LE 27e jour, nous fusmes trouver les Sauvages à la poincte
de Sainct Matthieu, qui est à une lieue de Tadousac, avec
les deux sauvages que mena le Sieur du Pont, pour faire le
rapport de ce qu'ils avoient veu en France, & de la bonne
réception que leur avoit fait le Roy. Ayans mis pied à
terre, nous fusmes à la cabanne de leur grand Sagamo [19],
qui s'appelle Anadabijou, où nous le trouvasmes avec quelque
quatre-vingts ou cent de ses compagnons qui faisoient
tabagie (qui veut dire festin), lequel nous receut fort bien
selon la coustume du pays, & nous feit asseoir auprés de
luy, & tous les sauvages arrangez les uns auprés des autres
des deux costez de la ditte cabanne. L'un des sauvages que
nous avions amené commença à faire sa harangue de la bonne
réception que leur avoit fait le Roy, & le bon traictement
qu'ils avoient receu en France, & qu'ils s'asseurassent que
7/71 saditte Majesté leur voulloit du bien, & desiroit peupler
leur terre, & faire paix avec leurs ennemis (qui sont les
Irocois), ou leur envoyer des forces pour les vaincre: en
leur comptant aussy les beaux chasteaux, palais, maisons &
peuples qu'ils avoient veus, & nostre façon de vivre. Il fut
entendu avec un silence si grand qu'il ne se peut dire de
plus. Or, après qu'il eut achevé sa harangue, ledict grand
Sagamo Anadabijou l'ayant attentivement ouy, il commença à
prendre du Petun, & en donner audict Sieur du Pont-Gravé de
Sainct Malo & à moy, & à quelques autres Sagamos qui
estoient auprés de luy. Avant bien petunné, il commença à
faire sa harangue à tous, parlant pozément, s'arrestant
quelquefois un peu, & puis reprenoit sa parolle en leur
disant, que véritablement ils devoient estre fort contents
d'avoir saditte Majesté pour grand amy. Ils respondirent
tous d'une voix: _Ho, ho, ho,_ qui est à dire _ouy, ouy_.
Luy, continuant tousjours saditte harangue, dict qu'il
estoit fort aise que saditte Majesté peuplast leur terre, &
fist la guerre à leurs ennemis; qu'il n'y avoit nation au
monde à qui ils voullussent plus de bien qu'aux François.
Enfin il leur fit entendre à tous le bien & l'utilité qu'ils
pourroient recevoir de saditte Majesté.
Après qu'il eut achevé sa harangue, nous sortismes de sa
cabanne, & eux commencèrent à faire leur tabagie ou festin,
qu'ils font avec des chairs d'orignac, qui est comme boeuf,
d'ours, de loups marins & castors, qui sont les viandes les
plus ordinaires qu'ils ont, & du gibier en quantité. Ils
avoient huict ou dix chaudieres pleines de viandes, au
8/72 milieu de laditte cabanne, & estoient esloignées les unes
des autres quelques six pas, & chacune a son feu. Ils sont
assis des deux costez (comme j'ay dict cy-dessus), avec
chascun son escuelle d'escorce d'arbre: & lorsque la viande
est cuitte, il y en a un qui fait les partages à chascun
dans lesdittes escuelles, où ils mangent fort salement; car,
quand ils ont les mains grasses, ils les frottent à leurs
cheveux ou bien au poil de leurs chiens, dont ils ont
quantité pour la chasse. Premier que leur viande fust
cuitte, il y en eut un qui se leva, & print un chien, & s'en
alla saulter autour desdittes chaudières d'un bout de la
cabanne à l'autre. Estant devant le grand Sagamo, il jetta
son chien à terre de force, & puis tous d'une voix ils
s'escrierent: _Ho, ho, ho_: ce qu'ayant faict, s'en alla
asseoir à sa place. En mesme instant, un autre se leva, &
feit le semblable, continuant tousjours jusques à ce que la
viande fut cuitte. Or, après avoir achevé leur tabagie, ils
commencèrent à danser, en prenant les testes de leurs
ennemis, qui leur pendoient par derrière, en signe de
resjouïssance. Il y en a un ou deux qui chantent en
accordant leurs voix par la mesure de leurs mains, qu'ils
frappent sur leurs genoux; puis ils s'arrestent quelquefois
en s'escriant: _Ho, Ho, ho_, & recommencent à danser, en
tournant comme un homme qui est hors d'haleine. Ils
faisoient cette resjouïssance pour la victoire par eux
obtenue sur les Irocois, dont ils avoient tué quelque cent,
aux quels ils coupèrent les testes qu'ils avoient avec eux
pour leur cérémonie. Ils estoient trois nations quand ils
furent à la guerre, les Estechemins, Algoumequins &
9/73 Montagnez [20], au nombre de mille, qui allèrent faire la
guerre auxdicts Irocois, qu'ils rencontrèrent à l'entrée de
la riviere desdicts Irocois [21], & en assommerent une
centaine. La guerre qu'ils font n'est que par surprise; car
autrement ils auroient peur, & craignent trop lesdicts
Irocois, qui sont en plus grand nombre que lesdicts
Montagnés, Estechemins & Algoumequins.
[Note 19: Sagamo veut dire en montagnais grand chef. D'après Mgr
Laflèche, ce mot est composé de _tchi_, grand (pour _kitchi_), et de
_okimau_, chef; _tchi okinau_, grand chef.]
[Note 20: Les Etchemins, appelés plus tard Malécites, habitaient
principalement le pays situé entre la rivière Saint-Jean et celle de
Pentagouet ou Pénobscot. Les Algonquins qui se trouvaient en ce moment à
Tadoussac, y étaient descendus probablement pour la traite; car leur
Pays était situé sur l'Outaouais et au-delà. Les Montagnais, à
proprement parler, étaient chez eux; car ils habitaient surtout le
Saguenay et les pays environnants.]
[Note 21: La rivière de Sorel.]
Le 28e jour dudict mois, ils se vindrent cabanner audict
port de Tadousac, où estoit nostre vaisseau. A la poincte du
jour, leur dict grand Sagamo sortit de sa cabanne, allant
autour de toutes les autres cabannes, en criant à haulte
voix, qu'ils eussent à desloger pour aller à Tadousac, où
estoient leurs bons amis. Tout aussy tost un chascun d'eux
deffit sa cabanne en moins d'un rien, & ledict grand
capitaine le premier commença à prendre son canot, & le
porter à la mer, où il embarqua sa femme & ses enfants, &
quantité de fourreures, & se meirent ainsy prés de deux
cents canots, qui vont estrangement; car encore que nostre
chalouppe fust bien armée, si alloient-ils plus vite que
nous. Il n'y a que deux personnes qui travaillent à la nage,
l'homme & la femme. Leurs canots ont quelques huict ou neuf
pas de long, & large comme d'un pas ou pas & demy par le
milieu, & vont tousjours en amoindrissant par les deux
10/74 bouts. Ils sont fort subjects à tourner si on ne les sçait
bien gouverner, car ils sont faicts d'escorce d'arbres
appellée bouille[22], renforcez par le dedans de petits
cercles de bois bien & proprement faicts, & sont si légers
qu'un homme en porte un aisément, & chaqu'un canot peut
porter la pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser
la terre, pour aller à quelque riviere où ils ont affaire,
ils les portent avec eux.
[Note 22: Écorce de bouleau.]
Leurs cabannes sont basses, faictes comme des tentes,
couvertes de laditte escorce d'arbre, & laissent tout le
haut descouvert comme d'un pied, d'où le jour leur vient, &
font plusieurs feux droit au millieu de leur cabanne, où ils
sont quelques fois dix mesnages ensemble. Ils couchent sur
des peaux, les uns parmy les autres, les chiens avec eux.
Ils estoient au nombre de mille personnes, tant hommes que
femmes & enfans. Le lieu de la poincte de Sainct Matthieu,
où ils estoient premièrement cabannez, est assez plaisant.
Ils estoient au bas d'un petit costeau plein d'arbres, de
sapins & cyprès. A laditte poincte, il y a une petite
place unie, qui descouvre de fort loin; & au dessus dudict
costeau, est une terre unie, contenant une lieue de long,
demye de large, couverte d'arbres; la terre est fort
sablonneuse, où il y a de bons pasturages. Tout le reste, ce
ne sont que montaignes de rochers fort mauvais. La mer bat
autour dudict costeau, qui asseiche prés d'une grande demy
lieue de basse eau.
11/75 _La resjouïssance que font les Sauvages après qu'ils ont
eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs, endurent la
faim, sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions,
parlent aux Diables; leurs habits, & comme ils vont sur les
neiges; avec la manière de leur mariage, & de l'enterrement
de leurs morts._