit rien, & les mangeoit, &
que le père n'estoit pas trop bon. Je luy remonstray son
erreur selon nostre foy, enquoy il adjousta quelque peu de
créance. Je luy demandis, s'ils n'avoient point veu ou ouy
dire à leurs ancestres que Dieu fust venu au monde. Il me
dict qu'il ne l'avoit point veu; mais qu'anciennement il y
eut cinq hommes qui s'en allèrent vers le soleil couchant,
qui rencontrèrent Dieu, qui leur demanda: «Ou allez-vous?»
Ils dirent: «Nous allons chercher nostre vie.» Dieu leur
15/79 respondit: «Vous la trouverez icy.» Ils passèrent plus
outre, sans faire estat de ce que Dieu leur avoit dict,
lequel print une pierre, & en toucha deux, qui furent
transmuez en pierre, & dict de rechef aux trois autres: «Où
allez-vous?» Et ils respondirent comme à la première fois, &
Dieu leur dit de rechef: «Ne passez plus outre: vous la
trouverez icy.» Et voyant qu'il ne leur venoit rien, ils
passerent outre, & Dieu print deux bastons, & il en toucha
les deux premiers, qui furent transmuez en bastons, & le
cinquiesme s'arresta, ne voullant passer plus outre. Et Dieu
lui demanda de rechef: «Où vas-tu?»--«Je vais chercher ma
vie.»--«Demeure, & tu la trouveras.» Il demeura sans passer
plus outre, & Dieu luy donna de la viande, & en mangea.
Après avoir faict bonne chère, il retourna avecque les
autres sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.
Il me dict aussy qu'une autre fois il y avoit un homme
qui avoit quantité de tabac (qui est une herbe dequoy ils
prennent la fumée), & que Dieu vint à cet homme, & luy
demanda où estoit son petunoir; l'homme print son petunoir,
& le donna à Dieu, qui petuna beaucoup. Après avoir bien
petuné, Dieu rompit ledict petunoir en plusieurs pièces, &
l'homme luy demanda: «Pourquoy as-tu rompu mon petunoir? eh
tu vois bien que je n'en ay point d'autre.» Et Dieu en print
un qu'il avoit, & le luy donna, luy disant: «En voilà un que
je te donne, porte-le à ton grand Sagamo, qu'il le garde,
& s'il le garde bien, il ne manquera point de chose
16/80 quelconque, ny tous ses compagnons.» Le dict homme print le
petunoir, qu'il donna à son grand Sagamo; lequel tandis
qu'il l'eut, les sauvages ne manquèrent de rien du monde;
mais que du depuis le dict Sagamo avoit perdu ce petunoir,
qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelques
fois parmy eux. Je luy demandis s'il croyoit tout cela; il
me dict qu'ouy, & que c'estoit vérité. Or je croy que voilà
pourquoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je luy
repliquay, & luy dis, Que Dieu estoit tout bon, & que sans
doubte c'estoit le Diable qui s'estoit montré à ces
hommes-là, & que s'ils croyoient comme nous en Dieu, ils ne
manqueroient de ce qu'ils auraient besoing; que le soleil
qu'ils voyaient, la lune & les estoilles, avoient esté créez
de ce grand Dieu, qui a faict le ciel & la terre, & n'ont
nulle puissance que celle que Dieu leur a donnée; que nous
croyons en ce grand Dieu, qui par sa bonté nous avoit envoyé
son cher fils, lequel, conceu du Sainct Esprit, print chair
humaine dans le ventre virginal de la Vierge Marie, ayant
esté trente-trois ans en terre, faisant une infinité de
miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades,
chassant les Diables, illuminant les aveugles, enseignant
aux hommes la volonté de Dieu son père, pour le servir,
honorer & adorer, a espandu son sang, & souffert mort &
passion pour nous & pour nos péchez, & rachepté le genre
humain, estant ensevely est ressuscité, descendu aux enfers,
& monté au ciel, où il est assis à la dextre de Dieu son
17/81 pere[24]. Que c'estoit là la croyance de tous les
chrestiens, qui croyent au Père, au Fils & au Saint Esprit,
qui ne sont pourtant trois dieux, ains un mesme & un seul
dieu, & une trinité en laquelle il n'y a point de plus tost
ou d'après, rien de plus grand ne de plus petit; que la
Vierge Marie, mère du fils de Dieu, & tous les hommes &
femmes qui ont vescu en ce monde faisans les commandemens de
Dieu, & enduré martyre pour son nom, & qui par la permission
de Dieu ont faict des miracles & sont saincts au ciel en son
paradis, prient tous pour nous ceste grande majesté divine
de nous pardonner nos fautes & nos péchez que nous faisons
contre sa loy & ses commandemens. Et ainsi, par les prières
des saincts au ciel & par nos prières que nous faisons à sa
divine majesté, ils nous donne ce que nous avons besoing, &
le Diable n'a nulle puissance sur nous, & ne peut faire de
mal; que s'ils avoient ceste croyance, qu'ils feroient comme
nous, que le Diable ne leur pourroit plus faire de mal & ne
manqueroient de ce qu'ils auroient besoing.
[Note 24: Lescarbot fait sur ce passage la remarque suivante: «Je ne
croy point que cette théologie se puisse expliquer à ces peuples, quand
même on sçauroit parfaitement leur langue.» Il nous semble cependant que
cette théologie n'a rien qui soit beaucoup plus difficile à entendre que
la fable rapportée par le sagamo, puisque Champlain ne fait guère que
lui raconter des faits historiques qui ont au moins en leur faveur le
mérite de la vraisemblance. Supposé, au reste, que ce discours ne fût
pas tout à fait à la portée de son interlocuteur, il n'en serait pas
moins une preuve du zèle et des bonnes intentions de Champlain.]
Alors ledict Sagamo me dict qu'il advouoit ce que je disois.
Je luy demandis de quelle cérémonie ils usoient à prier
leur Dieu. Il me dict, qu'ils n'usoient point autrement de
cérémonies, sinon qu'un chascun prioit en son coeur comme il
18/82 voulloit. Voilà pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy
parmy eux, ne sçavent que c'est d'adorer & prier Dieu, &
vivent la plus part comme bestes brutes, & croy que
promptement ils seroient reduicts bons chrestiens, si l'on
habitoit leur terre; ce qu'ils desireroient la plus part.
Ils ont parmy eux quelques sauvages, qu'ils appellent
Pilotoua [25], qui parlent au Diable visiblement; & leur
dict ce qu'il faut qu'ils fassent tant pour la guerre que
pour autres choses, & que s'il leur commandoit qu'ils
allassent mettre en exécution quelque entreprise, ou tuer un
François, ou un autre de leur nation, ils obeïroient aussi
tost à son commandement.
[Note 25: Quoique Champlain ait pu tenir des sauvages le mot
_pilotoua_ ou _piletois_, il paraît cependant qu'il leur est venu de la
langue des Basques; c'est du moins ce que dit le P. Biard (Relat. de la
Nouv. Fr., édit. 1858, p. 17), en parlant de l'_aoutmoin_, «que les
Basques, dit-il, appellent Pilotois, c'est-à-dire, sorcier.»]
Aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font sont
véritables; & de faict il y en a beaucoup qui disent aveoir
veu & songé choses qui adviennent ou adviendront. Mais, pour
en parler avec vérité, ce sont visions du Diable, qui
les trompe & seduict. Voilà toute la créance que j'ay pu
apprendre d'eux, qui est bestiale.
Tous ces peuples, ce sont gens bien proportionnez de leurs
corps, sans aucune difformité; ils sont dispos, & les femmes
bien formées, remplies & potelées, de couleur basanée, pour
la quantité de certaine peinture dont ils se frottent, qui
les faict devenir olivastres. Ils sont habillez de peaux;
une partie de leur corps est couverte, & l'autre partie
descouverte. Mais l'hyver ils remédient à tout, car ils sont
19/83 habillez de bonnes fourrures, comme d'orignac, loutre,
castors, ours-marins, cerfs biches qu'ils ont en quantité.
L'hyver, quand les neiges sont grandes, ils font une manière
de raquette qui est grande deux ou trois fois comme celles
de France, qu'ils attachent à leurs pieds, & vont ainsi dans
les neiges sans enfoncer, car autrement ils ne pourroient
chasser, ny aller en beaucoup de lieux.
Ils ont aussi une forme de mariage, qui est que quand une
fille est en l'aage de quatorze ou quinze ans, elle aura
plusieurs serviteurs & amis, & aura compagnie avec tous ceux
que bon luy semblera; puis au bout de quelques cinq ou six
ans, elle prendra lequel il luy plaira pour son mary, &
vivront ainsi ensemble jusques à la fin de leur vie, si ce
n'est qu'après avoir esté quelque temps ensemble ils n'ont
enfans, l'homme se pourra desmarier & prendre autre femme
disant que la sienne ne vaut rien. Pour ainsi les filles
sont plus libres que les femmes; or, despuis qu'elles sont
mariées, elles sont chastes, & leurs maris sont la pluspart
jaloux, lesquels donnent des presens au père ou parens de
la fille qu'ils auront espousée. Voilà la cérémonie & façon
qu'ils usent en leurs mariages.
Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou
femme meurt, ils font une fosse, ou ils mettent tout le bien
qu'ils auront, comme chaudrons, fourrures, haches, arcs &
flesches, robbes & autres choses; & puis ils mettent le
corps dedans la fosse, & le couvrent de terre, où ils
mettent quantité de grosses pièces de bois dessus, & un bois
20/84 debout qu'ils peignent de rouge par le haut. Ils croyent
l'immortalité des âmes & disent qu'ils vont se resjouïr en
d'autres pays avec leurs parents & amis, quand ils sont
morts.
_Riviere du Saguenay & son origine._