CHAPITRE II.

LE 27e jour, nous fusmes trouver les Sauvages à la poincte

de Sainct Matthieu, qui est à une lieue de Tadousac, avec

les deux sauvages que mena le Sieur du Pont, pour faire le

rapport de ce qu'ils avoient veu en France, & de la bonne

réception que leur avoit fait le Roy. Ayans mis pied à

terre, nous fusmes à la cabanne de leur grand Sagamo [19],

qui s'appelle Anadabijou, où nous le trouvasmes avec quelque

quatre-vingts ou cent de ses compagnons qui faisoient

tabagie (qui veut dire festin), lequel nous receut fort bien

selon la coustume du pays, & nous feit asseoir auprés de

luy, & tous les sauvages arrangez les uns auprés des autres

des deux costez de la ditte cabanne. L'un des sauvages que

nous avions amené commença à faire sa harangue de la bonne

réception que leur avoit fait le Roy, & le bon traictement

qu'ils avoient receu en France, & qu'ils s'asseurassent que

7/71 saditte Majesté leur voulloit du bien, & desiroit peupler

leur terre, & faire paix avec leurs ennemis (qui sont les

Irocois), ou leur envoyer des forces pour les vaincre: en

leur comptant aussy les beaux chasteaux, palais, maisons &

peuples qu'ils avoient veus, & nostre façon de vivre. Il fut

entendu avec un silence si grand qu'il ne se peut dire de

plus. Or, après qu'il eut achevé sa harangue, ledict grand

Sagamo Anadabijou l'ayant attentivement ouy, il commença à

prendre du Petun, & en donner audict Sieur du Pont-Gravé de

Sainct Malo & à moy, & à quelques autres Sagamos qui

estoient auprés de luy. Avant bien petunné, il commença à

faire sa harangue à tous, parlant pozément, s'arrestant

quelquefois un peu, & puis reprenoit sa parolle en leur

disant, que véritablement ils devoient estre fort contents

d'avoir saditte Majesté pour grand amy. Ils respondirent

tous d'une voix: _Ho, ho, ho,_ qui est à dire _ouy, ouy_.

Luy, continuant tousjours saditte harangue, dict qu'il

estoit fort aise que saditte Majesté peuplast leur terre, &

fist la guerre à leurs ennemis; qu'il n'y avoit nation au

monde à qui ils voullussent plus de bien qu'aux François.

Enfin il leur fit entendre à tous le bien & l'utilité qu'ils

pourroient recevoir de saditte Majesté.

Après qu'il eut achevé sa harangue, nous sortismes de sa

cabanne, & eux commencèrent à faire leur tabagie ou festin,

qu'ils font avec des chairs d'orignac, qui est comme boeuf,

d'ours, de loups marins & castors, qui sont les viandes les

plus ordinaires qu'ils ont, & du gibier en quantité. Ils

avoient huict ou dix chaudieres pleines de viandes, au

8/72 milieu de laditte cabanne, & estoient esloignées les unes

des autres quelques six pas, & chacune a son feu. Ils sont

assis des deux costez (comme j'ay dict cy-dessus), avec

chascun son escuelle d'escorce d'arbre: & lorsque la viande

est cuitte, il y en a un qui fait les partages à chascun

dans lesdittes escuelles, où ils mangent fort salement; car,

quand ils ont les mains grasses, ils les frottent à leurs

cheveux ou bien au poil de leurs chiens, dont ils ont

quantité pour la chasse. Premier que leur viande fust

cuitte, il y en eut un qui se leva, & print un chien, & s'en

alla saulter autour desdittes chaudières d'un bout de la

cabanne à l'autre. Estant devant le grand Sagamo, il jetta

son chien à terre de force, & puis tous d'une voix ils

s'escrierent: _Ho, ho, ho_: ce qu'ayant faict, s'en alla

asseoir à sa place. En mesme instant, un autre se leva, &

feit le semblable, continuant tousjours jusques à ce que la

viande fut cuitte. Or, après avoir achevé leur tabagie, ils

commencèrent à danser, en prenant les testes de leurs

ennemis, qui leur pendoient par derrière, en signe de

resjouïssance. Il y en a un ou deux qui chantent en

accordant leurs voix par la mesure de leurs mains, qu'ils

frappent sur leurs genoux; puis ils s'arrestent quelquefois

en s'escriant: _Ho, Ho, ho_, & recommencent à danser, en

tournant comme un homme qui est hors d'haleine. Ils

faisoient cette resjouïssance pour la victoire par eux

obtenue sur les Irocois, dont ils avoient tué quelque cent,

aux quels ils coupèrent les testes qu'ils avoient avec eux

pour leur cérémonie. Ils estoient trois nations quand ils

furent à la guerre, les Estechemins, Algoumequins &

9/73 Montagnez [20], au nombre de mille, qui allèrent faire la

guerre auxdicts Irocois, qu'ils rencontrèrent à l'entrée de

la riviere desdicts Irocois [21], & en assommerent une

centaine. La guerre qu'ils font n'est que par surprise; car

autrement ils auroient peur, & craignent trop lesdicts

Irocois, qui sont en plus grand nombre que lesdicts

Montagnés, Estechemins & Algoumequins.

[Note 19: Sagamo veut dire en montagnais grand chef. D'après Mgr

Laflèche, ce mot est composé de _tchi_, grand (pour _kitchi_), et de

_okimau_, chef; _tchi okinau_, grand chef.]

[Note 20: Les Etchemins, appelés plus tard Malécites, habitaient

principalement le pays situé entre la rivière Saint-Jean et celle de

Pentagouet ou Pénobscot. Les Algonquins qui se trouvaient en ce moment à

Tadoussac, y étaient descendus probablement pour la traite; car leur

Pays était situé sur l'Outaouais et au-delà. Les Montagnais, à

proprement parler, étaient chez eux; car ils habitaient surtout le

Saguenay et les pays environnants.]

[Note 21: La rivière de Sorel.]

Le 28e jour dudict mois, ils se vindrent cabanner audict

port de Tadousac, où estoit nostre vaisseau. A la poincte du

jour, leur dict grand Sagamo sortit de sa cabanne, allant

autour de toutes les autres cabannes, en criant à haulte

voix, qu'ils eussent à desloger pour aller à Tadousac, où

estoient leurs bons amis. Tout aussy tost un chascun d'eux

deffit sa cabanne en moins d'un rien, & ledict grand

capitaine le premier commença à prendre son canot, & le

porter à la mer, où il embarqua sa femme & ses enfants, &

quantité de fourreures, & se meirent ainsy prés de deux

cents canots, qui vont estrangement; car encore que nostre

chalouppe fust bien armée, si alloient-ils plus vite que

nous. Il n'y a que deux personnes qui travaillent à la nage,

l'homme & la femme. Leurs canots ont quelques huict ou neuf

pas de long, & large comme d'un pas ou pas & demy par le

milieu, & vont tousjours en amoindrissant par les deux

10/74 bouts. Ils sont fort subjects à tourner si on ne les sçait

bien gouverner, car ils sont faicts d'escorce d'arbres

appellée bouille[22], renforcez par le dedans de petits

cercles de bois bien & proprement faicts, & sont si légers

qu'un homme en porte un aisément, & chaqu'un canot peut

porter la pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser

la terre, pour aller à quelque riviere où ils ont affaire,

ils les portent avec eux.

[Note 22: Écorce de bouleau.]

Leurs cabannes sont basses, faictes comme des tentes,

couvertes de laditte escorce d'arbre, & laissent tout le

haut descouvert comme d'un pied, d'où le jour leur vient, &

font plusieurs feux droit au millieu de leur cabanne, où ils

sont quelques fois dix mesnages ensemble. Ils couchent sur

des peaux, les uns parmy les autres, les chiens avec eux.

Ils estoient au nombre de mille personnes, tant hommes que

femmes & enfans. Le lieu de la poincte de Sainct Matthieu,

où ils estoient premièrement cabannez, est assez plaisant.

Ils estoient au bas d'un petit costeau plein d'arbres, de

sapins & cyprès. A laditte poincte, il y a une petite

place unie, qui descouvre de fort loin; & au dessus dudict

costeau, est une terre unie, contenant une lieue de long,

demye de large, couverte d'arbres; la terre est fort

sablonneuse, où il y a de bons pasturages. Tout le reste, ce

ne sont que montaignes de rochers fort mauvais. La mer bat

autour dudict costeau, qui asseiche prés d'une grande demy

lieue de basse eau.

11/75 _La resjouïssance que font les Sauvages après qu'ils ont

eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs, endurent la

faim, sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions,

parlent aux Diables; leurs habits, & comme ils vont sur les

neiges; avec la manière de leur mariage, & de l'enterrement

de leurs morts._

Oeuvres de Champlain · 第 11 / 415 题