la forme accidentelle; car la composition de la statue ne paraît point
substantielle, puisqu'elle ne crée pas une substance spécifique. La
statue ne semble pas en effet une espèce, car elle n'est pas une unité
naturelle, mais fabriquée par les hommes, ni un nom de substance, mais
d'accident, le nom de statue étant pris de quelque fait de composition.
En effet, de quelque substance que soit le simulacre, airain, fer ou
bois, dès qu'il offre l'image d'un être animé, c'est une statue. Le
mot de statue paraît donc appartenir plus à _l'adjacence_[541] qu'à
l'essence; mais quoique la formation de la statue ne donne pas une
substance spécifique, la composition est substantiellement inhérente
à la statue (elle y est comme dans son sujet d'inhérence), de la même
façon que la justice au juste. Le juste ne peut être sans la justice,
la statue sans sa composition; non, il est vrai, par une nature
substantielle, mais par une propriété formelle, qui fait qu'on dit le
juste et la statue. Boèce a dit que les différences substantielles du
tyran au roi étaient de prendre l'empire sur les lois et d'opprimer le
peuple sous une domination violente[542]; cependant _roi_ et _tyran_ ne
désignent pas des espèces, mais des accidents; l'homme est ce qu'il y
a de plus spécial; point d'espèces après lui. Le mot de Boèce signifie
donc que nul ne peut être investi de la propriété de roi ou de tyran,
s'il n'a fait ce qui vient d'être dit.»
[Note 541: _Ad adjacentiam_, nous francisons ce mot, parce qu'il est
expliqué par son antithèse avec _essence_.]
[Note 542: _De Differ. topic._, l. III, p. 873.]
La troisième division est celle de la voix ou du mot. Elle divise le mot
en significations ou en modes de significations[543].
[Note 543: _Dial._, p. 479-484.]
Les significations des mots dépendent de la notion qu'ils produisent
dans l'esprit de l'auditeur, et en général du sens qui leur a été
imposé; mais ces recherches ne tiennent pas à l'essence de la
philosophie. Une même signification peut avoir plusieurs modes,
c'est-à-dire qu'un mot peut s'appliquer diversement. De là une division
nouvelle. Le mot d'_infini_, par exemple, est divisé par Boèce en infini
de mesure, en infini de multitude, en infini de temps[544]. Dans
les termes vraiment équivoques, il y a pour un même mot plusieurs
définitions. Ici, au contraire, où il ne s'agit que des modes de la
signification, la définition ne change pas; l'infini demeure toujours
ce dont le terme ne peut être trouvé, mais l'infini est un mot qui
s'emploie de différentes manières. C'est la recherche et rémunération de
ces _manières_ ou modes qu'on appelle la division du mot par les modes.
Abélard va plus loin, et croit que l'infini ne désigne point une seule
et même propriété, commune, par exemple, au monde, au sable, à Dieu.
Chacun a sa manière d'être infini, et il penche à croire qu'il faudrait
ici une définition plutôt réelle que verbale. Les membres de la division
que Boèce donne de l'infini, ne supposent point nécessairement une
opposition, une même chose pouvant être infinie de diverses manières.
Dieu est infini quant au temps et par la quantité de la substance; car
il ne saurait être renfermé dans aucun lieu. Est-il sage d'ailleurs
d'employer le mot d'infini pour Dieu et pour la créature? ne risque-t-on
pas de tomber ainsi dans l'équivoque proprement dite, et n'y aurait-il
pas lieu à des définitions différentes? On dit que l'infini est ce dont
le terme ne peut être trouvé; mais Dieu est infini, en ce sens que sa
nature ne permet pas que l'on trouve le terme d'un être que rien ne
limite. Il est infini par essence. «Les créatures, au contraire, ne
peuvent être dites infinies que relativement à notre connaissance, et
non pas à leur nature. Toutes, en effet, connaissent leurs limites,
quand même notre science ne les atteint pas; et admettre l'infinité,
réelle ou naturelle, dans les créatures, fut une erreur chez les gentils
et serait une hérésie chez les catholiques; car ce serait assimiler à
son créateur la créature comme excédant toutes limites; or le créateur
lui-même ne connaît pas ses limites, puisqu'elles n'ont jamais été.»
[Note 544: _De Div._, p. 640.]
Cette analyse des diverses sortes de divisions ne serait pas
suffisamment instructive, si l'on ne les comparait entre elles pour
faire ressortir leurs différences[545].
[Note 545: _Dial._, p. 484-489.]
Si vous comparez la division du tout à la distribution du genre, vous
trouvez qu'elles diffèrent en ce que la première se fait suivant la
quantité, la seconde suivant la qualité. En effet, lorsqu'on distribue
un universel, on n'entend point le prendre dans son intégrité, mais
en montrer la diffusion entre tout ce qui y participe. S'agit-il, au
contraire, d'un tout intégral, ses parties en divisent la substance,
indépendamment de toutes qualités et quand même elles en seraient
dépourvues.
Toujours un genre est antérieur à ses espèces, un tout postérieur à ses
parties; car les parties sont la matière du tout, comme le genre est
la matière des espèces. Aussi, comme la destruction du genre supprime
l'espèce, quoique la destruction de l'espèce laisse subsister le genre,
la destruction de la partie détruit le tout, quoique le tout en
se détruisant n'entraîne pas la perte des parties, au moins comme
substance, si ce n'est comme parties.
Chaque espèce reçoit le genre pour prédicat; on ne peut dire la même
chose du tout pour chaque partie. Il les faut toutes prises ensemble,
pour qu'elles soient le sujet du tout. L'homme est animal, mais la
muraille n'est pas la maison; il y faut la muraille, le toit, etc., tout
pris ensemble, il n'y a d'exception que pour les touts factices,
comme une baguette d'airain, dont le tout divisé en deux donnera deux
baguettes d'airain. Mais aussi, comme étant un tout factice, on devrait
peut-être la classer parmi les substances universelles.
Comparez maintenant la division du mot à celle du genre. Elles diffèrent
en ce que le mot se partage en significations propres, le genre
en certaines créations tirées de lui-même. «Car le genre crée
matériellement l'espèce; l'essence générale est transférée dans la
substance de l'espèce, au lieu que la substance du mot n'est point
transportée dans la constitution de la chose qu'il signifie. Le
genre est plus universel dans la nature que l'espèce, son sujet;
_l'équivocation_ est dans sa signification plus compréhensive que le
mot unique. C'est que le mot n'est pas un tout naturel; il n'appartient
naturellement à aucune chose signifiée; c'est un nom imposé par les
hommes. Car le suprême artisan des choses nous a confié l'imposition des
noms, mais il a réservé la nature des choses à sa propre disposition.»
Aussi le mot est-il postérieur à la chose qu'il signifie, et le genre
antérieur à l'espèce. Par suite, les choses qui sont réunies dans la
nature du genre, reçoivent son nom et sa définition; tout ce qui se
dit du sujet en est prédicat de nom et de définition (Aristote).
Les significations, an contraire, ne se partagent que le nom de
l'_équivocation_[546].
[Note 546: _Categ._, V.--Boeth., _In Proed._, l. I, p. 130.
Pour bien comprendre ceci, il faut se rappeler que l'_équivocation_
(homonymie) est la propriété des choses équivoques (homonymes),
c'est-à-dire qui sous un même nom n'ont pas même substance. «Nomem
commune, substantiae ratio diversa.» On peut dire d'un homme vivant et
d'un portrait, c'est un homme. (Boeth., _In Proed._, p. 115.) Il y a
dans le texte d'Abélard, à la dernière phrase, _non participant_, je
crois que la négation doit être retranchée (p. 487).]
La division du genre exprime une nature qui est la même partout, la
division du mot un usage ou convention qui peut varier.
Comparez enfin la division du mot et celle du tout; le tout consiste
dans ses parties, qui le divisent, mais les significations qui divisent
le mot ne le constituent pas en lui-même. Aussi, pendant qu'une partie
du tout en entraîne la destruction par la sienne propre, le mot qui
signifie diverses choses peut perdre une de ces choses, sans que
l'anéantissement de cette chose anéantisse le mot, soit en substance,
soit à titre de signification.
Ces différences, ainsi résumées, ne sont paa sans intérêt; elles
accusent dans celui qui les a recueillies une tendance au nominalisme;
mais c'est une conséquence qu'il suffit d'indiquer[547].
[Note 547: Et cependant on y rencontre cette expression toute
réaliste, _essentia generalis_ (ibid.).]
Il faudrait donner un traité de dialectique ou commenter tout Boèce,
pour compléter l'analyse du traité d'Abélard sur la division. Il n'a
pas même été publié tout entier, et après la division substantielle, le
tableau des divisions accidentelles n'aurait qu'un intérêt médiocre.
Cependant cette partie si importante de la dialectique resterait trop
incomplète, si nous nous taisions sur ce qui fait en dernière analyse la
valeur de la division, sur la définition.
On a dû voir comment la division rend possible la définition, et la
définition dont le crédit a un peu baissé dans la philosophie, était au
premier rang dans celle du moyen âge. Mais avant de lui assigner son
rôle philosophique, disons, d'après Abélard, ce que c'est que la
définition[548].
[Note 548: _Dial._, pars V, p. 490-497.]
Ce mot aussi a plusieurs acceptions. Proprement, la définition est
constituée seulement par le genre et les différences[549], comme cette
définition de l'homme, _animal rationnel mortel_, ou de l'animal,
_substance animée sensible_, ou des corps, _substance corporelle_.
Ainsi, comme le dit Cicéron, la définition explique ce que (_quid_) est
le défini. Cependant on a souvent, avec Thémiste, entendu la définition
dans un sens large, et compris sous ce nom toute oraison qui, par une
équation entre la _prédication_ et une voix (_l'univoque_), en déclare
de quelque manière la signification. Dans la prédication, on dit que
l'oraison _fait équation_ au mot qu'elle définit, ou que la définition
est _adéquate_, lorsque dans un sujet quelconque il se trouve que ni
le nom n'excède l'oraison, ni l'oraison le nom. Ainsi, tout ce qui est
_homme_ est _animal rationnel mortel_, et réciproquement.
[Note 549: Abëlard suit ici Boèce, dont les idées sur la définition
ont prévalu dans l'école. La définition que donne Cicéron de la
définition même est dans ses Topiques, et Boèce, âpres l'avoir
commentée, la rappelle dans son «Traité de la définition» (p. 649), et
c'est là qu'Abélard la reprond. Au reste, cette définition ne diffère
pas de l'ideo générale qu'Aristote donne de la définition, [Grec: lomos
ton ti isti], (_Analyt. post._, II, x); mais Boèce, Abélard et en
général les scolastiques sont loin d'avoir jugé la définition avec une
sévérité aussi clairvoyante que l'a fait Aristote. (_Anal. post._, II,
III à XIII.--_Topic._, VI.--_Met._, VII, XII.)]
On distingue la définition de nom et la définition de chose. La première
est l'interprétation qui explique un mot d'une langue dans une autre,
surtout en le décomposant, comme lorsqu'on explique que _philosophie_
signifie _amour de la sagesse_. L'interprétation rentre souvent dans
l'étymologie; mais l'une et l'autre, en expliquant le nom, donnent
connaissance de la chose; autrement, le mot ne se comprendrait pas. La
définition fait la démonstration de la chose, quand non-seulement elle
en donne la substance, mais qu'elle la dépeint par quelques-unes de
ses propriétés. Le mot montre la chose enveloppée, la définition la
développe, en décomposant la matière ou la forme. Dans la définition
de l'homme, _animal_ indique la substance, _mortel_ et _rationnel_ les
formes; _homme_ signifiait tout cela confusément. Le nom de la substance
générique ou spécifique détermine, assigne la qualité à la substance, en
désignant la substance, en tant qu'_informée_ par les qualités; mais il
ne donne pas une pleine connaissance comme la définition qui décompose.
L'interprétation s'applique au nom; elle est nécessaire, notamment quand
le doute porte sur la substance nommée, et que l'on ne sait à quelle
substance le nom est imposé. Puis on y ajoute la définition, lorsque
la propriété formelle est ignorée. «La définition doit toujours être
convertible avec le défini; mais l'interprétation excède généralement
l'interprété. Ainsi nous n'appelons pas philosophes tous ceux qui aiment
la sagesse, mais seulement ceux qui ont bien saisi la doctrine de l'art
(la connaissance de la dialectique), tandis qu'on interprète le mot
_philosophe_ par _amateur de la sagesse_, c'est la composition et le son
du mot qui semblent le vouloir ainsi. Aussi cet exemple nous donne-t-il
la différence de la définition de nom à celle de chose.»
La définition de chose, comme la division, est ou selon la substance, et
c'est la définition propre, ou selon l'accident, et elle doit s'appeler
alors description. La définition substantielle est celle qui comprend en
ses parties la matière et la forme substantielle qui font la
substance de la chose, comme par exemple, le genre et les différences
substantielles. Les espèces seules peuvent donc être définies
substantiellement, car seules elles ont le genre et les différences
substantielles. Quant aux genres les plus généraux ou prédicaments,
ils ne peuvent admettre la définition, car ils n'ont ni genres, ni
différences constitutives, puisqu'ils ne tirent point d'ailleurs leur
constitution, et qu'ils sont suprêmes principes des choses. De même les
individus sont indéfinissables, parce qu'ils manquent de différences
spécifiques, n'ayant point par soi les différences auxquelles ils ne
participent que parce qu'ils font partie de l'espèce. Les individus
d'une même espèce ne se distinguent entre eux que par les accidents de
la forme, qui _altèrent_[550] seulement la substance et ne créent point
d'essence. Les accidents cesseraient d'être accidents, si l'accès et le
retrait en enlevait quelque chose à la substance; c'est là l'effet des
formes substantielles des espèces; d'elles dépend la génération et
la corruption de la substance, c'est-à-dire que seules elles peuvent
produire les substances nouvelles et en changer la composition.
[Note 550: _Altérer_ est ici pris dans le sens primitif, et signifie
que les accidents font qu'un individu est autre (_alter non alius_)
qu'un autre individu de même espèce. Ainsi, les accidents individuels
altèrent la substance, sans la changer en tant que substance spécifique.
Sous ce rapport, il faut se garder de confondre _altération_ avec
_corruption_. Les formes substantielles corrompent la substance, en
changent la nature (_cum rumpere_, composer autrement), et ne se bornent
pas à l'altérer (à l'individualiser).]
Il ne peut donc tomber sous la définition que les intermédiaires entre
les prédicaments et les individus, mais les uns et les autres ne se
refusent pas à la description, qui est la définition selon l'accident ou
improprement dite. Ainsi l'on dit que _la substance est ce qui peut être
sujet de tous les accidents_, et que _Socrate est un homme blanc, crépu,
musicien, fils de Sophronisque_. Ce sont des définitions incomplètes ou
descriptions qui n'admettent que les seules différences, ou qui posent
le genre sans les différences, ou l'espèce avec les accidents; elles
diffèrent des vraies définitions, qui ne comprennent que la matière et
la forme.
Parmi les noms soumis à la définition, on distingue les noms substantifs
proprement dits, qui sont donnés aux choses en ce qu'elles sont, et les
autres noms qu'on appelle noms pris, _nomma sumpta_ (noms abstraits),
et qui sont imposés aux choses à raison de la _susception_ de quelque
forme. D'où l'on distingue la définition quant à la substance de la
chose, et la définition quant à l'adhérence de la forme. Les
définitions des genres et espèces sont données quant à la substance ou
substantivement; les définitions des noms pris, comme l'_homme_, le
_rationnel_, le _blanc_, sont données adjectivement.
«A propos de ces dernières, une grande question est élevée par ceux qui
placent les universaux au premier rang parmi les choses, c'est celle de
savoir quelles sont les choses signifiées que les définitions de noms
définissent. En effet, la signification des noms abstraits est double,
la principale est relative à la _forme_, la secondaire relative au
_formé_. Ainsi _blanc_ signifie en premier lieu _la blancheur_ qui sert
à déterminer le corps sujet de la blancheur; en second lieu, le sujet
même dont _blanc_ est le nom. Or nous définissons le blanc _le formé par
la blancheur_ (ce qui a la _forme de la blancheur_). Maintenant on est
dans l'usage de demander si c'est seulement la définition du mot ou de
quelque chose que le mot signifie. Mais d'abord, comme nous définissons
les mots, non selon leur essence, mais selon leur signification, cette
définition paraît être en premier lieu celle de la signification; il
reste donc à chercher de quelle signification. Est-ce la première,
c'est-à-dire _la blancheur_, ou la seconde, c'est-à-dire _le sujet de la
blancheur_? Si c'est la définition de la _blancheur_, elle est _prédite_
d'elle-même (car c'est dire que la _blancheur_ est _formée du formé
par la blancheur_); _blancheur_ se dit de toute chose _blanche_, et
la définition se sert à elle-même de prédicat; or qui accorderait que
_blancheur_ ou _cette blancheur fût formée de blancheur_? tout ce qui
est _formé de blancheur_ ou _blanc_ est corps.
«Mais si la définition ci-dessus est celle de la chose qu'on nomme le
_blanc_, c'est-à-dire qui est le _sujet de la blancheur_, on demande si
elle est la définition de chaque sujet qui reçoit la _blancheur_ ou de
tous pris ensemble. Dans le premier cas, elle est aussi celle de la
perle, qui est blanche; alors, d'après la règle _De quocumque diffinitio
dicitur_ (la définition se dit de tout ce dont se dit le terme
défini[551]), celle-ci donne le prédicat de la perle, ce qui est
absolument faux. Si au contraire on veut qu'elle soit la définition de
tous les sujets pris ensemble, il faudra, d'après la même règle, que
tous les sujets, quelque divers qu'ils puissent être, soient définis
ensemble (c'est-à-dire par le même prédicat dans la même proposition),
ce qui est encore faux.
[Note 551: Je crois que cette règle est celle que donne Aristote en
ces termes: «Toute définition est toujours universelle.» (_Anal. post._,
II, xiii.)]
«Là-dessus, je m'en souviens, voici quelles étaient les solutions qui
pouvaient lever toutes les objections précédentes.
«Supposons que l'on dise que cette définition est celle de la
_blancheur_, entendue non selon son essence, mais selon l'adjacence (non
substantivement, mais adjectivement), c'est une conséquence qu'elle soit
aussi dite comme prédicat 1° de la blancheur adjectivement, en ce sens
que _tout blanc est formé par la blancheur_; 2° et aussi de toutes les
choses dont elle est le prédicat adjectif. (Ainsi toutes les choses
_blanches_ sont _formées de la blancheur_.)
«On peut dire aussi qu'elle convient à tout sujet quelconque de la
_blancheur_; mais ce n'est pas une conséquence nécessaire qu'elle
définisse tout ce qui a cette même définition pour prédicat; car cette
règle _la définition se dit d'un quelconque_, ne regarde que les
définitions selon la substance[552]; or celle dont il s'agit est
assignée à la substance _sujet de la blancheur_, non quant à ce qu'elle
est en elle-même, mais quant à une de ses formes.
[Note 552: J'ai supprimé dans le texte de cette phrase deux mots,
_et definitum_, qui me paraissaient en troubler le sens (p. 496).]
«Cette solution me paraît aussi tirer d'affaire tous ceux qui veulent
que la définition embrasse tous les _sujets de la blancheur_ pris
ensemble, quand même on concéderait qu'ils sont tous _prédits en
disjonction_, c'est-à-dire que ce qui a la définition pour prédicat est
ou perle, ou cygne, ou tout autre de ces sujets.
«On peut encore dire que la définition est celle de ce nom, _le blanc_,
non quant à son essence, mais quant à sa signification, et alors elle ne
risquera plus de lui servir de prédicat quant à son essence: on ne dira
pas que ce mot _blanc_ est le _formé de la blancheur_, mais que c'est ce
qu'il signifie; c'est comme si l'on disait que la chose qui est appelée
_blanche_, est _formée de la blancheur_. Définir le mot, c'est ouvrir
sa signification par la définition; définir la chose, c'est montrer la
chose même.
«Ainsi, que la définition fût une définition de mot ou qu'elle fût celle
d'une signification quelconque, la question pouvait être résolue: on ne
définit rien sans déclarer en même temps la signification d'un mot,
et nous n'accordons pas qu'aucune chose réelle puisse être dite de
plusieurs, c'est le nom seulement qui est dans ce cas. Comme toute
définition doit éclaircir le mot qui exprime ce qu'elle définit, il faut
qu'elle soit toujours composée de noms dont la signification reçue soit
connue, car nous ne pouvons éclaircir l'inconnu par des inconnus. La
définition est ce qui donne la plus grande démonstration possible de la
chose que contient le nom défini, car il y a cette différence entre la
définition et le défini que, bien que l'une et l'autre aient la même
chose pour sujet, leur manière de le signifier diffère (Boèce[553]). La
définition qui distingue en parties séparées chacune des propriétés de
la chose, la montre plus expressément et plus explicitement, tandis que
le mot défini ne distingue pas ces divers éléments par parties, mais
pose le tout confusément. Et quoique les mots définis contiennent
souvent plus de propriétés de la chose que la définition n'en énonce, là
où l'on a le mot et la définition, la définition est plus démonstrative
que le nom. Quant aux choses mêmes, la définition fait plus que le nom
pour la signification, quand elle est substituée à la chose même qui
est ignorée et qu'elle détermine distinctement dans toutes ses
parties[554].»
[Note 553: _De Div._, p. 665.]
[Note 554: _Dial._, p. 495-497. Cette dernière partie de la
discussion, donnée textuellement, aurait besoin peut-être, pour se faire
comprendre, d'une paraphrase nouvelle. Mais dans les deux chapitres
suivants on reviendra au sujet qu'elle traite, et tout sera peut-être
éclairci.]
Ici finissent les extraits que nous voulions donner de la Dialectique,
et aucune de ses parties, plus que ce dernier livre, n'aura prouvé
combien cette science consacrée à l'élude des procédés logiques de
l'esprit, est forcément et fréquemment entraînée à l'examen des
questions de métaphysique. On ne saurait trouver étrange que cette
nécessité se fasse sentir surtout dans les recherches sur la définition.
Qu'est-ce en effet que définir? c'est dire ce qu'est une chose. La
science de la définition est donc l'art de dire ce que sont les choses,
et comme l'art de le dire est celui de l'enseigner, c'est apparemment
aussi celui de le savoir. Apprendre à définir, c'est donc finalement
apprendre à connaître les choses; et cette partie de la logique est
l'introduction à l'ontologie. S'il y a une méthode sûre pour bien
définir, il y a un procédé certain pour connaître la vérité des choses.