Nous partismes de Honfleur le 15e jour de mars 1603. Ce dit
jour, nous relaschasmes à la rade du Havre de Grace, pour
n'avoir le vent favorable. Le dimanche ensuyvant, 16e jour
dudit mois, nous mismes à la voille pour faire nostre route.
Le 17 ensuyvant, nous eusmes en veue D'orgny & Grenesey [3],
qui sont des isles entre la coste de Normandie & Angleterre.
Le 18 dudit mois, eusmes la congnoissance de la coste de
Bretagne. Le 19 nous faisions estat, à 7 heures du soir
estre le travers de Ouessans. Le 21, à 17 heures[4] du
matin, nous rencontrasmes 7 vaisseaux flamans, qui, à nostre
2/66 jugement, venoient des Indes. Le jour de Pasques, 30
dudit mois, fusmes contrariez d'une grande tourmente, qui
paroissoit estre plustost foudre que vent, qui dura l'espace
de dix-sept jours, mais non si grande qu'elle avoit faict
les deux premiers jours, & durant cedict temps, nous eusmes
plus de déchet que d'advancement. Le 16e jour d'apvril, le
temps commença à s'adoucir, & la mer plus belle qu'elle
n'avoit esté, avec contentement d'un chacun; de façon que
continuans nostre dicte route jusques au 28e jour dudit
mois, que rencontrasmes une glace fort haulte. Le lendemain,
nous eusmes congnoissance d'un banc de glace qui duroit plus
de 8 lieues de long, avec une infinité d'autres moindres,
qui fut l'occasion que nous ne pusmes passer; & à l'estime
du pilote les dittes glaces estoient à quelque 100 ou 120
lieues de la terre de Canadas, & estions par les 45 degrez
2/3, & vinsmes trouver passage par les 44.
[Note 3: Avrigny et Guernesey.]
[Note 4: Il est évident qu'il faut lire «7 heures,» vu qu'il n'est
point question d'une observation astronomique; d'ailleurs, même dans son
Traité de la Marine, Champlain sépare le jour en deux fois douze
heures.]
Le 2 de may, nous entrasmes sur le Banc à unze heures du
jour par les 44. degrez 2/3. Le 6 dudict mois, nous vinsmes
si proche de terre, que nous oyons la mer battre à la coste;
mais nous ne la peusmes recongnoistre pour l'espaisseur de
la brume dont ces dittes costes sont subjectes, qui fut
cause que nous mismes à la mer encores quelques lieues,
jusques au lendemain matin, que nous eusmes congnoissance de
terre, d'un temps assez beau, qui estoit le cap de Saincte
Marie [5].
[Note 5: Jean Alphonse mentionne ce nom, de même que celui des îles
Saint-Pierre, dès l'année 1545, dans sa Cosmographie. (Biblioth.
impériale, _ms. fr. 676._)]
3/67 Le 12e jour ensuyvant, nous fusmes surprins d'un grand coup
de vent, qui dura deux jours. Le 15 dudict mois, nous eusmes
congnoissance des isles de Sainct Pierre. Le 17 ensuyvant,
nous rencontrasmes un banc de glace, prés du cap de Raie,
qui contenoit six lieues, qui fut occasion que nous
amenasmes toute la nuict, pour éviter le danger où nous
pouvions courir. Le lendemain, nous mismes à la voille, &
eusmes congnoissance du cap de Raye, & isles de Sainct Paul,
& cap de Sainct Laurens[6], qui est terre ferme à la bande
du Su; & dudict cap de Sainct Laurens jusques audict cap de
Raie il y a dix-huict lieues, qui est la largeur de l'entrée
de la grande baie de Canadas [7]. Ce dict jour, sur les dix
heures du matin, nous rencontrasmes une autre glace qui
contenoit plus de huict lieues de long. Le 20 dudict
mois, nous eusmes congnoissance d'une isle qui a quelque
vingt-cinq ou trente lieues de long, qui s'appelle
Anticosty[8], qui est l'entrée de la riviere de Canadas [9].
4/68 Le lendemain, eusmes congnoissance de Gachepé[10], terre
fort haulte, & commençasmes à entrer dans la dicte riviere
de Canadas, en rangeant la bande du Su jusques à
Mantanne[11], où il y a, dudict Gachepé, soixante-cinq
lieues. Dudict Mantanne, nous vinsmes prendre congnoissance
du Pic [12], où il y a vingt lieues, qui est à laditte bande
du Su; dudict Pic, nous traversasmes la riviere jusques à
Tadousac, où il y a quinze lieues. Toutes ces dittes terres
sont fort haultes élevées, qui sont sterilles, n'apportant
aucune commodité.
[Note 6: Rigoureusement, le point du Cap-Breton le plus rapproché
du cap de Raie, est le cap de Nord, dont le cap Saint-Laurent est
éloigné de deux lieues.]
[Note 7: Cette expression «baie de Canada», pour désigner le golfe
Saint-Laurent, montre que pendant longtemps les deux noms ont été
employés simultanément; car on voit, par la carte de Thévet, que le
golfe Saint-Laurent portait, dès 1575, le même nom qu'aujourd'hui.
Cependant, ce que les auteurs de ce temps se sont accordés à appeler
communément _la Grande-Baie_, est cette partie du golfe comprise entre
la côte du Labrador et la côte occidentale de Terre-Neuve.]
[Note 8: L'île d'Anticosti a cinquante lieues de long. Ce nom
d'Anticosti, de même que ceux de Gaspé, de Matane, de Tadoussac et
autres, était déjà suffisamment connu à cette époque, pour que Champlain
se dispense de faire ici aucune remarque. En effet, dès l'année 1586,
Thévet, dans son Grand Insulaire, dit «que les sauvages du pays
L'appellent _Naticousti_»; ce que confirme Lescarbot du temps même de
Champlain: «Cette ile est appellée, dit-il, par les Sauvages du païs
_Anticosti_.» D'un autre côté, Hakluyt (vers 1600), sur la foi sans
doute des voyageurs qu'il cite, l'appelle _Natiscotec_, et Jean de Lact
adopte, sans dire pourquoi, l'orthographe de Hakluyt. «Elle est nommée,
dit-il, en langage des sauvages _Natiscotec_.» Ce dernier nom se
rapproche davantage de celui de _Natascoueh_ (où l'on prend l'ours), que
lui donnent aujourd'hui les Montagnais. Jacques Cartier, en 1535, lui
donna le nom d'_Ile de l'Assomption_. Soit erreur, soit antipathie pour
le navigateur malouin, M. de Roberval et son pilote Jean Alphonse
l'appellent _Ile de l'Ascension_. Thévet la mentionne, dans sa
Cosmographie universelle, sous le nom de _Laisple_, et, dans son Grand
Insulaire, il l'appelle, comme Cartier, «Isle de l'Assomption, laquelle,
ajoute-t-il, d'autres nomment _de Laisple_.»]
[Note 9: Le fleuve Saint-Laurent.]
[Note 10: Ou Gaspé. Suivant M. l'abbé J.-A. Maurault, ce nom serait
une contraction du mot abenaquis «_Katsepisi_, qui est séparément, qui
est séparé de l'autre terre.» On sait, en effet, que le Forillon,
aujourd'hui miné par la violence des vagues, était un rocher remarquable
séparé du cap de Gaspé.]
[Note 11: Ou Matane. Jean Alphonse l'appelle rivière de Caën.]
[Note 12: Le Bic. Au temps de Jean Alphonse, on l'appelait Cap de
Marbre. Jacques Cartier, en 1535, avait donné au havre du Bic le nom
d'Isleaux Saint-Jean, parce qu'il y était entré le jour de la
Décollation de saint Jean.]
Le 24 dudict mois, nous vinsmes mouiller l'ancre devant
Tadousac [13], & le 26 nous entrasmes dans le dict port
qui est faict comme une anse, à l'entrée de la riviere du
Sagenay, où il y a un courant d'eau & marée fort estrange
pour sa vitesse & profondité, où quelques fois il vient des
vents impétueux [14] à cause de la froidure qu'ils amènent
avec eux. L'on tient que laditte riviere a quelque
5/69 quarante-cinq ou cinquante lieues jusques au premier sault,
& vient du costé du Nort-Norouest. Ledict port de Tadousac
est petit, où il ne pourroit[15] que dix ou douze vaisseaux;
mais il y a de l'eau assés à l'Est, à l'abry de la ditte
riviere de Sagenay, le long d'une petite montaigne qui est
Presque coupée de la mer. Le reste, ce sont montagnes
Haultes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers &
Sable remplis de bois de pins, cyprez[16], sapins, &
quelques manières d'arbres de peu. Il y a un petit estang
proche dudit port, renfermé de montaignes couvertes de bois.
A l'entrée dudict port, il y a deux poinctes: l'une, du
costé de Ouest, contenant une lieue en mer, qui s'appelle la
poincte de Sainct Matthieu[17]; & l'autre, du costé de
Su-Est, contenant un quart de lieue, qui s'appelle la
poincte de tous les Diables [18]. Les vents du Su & Su-Suest
& Su-Sorouest frappent dedans ledict port. Mais, de la
pointe de Sainct Matthieu jusques à la pointe de tous les
Diables, il y a prés d'une lieue, l'une & l'autre pointe
asseche de basse mer.
[Note 13: Le P. Jérôme Lalemant (Relation 1646) dit que les sauvages
appelaient Tadoussac _Sadilege_; d'un autre côté, Thévet, dans son Grand
Insulaire, affirme que les sauvages de son temps appelaient le Saguenay
_Thadoyseau_. Il est probable qu'à ces diverses époques, comme encore
aujourd'hui, on prenait souvent l'un pour l'autre. Ce qui est sûr, c'est
que ces deux noms sont sauvages: _Tadoussac_ ou _Tadouchac_, veut dire
_mamelons_, (du mot _totouchac_, qui en montagnais veut dire
_mamelles_), et Saguenay signifie _eau qui sort_ (du montagnais
_saki-nip_).]
[Note 14: La copie originale portait probablement «importuns».
Lescarbot, qui reproduit ce voyage à peu près textuellement, a mis: «des
vents impétueux lesquels amènent avec eux de grandes froidures.»]
[Note 15: Le verbe _pouvoir_ s'employait alors activement, en parlant
de la capacité des objets.]
[Note 16: Comme il n'y a pas de vrai cyprès en Canada, on pourrait
croire d'abord que Champlain veut parler ici du pin gris, que nos
Canadiens appellent vulgairement cyprès, et que l'on trouve surtout dans
les environs du Saguenay, mais, outre que Champlain mentionne ici le pin
d'une manière générale, si l'on compare les différents endroits où il
parle du cyprès, on en viendra à la conclusion qu'il a voulu par ce
terme désigner notre cèdre (_thuja_), qui est un arbre très-commun dans
toutes les parties du pays; tandis que le pin gris ne s'y rencontre pas
partout. La chose devient évidente, si l'on fait attention que les
feuilles du thuja ont beaucoup de ressemblance avec celles du cyprès.
«Ses feuilles, dit Du Hamel, en parlant du _thuja_ (Traité des Arbres et
Arbustes), sont petites, comme articulées les unes aux autres, et elles
ressemblent à celles du cyprès.»]
[Note 17: Dans l'édition de 1613, Champlain l'appelle encore pointe
Saint-Matthieu, «ou autrement aux Alouettes.» Aujourd'hui elle n'est
plus connue que sous ce dernier nom.]
[Note 18: Aujourd'hui la pointe aux Vaches. Cette pointe a changé de
nom du vivant même de l'auteur. Dans l'édition de 1632, elle est appelée
_pointe aux roches_; mais il nous semble évident que ce dernier nom doit
être attribué à l'inadvertance de l'imprimeur: car Sagard, qui publiait,
cette année-là même, son Grand Voyage au pays des Hurons, mentionne
cette pointe à plusieurs reprises, et l'appelle absolument comme nous
l'appelons aujourd'hui, la pointe aux Vaches. D'ailleurs la ressemblance
que peuvent avoir, dans un manuscrit, les deux mots _roches_ et
_vaches_, rend l'erreur tout à fait vraisemblable.]
6/70 _Bonne réception faicte aux François par le grand Sagamo
des Sauvages de Canadas, leurs festins & danses, la guerre
qu'ils ont avec les Iroquois, la façon & de quoy sont faits
leurs canots & cabannes: avec la description de la poincte
de Sainct Matthieu._